La Maternelle

Part 17

Chapter 173,730 wordsPublic domain

J'ai reçu une convocation solennelle de mon oncle: «Il sera heureux de tenir le rôle qui eût appartenu à mon père dans la circonstance présente.» Il m'attend après demain, dès le commencement des vacances.

Voilà où j'en suis! J'ai beau ne pas agir: les événements marchent en dehors de moi, malgré moi! Et la situation va se dénouer, à sa date, semble-t-il, comme si j'avais pris part à une série de faits convenus.

Que de chemin parcouru! Cette lettre de mon oncle ne m'a pas révoltée; elle m'a seulement donné un tremblement qui dure encore et aussi une lourdeur de sang et de pensée... Ai-je donc rêvé ma résistance? Il y a donc en moi deux personnes: l'une qui refusait, l'autre qui acquiesçait?

Je ne suis pas sûre des paroles de lassitude que j'ai laissé entendre à Mme Paulin; sans doute elles équivalaient à un consentement.

A moi-même que répondre? je ne peux pas dire que je n'aime pas?...

Mais, à mesure que mon coeur se dénonce, mes remords aussi se précisent. Et je ne peux pourtant pas mentir du jour au lendemain à toutes mes résolutions!

Demain est le dernier jour de classe: il faudrait que cette journée fût bien mauvaise pour que je faillisse à mon devoir qui est de rester au service des enfants!

Oh! rien n'a été omis. Et Mme Paulin à suivi fanatiquement les instructions reçues. L'on a fait combattre par avance mes scrupules si graves, mes scrupules de conscience: «Les gens du peuple ne tiennent pas à vous; ils ne comprennent pas votre sacrifice. Vous les servirez mieux de loin que de près. Il ne faut pas descendre au niveau des humbles, il faut les élever à soi, etc.»

Vraiment? Eh bien! si, demain, les parents, les enfants me renient, nous verrons...

Mais j'espère bien être empêchée de me rendre chez mon oncle, après demain. Si j'y vais, c'en est fait!... Je le sens à ma faiblesse physique, à ma volonté qui s'égare, à ma mémoire obscurcie... quelle honte! je le sens au trouble qui m'envahit... le trouble de mes premières fiançailles! La créature humaine subit des lois bien ironiques: j'ai beau me répéter qu'une fois déjà j'ai été déçue, bafouée, tant pis! l'aspiration renaît!

Ce sont «les gens d'ici» qui décideront. Demain, j'aurai une attitude qui criera vers tous: «Ne me laissez pas partir!» Et nous verrons!

* * * * *

Je veux passer cette nuit à écrire, à penser, je veillerai «en compagnie des enfants de l'école» à qui je me confesserai d'avance, en cas de défaillance.

Et, quelle que soit la journée de demain, j'aurai soin d'en tracer la relation--comme le testament d'une existence au seuil d'une autre existence.

Car, aujourd'hui encore je suis une «personne provisoire», l'épreuve de demain fera de moi définitivement une vieille fille ou une femme... (Donc, je ne doute pas: mon mariage est certain, si je veux!)

Sais-je?... De toute façon, un plaidoyer demeurera pour prouver que je n'ai pas déserté de mon plein gré!

Mais je ne déserterai pas! Mes petits enfants, je vous évoque tous, là, dans ma chambre: ne me laissez pas partir, accrochez-vous à moi, comme vous avez fait tant de fois par jeu.

Écoutez bien: j'étais une bourgeoise, différente de vous, de vos parents; j'étais d'une autre «classe sociale», comme on dit... Eh bien, cette _classe_ veut me reprendre! Il paraît _qu'on ne s'évade pas de sa classe_! On se figure pendant quelque temps que l'on a changé de camp, on s'illusionne soi-même, c'est un semblant!

Mais je commettrais la pire des lâchetés à vous abandonner! Vous avez des droits sur moi! Vous m'aimez, vous comptez sur moi--mes soins maternels sont attendus par votre besoin de vivre. Et, après cette année d'affection réciproque, je ne vous verrais plus!

Vous ne savez pas? On m'a promis que je vous reverrais--autrement qu'en tablier bleu!

Non! Adam, piges-tu? Rose, devenue une _madame_ et visitant l'école! Bonvalot, tu dégotes?... Si je fais ça, Bonvalot, enlève ta galoche et ne me rate pas!

Et vous, les mamans, les femmes de Ménilmontant, qui m'accostez dans la rue, qui me traitez en camarade, j'aurai eu beau faire: je ne suis pas de votre bord, je ne suis qu'une déguisée! Est-ce vrai? Est-ce possible?

Mes pauvres amis, je n'ai pas dit le plus terrible: si je m'en allais, je ne pourrais plus vous aimer. Si je m'en allais, pour me marier, je voudrais avoir des enfants à moi, j'aurais des enfants de ma propre chair et ma maternité pour vous n'existerait plus!

Ne me laissez pas partir! Votre contact a développé en moi une sorte de sauvagerie maternelle; je le sens bien au serrement brutal de mes fibres, je serais comme une bête qui a des petits, je n'aimerais plus que «les miens»! Des enfants à moi!... A cette imagination, le sang martèle mes tempes... on dirait que mes entrailles vont s'évanouir...

IX

Je donne sincèrement--et sauf quelques lacunes,--la relation de cette dernière journée qui a fixé mon sort.

Mes étourdissements du matin ont été un peu plus inquiétants que d'ordinaire: la fatigue d'avoir passé une partie de la nuit à méditer, à écrire,--et la conscience que ce moment de ma vie est décisif.

Le dernier jour de classe!

Les portes s'ouvrent. Miséricorde! on dirait qu'il n'y a plus de mauvais garnements! Adam, Tricot, Bonvalot,--d'autres, toute la clique,--vous décochent leur espèce de salut militaire; c'est dégoûtant de correction.

Voici les élèves sur les bancs qui attendent paisiblement l'inspection de propreté et la conduite aux cabinets; à peine si quelques tout petits miaulent, se tiraillent, se grafignent d'une patte molle. Est-ce la chaleur qui les abat? Le thermomètre du préau marque vingt degrés dès neuf heures du matin.

Voici la normalienne dans sa classe.

J'imagine de torchonner les vitres de la porte donnant dans le préau, pendant qu'elle improvise un discours de circonstance.

--Vous avez bien profité de mes leçons, vous en serez récompensés dans toute votre vie...

Je frotte avec rage: Voyons, mademoiselle, ne faut-il pas un fond, au bonheur, pour attacher ses racines? chez ces misérables, est-ce votre prédication qui constituera la base indispensable? est-ce que, dans la société, les bonnes qualités toutes nues--sans assaisonnement de protection de capital etc.--fournissent l'origine du succès? Mademoiselle, est-ce que votre sagesse ne rendra pas plutôt ces déshérités mieux exploitables?

La normalienne continue, fervente, visitée par un rayon de soleil blanchissant, sévèrement belle dans sa chaire:

--Vous souvenez-vous? quand vous êtes arrivés ici, plus petits, vous lanciez de vilains gestes, vous employiez de vilains mots, et vous étiez criards, indolents, turbulents! Regardez comme vous êtes changés!... Au mois d'octobre vous irez à la grande école, on dira tout de suite: oh! oh! ceux-ci viennent de l'école maternelle, ce sont les plus sages...

J'ai beau siffler au-dessus de ma main qui fonctionne, la critique bouillonne quand même: Ah! mademoiselle, pendant l'année écoulée, vous avez beaucoup parlé entre ces murs, mais vous n'avez rien modifié de ce qui règne au dehors. Ah! l'immense ironie: «Soyez sobres, ayez le respect de vous-mêmes et des autres, soyez justes, soyez bons, etc.»--et dehors: les cabarets, les taudis, la bestialité, l'exploitation!... Croyez-vous que votre enseignement changera la production du quartier? Chaque portion de Paris garde sa spécialité: dans le faubourg Saint-Antoine, on fabrique des meubles, dans le Marais, se produit l'article de Paris--il semble que, dans le quartier des Plâtriers, on fait de la misère, des enfants, de la prostitution, de l'alcoolisme.

Les heures passent et--fait singulier--j'oublie la réalité, par longs intervalles: l'échéance de demain sort totalement de ma pensée. Mes enfants, vous ne me laisserez pas partir, moi qui vois si clair, moi qui connais si bien votre intérêt!

* * * * *

Un grand événement cet après-midi.

Une ancienne institutrice vient de se présenter,--qui--vu sa retraite insuffisante--a l'autorisation de parcourir les écoles et de photographier les élèves par groupes.

La vieille qui n'a plus de larynx et s'exprime surtout par hochements de tête, par sourires, par signes, avoue qu'en définitive elle ne gagne rien à ce métier, mais elle conserve la joie «de voir des classes», d'être au courant de l'enseignement».

Je considère son costume d'institutrice, autrefois noir, son chapeau ravagé, ses gants troués; je ne sais quelle envie me prend d'aller m'incliner devant cette détresse acharnée à rester «chargée de service». Aurai-je maintenant l'égoïsme de déserter?

--Mes enfants, annonce la directrice, comme c'est le dernier jour de classe, la dame déposera les photographies chez la concierge de l'école; la semaine prochaine, chacun pourra en retirer une, moyennant cinquante centimes.

La dame aux gants troués s'empresse de réclamer, en cachette, que l'on veuille bien «en donner quelques-unes gratis, aux plus pauvres». La dame au corsage reprisé flaire la population de l'école, elle n'a pas peur de ne pas en vendre beaucoup, elle a peur que tout le monde n'en ait pas.

En place pour le premier groupe, dans la cour, à l'opposé du marronnier et des cabinets; les élèves de la grande classe par étages: une rangée d'enfants accroupis sur les cailloux, ceux de la seconde rangée assis sur des bancs, ceux de la troisième rangée tout debout par terre et ceux de la quatrième rangée debout sur les bancs.

L'ensemble de l'étalage rappelle les exhibitions de ce marché de brocanteurs dénommé «le Marché aux puces».

La normalienne anémique--selon le devoir de toute bonne institutrice à la fin de l'année scolaire,--fiévreuse, fanatique, s'évertue à maintenir la tranquillité dans les rangées: il ne faudrait pas de flottement et pas de mauvaise tenue.

Et, tout d'abord, mon coeur se serre au spectacle dérisoire de cette jeune fille, usée à vingt ans, chargée d'entraver et d'embellir ce demi-cent de gamins, ce lot débordant de pauvreté, de laideur, de maladie et de vice. On n'en finit pas de les placer _convenablement_: on a beau masquer des horreurs, il en ressort toujours de nouvelles: c'est Kliner qui tourne sa figure du mauvais côté, du côté assassiné; c'est Tricot qui remue ses pouces de pieds par les trous de ses chaussures; c'est la petite Doré qui louche plus que d'habitude, c'est Vidal qui abuse de sa bosse, c'est Bonvalot qui crachote et allonge trop son long cou; si l'on redresse Virginie Popelin, on exhibe fâcheusement Pluck qui tousse trop pour se tenir droit.

Il faudrait à chaque enfant une mise en lumière à part, devant l'appareil photographique; de même qu'il faudrait une éducation pour chaque tempérament bien défini et bien situé.

En effet, selon que je me déplace, les mêmes têtes présentent des aspects de dégénérescence répulsive, ou des aspects de croissance normale, touchante. Je médite:

--Certains ingrédients se qualifient de _dangereux_, étant à la fois remèdes et poisons. De même, nos élèves ont des instincts _dangereux_.

Attention donc! imprudentes institutrices, vous excitez chez cet enfant une certaine partie atavique à laquelle il fallait se garder soigneusement de toucher, tandis que, cette même partie, vous ne l'exaltez pas assez chez cet autre enfant! Vous n'avez rien à leur _donner_ à ces malheureux, mais vous avez à mettre en valeur, ou à atténuer ce qu'ils possèdent virtuellement.

Tenez, Adam doit _se manifester dans l'exceptionnel_; si vous ne lui procurez pas de l'_exceptionnel bon_, il tombera dans l'exceptionnel mauvais; et ils sont nombreux, les camarades de même acabit: leur «sauvagerie» bien employée en ferait des gens précieux, des sauveteurs,--mal entreprise, elle les rendra «ennemis de la société».

Tant pis! l'école est trop nombreuse: sur ces germes si divers, on étale uniformément une couche d'engrais moral--et alors, quel étouffement, quelle fermentation!

Je réarrange quelques chevelures de fillettes. Mme Paulin me surveille à la dérobée, anxieuse et forte. Bien entendu, elle n'ignore pas la convocation de mon oncle. Elle cherche à deviner ma décision. Ses traits rigides disent qu'au besoin elle me conduira de force.

Ah! la photographe déclare que le groupe est enfin «bien composé»; les enfants immobiles ont compris la nécessité du signe extérieur de sagesse, la normalienne les hypnotise, sculpturale, un livre à la main (le livre bleu).

--La photographie «fera de l'effet», prévoit la directrice, au comble de la satisfaction.

Et maintenant: garde à vous! regardez bien ce qui va sortir de cette boîte... regardez encore... il faut trois clichés.

Tout à coup, dans un éclair de révélation, j'ai découvert ce qui couvait sous la couche de morale. Pendant un instant les têtes se sont offertes déscolarisées, naturelles, transparentes, vers l'appareil, et il m'a semblé voir ces innocents de cinq à sept ans, dans leur faiblesse, tendre la gorge à l'avenir.

Mes enfants, je ne vous quitterai pas!

J'ai vu Irma Guépin, Louise Cloutet, Julia Kasen, Berthe Cadeau, tendre la gorge aux différents martyres des femelles pauvres: martyre de l'amour, martyre de la maternité, martyre de la débauche, martyre du travail impayé, Irma Guépin avec ses yeux bleus écarquillés, son nez court, sa blancheur et sa blondeur alsaciennes, souriant sans défense; Louise Cloutet avec sa physionomie de ménagère soucieuse d'économie, Julia Kasen, d'une joliesse orientale, nacrée, Berthe Cadeau figure pointue de couturière héroïque et bornée.

J'ai vu l'un des Ducret, les yeux hagards, serrant son bec affamé pour toujours: j'ai vu Tricot avec sa tête de vieille femme du bureau de bienfaisance, ses cheveux en chicorée fanée, j'ai vu Richard affreux, simiesque et résigné, cherchant en vain à échanger leur laideur obligeante contre un peu de bienveillance; j'ai vu Léon Chéron et l'aînée des Leblanc promettre leur sang et leur substance à quelque maître insatiable; et Louise Guittard, avec sa tête ovine, résignée aux coups, ressemblant au petit mort Gaston Fondant; et Bonvalot fermé, les tempes farouches, affrontant sa mauvaise destinée, les bras croisés; et une gamine sans nom,--Marie tout court,--le visage dur, expérimenté, sinistre, et Pantois, l'un des vagabonds, les épaules aplaties, les yeux bas--les ailes coupées!

J'ai vu le sort de ces enfants rendu inévitable par l'école; ils attendaient ficelés, prêts à être livrés; leurs vêtements loqueteux, leur chair creuse et tarée attendaient...

Pluck ne toussait plus, parti déjà dans une espèce de sérénité moribonde; (le médecin a dit que ce n'était pas la peine de l'inscrire à la grande école: octobre est trop loin pour sa frêle poitrine). Et, justement, non loin du groupe, reléguée dans un coin pour tout le temps de la photographie--Berthe Hochard demeurait pétrifiée dans l'éternelle tranquillité. Alors Pluck et Hochard m'ont fait l'effet de deux libérés «ayant fini de souffrir».

Un frisson m'a saisie: quel tribut devaient encore payer les camarades pour rejoindre _les deux arrivés_!

--Mes enfants, n'est-ce pas? il ne faut pas que je vous abandonne? Je suis des vôtres!

Et pourtant, machinalement, j'ai avancé les mains pour me garer; pensez donc! cette immense moisson de larmes, de sang, d'abjection, promise par une école de quartier pauvre!

Imaginez le «futur» dévoilé: au premier regard, on s'enfuirait éperdu d'horreur!... Ces petites têtes, ces petits corps, ces fragilités affamées de douceur, pensez donc cette chétive enfance pantelante, _sans rien_ devant les ronces, les crocs, les griffes de l'avenir!

Mais, si l'on pouvait seulement prévoir approximativement, l'on ne résisterait pas à devenir fou d'épouvante: ça, ça qui vous regarde, cette misère deviendra grande et vivra! ça, ça, ces douces petites lèvres qui éclosent, c'est la matière, le fond, la substance de la misère future! Vous savez bien, les crimes, les suicides, les trafics odieux, toute l'abomination humaine, ça pousse comme autre chose, les voici!

Assez! assez! je ne veux pas que la Souris offre si tendrement sa chair à manger! Assez de sourire, Julia Kasen; assez, Irma Guépin... ils te tueront!... assez, Léon Chéron, avec ta croix de sagesse!...

J'allais crier, peut-être, heureusement la pose était finie. La normalienne emmenait ses élèves, Madame Galant s'apprêtait à placer les siens.

Il s'agissait encore d'arranger un _joli groupe_, faisant _de l'effet_, avec un Ducret, un Pantois, un Chéron, une Leblanc.

J'ai laissé la vieille institutrice photographe à l'oeuvre, j'ai marché jusqu'aux cabinets, pour rien, pour remuer; j'ai donné un coup de balai inutile.

Puis, est venu le tour des tout petits. Le directrice a appelé: Rose et Madame Paulin. Le groupe n'était pas facile à coordonner. Il fallait d'abord moucher tous les nez.

Je ne me sentais pas dans mon état ordinaire, la sueur me perlait aux tempes, une sorte de vapeur gênait ma vue.

C'étaient mes tout petits à moi; ils m'accueillaient avec des mines espiègles et bonnes, fronçant le nez, rapetissant les yeux, pinçant le bec. Mais la douce aimantation qui existe entre eux et moi me faisait souffrir; ces enfants étaient encore frais, presque sans stigmates; à les toucher, j'éprouvais le malaise de toucher à du sang, à de la chair écorchée.

Allons, trêve de gentillesses, il ne faut plus oser un mouvement; présentons les têtes! _Soyons sages_!

Alors, ce fut étrange, il me sembla d'abord que tous ces minois innocents agrandissaient une supplication vers moi, ils comprenaient, ils demandaient grâce. L'effroi béant des yeux me saisissait et faisait lentement mon sang se retirer et mon souffle cesser.

Puis cette terrifiante scène exista: ces pauvres yeux avaient une voix et criaient: Nous sommes perdus! Nous savons! Tu nous abandonnes! Et tu dissimules bien inutilement: _il y a longtemps que c'est décidé_... Tiens! Monsieur le délégué vient te chercher avec son visage bienveillant.

La paralysie me clouait; j'essayai pourtant de me retourner pour voir.

Ensuite je ne sais plus... Des heures s'étaient écoulées, il ne restait que deux ou trois enfants dans le préau. Je me rappelle la directrice:

--Vous avez été indisposée Rose, je vous dispense du service, Mme Paulin le finira. Vous pouvez vous en aller.

Arrivée à ma porte, je n'ai pas voulu monter, j'ai eu peur de la solitude dans ma chambre malchanceuse. J'ai préféré continuer mon chemin sans but déterminable. D'après mon imagination confuse, «l'on m'attendait», je devais apparaître à quelque endroit du quartier pour empêcher un grand malheur. Et je voulais discuter avec moi-même: irais-je demain chez mon oncle? Il me semblait qu'en marchant je trouverais l'irréfutable motif à rester femme de service. Et cette découverte--dans la rue--était indispensable; l'école ne me tenait pas par des liens inarrachables.

Un fait dominait ma mémoire, j'ignore par quel phénomène: on était allé chercher un médecin, _il_ était venu, _lui_! Il avait disparu au moment de ma résurrection. Mais on avait dû, un certain temps, le laisser seul dans la cantine où j'étais évanouie; j'avais la certitude qu'un baiser puissant, fougueux, m'avait été donné et--malgré ma syncope--mon être tout entier avait bu ce baiser! La preuve était que j'en portais encore le feu en moi...

J'ai voyagé à l'aventure, tournant dans le quartier, d'abord la rue des Panoyaux, la rue des Couronnes, la rue des Maronites. Puis, par l'habitude du dimanche, le chemin des Buttes-Chaumont m'a requise. Là, j'ai voulu revenir chez moi, mais, dans mon trouble, j'ai continué à m'éloigner vers la Villette, le long d'une rue interminable, la rue Bolivar, je crois. C'est seulement au débouché du Canal que j'ai retrouvé ma direction par les boulevards extérieurs.

Mais, que de temps, que de divagation, que de distance! Par-ci, par-là, je m'arrêtais pour rattraper la notion du réel, je m'obligeais à nommer les choses environnantes: «Voyons... telle rue... bon! une marchande de frites et de gras double... un marchand de chaussures d'occasion, de cinquante centimes à deux francs; il y a des souliers de bal.» Malgré moi, à chaque arrêt, des enfants de l'école s'interposaient dans ma pensée; je les voyais avec les yeux de l'âme dans des attitudes ayant existé, j'évoquais des traits de leur destinée et leur image hallucinante m'attirait comme dans un trou; je serais tombée, si je n'avais précipitamment continué ma marche.

Et voici l'impression en quelque sorte matérielle, survivant à chaque apparition: ma chair se séparait du quartier, ma personnalité se retirait d'un milieu qui n'était pas le sien, je retournais par aspiration naturelle vers ma classe d'origine.

Dans une rue, j'ai été offusquée de la teinte uniformément rousse des devantures de boutiques, ce rouge de vieux sang me crispait; j'ai voulu me planter devant les affiches du Concert Mélino, j'ai lu tout haut des noms d'acteurs... la petite Irma... Soudain, j'ai eu la vision de la petite Doré: je la rencontrais, avec un cabas au bras où se dissimulait à moitié une bouteille contenant un liquide verdâtre.

--Qu'est-ce que tu apportes là?

--Du lait, Rose.

Elle ajoutait tout bas: «Quatre sous de lait pour eux cinq, il n'y en aura pas assez pour les faire dormir; quatre sous d'absinthe, y en aura assez... Dodo, l'enfant do...» Et elle sortait la langue avec un air si contrarié d'être obligée de mentir, puisque sa maman le lui avait recommandé, elle inclinait gracieusement sa mignonne tête d'enfant obéissante, que je me penchais du même mouvement... C'était le vertige! vite, vite, j'ai, marché...

Au milieu d'une chaussée bruyante de voitures, j'ai souvenance d'avoir compté des quantités de vieux ouvriers en blouse noire, ou en gilets à manches qui étaient tous Léon Chéron devenu homme: l'artisan honnête, régulier, intelligent, sobre, qui entretient soigneusement une nombreuse famille. C'est lui qui, avec ses douze heures de travail et ses six francs par jour, vous fournit les jolis trottins, les délicieuses modistes, les minois affriolants sans lesquels Paris ne serait pas Paris. Il part le matin à l'atelier, rentre, se couche, repart, donne son argent; on lui raconte n'importe quoi, lorsque les filles sont en retard; quand il a usé sa vie à les élever jusqu'à dix-huit ans, un soir, elles disparaissent. Peu après, c'est un vieux triste qui retombe aux salaires d'apprenti; il a cinquante ans, c'est un vieux d'hôpital.

J'ai changé de rue; il n'y avait plus de voitures, la chaussée était trop étroite; par les fenêtres des maisons, toutes sortes de nippes et d'ustensiles débordaient, les taudis étaient si délabrés que je voyais branler les murs, j'ai bien été forcée de m'arrêter; les maisons vacillaient. Je suis restée longtemps appuyée, le dos à une porte, en face d'une fabrique d'où sortaient interminablement des fantômes de femmes en qui je reconnaissais Gabrielle Fumet, Berthe Cadeau; mais voilà qu'elles me souriaient éperdument de toute leur phtisie pointue, parce qu'il n'y avait pas de pain dans leurs paniers fermés... Montrez-moi, un peu... J'ai dû encore reprendre ma course.

Je ne suis pas entrée dans les Buttes-Chaumont, il m'a suffi de toucher à la grille, je scrutais avec application les cailloux par terre, j'ai vu Kliner, dans le préau.

--Eh! toi, là-bas, ne file donc pas comme ça! Tes deux sous de cantine, s'il te plaît? demandait la directrice.

--Je les ai pas; papa en a pas.

--Je croyais... (Elle allait dire: Je croyais que tu n'avais pas de papa.)

L'enfant continuait:

--Il attend que maman lui en envoie, elle lui en envoie pas.

--Où est-elle, ta maman?

Allons, les grands artistes, il s'agit d'un seul enfoncement du regard, d'exprimer aussi clairement que si vous articuliez pour être applaudis du parterre au poulailler, il s'agit, dis-je, de répondre avec les yeux:

--Ma maman, ma protection, mon admiration et mon affection, ma maman à moi, tout petit, elle est absente pour cause de démêlés avec la police...