Part 16
--Il est bien entendu, d'après le règlement, qu'on ne frappe jamais les élèves: aucune punition corporelle. Si l'on nous questionne, ça ne fait pas de doute... Cependant, voyez la directrice, les adjointes... Premièrement, les parents disent: «Cognez, je vous y autorise,» et souvent ils montrent la manière de s'en servir: «Pan! du pied--pan! du poing, suivez le mouvement, n'ayez pas peur;» mais ensuite, il y a un fait: quand un enfant est très misérable, on ne peut pas s'empêcher de taper dessus... Vous verrez vous-même, ma bonne Rose, la main sur le coeur, on ne peut pas... Ça coûte si peu et ça soulage tant!... Il faut connaître l'agacement d'avoir deux cents gamins autour de soi!... Parfois on se soulage sur quelques uns, pas très méchants, de ne pouvoir taper sur d'autres plus insupportables... On se cache le mieux possible; la précaution est superflue: les misérables savent leur sort inévitable et les quelques autres qui excelleraient à se plaindre si on les frappait, trouvent juste que l'on maltraite de plus malheureux qu'eux... Vous verrez, vous-même.
Et ici une digression. A mon tour d'être jugée.
Je n'avais jamais parlé, dans mes notes, de Gaston Fondant, par une sorte de coquetterie. L'ayant un peu adopté, cet enfant, je n'allais pas m'en vanter. Sainte fille, va! Bonne et modeste, quoi! toutes les qualités.
Comédienne!
Ce fut un de ces jours printaniers où les bâtiments administratifs suintent une austérité froide en contradiction avec la nature et avec le besoin d'affection et de sécurité que l'on porte en soi. Et, il faut le dire aussi, un jour de persécution de Mme Paulin. Je terminais cette séance de prison dans un état d'agacement égoïste. Gaston Fondant et ses deux frères restaient les derniers dans le préau; je rangeais pour n'avoir plus qu'à balayer après leur départ.
Gaston avait voulu me suivre, selon l'habitude, en trottinant accroché à ma jupe. Je l'avais renvoyé: «laisse-moi!», de telle façon qu'il était allé se blottir près de ses frères.
Comme je portais la corbeille débordante de papiers récoltés dans les coins et sous les bancs, il tira mon tablier au passage; des papiers tombèrent. Je me baissai, posai la corbeille par terre et, avant de rien ramasser, d'une impulsion nerveuse irrésistible, je lançai une claque à l'enfant. Moi! j'ai fait cela!
Mme Paulin me l'avait annoncé: «On ne peut pas s'en empêcher.»
Oh! ce fut affreux; mes doigts--faute de trouver assez de ressort,--avaient atteint les petits os! Et la chair était si pauvre qu'elle ne rougit même pas sous le choc! Puis, je vis cette tête d'innocent préparé «à en recevoir encore», qui s'était levée de surprise et demeurait offerte. Les yeux disaient: «Toi aussi? Et bien, va, fais-moi du mal si ça te soulage... mais oui, c'est dans la nature des plus forts de torturer... j'ai déjà tant souffert... un peu plus, un peu moins...»
Et puis, comme ma gifle restait isolée, il y eut une espèce de sourire: je ne t'en veux pas, va! dans le fond, tu n'es pas méchante... tu ne savais pas, hein?
Après ce jour-là, Fondant continua de se réfugier en moi, mais sa main, à mon jupon, ne s'attachait plus avec autant de ténacité. Des remords creusaient ma conscience véreuse: ma brutalité n'avait-elle pas retiré à cet enfant la dernière croyance en la Bonté? N'avais-je pas lâchement abattu sa mourante volonté de vivre? Il ne se jetait plus dans moi à corps perdu, il me sondait avant: veux-tu? et ses yeux jaunâtres exprimaient un souvenir qui me lancinait. Je lui trouvais une langueur pensive «de malade qui aurait pu être guéri». Autrefois, je m'adressais à lui par des mots espacés: «te voilà?... viens!...» le silence entre nous était naturel et plein de signification. Après ma brutalité, j'aurais voulu lui parler davantage et je ne pouvais pas... rien ne sortait... J'essayai de lui caresser la joue, mais il eut peur de ma main et sa chair en coton fit rétracter mes doigts.
Enfin, un matin, la Souris tirait mon tablier dans le préau:
--Rose, Rose...
A force d'être assourdie, on prend l'habitude, avec les enfants, de ne presque jamais répondre au premier appel.
--Rose...
Puis, on répond sans écouter, ni regarder:
--Oui, oui, bon...
Cependant la voix de la Souris vibrait autrement qu'à l'ordinaire.
--Eh bien, quoi, Rose? qu'est-ce qu'elle a fait Rose? demandai-je.
La Souris haussait vers moi des yeux de ciel, un front comme le miroir de ma propre conscience, un visage grave sur lequel était imprégné de l'ineffaçable:
--Rose, Fondant est mort.
Eh bien, oui, na! Je suis mauvaise, je le sais bien... l'école aussi est mauvaise et l'on ne voit partout que crimes contre l'enfance.
On vous assène, à chaque instant, sur la tête, «les prérogatives du père de famille», qui donc revendiquera contre tout le monde les droits criants de l'enfant? Non seulement l'enfant a le droit qu'on ne l'empoisonne pas d'alcool et qu'on ne l'empoisonne pas de croyances asservissantes, mais il porte en lui l'exigence essentielle _de ne pas avoir trop de frères et de soeurs_. (On laisse bien aux légumes, dans les champs, la quantité de terre voulue pour qu'ils poussent!)
Et voici des visions qui comparaissent pour hurler cette dernière justice.
Voici des gamins de six ans, noués, arrêtés dans leur croissance, atrophiés sans espoir, par la fatigue de porter continuellement les tout petits sur les bras.
Voici des fillettes, vieilles à treize ans, usées littéralement par le soin de la marmaille. Celle-ci, c'est Joséphine Guépin, qui vient chercher sa soeur et ses deux frères, je ne l'ai jamais rencontrée sans un enfant au bras et un autre à sa jupe; elle est finie, le dos rond, le buste déjeté. Elle reste un instant le bec ouvert avant de parler, le temps de gonfler un peu sa poitrine aplatie, et, les yeux ternes, elle me dit sans rancune, sincèrement:
--Maman s'en fiche d'avoir des enfants, _c'est moi qui ai tout le mal_.
* * * * *
Voici les trois enfants Chéron qui s'approchent. Trois qualités de produits: bonne, médiocre, mauvaise. L'aîné, Léon, six ans, a été élevé par sa mère, c'est un bon petit garçon, à intelligence droite, à volonté assez accentuée. Le second, quatre ans, a été mis en nourrice, il a souffert, il est moins intelligent, moins énergique. Le troisième a été confié à la crèche. Les enfants de la crèche se reconnaissent entre tous: ils sont plus vieux, plus décolorés, plus mécanisés; ils portent en bêtise sournoise la marque de l'élevage administratif.
* * * * *
Juin.--Aujourd'hui, à déjeuner, Mme Paulin m'a annoncé un décès par accident: chez les Tricot, le dernier né a été étouffé dans la nuit.
--On n'y comprend rien, me dit-elle, faut que la mère l'ait pris machinalement en dormant, car le soir elle l'avait arrangé au mieux. N'est-ce pas, on n'a ni la place ni la literie suffisante, on est obligé de coucher le petit dernier dans le lit des parents: comment empêcher qu'il roule par terre ou qu'il soit écrasé? Eh bien, on a un excellent moyen, employé dans toutes les familles, surtout en été: la mère dort sur le dos, le petit entre ses jambes; rien de plus pratique, et aucun danger; il peut balloter à droite, à gauche, il ne tombera pas et il est très bien, là dans le creux. Je vous dis, c'est le bon système: chez les Pantois, le ménage n'a qu'un lit d'une personne, deux gamins dorment par terre, le père dans le lit couche, _de champ_, contre le mur et le dernier gosse entre les jambes de la mère; bonté divine! il n'y a pas un pouce de terrain de perdu.
Tout de suite, je saisis l'occasion: il va m'être facile de démontrer que ce n'est pas aimer les enfants, ni rendre service à la société, d'en avoir quatre quand on ne peut en loger, en nourrir, en soigner que deux. La belle avance pour le pays d'assumer des frais de végètement et de mortalité!
Mais, Mme Paulin m'interrompt, la mine grave et, avec un accent religieux:
--Une grande famille, c'est toujours beau; ainsi, chez moi, nous étions _une belle famille_: onze enfants.
--Tous vivants?
--On ne sait pas.
--Comment? on ne sait pas?
--Dame, non! Sitôt qu'un avait dix ans, il partait, cédé à des maîtres pour sa nourriture; on ne le revoyait plus jamais. Je ne connais pas six de mes frères et soeurs. Mais enfin: onze enfants, c'est une belle famille et mes parents, à cause de cela, avaient bien de la considération, jusque dans les pays d'alentour.
Mme Paulin, attendrie, levait des yeux extatiques. Une immense lassitude a coulé par mes membres, je n'ai même pas essayé d'exposer que la famille cesse dès qu'il y a trop d'enfants, puisque, forcément, on ne se connaît même pas entre frères et soeurs. J'ai mis plusieurs minutes à plier ma serviette dans la perfection et Mme Paulin a dit:
--Nous sommes riches, vous mangez de moins en moins.
(C'est vrai: je perds l'appétit. Je suis brisée sans avoir travaillé. Je subis des attendrissements qui ne se rapportent pas aux enfants...
_Il_ ne vient plus. J'ai obtenu satisfaction. Dans la journée, je me plais à observer sur le visage de Mme Paulin un certain vieillissement,--comme le reflet transmis d'une souffrance... Qu'est-ce que j'ai à pleurer, la nuit, dans ma chambre?... Le dimanche, je redoute une visite de Mme Paulin,--ne suis-je pas déçue, le soir venu, de n'avoir vu personne!)
Nous avons fait le service du déjeuner, nous avons donné la pâtée à notre misérable troupe, nous avons compté ceux qui n'ont jamais de pain, ceux qui en manquent aujourd'hui, mais qui boiront la valeur d'une chopine de vin pur, ceux qui ont du dessert.
Les convives doivent attendre que toutes les parts soient apportées avant de commencer la danse des cuillères, autrement on ne s'y reconnaîtrait plus: l'avalage des premiers servis irait plus vite que la distribution. Il faut voir ces petits Tantales!... Par pitié on sert les Ducret les derniers: une fois l'aîné s'était évanoui d'aspirer la vapeur de sa soupe; le cadet, les mains au dos, essayait de laper; son menton grelottant sur le fer de l'écuelle «jouait la Marseillaise». (Appréciation des camarades.)
Mangez!... Ah! ce mouvement des mâchoires qui fait remuer les tempes livides aux veines décolorées!
Et ceux qui ont tellement faim qu'ils ne peuvent plus manger! Ceux qui sont habitués à de telles saletés qu'ils ne peuvent digérer une nourriture saine! Et Pluck «que sa toux nourrit!»
Des tout petits lèvent les dents lentement, comme s'ils n'avaient plus de salive, comme des vieux dont les mandibules usées pèsent «du plomb».
La Souris gave son «poussin» avant de se permettre une bouchée. Puis elle surveille les deux petites Leblanc et s'arrête inquiète, si elles font mine de chipoter.
Mais, tout à coup, son regard noir pèse sur moi et me suit; sûrement, quelque chose cloche dans le repas. Je cherche: reste-t-il, un enfant qui n'a pas de pain? Non, pourtant... Voyons, c'est au bout de la tablée, en face, que ça ne va pas... Parbleu! Tricot a la lèvre fendue par un horion paternel et tellement enflée qu'il ne peut introduire la cuillère ordinaire, je lui prête une cuillère à café.
Quoi encore, maintenant? un flottement, une agitation, tous se penchent du même côté. En effet, il se produit un fait incroyable, insensé, abasourdissant: Gabrielle Fumet a trouvé un biscuit dans son panier! Cela dépasse tellement tout ce que l'imagination la plus folle aurait pu inventer d'impossible,--il est tellement extravagant que Gabrielle Fumet puisse «avoir du dessert», que tous s'émeuvent, bayent, rient, se regardent pour bien se reconnaître et murmurent en rêve: Gabrielle Fumet!...
Madame Paulin dirige vers moi un sourire entendu qui signifie: «Farceuse, va!» mais, j'en ai autant à son service. Mme Galant nous considère aussi l'une après l'autre, avec un clignement de connivence. Le mystère ne s'éclaircira pas. Irma Guépin rit aux anges--elle n'a jamais rien vu de si heureux; elle donne son dessert à Adam; immédiatement une contagion de partage se déclare et ce n'est pas seulement Gabrielle Fumet, c'est Vidal, Tricot, les Ducret, dix autres qui mangent du dessert pour la première fois de leur vie!
* * * * *
Après le déjeuner, je siffle en balayant, puis je parle toute seule:
--Soyez moins nombreux et tout le monde aura du dessert. Je me demande si c'est _avec préméditation_ que les misérables sont si prolifiques? C'est plutôt par ignorance, qu'ils pèchent; dans ce cas, je placerai au-dessus de tout, la haute moralité, la charité, de leur enseigner à ne pas procréer criminellement.
Je maudis ma stupide situation de demi-savante... Voilà une propagande qui concerne un philanthrope comme M. le délégué cantonal! Que devient-il?... J'en ris sous cape.
Ce soir même, la mère Cadeau, toujours enceinte, m'a raconté la façon dont sa jeunesse et sa faiblesse de gentille péronnelle ont été violentées par de continuelles fécondations et elle a conclu presque contente, résignée, imbécile:
--Je n'ai que des filles, croyez-vous? c'est-il drôle!... Les femmes sont si malheureuses par la faute d'un tas de sales égoïstes et on fabrique des filles tant qu'on peut, tout de même!
Hélas! je ne soupçonne aucunement le conseil utile et--d'autre part--une invincible pudeur m'empêche de parler même vaguement du mystère générateur... ma nervosité se révolte et aussi un mal secret existe en moi... non, non, je ne peux pas sortir les mots... J'éprouve déjà bien trop de souffrance à les entendre!
* * * * *
Le soir, je ne fais plus la conversation avec les trois ou quatre bambins retardataires; je m'assieds en face d'eux, au milieu du préau, sous l'appareil à gaz et je songe, ayant l'air de compter indéfiniment, là-bas, dans l'ombre, des cordes qui pendent. C'est désolant: je rêvasse, oubliant même les enfants autour de moi, je songe dans le lointain... je songe que je suis bien malheureuse...
Irma Guépin s'est levée sans bruit, elle a redressé des cheveux, près de mon oreille, elle a arrangé une coque de ma cravate, absolument comme elle aurait accommodé sa poupée à son idée, avec des mouvements de tête sérieuse penchée à droite, penchée à gauche; elle a ramassé ma main gauche et l'a mise sur mon genou, pareille à la droite. Je renonçais au moindre automatisme. Satisfaite de ma pose, elle a passé derrière le banc et a piqué sur ma joue, de côté, un baiser «de petite maman», réservé aux têtes de poupée, puis elle est retournée s'asseoir auprès de Tricot.
--C'est ta mère qui viendra te chercher? a-t-elle demandé.
--Je ne sais pas, maman pleure.
--Pourquoi qu'elle pleure?
--Parce que papa l'a battue... (avec fierté) tu sais, il est fort papa, quand il cogne, ça rebondit!
--Pourquoi qu'il l'a battue?
--Parce qu'il trouve que le peintre vient trop souvent à la maison.
Silence. Méditation profonde de part et d'autre.
--C'est peut-être ta soeur qui viendra; dans quelle classe qu'elle est?
--Dans la classe du certificat d'études. (Un geste péremptoire, une voix d'absolue certitude:) si Maurice est là pour lui faire la cour elle ne viendra pas, elle se fiche pas mal de moi dans ces moments-là. Veux-tu qu'on joue à se faire la cour?
--Comment qu'on fait?
--.....................
--Ah bin, non, t'as les mains trop noires...
Silence. Dans la vaste paix du préau, un petit rachitique dort, recroquevillé, en équilibre sur le banc, avec une sorte d'habitude: tel un pochard au coin d'une borne.
Je ramène mon attention vers les enfants, mais alors mon esprit s'obstine à des questions insolubles qui, _sainement_, devraient lui être étrangères: un médecin officiel pourrait propager la belle honnêteté de ne pas procréer «quand le mari est plein d'absinthe».
* * * * *
Juin.--Voilà plus de huit soirs consécutifs que je reste assise dans ma chambre, après dîner, sans me décider à prendre la plume. Le peu d'amélioration produite à la fin de l'année scolaire me décourage. Et puis, je voudrais savoir des choses... et j'ai peur... Un trouble général persiste en moi: un mélange de dévouement et de «la maladie d'un être anormal». Je voudrais sauver les misérables des crimes de l'amour... Et moi, de quoi est-ce que je souffre?...
Où vais-je? Un courant plus fort que ma volonté m'entraîne: j'envisage maintenant hardiment une certaine éventualité; je discute le pour et le contre. En somme, je n'ai pas fait voeu de célibat... mon grand ennui provient surtout des circonstances inaccoutumées... autrement, mon Dieu, je n'éprouve pas une répugnance invincible.
Détail curieux: à ces moments de délirante imagination, il me semble que j'ai des torts envers les enfants de l'école: je sens naître des remords de _déserteuse_.
Enfin, aujourd'hui, je me suis réconfortée dans l'admiration de Louise Cloutet (la Souris). De jour en jour, le visage de cette enfant se purifie et s'élève; le rayonnement sage, souriant et bon de ses yeux noirs s'étend de plus en plus loin; elle prend la morale scolaire juste du bon côté et dans la proportion voulue. L'école serait valeureuse quand elle n'aurait sauvé et façonné que cette grande personnalité!
Cet après-midi, à regarder la Souris dans la classe de la normalienne, à la première table, il me semblait que toute l'école fonctionnait pour elle, passait en elle, que toute la morale enseignée devenait vivante par cette enfant qui était chargée d'en porter la projection salubre dans les ténèbres du quartier.
Elle arrive maintenant, le matin, avec ses trois enfants: le poussin et les deux Leblanc. Quand elle fait miroiter devant eux son front marmoréen, semblable à celui de la normalienne, il y a vingt ans de distance entre elle-même et eux.
J'ai lieu de penser que la mère de la Souris intervient aussi dans le soin et la protection des deux enfants sans mère.
Au fait, j'ai rencontré Madame Cloutet un dimanche matin. J'avais vu des prodiges, autrefois, au cirque: par exemple, un homme se suspend par les pieds à un trapèze, la tête en bas, on accroche un cheval à ses bras, dans l'espace, l'homme s'allonge comme un élastique. Mais aucun spectacle d'effort ne saurait être plus stupéfiant que celui offert par la mère Cloutet, poussant, dans la côte de Ménilmontant, une voiture chargée de cinquante kilos de cerises. «A la douce, cerises, à la douce!» Une femme guère plus grande, ni large que la Souris, une arête de dos toute pointue et une voix si sympathique «de bonne misère», demandant seulement à rendre service et à manger. Je m'étonnais que les gens ne fussent pas crochetés par cette voix si persuasivement chantante sous l'écrasement; je m'étonnais que toute la rue ne s'approchât pas...
Cette femme est capable de tout. Sûrement les petites Leblanc ont affaire à elle. J'avais demandé naguère à l'aînée comment s'arrangeait son dîner:
--Papa est trop ennuyé le soir, il me dit: tiens, v'là six sous, achetez ce que vous voudrez. Il s'en va; j'achète du saucisson ou du brie, on se couche, on ne le revoit plus.
A présent, j'augure que les petites Leblanc mangent de la soupe le soir: depuis peu, la plus jeune semble avoir les joues mieux nourries. Miracle! c'est comme de la vraie chair qui lui viendrait à la figure!
Un souvenir, à propos des cadeaux qui sont envoyés à l'école par les parents du quartier des Plâtriers. Le surlendemain du jour de l'an, j'ai vu la Souris arriver en royal appareil: un brin de plumeau à son béret, drapée jusqu'à terre d'un capuchon-éteignoir...
Et quand vous auriez vu Dieu le père tenir en sa main l'univers,--j'ai vu la Souris apporter une orange!
* * * * *
Allons, je ne resterai plus un seul jour sans écrire; cet exercice intellectuel entretient ma clairvoyance, et conserve ma dignité. Le travail manuel profite à ma santé, il me donne en outre la satisfaction d'un office utile par quoi je suis en règle avec la société.
J'ai pris ma lampe et dans une glace pendue à l'espagnolette de ma fenêtre, j'ai constaté qu'une louable sérénité éclairait mon visage. De quoi me plaindrais-je? ma solitude et ma _condition_, m'ont instruite profondément: je suis débarrassée d'un maquillage produit par les livres, par l'éducation première; je juge, j'analyse, je réprouve et je nie, seule contre l'opinion admise, j'attends, je souffre, j'ai des consolations, je vis, quoi!
Allons, allons, désormais pas d'imaginations, pas de projets malsains, pas de _désertion_! Et pour être bien sûre de rester dans le bien et dans la vérité, avant de me coucher, j'ai déchiré mes diplômes cachés au fond d'une malle; comme une personne guérie d'une vilaine maladie déchire les ordonnances médicales, et l'on peut venir: Voyez mon tablier bleu, mes mains raboteuses... moi? J'ai toujours été «du peuple», je n'ai jamais su que ce que les enfants m'ont appris, je n'ai jamais rêvé de changer ma situation...
Je vais bien dormir d'un sommeil souriant, j'en suis sûre: dans ma poche j'ai retrouvé des miettes de pâtisseries. Kliner, revenant de déjeuner à la maison, m'a offert, en cachette, derrière le poêle, un morceau de gaufrette de la dimension d'un timbre-poste, soigneusement au chaud dans le creux de sa main.
--Je t'ai gardé ta part.
--Ah! vraiment? merci, tu es bien gentil d'avoir pensé à moi.
Kliner est ce brun à la gorge entaillée: la figure émaciée, mais l'air intelligent, avec des yeux de geai d'une continuelle mobilité.
J'ai tenu mon poing fermé devant ma bouche et feint de mâcher longuement; j'ai même tiré le cou plusieurs fois pour avaler.
Kliner, de toute la tension de ses facultés, regardait descendre en moi l'ambroisie et guettait mon emparadisement. Car enfin, ça se voit extérieurement une si rare pénétration, ça transforme une personne immédiatement, une absorption si succulente!
--C'est rien bon, mon vieux! ai-je exhalé rayonnante.
Alors lui, parti dans les grandeurs, millionnaire, reprend:
--Hein? c'est pas du manger d'ouvrier!
Et, comme deux élus qui,--à l'insu de la foule envieuse et malgré la coalition universelle--ont connu la fortune, tout l'après-midi, chaque fois que nos yeux ont pu se rencontrer, «nous avons bien rigolé.»
Et mes remords sont tout à fait guéris: il n'y a plus aucun danger de désertion; je suis forte!
* * * * *
Juillet.--La victorieuse lumière de l'été accuse d'avantage le _local public_ et _emprisonnant_, sous la couleur marron, vert d'eau et blanc sale des murs.
Pendant la récréation, dans la cour même, les enfants exhalent une joie forcée, de fausse délivrance, ils apporteraient un autre tumulte dans la rue, ou dans un square. Moi, le matin, ma figure change, il tombe dessus quelque reflet de la pédagogie de ces dames; et aussi, intérieurement, j'éprouve la sensation de dépendre d'une autorité qui ne peut pas se familiariser; d'instinct, mon corps se rétrécit et se garde.
Je voulais constater un résultat à la fin de l'année scolaire, le voici: tout le monde a perdu de son essence propre, tout le monde subit l'influence occulte de l'«administratif».
Dès l'entrée,--à cause de l'odeur unique, de la construction générale haute et déserte, du mobilier symétrique, fait pour l'alignement, à cause du règlement affiché, imprégné dans l'air--les enfants et les grandes personnes prennent une âme «de commande».
Les enfants arrivent, ils décrivent un salut spécial, un salut «qui ne sert qu'à l'école»; ils composent leur voix, leur regard.
Combien de force, de beauté, de possibilité heureuse apportée là, et détruite! Car, il faut le dire: c'est le meilleur de l'individu qui se dissout à l'école.
De même que l'art est vivifié et renouvelé par les excessifs, par les «sauvages», de même, la vie est orientée vers le mieux par les turbulents. _L'espoir de la génération est dans les mauvais écoliers._
C'est Adam, surnommé par ces dames «L'Exempt de bien faire» qui présente pour moi l'avenir en progrès.
Que diable! ce n'est pas le sage Léon Chéron, le discipliné ne contenant aucun imprévu, qui peut recéler l'_Espoir_!
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