Part 15
Une sorte d'hébétement me béatifie; je juge les choses en «bonne femme». Je ne pense plus, ou je pense court, niais, superficiel.
Les tout petits, qui sont encore, dans une certaine mesure, de jeunes animaux, me sentent une créature infime, pareille à eux; ils mirent leur passivité dans la mienne; le plus qu'ils peuvent, ils se frottent à moi, me tendent leurs yeux, leurs nez. Parfois, devant le lavabo, quand les classes fonctionnent, je baise un petit museau mâchuré, qui comprend bien que je ne suis pas d'un acabit raffiné.
J'ai constaté que plusieurs enfants _ne savent pas embrasser_; oui, des enfants, la réalisation, le symbole du baiser! C'est mignon, faible, à peine éclos, ça devrait battre du bec vers vous comme ça ouvre les yeux... Non! ce geste ne se pratique pas dans leur entourage, on ne leur a pas appris, ils n'ont pas eu l'occasion... Ils veulent bien, ils fouillent, ils appuient leur bouche maladroitement. Richard--je l'ai vu souvent au clignement de ses yeux, à une nervosité des lèvres,--il essaierait bien, mais il ne peut pas se décider...
On n'imagine pas ce singulier effet: la première fois que, sur le point d'embrasser un enfant, je me suis aperçue qu'il ne comprenait pas l'intention de mes lèvres, cela m'a endolorie comme si je découvrais une mutilation.
Il y a des essais de baiser que l'on n'oublie pas.
Un dimanche,--(j'avais lu, dans le journal, des histoires peu égayantes; le crime du jour était celui d'un conscrit ayant assassiné une vieille femme, sa bienfaitrice);--l'après-midi, au début de ma promenade, je reconnais Bonvalot qui traînait lugubrement, à la chasse aux bouts de cigarettes. Une impulsion irrésistible,--je ne sais quel besoin d'être d'accord avec quelqu'un,--m'a fait l'appeler:
--Veux-tu qu'on soit amis, tous les deux?
--Ça m'est égal...
--Quand tu n'es pas à l'école, le dimanche matin, il faut venir me voir. J'ai des livres à images, j'ai des choses à manger et puis, j'ai des sous... Tiens, entrons au bazar, je veux t'acheter ce qu'il te plaira; choisis... Bon! mais tu vas m'embrasser.
Bonvalot est un de ceux qui ne savent pas. Il a posé, enfoncé son museau près de mon oreille; et je le certifie,--j'ai senti à mon cou, le froid impressionnant de son nez, comme le froid de l'objet qu'il avait choisi avidement, sans hésitation: un couteau.
* * * * *
Mais pourquoi ces histoires de caresses?
Je vis dans une obsession continuelle: un danger moral me menace.
Mme Paulin ne m'entretient plus de rien hors les questions de service, et elle me persécute davantage que si elle disait les préoccupations inscrites sur son visage. Ses yeux me suivent et me tourmentent.
Heureusement que j'ai mon précieux dérivatif!
Aujourd'hui le lessivage a fonctionné rudement; j'en suis tout avachie. Ce soir, le coude sur ma table, je souris à tout ce qui me passe par la tête... Bonjour, Tricot... Celui-là, pour donner un baiser, il ferme les yeux et il tire le gosier, comme s'il avalait un cachet trop gros.
Aux environs du jour de l'an, quand il a gelé si fort, la dame patronnesse en deuil, qui apporte tant de bonbons, assistait à une récréation dans la cour. Tricot se trouva près d'elle, arrêté; on voyait sa chair des cuisses, on devinait que le tablier ne recouvrait aucun vêtement chaud.
--Mon Dieu, ce pauvre amour, comme il doit avoir froid! dit la dame avec un mouvement de recul.
Je me rappelle la mine de Tricot, cherchant autour de lui, par terre, où était le chien, la bête soignée, qui inspirait si douce pitié à la belle dame. Puis-je faire autrement que de sourire, très amusée?
Vraiment, je me trouverais dans un état excellent, s'il n'y avait pas cette Mme Paulin qui me plonge dans la honte avec ses mines de garde-malade fanatique, implacablement décidée...
Je lui tiens rancune d'avoir prononcé des paroles insensées qui, maintenant, me donnent à l'infini le sentiment de ma déchéance.
Je considère comme criminel de présenter à notre détresse une espérance irréalisable...
Une espérance?... Alors, mon mal, ce n'est pas la volonté de refuser?... C'est la timidité de croire?
Je m'égare, je ne sais plus lire en moi-même. Je voudrais m'en aller loin, loin... être morte.
* * * * *
Ma déchéance s'accomplit si manifestement que j'éprouve une admiration obséquieuse pour plusieurs enfants chez qui subsistent des lignes de distinction et de beauté.
Ce matin, Irma Guépin et Léonie Gras tournaient une corde, Julia Kasen sautait: brune, mince, tablier noir serré, chaussettes noires, les bras collés au corps, elle dansait sans autre mouvement que le rebondissement rythmé d'un objet élastique. Cette impassibilité officiante n'appartient qu'à Julia; il semble que des effluves divinisent son visage fixe. Une forme féminine très pure vous reste dans les yeux, monte et descend, se balance comme un insecte dans le soleil... Je revenais de mon service des cabinets, j'ai arrondi de gros yeux indolents, telle une servante commune qu'émerveille sincèrement la finesse aristocratique de sa jeune maîtresse.
Un peu plus loin, dans la cour, une autre satisfaction m'a requise: la Souris a adopté les deux petites Leblanc dont la mère a «filé». Sans négliger «le poussin», très réellement et sans comédie, elle les a prises sous sa garde. Elle arrange leurs cheveux, leur col. «Tu n'as pas oublié ton mouchoir, aujourd'hui? demande-t-elle, donne-le, tu as du noir au front.» Elle pose les questions que doit poser une mère: «Combien de bons points, ce matin? Et toi, as-tu bien mangé?» Elle répète la morale des mamans:
--Voyons, tenez-vous droites, ne faites pas de grimaces.
Il faut voir la confiance tranquille des deux pauvres petites, si désemparées depuis leur abandon.
Comment l'aimant a-t-il agi entre la Souris et les deux Leblanc? Mystère. Mais là, vraiment, les deux innocentes ne sont plus sans mère, une fois arrivées à l'école.
Des écroulements d'énergie physique, chez moi, coïncident avec une cessation totale de la pensée.
_Quelqu'un_ est venu aujourd'hui à l'école, après une longue absence inaccoutumée.
Toute l'école avait remarqué cet espacement de visites. Ces dames en conféraient tout haut, à chaque instant.
A entendre ces manifestations d'étonnement, Mme Paulin avait une extraordinaire façon de baisser les paupières et de serrer la bouche: «Nous attendons!» semblait-elle répondre.
_Quelqu'un_ est venu... Les circonstances m'ont heureusement permis de rester cachée dans la cantine, affalée sur une chaise, le cerveau paralysé.
* * * * *
Ah! la bienfaisante fatigue! Je n'ai retenu que des choses touchantes, aujourd'hui.
La mère Doré a apporté un bouquet de deux sous à Mme Galant et elle a dit:
--Tâchez donc de pousser Marie pour le chant, elle vous a un aplomb insensé; elle ferait très bien une chanteuse de concert; avec un aplomb pareil, si jeune, il y a de l'avenir.
Les mêmes femmes capables de scandale, d'injures, de menaces contre les maîtresses, ont leurs moments d'amabilité. Certaines ouvrières envoient des articles de leur fabrication; la mère de Léon Chéron qui confectionne des bigoudis en donne un petit paquet, de temps en temps. J'ai vu Tricot, une branche de fleurs à la main, écarter la populace impressionnée: Arrière, donc!
* * * * *
Rien que des choses touchantes.
Louise Guittard manquait à l'appel depuis trois semaines, j'avais entendu parler d'un coup de pied trop sévère lancé par son pseudo-père. A quatre heures,--le rang conduit au coin de la rue,--j'ai appris qu'elle avait la jambe cassée: une chûte dans l'escalier,--dit-on, sans insister,--il a fallu la placer à l'hôpital.
Sa mère s'était arrêtée devant la porte de l'école, après avoir communiqué des nouvelles à la directrice. Tout un groupe de femmes bavardait avec elle.
Et voilà que j'entends, au passage, une voix émue, heureuse:
--Pauv' gosse! d'avoir la jambe cassée, elle n'a jamais été à pareille fête!
Je suis demeurée ébahie devant l'air émerveillé, attendri de toutes les ménagères, y compris la principale intéressée. Du reste, celle-ci m'a saisie par le bras et m'a fourni des explications avec complaisance et fierté, pour m'éblouir en même temps que les autres commères:
--Figurez-vous que Louise a un lit! un vrai lit! du linge blanc! des repas réguliers... Madame la directrice l'a visitée et lui a apporté une poupée.
C'est une joie qui emplit les coeurs et gagne tout le trottoir; le rassemblement augmente: décidément, d'avoir la jambe cassée, elle n'a jamais été à pareille fête! Pauv' gosse, quel bonheur pour elle! Les yeux en sont humides.
Une pointe d'envie se discerne dans l'enchantement de certaines mamans et des regards se promènent sur des moutards, comme si l'on cherchait ce qu'on pourrait bien leur démolir.
J'ai béni le sort, comme les autres bonnes femmes. Et je voudrais bien rester toujours ainsi approbatrice: le corps mou, le cerveau mou.
* * * * *
Quand la gaieté s'y met, elle peut atteindre au formidable. Un souvenir du matin m'est revenu, comme j'allais me coucher. Assise au bord de mon lit, je me suis abattue, la tête dans l'oreiller et j'ai ri silencieusement, j'ai ri à mourir. (Vous sentez toute votre substance qui fond, s'écroule et s'en va; un évanouissement terminerait ce flux incoercible si vous ne vous leviez pour suivre les murs à tâtons...)
La mère de Louise Clairon a demandé la cantine gratuite pour son enfant.
On a envoyé à la directrice les rapports et certificats nécessaires en l'occurrence. J'ai pu jeter un coup d'oeil dessus.
Il y a un rapport du commissaire de police: trois lignes, pas plus, c'est laconique et grand.
Si quelqu'un y résiste, c'est que--selon toute probabilité--mon hilarité avait une source maladive. Mais, peut-être aussi, manque-t-il ce fait d'avoir vu l'air de dénûment affamé de Louis Clairon, ce matin même: un enfant qui n'a pas eu sa soupe et qui arrive blême, verdâtre...
Trois lignes, puis un point, c'est tout: «La nommée femme Clairon a vécu pendant plusieurs années avec un individu qui l'a abandonnée, n'a laissé que deux manches de parapluies.»
VIII
Toute la semaine, j'ai gardé un rire nerveux, effrayant, un rire «de Saint-Guy».
Enfin, dimanche, la mesure a débordé: Mme Paulin m'a fait une seconde visite, en grand apparat: nu-tête, mais des mitaines noires, une chaîne de cou dorée, l'air d'une charbonnière glorieuse.
Alors, j'ai eu une crise de larmes telle que la couturière phtisique, ma voisine, a dû perdre plusieurs sous à écouter la scène derrière ma porte.
J'espère que maintenant je suis guérie.
Nous étions assises face à face, Mme Paulin sur le bord de la rocking-chair, moi sur le bord du lit.
J'ai vidé mon coeur:
--Eh bien, oui, si vous voulez le savoir, j'ai dû me marier avec un galant homme élégant, instruit--qui m'a lâchée parce que je n'avais plus de dot. Oui! je suis couverte de diplômes! Oui j'étais une demoiselle du monde... Et je ne veux plus recommencer l'expérience. Est-ce que je sais si l'on ne se moque pas de moi?... Sans doute, on a besoin de documentation, l'on veut voir... on a trouvé le cas bizarre... Je ne suis pas à marier!... On ne bafouera pas ma tendresse une seconde fois... Et d'abord une sorte de contrat d'honneur m'empêcherait d'abandonner ces pauvres enfants qui m'ont donné leur affection et qui ont besoin de mon dévouement... Tenez, si je me mariais, je voudrais, en guise de dot, adopter un des plus misérables... Louis Clairon... que je dirais mien et je voudrais être épousée pour mon déshonneur... Laissez-moi!... Et puis, vous savez: _quelqu'un_ me gêne, m'excède, je ne veux plus _le_ voir à l'école... et je vais demander à permuter... Laissez-moi, je veux changer d'école.
Mme Paulin a eu l'intelligente bienveillance de ne pas m'interrompre. Ensuite elle m'a essuyé les yeux, elle m'a consolée par de vagues paroles accommodantes, elle s'est bien gardée de discuter: tout ce que j'ai voulu m'a été concédé, promis, comme à un enfant gâté.
Elle m'a embrassée avant de partir. Je me rappelle maintenant qu'elle n'avait pas précisément l'air d'une personne qui a perdu la partie,--sans doute la satisfaction de connaître «mon histoire».
* * * * *
25 mai.--Ce matin, dans la classe de la directrice, je me suis agitée comme une folle, à entendre professer la normalienne. Les tout petits se sont amusés: à leur idée, je faisais la comédie sans guignols.
«Un Arabe mourant de faim dans le désert, trouve un sac d'argent; il aurait bien préféré trouver un sac de dattes, aussi rejette-t-il avec dépit ce trésor inutile. Morale à développer: l'argent ne rend pas heureux, il faut le laisser aux gens déraisonnables.»
Je dénonce la tromperie malfaisante de cet enseignement, puisque l'argent est le sang vital des sociétés actuelles. Déplorez le fait, si vous voulez, mais ne faussez pas la réalité.
Ah! les bons élèves crédules, Léon Chéron, Irma Guépin, la Souris! Ah! mes pauvres visages pointus!... à l'assassin! à l'assassin!
* * * * *
J'étais donc dans une disposition d'esprit défavorable; à la sortie du déjeuner, la mère de Vidal--le bossu ornithobatracien--a voulu absolument bavarder un peu.
--Votre Eugène n'a pas de chance, dis-je, il me semble que son cou et son épaule se paralysent, sa tête ne tourne plus...
Très misérable, un nourrisson sur le bras, la mère Vidal détient un accent d'acceptation résignée impossible à imaginer; elle vous expose, avec une conviction irrécusable, des nécessités stupéfiantes:--Le père était alcoolique; n'est-ce pas, c'était forcé: il avait été au Tonkin cinq ans... il avait la médaille, c'était forcé qu'il soit alcoolique--et _vous savez_ comme les alcooliques ont des enfants, à chaque coup, ça ne peut pas rater, _vous_ le _savez_... et bien tous les enfants que j'ai eus avec cet homme-là sont morts, sauf Eugène, ils étaient tous estropiés... (_Tous_, on dirait qu'il s'agit d'une quantité, une vingtaine au moins.) J'en ai d'autres de meilleure santé,--ajoute-t-elle d'un air récompensé, avantageux, (et comme un commerçant dirait: j'ai des produits d'autres marques meilleures),--tenez, en v'là un, d'un cocher, il n'aura qu'un peu de coxalgie, là, dans la hanche...
Elle secouait sur son bras un avorton ratatiné, verdâtre, inerte.
Par une subite et puissante clairvoyance, devant cette femme inconsciente et ses deux lamentables procréations, ma mauvaise humeur a laissé l'école et s'est attaquée aux parents.
Gare à vous! voilà du nouveau.
L'année scolaire prendra fin dans deux mois, mon expérience grandit. Ce soir, je suis très forte. Les objets autour de moi projettent une médiocrité austère. Ma privation, toute ma privation de fille pauvre m'élève à la vision justicière. Le silence de ma chambre--comme le calme en moi--est solennel. Je touche à la vérité.
La mère Vidal est là, dans ma pensée, avec ses deux avortons, qui attend un verdict,--et d'autres sont là qui attendent de comparaître... Et je sais maintenant que la sévérité première de mon jugement portera sur le _crime des parents_!
* * * * *
Il faut dire d'abord que j'ai des motifs d'être si hautement calme!...
_Il_ ne vient plus!
J'exagère ma placidité jusqu'à l'insolence devant Mme Paulin.
L'école est plongée dans la stupeur par cette disparition inexpliquée: un mois entier!
Je me sens très bien, très à l'aise... à part quelques étourdissements, vite dissipés, le matin.
Et Mme Paulin ne bronche pas, quoique j'atteigne à l'inconvenance odieuse par mes attitudes froides, sereines, par mon air «de n'avoir jamais entendu parler de rien...»
Quelles menaces lui a-t-on faites?--et quelles promesses ensemble?--pour qu'elle observe une telle résignation!
(Non! vous m'aimez bien sincèrement, Mme Paulin, et c'est à cause même de la force prise en votre affection, que--telle une enfant ingrate,--je suis méchante à plaisir. Oh! comme vous m'aimez de toute votre âme de peuple! Et comme, là, vous m'êtes supérieure!... Jamais je ne serai «peuple» autant que vous, au point de vue de l'affection dévouée. Et j'ai beau vous aimer aussi,--je ne peux pas renoncer à la perception de faire souffrir à mon tour.)
_Il_ ne vient plus! J'en ris sous cape en traversant les classes.
* * * * *
Mais il ne s'agit pas de cela.
Des images stationnent dans ma mémoire,--comme les femmes dans l'entrée de l'école,--des images barbares que j'aurais toujours voulu laisser dehors... Je vais «juger!»
Il y a quatre frères et soeurs du nom de Ducret, à l'école; des enfants malingres, avec accentuation à mesure que les âges descendent, mais aucune difformité; ils n'ont d'effrayants que les yeux, hagards, trop écarquillés et vacillants. Généralement, leur panier contient la valeur d'un sou de pain pour eux quatre. Ils ont toujours faim, leurs yeux de fringale vous suivent dans le préau, dans les classes, dans la cour. Un jour de cet hiver, nous avions commencé de déjeuner, madame Paulin et moi; après quelques bouchées nous avons cessé, nous ne pouvions plus consommer notre pain; et madame Paulin a dit le motif: «on sent la faim des Ducret, d'ici...»
Trois de ces enfants s'en vont seuls, à quatre heures, mais la mère vient chercher le dernier, âgé de deux ans, parce qu'il a des vertiges, de temps en temps, il tourne sur ses jambes et tombe comme une masse.
La veille de Pâques, on l'avait oublié, je dus le reconduire à sept heures, rue des Panoyaux.
La concierge rit sur mon passage.
--Ah! vous auriez attendu longtemps qu'on aille vous le réclamer! Le père est rentré plein d'absinthe, y a de l'occupation là-haut.
Je monte et je trouve, dans l'escalier, assis de marche en marche, d'abord les trois Ducret de l'école maternelle, puis trois autres plus âgés. Ils devaient être là depuis longtemps et, d'après leur façon de regarder la porte du logement, ils attendaient, pour entrer, la terminaison d'une chose ordinaire se passant à l'intérieur. Mais je n'ai pas deviné cela, sur le moment; je suivais mon petit, en ne pensant qu'au vertige. Il file devant ses frères, va jusqu'à la porte et la pousse; mal fermée, elle s'ouvre toute grande.
En face, je vois le lit, un homme et une femme pris à l'improviste. Des jurons de l'homme et une voix plus gênée: «Allons, entre et ferme la porte.»
Eh bien, je le déclare, renseignée par une horreur inexprimable et par ma pitié pour les petits Ducret si affreusement misérables, il existe un crime de lèse-humanité qui s'appelle: le crime d'avoir trop d'enfants.
* * * * *
Mais voici une autre comparution.
C'est dans la rue grouillante et malpropre. La journée finie, la mère Fondant et une de ses amies m'ont entreprise; nous obstruons le trottoir; l'haleine fade d'une allée d'hôtel meublé nous caresse le visage, il fait doux et humide, et, comme dit Mme Paulin, «le temps est à l'amour».
--Quand on a beaucoup d'enfants il faut bien taper dessus, affirme la mère Fondant... ou alors faudrait être très riche...
--Oui, dit l'autre femme en riant à dents blanches vers un gaillard qui l'a bousculée, de cogner sur les grands ça aide à élever les petits. Pas vrai, Rose?
--Écoutez, les enfants qui pleurent, ce n'est pas gai...
--Rose est faignante...
De là une dissertation sur la façon de «corriger» les enfants; le battage des enfants étant assimilé à une nécessité domestique, telle que le battage des tapis.
--Ça ne se bat guère avant cinq ou six mois.
--Le matin de préférence, ça les remonte pour la journée.
--Dame! le dimanche, ils écopent davantage, parce qu'on a plus de temps.
--Moi, les miens je les ai toujours époussetés avec une baguette, parce que, chez mon père, autrefois, y en a eu un d'éborgné par un coup de poing; alors, c'est dans la famille: ma soeur aussi, les siens ne sont rossés qu'à la baguette.
--Quand mon quatrième est né, j'étais si en colère que je n'arrêtais pas de cogner sur l'aîné comme si c'était de sa faute: «toi, chameau, si tu n'étais pas là, ça ne m'en ferait pas quatre.»
--Enfin, Rose, venez-vous prendre un verre, on est toute en beurre de ce temps-là?
--Vous savez bien qu'elle ne peut pas, avec sa gastralgie.
* * * * *
Je me rappelle, en effet, la mère Fondant amenant ses trois enfants à l'école et poussant à part l'aîné Gaston:
--Celui-là, madame, n'ayez pas peur de taper dessus, c'est un sale enfant! il a tous les défauts!
Elle criait ces mauvaises paroles avec une passion sincère, saisissante.
Pauvre bambin inerte! «Tous les défauts!» Il ne parlait pas, n'agissait pas, il ne cherchait qu'à se cacher; sitôt lâché par sa mère, il se réfugiait effaré dans les jupes de la maîtresse présente. Pareil à un chien qui discerne les personnes amies des bêtes, il m'avait devinée, sa préférence était pour moi. Aux heures de présence dans le préau,--à moins d'employer la menace,--il me suivait partout en tenant un coin de mon tablier. «Il ne me gêne aucunement, disais-je à la directrice» et, le plus souvent, on tolérait sa manie. Ma pitié pour lui différait complètement de mon affection souriante pour Irma Guépin, «ma fille».
Son âge le plaçait chez Mme Galant; mais il se désolait tant de monter l'escalier sans moi, qu'on le laissait dans la petite classe. (Je crois aussi que, chez Mme Galant, il faisait un pendant trop lamentable à Berthe Hochard).
Assis au premier rang, dans la classe de la directrice, les mains sur les genoux, une épaule remontée par l'habitude de la peur, avec sa figure trop longue, toujours pochée, on aurait dit qu'il comptait interminablement les coups reçus et les coups à venir; à chaque bruit de l'école un peu accentué, râclement de galoche, ou bien choc sur le bois du bureau, une secousse remuait son dos étroit, cassé, osseux. Quand la directrice racontait de gentilles historiettes: «Vos parents sont bons--ils n'agissent que pour votre bien--votre papa et votre maman se donnent beaucoup de peine pour que vous ne manquiez de rien...» je me suis souvent demandé comment elle n'était pas fascinée par le poche-oeil de Gaston Fondant, irradiant vert, jaune, noir, à la rencontre de ses paroles.
Pendant la récréation, Fondant restait isolé, immobile contre le mur ou contre le marronnier. Les autres gamins, quoiqu'ils fussent pour la plupart des enfants battus eux-mêmes, le délaissaient, sans affectation, par instinct simplement: il sentait trop les coups. De temps en temps, seulement, l'un des quelques enfants gâtés de l'école, s'approchait, venait flairer avec une curiosité prudente la chair massacrée de Fondant.
A la voix de sa mère, le soir, son peu de sang se sauvait du visage et se cachait vite dans son coeur.
--Hein! croyez-vous, il ne veut pas venir, il coucherait à l'école, grinçait la mégère. Ah! le sale enfant! il est jaloux des autres... Quant à ça, tu peux y compter, plus tu auras de frères plus tu recevras de râclées!
* * * * *
Oui, je le crie, je l'affirme, je le râle: les pauvres commettent un crime en ayant beaucoup d'enfants, puisqu'alors--selon leur propre théorie--ils sont _obligés_ de les maltraiter.
Et l'abomination va bien plus loin qu'on ne pense: si la famille est mauvaise, l'école est mauvaise à proportion, puisque son enseignement moral est basé sur la famille supposée parfaite.
Le jour où j'ai débuté, Mme Paulin m'a offert cette sentence en cadeau: «Quand il y a tant de brutalités à la maison, il en faut absolument à l'école.»
Et ses explications ont rembarré mon refus: