La Maternelle

Part 14

Chapter 143,712 wordsPublic domain

Je voudrais bien changer d'horizon, mais j'ai beau déplacer mon objectif, la vision gaie ne se présente pas. Et encore je m'astreins à la plus grande modération, mes constatations pénibles sont triées. Par exemple, je n'ai pas encore parlé de la façon dont les enfants se battent _pour de bon_, dans la rue, je n'ai pas dépeint non plus les scènes scandaleuses faites par les parents dans l'école même.

Pour excuser ma manie d'écrire, je me dis toujours «ces notes peuvent rendre service». Oui, à la condition que leur sincérité ne fasse aucun doute. Or, pour trouver créance, _il ne faut pas être trop vrai_.

Les gens sont si heureux de pouvoir hausser les épaules et crier à l'exagération! C'est un procédé si commode de ne pas croire aux histoires trop tristes et qui économise la pitié, si congrûment!

Donc, je resterai «dans la moyenne des faits».

Pour être capable d'admettre les énormités, il faut une préparation progressive. Moi-même, à mes débuts à la Maternelle, avant «d'être de Ménilmontant», que de choses j'aurais obstinément rejetées comme impossibles!... Allons, allons, gens ordinaires, gens «d'un autre quartier», comment voulez-vous atteindre la même foi et la même compréhension que moi, qui fus témoin de l'incident suivant!

Un matin glacial, Marie Fadette, cinq ans, apparaît, tablier pas boutonné, souliers pas noués, très pâle. (On connaît les différentes pâleurs d'élèves; pâleur de faim, de froid, de phtisie, de mauvais coups reçus...) Marie Fadette était d'une lividité insolite. Et puis, elle n'a pas l'air d'arriver à l'école, elle a l'air d'aller ailleurs, de déménager avec son panier.

La directrice, non moins pénétrante que moi, l'arrête au passage, et voici Marie entre nous deux. Aussitôt là, sur le couvercle du panier, nous remarquons une large tache roussâtre.

--Où as-tu mal?

Pas de réponse.

--Tu es tombée?

Signe négatif.

--Ta maman t'a corrigée?

Même signe.

--Eh bien, parle, voyons!

Les enfants du préau se taisent un instant par curiosité, et certainement aussi par instinct: quelque chose d'invisible est entré avec Marie Fadette.

Elle ne répond pas et, pendant la courte cessation de surveillance, un gamin mal assis tombe du banc, tout d'une pièce, avec bruit. Sursaut de Marie Fadette en arrière, et une pétrification épouvantée, les yeux désorbités, la bouche béante, vers le camarade un instant étendu.

--Va t'asseoir, dit la directrice soucieuse.

Marie n'était pas placée depuis cinq minutes que deux hommes demandaient Madame la directrice; chapeaux mous, vestons, grosses moustaches de sergents de ville. Colloque rapide à voix basse, au-dessus de la balustrade.

Madame, pâle à son tour, se retourne vers les enfants:

--Marie! Appelle-t-elle.

Il y a vingt Marie dans le préau. Pourquoi Madame n'a-t-elle pas besoin d'ajouter un nom? Pourquoi sa voix changée fait-elle comprendre de quelle Marie il s'agit?

Tous les enfants regardent Marie Fadette qui, seule, s'est levée.

Quel pauvre petit être traversant le préau! Et quel aspect, le peuple des condisciples! une attention, _un air d'expérience_, comme vers un _spectacle d'arrestation_. Oh! la tête fatale de Bonvalot! Oh! l'implacabilité présidentielle de Berthe Hochard!

Marie Fadette sait qu'elle doit reprendre son panier. Je le lui donne; il est vide.

--Allons, viens, ma petite, dit un des hommes d'une voix autoritaire le plus possible adoucie.

Une si petite main s'avance, d'un geste _fini_, sans espoir!... Je n'avais jamais vu si large poigne s'abattre sur l'innocence. Et jamais plus il ne fut question de cette éclosion promise à la douceur des jours, qui avait nom Marie Fadette.

Eh bien, gens ordinaires, gens «d'un autre quartier», quand vous aurez vu arriver à l'école une enfant de cinq ans dont la mère a été assassinée pendant la nuit (l'imaginez-vous s'habillant seule, enjambant le corps, prenant son panier?) quand vous aurez subi cette préparation, nous nous entendrons peut-être et je pourrai _tout dire_! En attendant, je suis obligée de rester modestement dans les faits moyens.

* * * * *

Les batailles se succèdent régulièrement, on se promet une tripotée pour telle heure; cela fait partie de l'emploi du temps. Les batailles complètent le devoir d'aller à l'école, n'est-ce pas surtout pour se retrouver et se cogner que l'on afflue chaque jour à cet endroit déterminé?

Aujourd'hui encore Richard et Pluck ont à moitié assommé Tricot et Kliner. Des passants indignés sont entrés prévenir la concierge de l'école. La directrice a écarté les mains: «Nous ne pouvons pas les tenir en laisse.»

--Tu sais, ai-je dit à Richard, si tu bats encore Kliner je ne «change» plus avec toi, tu garderas tes dessins.

Et pour bien rester dans mon rôle, j'ai ajouté résolument:

--Je «changerai» avec un autre.

Car enfin, moi qui ne me bats pas, si je suis une vraie camarade, je ne dois pas avoir d'autre préoccupation que de troquer mes bonbons contre «quéque chose».

Dans la rue, les plus pauvres se lorgnent de travers; ce sont toujours les déguenillés qui «écopent». Les quelques enfants de commerçants, représentent censément la classe aisée, subissent moins d'avanies; non pas qu'ils vaillent mieux sous le rapport du caractère, mais l'éducation est ainsi dirigée que les malheureux s'attaquent de préférence à la misère; un qui a son tablier déchiré se moquera d'un qui a son pantalon troué; un qui tousse enverra une poussade à un qui boite; la faiblesse et la gueuserie attirent les coups.

«N'élevez pas vos regards trop haut; luttez entre vous.--La violence envers les faibles est permise: témoin l'action des parents sur les enfants; témoin l'éternel refrain de style national: les étrangers nous sont inférieurs, au physique, au moral, ce sont des misérables auprès de nous, Grands Français, il faut les battre.»

Du reste, l'éducation vient simplement en aide à la propension naturelle: on incline toujours vers le plus facile à faire. Les bas malfaiteurs dévalisent un débardeur, sur le quai, pour cent sous, plutôt que d'assaillir une poche contenant cent francs. Les cochers d'omnibus et les charretiers «ne se ratent pas», réciproquement; on jurerait qu'ils ne peuvent s'en prendre à d'autres de la difficulté de vivre.

Du reste encore, s'il en était autrement, les gens comme il faut ne connaîtraient plus de sécurité, ou bien le monde changerait et--Dieu merci!--le monde n'a pas envie de changer.

* * * * *

Pendant que ces pensées me tracassent, évidemment je ne sème pas les éclats de joie, mais enfin, qu'est-ce que Mme Paulin peut bien me vouloir depuis quelque temps?

Elle m'engage doucement à quelques frais de toilette: «Je suis jeune, agréable; malgré ma profession de femme de service, on pourrait me remarquer tout de même, si j'avais un peu de coquetterie. On a vu plus drôle que ça...»

Pourquoi s'obstine-t-elle à un certain sujet de conversation? Elle se demande «si je n'ai pas éprouvé des peines de coeur et si je ne suis pas entrée ici comme une autre serait allée au couvent. Il ne faut pas ainsi renoncer à la vie.» Textuel!

Pas possible, Mme Paulin, vous avez trouvé cela toute seule?

J'ai été obligée de lui déclarer sèchement que ces questions personnelles m'étaient désagréables. On peut plaisanter une fois et n'être pas disposée à continuer indéfiniment.

Nous déjeunions.

--Bien, a répondu de bonne grâce Mme Paulin, on ne parlera plus que du service.

Elle est allée hier porter une lettre chez M. Libois--affaire de service--je n'ai rien à dire? déclara-t-elle. «Le délégué n'est pas le monsieur qu'on pourrait croire: très simple et très délicat, il n'est pas riche; il a de quoi vivre en s'occupant de publications; il se spécialise dans les études sur la protection de l'enfance, car il a beaucoup de coeur et--le plus étonnant--il est extrêmement timide.»

Mme Paulin ne mangeait guère, elle épluchait sa nourriture, elle s'adressait à son assiette plutôt qu'à moi. Un serrement d'estomac auquel je suis sujette depuis quelques semaines me laisse peu d'appétit et m'obligeait aussi à chipoter dans mon assiette.

«Et Mme Paulin a pleuré la dernière fois qu'elle a vu M. Libois chez lui, parce que cet homme-là est vraiment bon... parce que vraiment il faudrait être barbare...»

J'ai prié Madame Paulin de m'excuser: l'heure était sonnée, mon service ne me permettait pas de rester dans la cantine.

* * * * *

Après les seules dispositions énergiques des enfants, n'oublions pas celles des parents. Il ne se passe pas de jours que des algarades fâcheuses n'éclatent devant la barrière du préau: invectives et menaces lancées à pleine voix, contre les maîtresses, contre moi, contre «cette sale administration».

Hier. La mère Tricot vient chercher son garçon; la voici derrière la balustrade, elle porte un paquet de linge mouillé sur l'épaule droite et un seau avec battoir, eau de javelle, etc., dans la main droite; elle conduit de la main gauche une fillette toute petite, et, bien entendu, elle est enceinte.

Tricot n'arrive pas à reconnaître son panier dans la rangée installée par terre. La normalienne, qui est de service, le regarde farfouiller et finit par appeler:

--Rose; s'il vous plaît...

Alors, la mère Tricot, à gorge déployée, contre la normalienne:

--Mais reluquez-moi c'te mijaurée, c'te momie, qui ne peut seulement pas se baisser! Il ne vous salira pas, ce panier... Dire que nous payons ces propres à rien! Croirait-on pas qu'elle a pondu l'obélisque avec sa robe noire? En v'là un métier de feignante... Enfin il ne sait pas, cet enfant... il a besoin qu'on l'aide... et il est autant que les autres, vous entendez, espèce de momie? il vaut mieux que vous, cet enfant-là.

J'ai donné le panier. Tricot franchit la barrière. Sa chère mère, qui réclamait si passionnément des égards pour lui, pose son seau par terre et lui détache une formidable torgnole:

--Mais aussi, tu ne peux pas le préparer d'avance, ton panier?

* * * * *

Les enfants gardent-ils de la rancune contre leurs parents, après avoir été «corrigés»? Non, ils sont solidaires des parents, dont ils partagent de bonne heure les souffrances et «ils comprennent les claques». Ils s'habituent à être claqués comme on s'habitue à mal manger; on pourrait même dire que, parfois, ils y prennent goût: certains parents ont la taloche gaie, ils rossent jovialement, pour un peu on provoquerait les «corrections». Et aussi, les enfants excusent les punitions même injustes, qui s'abattent d'un coup, par la vivacité du sentiment; cela n'a pas d'importance; on n'y pense plus, de part et d'autre, au bout d'un instant. La punition réfléchie, celle qui s'aggrave de règlement, est moins bien acceptée; les punitions de l'école, assumant un caractère de permanence, pourraient rendre les enfants vindicatifs et sournois.

Tricot n'a pas sourcillé, sa tête a seulement cogné contre la barrière; chargé de son panier, il a eu la complaisance avisée de prendre à son bras le seau de sa mère et, l'air entendu, il est parti devant, comme un homme.

C'est lui qui, d'un ton de médiocrité satisfaite, disait à Louise Guittard en se frottant une bosse au front:

--Pendant qu'a m'bat, on a la paix.

* * * * *

Je le répète, c'est une affaire de quartier: les parents ont une façon particulière de comprendre leurs droits vis-à-vis de l'école--et une façon non moins particulière d'aimer leurs enfants qu'ils rossent si bien.

On note d'abord curieusement la crainte, l'hostilité et l'exigence des gens du peuple à l'égard de l'administration. «C'est nous qui payons; les administratifs sont là pour nous servir», et, en même temps, pour eux, l'école tient du bureau de bienfaisance. Ils s'humilient pour obtenir la cantine gratuite, pour participer à la distribution des galoches et des tabliers qui a lieu après la Toussaint, mais ils s'humilient «à coup sûr». Ils prétendent céder en partie leur progéniture à l'administration.

Ainsi, une fois, Léon Ducret avait perdu une pièce de quarante sous en allant faire une course pour un commerçant, sa mère est venue _réclamer_ à la directrice, sans hésitation:

--Madame, ce petit a perdu quarante sous, faudrait que l'école les rembourse.

Dans son idée, l'école était responsable du gamin.

Les gens sont très pénétrés aussi du respect hiérarchique. Ils menacent peu la directrice, mais ils se rendent compte qu'une institutrice adjointe est une salariée d'un genre à part, guère mieux lotie qu'eux-mêmes, et--selon leur expression vindicative--ils ne la ratent pas: facilement, ils adressent une plainte à Monsieur l'inspecteur, ou à Monsieur le directeur de l'enseignement, sur du papier de cérémonie, avec force protestations de dévouement servile.

Mais la voici, la note gaie, à propos d'affection paternelle:

Quand la directrice siège dans le préau et qu'il ne s'agit pas de faits très graves, les parents conversent avec elle, sur place, au-dessus de la barrière, au lieu d'aller dans son cabinet. Si je me trouve occupée à attifer des enfants, je ne me dérange pas; car,--par l'excès même de mon anxiété observatrice,--j'ai pris un visage mort, un air de stupidité laborieuse, tout à fait en convenance avec ma fonction,--aussi puis-je, sans indiscrétion, rester près de la directrice: «Je n'existe pas».

Donc, avant-hier, le père de Gillon se met à discourir pompeusement à l'entrée du préau. M. Gillon, employé de bureau, est un parent important, pour le quartier. Son fils--si triomphant de bêtise--est un de ces enfants bien habillés, décoratifs, à qui l'on tient, parce qu'ils rehaussent la population scolaire.

--Voyez-vous, madame la directrice, je crains le surmenage pour mon cher bonhomme; il est trop intelligent pour son âge, vraiment...

La directrice écoutait debout, souriante, absolument charmante et réglementaire avec ses beaux yeux bleus, sa maturité de blonde fraîche et grasse.

--Mais non, monsieur, je vous assure, dans nos écoles, le surmenage n'est pas à craindre... Bien moins que chez les congréganistes, par exemple, où l'on fait apprendre par coeur--où l'on fait étudier pendant des journées entières sur des livres--ici, ce sont les institutrices qui parlent tout le temps, l'enfant n'absorbe que ce qu'il peut absorber naturellement, sans effort; les institutrices versent, versent à profusion, mais ce qui dépasse la spongiosité intellectuelle de l'enfant coule à côté... et voilà tout... ce sont les institutrices qui sont surmenées: ce sont elles qui filtrent et refiltrent plus qu'elles ne peuvent...

Oh! la graduelle respiration, le progressif soulagement du bon père:

--Ah! vraiment! madame... Cependant, je vois toujours les mêmes maîtresses...

Oh! le ton de persuasion empressée, l'heureuse dénégation de Madame:

--Mais non, monsieur! en trois ans, nous avons eu Mlle Tourneur, morte phtisique--elle était si faible, _savez-vous que les enfants la battaient?_ Mlle Gagne a été enfermée pour maladie nerveuse; Mme Héron a eu la fièvre typhoïde... et tenez, justement, Mlle Bord n'est pas présente aujourd'hui, c'est une remplaçante...

Oh, le balancement de tête satisfait, hautement appréciateur, de M. Gillon! Oh, les deux bons sourires se comprenant, se félicitant, du père et de la directrice!

Je placerai ici un morceau de la seule histoire que je tienne de la concierge de l'école.

Un matin, environ un mois après mon entrée en fonctions, elle m'a priée, une fois pour toutes, de l'excuser si jamais elle ne m'adressait la parole. Elle avait failli perdre sa place pour avoir eu la langue trop longue: depuis lors, elle était habituée à un mutisme complet.

Sa mésaventure se rapportait à cette Mlle Tourneur, la phtisique frappée par les élèves, et dont elle avait voulu indûment prendre la défense.

Je ne reproduirai pas toute sa conversation. Seulement cette citation.

Une fois, un monsieur philanthrope, délégué de l'enseignement à je ne sais quel titre, fut introduit dans la classe de Mlle Tourneur, inopinément, à un moment malencontreux. Quel était ce spectacle des petits malheureux du quartier des Plâtriers _battant_ leur institutrice parce qu'elle était malade, pauvre et trop douce! personne ne le dira. Mais voici ce qui est arrivé ensuite: on a vu le Monsieur délégué venir jusqu'à la porte de l'école, jamais plus il n'a pu se décider à entrer! Il dévalait sur le trottoir, il toussait, tapait du talon... ah ouitche! à peine dans le vestibule, il faisait demi-tour, la figure décomposée, comme un poitrinaire à bout. C'était pourtant un gros sanguin décoré de la médaille militaire, un ancien syndic de la boucherie, un homme qui avait tué des boeufs...

* * * * *

A propos! ces dames ont épilogué avec effarement sur un départ dramatique de M. Libois, dernièrement. La normalienne m'ayant hélé de haut--de très haut--pour un enfant indisposé, M. Libois aurait fait mine de s'élancer vers la normalienne, vers l'enfant, puis,--brusquement, «pâle comme un mort» il se serait retiré.

Il n'a pas le coeur solide, pour un médecin, M. Libois! Le plus étrange, c'est que Mme Paulin, ensuite, jubilait et oeilladait vers la normalienne avec méchanceté.

Oui, tous les parents ont une façon d'aimer leurs enfants. Je m'étais trompée sur le compte de certaines femmes mollasses,--de nature bovine pour ainsi dire,--en les croyant complètement égoïstes et apathiques, à cause de leur manie de geindre continuellement, d'être toujours en traitement, d'avoir la tête entortillée, le cou raide. Évidemment, la grande affaire de leur existence, c'est la conversation sur leur santé,--non pas sur une autre misère, non pas sur leur condition sociale, non!--sur leur malheureuse santé, sur leurs infirmités féminines, sur leurs grossesses,--mais il ne faudrait pas confisquer un bon point mal à propos à leur enfant!

La mère des deux Pantins est venue, une fois, à la rentrée d'une heure, déclarer véhémentement que, si son aîné ne sortait pas le soir avec _sa croix_ qu'on lui avait retirée le matin, «ça ne se passerait pas comme ça», et elle est restée tout l'après-midi, sur le trottoir, à faire le siège de l'école, avec deux autres voisines solidaires.

Oui, dans le peuple, on a beau laisser les enfants sans soins et les brutaliser d'importance, on les aime et _on les respecte_.

Un auteur latin a formulé cette belle maxime: le plus grand respect est dû aux enfants. Cette déclaration fondamentale, je l'ai vue développée dans les livres et sur la scène avec la puissante magie de l'art, je l'ai vue magnifiquement obéie, dans la vie, par des gens de haute situation ou de prépondérante intellectualité. J'ai perçu avec une émotion palpitante, non seulement le respect, mais le _sacrifice_ dû aux enfants. Mais quelqu'un m'a fait sentir la sainteté de l'oeuvre de race _dans ma chair même_, «en pratique sublime». (je ne sais pas si je dis bien, la valeur des termes m'échappe, je roule dans un abîme.)

Elles étaient là--deux femmes singulières--qui parlaient haut devant la porte, sous le réverbère, chacune tenue au jupon par une fillette écoutant, le museau dressé, les doigts dans le nez.

Sur une allégation dubitative, la mère de Léonie Gras a grandi, d'un sursaut, devant son interlocutrice, et jamais tête renversée en arrière, front superbe, bas de visage serré, paupières de Diane, n'ont exprimé la sévérité d'un acte de devoir, avec plus d'effluves nobles:

--Moi! ma chère, tout le temps que j'ai été enceinte, pas une seule fois, je n'ai accepté moins de cent sous.

* * * * *

Eh bien quoi! Je ne suis plus moi-même, je le sais bien; je n'ai plus d'ingénuité, plus d'ignorance, plus d'illusion. J'ai pourtant conservé la faculté de rougir et certes mon sang se jette encore devant les mots énormes, pour protéger ma dignité, mais on ne s'en aperçoit guère à cause de mon teint de gras-double, de ma bouche au rictus blasé, de mes yeux meurtris.

Mon âme me semble encrassée sans remède, comme mes mains.

Le dimanche ne me ressuscite pas.

Qui n'a déjà remarqué une vieille fille, pauvre, seule,--vingt-cinq ou quarante ans, sait-on?--se promenant, un jour de fête dans Paris? Quand les familles passantes se mêlent du regard, du sourire, se sentent en cohésion, en sympathie dans leur quartier, dans la ville,--la vieille fille a beau vouloir ressembler à tout le monde et faire semblant d'avoir un but, un motif de vivre,--comme on dégage l'être dépareillé, sans attache, sans aimantation!

Cet après-midi j'apercevais dans les vitrages mon corsage plat, mon chapeau sans jeunesse, mon visage désabusé... Pourquoi cette manie de frôler les boutiques? Pourquoi cette insoulevable timidité sur mes paupières? Il ne me manquait plus qu'un livre de messe à la main.

Mme Paulin, qui devait guetter le retour de ma triste promenade, est venue me faire une visite dans ma chambre!

--Une idée qui m'a prise par hasard, a-t-elle exprimé si bien, que la préméditation n'était pas douteuse.

Elle m'a raconté toute une période de sa vie: ses fiançailles, des détails sur son défunt mari. Elle est arrivée, sans trop de maladresse, à des considérations sur la nécessité du mariage; elle a recommencé des allusions que j'ai supportées par faiblesse, par découragement.

Certes, le moment avait été choisi à point. Accoudée à ma table de jeu, dans une sensation affreuse d'abandon, je répondais par des haussements d'épaules, par des mots d'indifférence à l'égard des décisions du sort.

Oui! mais n'ai-je pas eu l'air d'acquiescer «à n'importe quoi»? Et j'ai laissé formuler des conseils trop explicites,--presque des «propositions»!

Maintenant je me reprends. Quelle est cette nouvelle persécution? Ne suis-je pas folle de l'avoir permise? Et vraiment, n'ai-je pas entrevu...?

Je me révolte! Chassons ces pensées.

Non, abordons-les carrément, une bonne fois, pour en finir! Assez de lâcheté, assez d'hypocrisie, assez de me tromper moi-même: _Mme Paulin a une mission_ et depuis longtemps déjà; aucun doute là dessus.

C'est prodigieusement bête d'avoir chargé de mission Mme Paulin, malgré son âge d'expérience... à moins que cela ne soit profondément «psychologique»... car, de qui aurais-je toléré les allusions si bien réussies par Mme Paulin?

Non! il n'y a là que de l'audace indécente et de la stupidité. L'affaire est réglée.

* * * * *

Parfois, le matin, à six heures, rien que d'avoir traversé la rue déserte, pleine de clarté, de fraîcheur et recueillie dans le silence,--malgré çà et là, un vieux soulier, un morceau de corset, une loque, épaves du mouvement nocturne,--j'arrive au travail, tout offerte à la vie belle et généreuse. Mais je ne me sens pas uniquement dévouée aux bambins, mon attendrissement trop féminin et pas assez maternel, s'envole au delà de l'école. J'attrape alors mes torchons, je cherche mes cuivres à frotter, les taches à enlever aux parquets du préau, des classes, de l'escalier.

Ah! quand la poésie vous lancine, quand votre substance voudrait s'éparpiller en amour et recevoir le baiser de la nature entière, du soleil, des arbres--le bon remède: frotter par terre, à genoux, brosser avec rage, les bras nus! Va, rêve donc, sale bête!

Ah! j'en ai étouffé des soupirs sous le bruit de la brosse de chiendent! Ah! le besoin de parler avec intelligence et tendresse, j'en ai flanqué de la potasse là-dessus!

Et il faut ajouter que depuis trop longtemps Mme Paulin me couve avec une affection patiente, avec une sorte de supplication, les yeux humides:

--Mon enfant, pourquoi te fais-tu du mal à toi-même?

Assez! assez! je ne veux rien que de l'anéantissement.

Enfin, après deux heures de suée, quand les enfants arrivent, je leur appartiens sans réserve; aplatie, matée, j'ai pour eux une bonté de bête de somme docile, éclopée, ils peuvent me tirailler, m'appeler, me faire baisser et relever cent fois de suite, ils reçoivent tous le même sourire usé, complaisant. Et Mme Paulin peut prendre ses airs penchés!