Part 13
J'observe «ceux en cire», les anémiques avec des têtes d'octogénaires, les moribonds dont le cramponnement à l'existence ne s'explique pas, puisqu'ils n'ont ni sang, ni chair,--ceux-là le printemps doit leur donner l'alarme de l'épidémie qui les guette; on dirait que la besoin de substance vivifiante, s'émeut obscurément en eux, ils ouvrent le bec, ils remuent les mâchoires à vide, ils désirent de la salive, de la sève. Dimanche dernier, sur un arbuste poudreux, en caisse devant un marchand de vin, j'ai vu une chenille maladive qui se traînait péniblement, qui s'arrêtait, balançait la tête, cherchait la vraie verdure,--pourquoi ai-je pensé à Gabrielle Fumet?
D'autre part, certains bruns aux yeux brillants ont du sang de bohémiens dans les veines, on devine chez eux un souvenir de migration; les portes, les murs semblent les gêner; ils se consultent sans trouver à quoi jouer et pourtant une fermentation inaccoutumée les soulève.
Deux élèves ont _cané_ l'école (traduction: ils ont fait l'école buissonnière), le frère et la soeur--six ans et quatre ans,--se tenant par la main, avec leur panier du déjeuner, sont allés aux Buttes-Chaumont--les pattes flaneuses, le nez en avant, renifleur, attirés par l'odeur. Ils ont mangé leur pain, assis par terre, dans le jardin. Mais, la fillette fatiguée a fini par se mettre à pleurer, le garçon n'a plus reconnu son chemin. Un cantonnier les a ramenés à trois heures, un peu avant la fin de la récréation. Grand scandale! On les a plantés contre le mur, au pilori; toute l'école a défilé devant eux. Il y a eu un speech de la directrice, sur ces deux vagabonds qui auraient pu être ramassés par des saltimbanques.
Oh! la tête des deux vagabonds sanglotants! Le frère avec un grand front, un nez large, la soeur avec une de ces bouches trop fendues, faites pour vomir les cris puissants de rassemblement. Et le défilé! Les tout petits qui suffoquaient et commençaient à pleurer, par contagion; la mine pensive de Tricot, l'air narquois de Bonvalot, le regard apitoyé de la Souris et la mine rancunière de Léonie Gras, qui n'a pas voulu regarder, elle!
--Parbleu, c'est les deux Pantins, m'a dit Madame Paulin; ils s'appellent Pantois, mais on les surnomme Pantins, parce que l'été, vous verrez, ils sont tout raides, tout mal articulés. Ah! les deux petits bougres, ils sentent venir l'été!... Figurez-vous qu'ils sont quatre enfants, il y en a un plus grand et un plus petit que les deux d'ici, avec le père et la mère, ça fait six personnes: ils habitent une chambre au sixième étage, si bien exposée qu'en été il est absolument impossible de dormir dans cette étuve, ah mais, une fournaise à se sauver... Alors, on accroche tous les meubles au mur et au plafond,--c'est drôle les chaises et la table au plafond?--l'on passe le chiffon mouillé par terre, et on se couche à même, avec une simple chemise, sur le carrelage nu, c'est le seul moyen d'arriver à dormir un peu... seulement, je vous le dis, ces deux gosses ont une drôle de touche, l'été, ils sont comme en bois... Comprenez-vous, ils ont vu le soleil aujourd'hui... ils ont étouffé, ils ont cherché de l'air... Ah! les deux petits bougres!
A la sortie de quatre heures, le châtiment continue: les deux Pantins sont dans le préau, assis à part, tels des pestiférés, contre le mur, entre les deux portes de classes. La punition _réussit_, car, serrés l'un contre l'autre, ils pleurent interminablement, affaissés comme des loques.
Au milieu du préau, la directrice, Madame Galant, la normalienne délibèrent: les deux Pantins s'en vont seuls d'habitude, faut-il les faire accompagner, ou bien faut-il envoyer chercher la mère? Ces dames sont là, plantées, noires, pleines de pédagogie et de conviction, décidées à opérer le sauvetage, la _guérison morale_ des deux vagabonds, à tout prix; leurs yeux planent, leurs fronts se chargent de nuages, elles semblent consulter le bâtiment scolaire, les lignes droites, les angles rigides, la peinture marron et cette atmosphère de Règlement inhérente aux locaux.
Madame Galant qui n'est pas de service conduira les deux-Pantins à leur porte, et demain, on enverra une lettre aux parents: une sévère correction s'impose.
--Et puis, a demandé la directrice, n'avez-vous pas, dans votre livre de morale, quelques histoires qui s'appliquent à leur cas?
--Nous en avons certainement, a dit la normalienne.
--Il y en a qui s'appliquent tout à fait! a prononcé avec force Madame Galant, et, fanatique, implacablement dévouée à la pédagogie, elle a emmené les deux Pantins. Ils sont venus à elle: deux pauvres dos étriqués, rétrécis, de guingois, deux fronts piteux, à demi levés pour implorer une entente miséricordieuse,--mais Madame Galant pensait trop haut, à ce moment-là, elle n'a rien vu.
* * * * *
L'obscure incitation du printemps chez les enfants, l'obscur désir d'évasion, de _nouveau_ et par conséquent de _beau_, porte à réfléchir au besoin d'art chez le peuple.
Il s'avère que, chez le peuple, les louables souhaits «d'en dehors» tournent mal, par fatalité: la poétique, saine, nécessaire influence du printemps tourne à la flânerie affameuse; l'aspiration magnifique sert à renforcer les préjugés, la servitude, la misère.
Le besoin d'art conduit au café-concert inepte et ordurier, aux bars, aux débits à ornementation brillante, il conduit à acclamer l'apparat militaire, à lire Rocambole avec passion, à bayer d'aise devant les enluminures violentes des journaux illustrés: reproductions de fêtes officielles, apothéoses de gouvernants, accidents, crimes, exécutions.
Les enfants jouent à la guerre, au cheval, au voleur; ils reproduisent dans leurs jeux leur destinée d'obéir, d'être exploités, et malmenés; et, la conception du mieux, le besoin d'art, ne peut élever chacun qu'au rêve de devenir, à son tour, celui qui commande, celui qui exploite ou qui frappe: l'officier, le cocher, le gendarme.
* * * * *
Mme Paulin, elle-même, paraît toute singulière, tout «marchande de printemps». Elle me fait penser aux duègnes du théâtre classique.
Dès le premier jour, elle m'a voué une sincère affection; maintenant ses égards s'accentuent, elle me soigne, elle me _couve_, dirai-je, comme une mère ayant un fils à marier.
Et je me rappelle cette invitation de jadis: «Venez donc, le dimanche; dans ma maison, il y a des jeunes gens, l'on s'amuse». Elle m'avait même cité le fils de sa concierge: «Un garçon qui a fréquenté beaucoup les cours du soir--et de plus, réformé du service militaire pour un motif qui n'empêche pas les sentiments».
Elle avait eu l'intelligence de ne pas insister. Une nouvelle lubie serait vraiment comique!
Dans tous les cas, elle m'a demandé,--négligemment, trop négligemment,--si je ne pensais pas à me marier.
J'étais d'assez bonne humeur:
--Pourquoi pas? je suis comme les autres. Seulement, je veux quelqu'un de ma sorte, ai-je dit avec l'idée de me moquer d'elle.
Mais, Madame Paulin est beaucoup plus fine que l'on ne croirait. Elle pressent, par exemple, que «quelqu'un de ma sorte», ce n'est pas un garçon de salle, malgré ma qualité de femme de service.
Tiens! Tiens! Elle a hoché la tête et elle a gratté son bras nu avec la gravité demi-souriante d'une respectable personne qui connaît les derniers secrets du printemps.
* * * * *
Le beau temps persiste. Depuis deux jours mon exigence aventureuse s'enquiert des livres que l'on confectionne pour les écoles. Ces ouvrages officiels revêtent une importance considérable, puisque les institutrices s'en rapportent à eux, sans discuter, puisqu'elles y ont recours dans tel cas grave comme le vagabondage des deux Pantins.
J'ai pu chiper, oublié sur le bureau, un des livres où la normalienne choisit ses thèmes oraux; titre: «Morale pratique de l'école enfantine». Un petit livre à couverture bleue, gentil, coquet. Ce bleu sur ma table, près de la lampe, égaie ma chambre, émoustille mes idées; je souris à ma fumeuse, à ma rocking-chair et me voici infusée d'une indulgence infinie.
Aujourd'hui, les enfants ont été particulièrement instables et inattentifs; il a fallu s'égosiller après eux, du matin au soir; on aurait cru que quelqu'un les attendait, les appelait, dans la rue, au loin. Ils ont joué à faire la noce.
Et maintenant, je comprends très bien la noce dans le peuple, le besoin de dépenser, de gâcher, l'illusion de la liberté, l'incursion hors de la misère, l'illusion d'être--pendant un moment--d'une autre catégorie sociale, de la classe heureuse... Comme ça va bien avec le printemps!
Quelle récréation forcenée! Il fallait voir Adam... Lorsqu'une idée a frappé les enfants au cours d'une leçon, souvent ils la reprennent entre eux à la récréation,--comme à l'entr'acte du théâtre de Belleville, on s'extasie sur les coups de scène. Ce matin, Mademoiselle avait prononcé, dans un récit d'histoire, cette phrase quelconque: «alors les Normands ont pillé la vallée de la Garonne,» il fallait voir Adam, deux heures après, au milieu de la cour, faire rouler ses épaules et avancer son mufle écarquillé dans une formidable admiration compétente:
--Hein! mon vieux! les Normands ont pigé et avalé la Garonne!
Et c'est samedi de paie ce soir! En quittant l'école, j'ai perçu, deviné, flairé un brouhaha, un éclairage, une odeur de grande liesse commençante... Je vais lire et j'ai du bleu dans l'esprit: un murmure confus filtre à travers les murs, eh bien! il ne m'est pas désagréable de sentir l'énorme effervescence nocturne du quartier venir jusqu'à moi.
* * * * *
Dimanche.--J'ai cessé de lire vers deux heures du matin, quand la rue a retrouvé son calme.
Ceux qui ont fait la noce n'ont pas la tête plus en capilotade que moi.
Le séduisant livre bleu ne contient qu'un traité de singeries; d'un bout à l'autre, le conseil faux, anti-naturel, sue l'insensibilité grossièrement roublarde.
Je parlerai seulement de la première partie, consacrée à la réglementation des rapports de coeur à coeur.
1º Le respect envers les parents.--Une profane comme moi n'aurait jamais pensé à révéler aux enfants qu'ils devaient réfléchir et calculer avant de se jeter dans les bras de leur mère. Eh bien, il est indispensable de débiter des leçons là-dessus, il est indispensable qu'une personne diplômée, officiellement déléguée, une spécialiste, quoi! intervienne et apprenne aux enfants--dès l'âge de deux ans--«qu'il faut bannir tout ce qui, dans leurs rapports avec les parents, tombe dans une camaraderie condamnable.» Je copie textuellement. Et l'auteur, avec gravité--je l'affirme--enseigne _les signes extérieurs de respect et d'amour_ à donner aux parents; exactement comme on procède au régiment pour le soldat et les supérieurs.
Oui, madame, l'enfant qui saura bien cette leçon de gestes aura du respect pour ses parents; oui, madame, l'enfant qui _composera_ bien scrupuleusement _sa mine_ en approchant sa mère, celui-là _aimera_ le mieux sa mère.
Le livre, avec une logique implacable, expose ensuite qu'autrefois les _signes_ de _respect_ n'étaient pas les mêmes, ils étaient plus _accentués_: il s'agit donc bien d'une mode, d'une convention strictement réglée, à laquelle on doit être attentif. Autrefois, un enfant disait _vous_ à ses parents et s'agenouillait souvent avec crainte; aujourd'hui, l'on peut se dispenser du _vous_ et de la crainte, mais «la distance entre parents et enfants n'en est pas moins grande», et il n'en existe pas moins une nécessité de «démonstrations» qui prime tout.
Malheureusement je ne peux pas reproduire la texture sinistre et pierreuse de cette leçon.
Une pareille matière, bien entendu, comporte des exemples historiques. L'auteur cite comme fils «presque irréprochable», le marquis de Mirabeau «qui s'accusait d'avoir profité de la loi qui abrégeait le deuil, autrefois extrêmement long après la mort d'un père.» Hein? est-ce beau, est-ce d'un noble coeur, d'une profonde sensibilité, ce Mirabeau qui dissertait et se dépitait publiquement de son manque de tenue? Et comme les enfants doivent comprendre que, regretter son père, c'est exhiber longtemps des habits noirs! Le code sur la façon de traiter la famille va ainsi jusqu'au bout: du salut au crêpe! Quelle prévoyance de la part des éducateurs! Les parents n'ont pas à s'inquiéter: tout est réglé jusqu'après leur disparition! Et quelle commodité pour la jeunesse munie d'un programme classique d'affection _pour toutes les circonstances_!
Je ne commenterai pas l'obéissance aveugle due aux parents «qui sont les représentants de la loi», parce que je veux rester sur les choses qui parlent au coeur de l'enfant; nous sommes dans le sentiment--avec l'auteur,--restons-y.
Il y a un chapitre spécial sur le _devoir_ d'aimer ses parents. Un enfant pourrait ne pas aimer ses proches croyant que c'est facultatif; on lui signifie que c'est obligatoire et crac! il se dépêche.
Un exemple de dévouement filial est fourni. Car enfin, faut-il savoir dans quelle forme il est préférable de se dévouer filialement. Découpez-moi votre abnégation sur le patron ci-dessous:
«Une maison s'écroule; dans les décombres on retrouve le propriétaire appuyé sur les deux poignets le dos en voûte, supportant à grand'peine une masse de décombres et protégeant sa mère qui était tombée devant lui et qu'il aurait étouffée sans son admirable dévouement. Retiré des décombres, dès qu'il peut parler, il s'écrie: «Je sais que je suis ruiné, mais je ne me plains pas, j'ai eu le bonheur de sauver ma mère.»
Voilà le cri filial, voilà le jet de l'âme, voilà la première exhalation de l'homme transporté d'affection émue: «Je sais que je suis ruiné...» (On le voit mesurant d'un regard circulaire l'importance du dégât.) Puis: «je ne me plains pas», seconde préoccupation d'intérêt: il annonce d'avance la générosité de ce qu'il va proférer, afin d'en tirer toute la compensation possible; «je ne me plains pas» c'est-à-dire: «Malgré la perte immense que je subis, vous allez admirer ma grandeur d'âme...»
Hein! ce mélange de calcul et de prétendu dévouement, cette façon de peser la perte et le reliquat, cela sent-il assez le convenu, l'ostentation papelarde, l'absence de tout sentiment vrai? Hein! est-ce assez en _signes extérieurs_, cette morale?
Et comme on se représente bien les enfants façonnés sur cet unique souci de l'apparence! Comme on les voit, parlant, agissant pour être appréciés, sans âme et sans naturel, incapables de la moindre impulsion désintéressée.
J'en connais des quantités, à l'école, qui jouent la comédie «du bon coeur». Virginie Popelin, notamment, excelle dans le genre: lorsque les maîtresses confèrent entre elles, à proximité ou bien dans l'entrée quand des parents stationnent, elle a d'abord un coup d'oeil calculateur et de mise en scène, pour s'assurer du public attentif, puis sa voix monte, d'une amabilité creuse, d'un timbre faux trop poussé à la sonorité:
--Je mangerais bien mon bonbon... mais je m'en passerai, tiens, je te donne mon bonbon, prends-le, c'est pour toi.
Et, sournoisement, elle guigne le _bon effet_ de sa générosité.
N'est-ce pas d'exacte tradition? La vertu _sur commande_, _au moment favorable_: faire le bien pour la galerie! Du reste, le livre ne s'en cache pas, avec son titre d'une exactitude impudente la _Morale pratique_. Oh! l'inconscience, l'âpre cuistrerie du faiseur d'histoires morales!
Quel funèbre dévot laïque, noir, sec, compassé peut avoir conçu l'idée de codifier la tendresse, la palpitation de l'être, le don éperdu de toutes les fibres impressionnables?
Je viens d'interroger la couverture du livre bleu: ils sont deux auteurs, ils se sont mis à deux pour amplifier le noble souffle purificateur: un maître d'études et son chef. Parbleu! ces gens ont tellement l'habitude de craindre le qu'en-dira-t-on, et d'agir pour le résultat superficiel, ils sont contraints à un tel truquage professionnel, qu'en fait de morale, innocemment, ils indiquent aux enfants la roublardise; ils n'enseignent pas _le bien_, ils enseignent à _prendre_ les _attitudes louables_: de l'artificiel, rien que de l'artificiel. Ce sont des fonctionnaires qui ne voient que sous le jour administratif et,--je le sens bien tous les jours à l'école,--il n'y a pas de nature possible en atmosphère administrative.
En effet,--je l'ai constaté, je l'ai entendu avouer par des maîtresses, je l'ai entendu conseiller presque crûment par la directrice et par l'inspecteur,--dans l'enseignement, le mot d'ordre n'est pas de fournir des leçons qui profitent aux enfants, il s'agit de leçons qui _fassent de l'effet au regard du public_. Et pas moyen d'échapper à cette obligation.
Extérieur! Extérieur! Apparence! L'instituteur, l'inspecteur, ne peuvent pas travailler pour les enfants, ils sont forcés de travailler pour les notes hiérarchiques, pour le règlement, pour l'administration. Et l'administration est forcée de fonctionner «pour la statistique», pour les rapports et les comptes rendus.
La _frime_ s'impose dans tout. Ainsi la grosse annonce clamée sur tous les tons, à propos de l'entretien de l'école, c'est: _Propreté. Hygiène._ Mais il ne s'agit pas que le nettoyage soit réel. A chaque instant la directrice guide mon zèle:
--Rose, je vous recommande les cuivres, les boutons de porte, ce qui brille... mon Dieu, le reste...
Et elle déploie un geste indulgent, qui me dispense de balayer très soigneusement dans les coins.
Quand on prévoit la visite d'une autorité quelconque, alors on soigne pour de bon la propreté du préau. Rien n'est plus important que l'hygiène de ce grand local, si foncièrement scolaire. Alors, je m'en paie du frottage et du lavage, mais _pour ne pas salir le préau_, on y laisse les élèves le moins de temps possible; plus il fait mauvais et plus on les maintient dans la cour; on les parque sous le petit bout d'auvent, les pieds dans l'eau, sans jouer. En effet, il faut pouvoir parader:
--Voyez comme nous observons les règlements sur l'hygiène! Voyez comme nous avons souci de l'extrême propreté si indispensable à la santé des enfants! Voyez la netteté du plancher!
Cet hiver, parfois, les tout petits ressemblaient à des animaux, chats, chiens, hors de la maison, qui désirent rentrer; pelotonnés dans leurs loques, ils fixaient obstinément les fenêtres, la porte du préau où il faisait chaud, comme si la force de leurs grelottements devait faire ouvrir.
--Pas moyen de vous réchauffer, mes chéris, nous attendons le délégué cantonal...
* * * * *
A moi-même, l'école inculque des qualités comme à tout le monde: j'ai acquis une tendance expresse au mensonge!
Il n'est pas vrai qu'on laisse les enfants dehors «pour le délégué cantonal». C'est la visite de l'inspecteur primaire, de l'adjoint au maire, ou des dames patronnesses qui leur vaut cette mise à l'air.
Le délégué cantonal a même protesté contre cette incohérence «de soigner le ménage du préau pour ne pas s'en servir». Parbleu! il a protesté pour ce motif que les femmes de service bénéficient seules du non-usage du préau.
Je mens encore.
Mme Paulin, devenue singulièrement sans-gêne avec l'autorité, s'est écriée d'un non rude:
--On voit bien que monsieur de délégué n'est pas chargé de nettoyer la boue des parquets.
Et M. Libois s'est tu «comme un petit garçon». Avez-vous remarqué? m'a dit Mme Paulin.
Après tout, s'il me plaît de mentir, à moi...
* * * * *
J'ai remis le livre bleu à sa place sur le bureau de la normalienne.
Mes appréciations manquent peut-être de mesure. J'avais trouvé l'école trop parfaite, pour commencer, je réagis à l'excès; c'est un défaut très féminin d'aller d'une exagération à l'autre.
Comment moraliser en gros autrement qu'avec des histoires du genre critiqué ci-dessus? Or on ne peut pas faire du détail. Et tout de même, ces histoires prêchent la douceur, la bonté; elles ont déjà le mérite considérable d'appeler l'attention vers un idéal.
Admettons. Mais, nous atteignons le mois d'avril, la grande année s'avance et je ne vois toujours pas resplendir heureusement le dénouement de mon drame.
Avec le système de jeter de la poudre aux yeux, de s'attacher à l'extérieur, de niveler surtout, l'école _diminue_ les enfants; autant de simulacres imposés, autant de personnalité retirée. Et il ne faut pas oublier que nous avons affaire à une race débilitée et que, parmi les causes de la misère, se place en premier lieu le défaut de volonté profonde, réfléchie. Que deviendront les enfants-marionnettes, sortant de l'école, l'énergie changée en politesse hypocrite, la décision subordonnée uniquement au souci du trompe-l'oeil?
La loi de l'obéissance à l'école même vient encore aggraver les regrettables leçons de résignation et de croupissement.
--Adam, fais ça...
--Mademoiselle, je...
--Pas d'explication...
L'enfant n'a pas le droit de défendre sa volonté. Il faudrait au contraire le laisser _dire_, puis le _persuader_, et non le contraindre. Mais, je baisse la tête, à mon tour, devant cette objection ironique: «Avec soixante élèves par maîtresse?»
Allons, allons, pas d'utopie; il faut du _pratique_ à l'école, du solide et du pas compliqué. Je n'ai qu'à écouter la fable, en répétition actuellement.
--Attention! mes enfants, tous ensemble... et tâchez de ne pas bavasser comme des perroquets, tâchez de sentir un peu ce que vous dites.
POURQUOI
«Ne va pas dans la cour, entends-tu, Petit Pierre. --Mais, père, il ne pleut plus. --C'est égal reste ici. --Mais pourquoi? --Parce que... --Mais père... --Eh bien, vas-y.» Or la glace, en séchant, avait gelé la pierre, Dès qu'il eut fait un pas sur le pavé glissant, Pierre tomba par terre et resta gémissant. Que ton père commande ou défende une chose, C'est toujours ton bien qu'il t'impose. _Obéis donc, enfant, sans demander pourquoi_... --Pour toi!»
* * * * *
Aujourd'hui, pendant la récréation, j'observais trois gamins: Ducret, Virginie Popelin, Marie Doré; sans erreur possible, à leur faux air de sagesse, à leur vigilance sournoise vers les maîtresses, ils jouaient à quelque chose de défendu. Eh bien! ils sont arrivés à une telle perfection de clandestinité, que je n'ai jamais pu découvrir à quoi ils s'occupaient.
--Parbleu! ces trois-là sont à l'école depuis l'âge de deux ans... Que dis-je? Ils ont été mis à la crèche le lendemain de leur naissance; âgés de six ans, ils ont six ans de discipline? Leur figure même est scolarisée! Ils exhibent ici une expression spéciale, une physionomie d'uniforme.
Et voilà précisément le désastreux: ces enfants _ne sont plus nature_ et pourtant on n'a pas amendé _leurs instincts profonds_! Les germes de plein air susceptibles d'apporter la réaction utile ont été étouffés, tandis que demeure la perversion qui rampe et se tapit pour mieux sévir plus tard. Allez donc corriger les goûts de malpropreté de Virginie Popelin, de Marie Doré, maintenant qu'elles se réfugient derrière le signe extérieur de propreté!
Ces enfants poussent dans un milieu mauvais qui reste vivant et fort autour d'eux; l'amélioration éducative consiste à les parquer dans un milieu artificiel. Supposez un malade ayant besoin d'aller à la campagne et à qui l'on réciterait les descriptions des plus beaux paysages,--en le laissant à la ville.
Les enfants les mieux influencés ont compris que les maîtresses, c'est de la force avec laquelle il faut s'accommoder au mieux. Leur habileté à l'égard de l'école vaut celle du personnel enseignant à l'égard du public.
Ducret, Popelin sont de bons élèves: qu'est-ce que l'élevage primaire sauvera de précieux en eux? Quel remède apportera-t-il à leur destinée de misérables? Depuis leur naissance on les comprime dans le moule à morale,--sans empêcher d'agir les tares intérieures et les aimants extérieurs!
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