La Maternelle

Part 12

Chapter 123,644 wordsPublic domain

Mars.--Des travaux de raccommodage ont occupé mes soirées et m'ont empêchée d'écrire. Ma robe était luisante de crasse et usée des deux côtés, à la hauteur où les tout petits m'accrochent continuellement.

Je me replonge dans mes griffonnages avec un bel entrain.

Mais pourquoi faut-il que ma faculté d'observation ait si profondément changé? Où sont mes admirations du début?...

Voilà tous les élèves muets, immobiles, assis en face de la maîtresse, du bureau, des pancartes murales... est-il bon qu'on ait mutilé le mouvement et le bruit en eux? Les voilà _en bois_, devant la vie _en bois_ de l'école.

Tout de même, il m'est doux de me réfugier en mes amis les enfants. Je critique, mais, au moins, je n'ai plus la nostalgie du bonheur perdu.

Un élève nouveau! Le premier jour, il jase, il se dérange sans vergogne, il exhibe toute sa nature. C'est le spectacle amusant d'un animal acheté pour être mangé, mais qu'on lâche un peu en liberté, auparavant.

Jean Mircoeur, trois ans, a quitté sa place et, les deux poings aux hanches, est venu se planter devant le bureau de la directrice:

--Dis donc, est-ce que je suis un homme?

--Pour sûr.

--Eh bien alors, papa m'achètera une tablette à quatre heures?

--Certainement.

--Tu l'as vu! Il te l'a dit?

--Oui, oui... va à ta place.

--Alors, ma vieille, y a du bon.

Au bout d'une semaine, finis la spontanéité, le bavardage confiant, finie la nature! Le petit enfant rieur et ingénu, le sans-souci du premier jour n'existe plus: «On ne dit pas ce qu'on sait,--on ne bouge pas à volonté.--Regarde, mais tais-toi et reste là.» Un vrai dressage de chiens savants, ces pauvres petits, comiques et piteux, qui s'oublient à chaque instant et doivent ravaler leur langue, rentrer leurs gestes. Et ne sommes-nous pas à plaindre de fermer ainsi l'âme même de l'enfant, au lieu de l'explorer au plus large, selon l'idéal!

* * * * *

Ma critique n'est probablement pas exemple de parti-pris maladif; cependant, l'on devra imputer aussi quelque responsabilité à certaines coïncidences regrettables.

La récréation d'aujourd'hui. L'explosion habituelle, le fouillis des têtes, des bras disloqués, les cris pour le plaisir de crier, le galop pour le plaisir de galoper. Puis, les mots, si charmants:

--Louise, veux-tu, on va jouer au papa et à la maman?

Alors, Louise, angélique, sérieuse, pas en train:

--Ah! bin, non, j'me bats pas.

Mais, au bout de la cour, à l'opposé de la bande d'asphalte où piétinent les maîtresses, en revenant de travailler aux cabinets, je surprends une vingtaine d'élèves, filles et garçons, Bonvalot, Adam, Irma Guépin, etc., acharnés à conspuer Tricot qui est en guenilles: sa chemise passe au derrière, ses genoux de pantalon sont arrachés, son tablier sans bouton échappe aux épingles, sa figure est en mauvais état, ses cheveux semblent avoir servi à balayer. La troupe épileptique braille cette moquerie:

--Ah! la purée! Ah! la purée!

Eh bien, ce matin, la normalienne a commenté une petite fable, «La Renoncule et l'OEillet», d'où cette objurgation: «il faut rechercher la bonne société, rejeter les promiscuités disgracieuses, juger les gens sur l'extérieur», d'où aussi un parallèle entre l'enfant bien tenu et l'enfant mal tenu... Et la férocité à conspuer Tricot et sa misère pourrait bien n'être que l'effet de cette leçon imprudente. La normalienne ne se défie pas assez des interprétations «à côté». Pauvre Tricot! Il faut fuir la mauvaise compagnie. Y a-t-il pire approche que la sienne?

Il est vrai que Mademoiselle a eu soin d'amender sa morale par un aperçu complémentaire: «Toutefois, pour être heureux, il faut regarder au-dessous de soi, jamais au-dessus.»

Je ne connais guère qu'une demi-douzaine d'enfants, comme la Souris, Léon Chéron qui puissent prendre cette leçon dans le sens utile; les autres entendront plutôt qu'il faut guetter le malheur d'autrui et s'en réjouir.

Et encore, non, je répudie la tendance totalement.

Peut-on admettre ce filet de morale inextricable jeté sur des enfants mous, dégénérés, désarmés? Il me semble démêler dans cet enseignement l'hostilité religieuse contre l'instruction même.

Pour me remettre, chez Mme Galant, j'ai goûté une brillante fanfare de chauvinisme: là, alors, violence, passion.

Les deux leçons rapprochées ont fait jaillir une lumière en moi: «Pas de milieu, la résignation ou l'énergie obéissante et oppressive.»

Sans viser à la tragédie, n'incline-t-on pas à ce résumé: «Travaillez, prenez de la peine, mais gare à l'ambition punie, et pas d'investigation trop curieuse. L'auto-concurrence fallacieuse: la croix, les bons points; la lutte décevante entre salariés; la lutte avec le morceau de bois, le morceau de fer que vous façonnerez, bravo! mais pas la lutte avec votre misère... Vous, les dénués, soyez soumis, mais soyez héroïques: il est beau de mourir pour perpétuer l'état de choses actuel.»

Eh, eh! cette farceuse de morale n'est pas seulement répandue trop pareillement sur trop de tempéraments divers... Est-ce qu'il n'y aurait pas un vieux lot de fausses vérités, à la longue éliminées de l'enseignement secondaire, mais pieusement conservées pour le peuple?

J'ai beau faire, la couleur de mon drame ne s'égaye pas; et nous sommes bientôt à la moitié de mars! Qu'est-ce que l'école peut changer à la destinée des enfants préparée par l'hérédité et par le milieu? Je cherche le sauvetage... un à un, je les considère: Adam est moins turbulent, tant pis. Gillon a la bêtise plus administrative; Ducret semble plus rampant et Bonvalot plus aigri; les visages pointus ne gagnent aucune force; la même fatalité accable Julia Kasen. Et Richard, et Vidal ne sont pas moins affreux. Irma Guépin rit toujours trop bonnement.

* * * * *

Irma Guépin... Qui expliquera l'intuition des enfants? Qui expliquera surtout la transmission magnétique entre personnes du sexe, quelle que soit la différence d'âge?

Depuis qu'Irma Guépin est ma préférée, elle a toujours eu ce jeu, le soir, dans l'intimité des quelques enfants restants, de m'embrasser à l'improviste--pour me faire peur--cou, cou!--au moment où je suis distraite par un autre bambin.

L'autre soir, elle s'est arrêtée en chemin: à un mouvement de mes cils, elle a senti que, si elle m'embrassait à l'improviste, elle recevrait un soufflet.

Cela aurait été infailliblement! Pourquoi mon Dieu? Je me le suis demandé l'instant d'après.

Il n'est pas permis de devenir pareillement intolérante. J'ai adressé un signe rassurant à Irma.

--Allons, viens sur mes genoux!

* * * * *

Si les maîtresses étaient seulement douées de la pénétration enfantine!

Elles usent étroitement de formules convenues; sans même se méfier de la double face des mots, à plus forte raison ne soupçonnent-t-elles pas l'effet produit, compliqué, désastreux, qui peut résulter d'un appoint inattendu d'atavisme ou d'exemple.

Par une ironie sans pareille, le dévouement sublime, la foi professionnelle totale se trouvent unis à de mesquins préjugés, à une vue fausse du peuple, du monde. Et cette constatation stupéfiante s'impose que la carrière d'institutrice est étrangère au progrès des idées, étrangère même aux intérêts féminins. J'ai entendu la directrice, au visage fin et bienveillant, dire carrément:

--Je parcours la _Revue féministe_, parce que M. Libois me la prête, mais vous pensez bien que je n'achèterais pas cette publication de déséquilibrées.

Étant donné ce retard indéniable sur le mouvement intellectuel, il faudrait savoir comment sont fabriquées les institutrices.

Mlle Bord a encore moins l'air «de se douter de quelque chose» que Mme Galant; ou plutôt la normalienne est mieux l'adepte de notre enseignement aveugle, dogmatique.

Mais, au fait, les institutrices sont de deux sortes: les normaliennes et les autres, simplement pourvues du brevet élémentaire ou du brevet supérieur. Mme Paulin m'a appris cette importante différence, du premier jour, rien qu'à sa façon d'appeler Mlle Bord, «la normalienne», et moi-même, depuis, j'ai constaté non seulement une dissemblance, mais un antagonisme entre les institutrices. La normalienne se croit d'une autre essence que sa collègue; elle juge inférieure et «popotte» toute institutrice qui ne sort pas de la fabrique spéciale. Mme Galant est quelque peu médisante et ironique à l'égard de Mademoiselle.

Dès qu'un problème me tracasse, il faut que j'en glose--directement ou indirectement--toute seule et devant le monde. J'ai pris ce travers de m'entretenir avec moi-même (à preuve ces notes que j'écris) et je marmonne à demi-voix, en allant et venant, dans le préau, dans l'escalier, dans la cour de l'école; c'est le tic des gens solitaires et aussi c'est bien «peuple»; avec cette habitude et la manie de siffler en frottant, je suis tout à fait «de mon métier». En outre, machinalement, pendant notre quart d'heure de déjeuner, je lance à Mme Paulin des paroles qu'elle ne peut comprendre, faute d'en connaître les préoccupations de départ, et elle me regarde sans répondre, un peu alarmée de mon état mental.

--Je voudrais bien savoir ce qui se passe à l'école normale, dis-je inopinément, entre deux bouchées.

Madame Paulin saute de sa chaise, comme piquée au plus gras; elle achève de retrousser ses manches au-dessus de son coude, essuie le bout de son nez sur son bras et me foudroie de ses prunelles irritées:

--Vous n'allez pas faire la bêtise de demander à être femme de service à l'École normale? En v'là de l'orgueil... Ça vous quittera, ma petite... Parbleu! «attachée» à l'École normale, ça frime, on se gobe... Mais, j'en parle savamment, j'y ai été volée moi: telle que vous me voyez j'ai été pendant dix-huit mois auxiliaire à l'école normale--eh bien, croyez-moi, c'est une sale boîte... Et puis tenez, voulez-vous que je vous dise encore une chose qui m'inquiète pour vous? C'est l'ambition qui vous perdra, na!

Il faut noter que madame Paulin se considère comme «appartenant à l'enseignement» et que, par conséquent, elle a été obligée de prendre parti dans la querelle entre normaliennes et non normaliennes. Elle est contre les normaliennes.

--Ces poseuses-là ne sont bonnes qu'à jeter de la poudre aux yeux. Dame! pour cela, elles s'y entendent.

Et maintenant, grâce à elle, je suis à peu près renseignée: j'ai pu compléter ses histoires par les modèles placés sous mes yeux et (à un certain point de vue) par l'analyse de mon propre cas. Voici donc l'opinion que je me fais.

Les jeunes filles internes à l'école normale mènent une vie incomplète et artificielle. D'abord elles sont trop séparées du dehors, trop éloignées des affections naturelles et du spectacle du monde; puis, jusqu'à dix-huit et vingt ans, elles s'exilent encore, absorbées par l'idée du brevet supérieur à conquérir, sans autres préoccupations que celles des compositions et des examens; elles ne prennent même pas assez d'exercice et de récréation. De sorte qu'elles ont peu de santé, des mines graves et ennuyées, des amitiés romanesques pour leurs maîtresses et pour leurs compagnes et que, de plus, elles sont profondément pénétrées de leur propre supériorité.

Ce sont des personnes de serre chaude: leur savoir professionnel même est purement théorique; elles connaissent les enfants d'après leurs livres, elles apprennent à faire la classe «par principe».

Les normaliennes sont des _demoiselles_ qui ne savent ni raccommoder, ni enlever une tache, ni mettre le couvert; jamais elles n'ont touché un balai, un torchon, un fer à repasser; (l'économie domestique n'existe dans le programme qu'à l'état doctrinal); quelle peut être leur conception des rapports entre les divers éléments sociaux?

On prépare ces élues à être tout, excepté de vraies femmes et des mères intelligentes et bonnes. Et ce sont ces demoiselles, névrosées et pédantes, incapables de s'assurer la santé, la gaieté, de se servir elles-mêmes, de participer au travail commun de la cuisine et du nettoyage,--ce sont ces «précieuses» totalement ignorantes des individus, des groupes, des concurrences matérielles, qui se chargent de soigner l'enfance, de former l'intelligence et le coeur des petits enfants, en vue des terribles difficultés de la vie!

Aussi, avec quelle magistrale inconscience, avec quel superbe dévouement propagent-elles l'erreur et le préjugé! Avec quel sublime aveuglement distribuent-elles la pâture uniforme, à tort et à travers! Et il faut avouer que, comme institutrices, elles _font de l'effet_!

Les autres, simples titulaires de brevet, vaudraient mieux, s'il n'y avait pas cette satanée rivalité qui les oblige à parader aussi et à montrer un savoir livresque égal à celui des normaliennes. Je crois que la générosité femelle est équivalente de part et d'autre, mais les non normaliennes seraient séparées des élèves par un abîme moins grand. Et encore...

Un jour que madame Galant était malade, il est venu une remplaçante qui se donnait «le chic de Normale»; elle avait un _jeu_, dans le bureau, en face de nos moutards de cinq ans, on aurait dit d'un professeur en Sorbonne: elle vous clouait les enfants là, bayants, ils ne comprenaient rien ou bien comprenaient de travers, mais quel beau silence!

Allons, est-ce que je n'exagère pas, de parti pris? Ne suis-je pas de mauvaise foi? J'en ai vu une autre remplaçante, une vieille--(comme cela sonne drôlement: une vieille remplaçante!)--celle-là, c'était le vrai type de l'institutrice, la vraie maternelle!

La voilà qui arrive pour la première fois, un matin, à huit heures et demie, n'avait-elle pas raccroché, en chemin, une bande d'enfants, sans les connaître! elle en tenait deux par la main, elle en avait après sa jupe! Une fille sans poitrine, plutôt laide, ayant au moins dix ans d'enseignement, robe noire propre, mais terriblement fatiguée.

Ah! comme elle m'a remuée! comme je l'ai admirée, comme je me suis sentie petite, misérable, et comme je l'ai haïe par jalousie!

Elle entre, du premier instant elle sourit aux enfants, ils lui sourient, elle va d'un côté, de l'autre, elle les agrée, ils l'agréent. Je me disais: si quelqu'un a mérité la dénomination d'institutrice publique, c'est bien celle-là.

Puis, tout debout dans le bureau de la normalienne, elle s'empare de la classe, d'un écarquillement de son humble visage, d'une offre de sa poitrine plate; et là, aussitôt, elle se donne à ces enfants inconnus. Je souffrais, comme d'un spectacle d'immoralité. On la sentait qui s'usait, se vidait, là prenez: sa substance, sa chaleur... Et les enfants qui vibraient avec elle! Jusqu'à Bonvalot qui allongeait son grand cou, adoucissait son rictus sinistre et semblait déchiffrer des images ravissantes dans ses yeux. Et Adam, et Richard, et Vidal, et Tricot, ceux à tête de singe et ceux à tête de hyène, tous semblaient goûter également cette carcasse pantelante. Irma Guépin et Virginie Popelin oscillaient, fascinées à chaque mouvement de physionomie. La petite Leblanc retrouvait sa mère. Quant à la Souris, à Léon Chéron et quelques autres, on aurait juré qu'ils allaient se lever pour coller leur face en extase sur la face irradiante de cette hystérique de l'enseignement!

Et avec quoi, ce résultat? Je l'ai déjà écrit: il suffit de rien; quand la circonstance veut que la méthode des écoles maternelles s'adapte juste, on assiste à une germination merveilleuse.

Une branche de lilas a été trouvée par terre. Mon institutrice n'a pas cherché plus loin. Du lilas! Nous allons en apprendre des choses, en nous amusant! Pourvu que la pendule ne marche pas trop vite!

A chaque enfant une feuille et une parcelle de lilas sur la table, devant lui. Et l'institutrice élabore une mixture parfaite: leçon de choses, travail manuel, dessin, morale. Mais, ce qu'on ne peut exprimer, c'est l'éloquence et la poésie maternelles, c'est le don de sortir toute une joie, tout un monde, toute une science, de ses mains, de son visage, de sa voix, de sa poitrine et de s'en ébahir et d'en remercier censément l'auditoire!

Première joie, première découverte: les parcelles de lilas, ces calices minuscules, peuvent se passer dans un fil et faire des guirlandes, des pendants d'oreilles; il faudra montrer cela à nos petits frères, à nos petites soeurs; ces bambins voudront s'appliquer pour glisser leur fil, ils serreront les doigts malgré eux, le lilas s'écrasera; ils feront une si drôle de grimace qu'il faudra attraper leur menotte, l'embrasser et leur apprendre à enfiler délicatement.

Mais nous, les grands, c'est la feuille qui nous occupe; nous voulons la dessiner et la reproduire en papier. Eh! eh! ce n'est pas facile de dessiner une feuille; il y a les nervures qui sont les vaisseaux de la plante, par où circule la sève; la grosse nervure du milieu, les nervures qui partent de celle-ci... Ma foi, nous allons fabriquer une feuille artificielle d'abord. Plions un papier en deux, (tiens! ce milieu sera la grosse nervure!) plions la feuille vivante sur le papier, elle servira de patron; découpons le papier en suivant le contour vert, (pour découper on rabat le papier, on serre avec les ongles et, au besoin, on humecte du bout de la langue). Bon! et pour les nervures transversales, il suffit de plisser le papier. Mais alors, rien de plus facile à dessiner! La grosse nervure, puis deux lignes courbes, puis intérieurement des lignes obliques pour les nervures principales. Et pour une feuille dont le contour ne serait pas uni, une feuille de marronnier, par exemple, on couperait des dents, comme des marches d'escalier à l'extrémité de chaque nervure plissée. Mais alors nous savons dessiner! Parbleu! avant d'essayer une chose, il importe de bien comprendre.

La piètre narratrice que je fais! L'institutrice ajoutait--je ne sais comment--que le lilas est un arbuste, tandis que le marronnier de la cour est un arbre et que le lilas offre les premières feuilles après l'hiver. Et alors, tout le temps de la démonstration, le printemps était dans la classe, le soleil crépitait à travers les phrases, le peuple des arbres défilait, et des clartés, des haleines bénissantes partaient vers les plantes qu'il faut aimer, vers tout ce qui pousse, vers la croissance chérie de tous les êtres, nos amis!...

Une chétive remplaçante d'école maternelle, vous dis-je!

* * * * *

Ah! l'enseignement, ce que ça vous transforme une femme! Il y a les obligations professionnelles, le règlement, la hiérarchie, il y a surtout le fanatisme, un dévouement spécial, insatiable, qui mange tous les autres sentiments à son profit.

Je suis allée à l'école de la rue des Druses porter des états d'appointements. Mme Paulin a couru après moi:

--Regardez bien la directrice et la femme de service, je vous dirai quelque chose à votre retour.

Ce quelque chose le voici:

Mlle Doucet, directrice d'école maternelle, emploie sa mère comme femme de service et la convenance professionnelle veut que l'on ignore cette parenté.

Impossible de dire qui est le plus «transformé»: la mère, femme de service, baissant le dos, appelant humblement sa fille «Mademoiselle», ou bien la fille, directrice, appelant sèchement sa mère «Mélanie», et lui commandant rigidement les besognes malpropres.

En conscience, suis-je pas fondée à ressasser mon petit couplet critiqueur? Ce que le grade vous donne de «l'estomac!» Ce que la subalternisation vous déprime!... Et ce sont des personnes à grades si durement tranchés, qui doivent inculquer aux enfants les sentiments bons, justes, conformes à la nature, qui doivent développer les qualités de simplicité, de spontanéité!...

Mme Paulin élève aussi des protestations:

--Mlle Doucet ne se conduit pas dignement. Quand on pense qu'il y a des directrices si gentilles, qui vous font plutôt plaisir en vous commandant! Ainsi, Mme C..., son père est mort; eh bien, elle est tellement occupée par son école, qu'elle envoie aimablement une adjointe sur la tombe, à sa place, les jours d'anniversaire; l'adjointe est flattée, pas vrai?... la tombe du père de Madame!... elle y _va comme pour son compte_. Voilà au moins de beaux sentiments, chez l'une comme chez l'autre!

* * * * *

Ce soir ma concierge m'a remis une nouvelle missive de mon oncle, toujours dans le style bourru et laconique.

«Maintenant, je dois être fixée sur cette enquête, dit-il. Ce n'était pas la peine de faire la sainte-nitouche. _Alors_ il est probable que l'on me verra bientôt.»

_Alors_ me laisse rêveuse. Non, mon oncle, je ne suis aucunement fixée, je ne veux rien savoir. Je n'irai pas vous demander l'explication de vos excuses dissimulées...

Subitement, pourquoi ce soupçon absurde, en éclair,--que Mme Paulin et mon oncle se sont abouchés? Folie. Toutefois, j'en suis sûre maintenant,--peu après notre conversation sur l'école normale,--j'ai surpris un double jeu: Mme Paulin m'observait à la dérobée... Elle continue d'ailleurs, et de plus, elle s'empresse à de cordiales complaisances,--comme quelqu'un qui a «vendu» son camarade et qui n'a pas cessé de l'aimer...

VII

20 mars.--Encore une belle journée; dès le matin, le temps a été clair et doux; je regrettais d'avoir si peu de chemin à parcourir pour me rendre à mon travail; j'aurais marché indéfiniment, je humais dans l'air toutes sortes d'incitations à rester dehors, toutes sortes d'espoirs à chercher dans le lointain.

Mais c'est étrange comme l'école change d'aspect, lorsque l'air est vivifiant, frais, sain. Je n'avais pas encore si fortement remarqué cette couleur jaune-marron des boiseries, des tables, des armoires, des bancs; et cette hauteur de plafond, ces cordes pendantes de vasistas!

Et comme le grand espace du préau, des classes, sent la cage! Un froid d'insensibilité s'émanait des murs, du mobilier, j'étais égarée, seule, dans un endroit non affectueux, non disposé pour contenir et dégager de la tiédeur cordiale. Est-ce drôle, ce besoin de m'éparpiller qui se tourne en nostalgie!

Le marronnier noir avec ses bourgeons blancs et roses prêts à éclater m'a singulièrement attendrie. Est-il assez faubourien et spécial en son genre! Il pousse là enfermé entre quatre murs, dans le sol parisien sans humus; il a un entêtement de pauvre à vivre étiolé, sans suc, sans brise, martelé, tailladé par la cohue des récréations, il prouve un enracinement tenace pareil à celui des enfants d'ici qui poussent sans air, sans chaleur, sans nourriture.

La journée habituelle s'est écoulée. J'ai été arrachée à mon spleen par l'engrenage du service.

Le médecin et le délégué cantonal sont restés longtemps en conversation avec la directrice pendant la récréation. J'ai entendu que l'on se préoccupait des épidémies inévitables favorisées par le changement de saison.

--Vous vous rappelez, l'année dernière, nous avons eu des quantités d'oreillons, de scarlatine et de petite vérole?

La directrice qui aime bien son petit peuple sourit tristement:

--Oui, après le mois d'avril, il se fait des vides comme après une guerre--nous avons un tas de noms qui disparaissent... puis la mairie envoie des fiches nouvelles, les trous se bouchent...

M. Libois me regardait épousseter un bébé grognon; irrésistiblement nous avons souri l'un vers l'autre, en pleine pitié, hors de toute préoccupation profane et pourtant avec une sincère pénétration. Je ne garde aucune gêne de cet échange... une atteinte très douce persiste plutôt... il faut se résoudre à croire que M. Libois vibre à la misère enfantine.

* * * * *

Je m'aperçois que le printemps agit sur les enfants: ils ne savent pas, ils se tortillent, ils flairent, ils interrogent le ciel, comme par l'instinct de s'envoler.