Part 11
Alors, éperdu, Tricot arrache de ses entrailles le cri suprême:
--Je t'apporterai un sou!
Il a bien fallu que j'éclate de rire pour ne pas éclater en sanglots.
--Voyons, tu ne devines pas que je plaisante? Je ne m'en vais pas... tu sais bien qu'il faut encore que je balaie.
Tricot a été un moment avant de se remettre, haletant, regardant le parquet sali. Tout de même, il m'a fait rasseoir et il s'est planté debout contre mes genoux, les mains dessus, pour que je ne me relève pas; il a essuyé ma joue mouillée avec le coin de son tablier et--tout de même--pour plus de sûreté, il a tenu à me distraire en me racontant «Le petit garçon qui était tombé dans un puits».
Le gaz fait: chuutt; là-bas, le lavabo, le calorifère, les patères au mur. Un grand silence; le mobilier scolaire même semble attentif. Tricot me cajole avec de bons yeux de grand'mère; il a une gentille petite voix simple. J'écoute, en mordillant mon pouce, les paupières baissées.
«C'était un _autre_ petit garçon qui avait été _bien plus méchant que ça encore_. Sa maman l'avait envoyé faire une commission et il était tombé dans le puits en se penchant trop pour tâcher de voir des poissons. On lui avait pourtant assez défendu de se pencher là... Au fond du puits, il avait de l'eau jusqu'au menton et il appelait: «Maman! Maman!» parce qu'il avait peur là tout seul.
«Mais sa maman n'entendait pas parce qu'elle était occupée à causer avec la fruitière, puis après avec la mercière, puis après avec l'épicière du coin.
«Heureusement un monsieur passe et il demande:
--«Qu'est-ce qu'il y a pour crier comme ça?
--«C'est moi _qu'es_ dans le puits:
«Alors le monsieur fait descendre le seau et dit: Assieds-toi dedans. Il tire sur la corde et il remonte le seau qui n'était pas rempli qu'avec de l'eau, puisque le petit garçon était dedans.
«Et le petit garçon sort du seau et il se secoue comme un chien baigné, en envoyant des gouttes tout autour.
«V'là justement sa mère qui arrive. Elle croit que c'est le monsieur qui a poussé son petit garçon dans le puits et elle se met en colère, parce que ça abîme joliment les effets et les souliers d'être trempés comme ça.
«Et elle dit au monsieur que c'était pas malin de faire un tour pareil à un enfant pour qu'après il soit rossé par sa mère. Et elle voulait sauter après la barbe du monsieur. Mais il a expliqué que c'était lui, au contraire, qui avait retiré le petit garçon du puits.
«Alors la maman a dit au petit garçon:
--«Attends un peu, tu vas me le payer!
«Et comme il faisait un froid de chien, que tous les ruisseaux étaient gelés, la maman a invité le monsieur à entrer chez le marchand de vin et à prendre un verre, histoire de causer un peu. Pendant ce temps-là, le petit garçon était sur le trottoir, derrière la porte, qui égouttait, en attendant de recevoir sa volée.»
VI
C'est sûrement par accident que j'ai voulu faire souffrir Tricot.
Du reste, il a compris que je n'étais pas foncièrement mauvaise, que j'avais plutôt besoin d'être traitée par la douceur et il ne me tient pas rancune: quand je passe, mon torchon à la main, tirant mes épaules de manoeuvre, il me considère avec sollicitude et il réfléchit avec la même gravité que devant l'état de purée de ses chaussures.
Je dois même dire, à mon avantage, que mon intimité augmente avec les élèves. Dame! ma finesse s'applique à ne rien négliger. Tout en acceptant l'importance des grandes personnes, l'enfant veut qu'on ait égard à sa personnalité; il faut s'occuper de ses affaires, le prendre au sérieux, montrer qu'on le connaît.
Ma popularité s'établira solidement à la longue, parce que je suis en bons termes avec les têtes principales qui attirent et conduisent des groupes. Ces chefs, je m'adresse à eux; en quelque sorte, je leur demande des nouvelles de la corporation.
--Ça va-t-il le métro? (On joue beaucoup au Métropolitain.)
Ou bien:
--Qu'est-ce qu'on fait, le soir, quand papa ou maman n'est pas rentré à huit, neuf heures?
--On va voir au poste qu'est-ce qui a bien pu arriver.
Je prouve ma bonne volonté à m'instruire par une moue patiente, amusée ou consternée; on ne peut douter que les questions corporatives m'intéressent réellement. Il ne s'agit pas d'un vain bavardage: on me répond posément.
Lorsque la directrice est en conférence avec une personne officielle, dans son cabinet, il faut du silence à tout prix. La normalienne envoie trois ou quatre de ses élèves (généralement Richard, Léon Chéron, Irma Guépin), pour m'aider à occuper sans bruit les tout petits. Nous distribuons--sur les genoux, dans le creux du tablier,--des tuyaux de paille coupés menu de la dimension d'un grain de blé et des bouts de fil; nous montrons à faire des bagues, des chaînes de montre, des bracelets. La coquetterie séduit même les mioches de deux ans; tous s'appliquent,--à langue tirée. Voici de la tranquillité pour une heure.
Moi et mes aides, nous n'avons qu'à veiller à ce qu'ils n'avalent pas leur fil ou leurs pailles. Alors, face à l'atelier, nous causons choses sérieuses. Irma, les mains dans ses poches de tablier, riante, rengorgée, pérore à son gré:
--Une fois que maman _s'avait_ disputé avec sa patronne, j'ai été au poste avec mon petit frère Mimile dans les bras; il braillait tellement pour téter, que le brigadier a renvoyé maman tout de suite. Maintenant que Mimile ne tette plus, puisqu'il est mort, Madame Chartier me prête sa petite Lisette pour aller chercher maman au poste, mais Lisette pleure pas assez fort, rapport qu'elle est née à sept mois, qu'on dit, alors je suis obligée de la pincer...
Richard, philosophe, intervient avec ce talent qu'ont certains enfants de répéter et de prendre à leur compte les dires des grandes personnes:
--C'est le monde renversé, c'te patronne-là: c'est elle qui se pique le nez et qui cherche des raisons aux ouvrières!
Irma, contrariée, mais n'y pouvant rien: Oui, c'est le monde renversé!
Léon Chéron ne bavarde pas; il court de ci, de là, ramasser les pailles qui roulent.
Moi: Les jours allongent, on peut jouer le soir dans la rue; avez-vous recommencé le traîneau?
Richard.--Le traîneau de Kliner est cassé, y a une roulette qu'est tombée dans l'égout, faudrait la remplacer par une roulette de lit. J'ai essayé d'en enlever une au lit à maman, j'ai pas pu... Mais, de ce moment c'est la guerre entre les Plâtriers et les Panoyaux, parce que les _ceusses_ de l'école des Panoyaux ont _chiné_ nos croix qui sont pas si belles qu'à eux... Dimanche, on les attend su'le tas d'sable du boulevard...
Aujourd'hui, avant le déjeuner, j'ai regardé dans le panier de Gabrielle Fumet. Il ne contenait rien,--selon l'habitude. Quelques autres paniers se promènent ainsi, toujours vides. J'ai interrogé là-dessus, d'un air détaché, aimable, la Souris qui est à la tête d'un groupe auquel se rattache Gabrielle Fumet. J'ai appris,--d'un regard large, ironique à peine, qui a mesuré ma triste ignorance et qui lui a pardonné,--j'ai appris que l'on apporte son panier vide par convenance, par respect humain, pour ne pas choquer le monde. On ne montre pas son derrière dans la rue, ni dans l'école, n'est-ce pas? Eh bien, on ne montre pas non plus sa débine.
Sur la question du pain, les enfants sont d'une sévérité tragique, il ne faut pas badiner avec cela.
Je me rappelle que la normalienne s'est fait «moucher» une fois; elle n'y reviendra plus.
Elle surveillait le déjeuner.
Léonie Gras, à un bout de table, mangeait sans pain.
Mademoiselle, très affable, mais en même temps très déesse, demanda d'un ton trop négligent:
--Tiens, toi, pourquoi n'as-tu pas de tartine?
Léonie présente son masque extraordinairement creusé, expérimenté. Un temps: un regard rigide, pointu, dans les yeux de la normalienne. Puis une phrase à mots froids, détachés, qui font remuer la maigreur et le douloureux des joues:
--Il a plu toute la soirée.
Ce renseignement jeté à la normalienne--de quelle hauteur de misère!--contenait la plus sanglante protestation:
«Vous vous moquez pas mal qu'il pleuve, vous qui gagnez votre pain, à l'abri, le jour... Pourtant, il faudrait réfléchir que le mauvais temps a de l'importance pour d'autres... et vous devriez faire attention à vos paroles; tout le monde ne peut pas être «Mademoiselle» et enseigner la morale en costume noir, sans se crotter.
Moi, un seau d'eau glacée ne me serait pas autrement descendu par tous les membres.
La normalienne n'a pas insisté; elle s'est détournée inopinément vers Berthe Hochard, de qui elle a redressé la serviette; elle s'est éloignée.
--Va, va, ma fille, me suis-je dit en moi-même; va préparer quelque belle leçon conforme au programme.
Toute cette journée, elle m'a semblé porter avec moins d'aisance son air habituel de virginité impérieuse. Aurait-elle compris que son attribut de Diane est un luxe, lequel,--comme tous les luxes--est compensé par une misère correspondante et qu'il ne faut pas, dans une satisfaction inconsidérée, blesser les gens qui peinent pour vous.
* * * * *
Encore à propos du pain. Je sais bien qu'une femme de service ne peut se permettre d'avoir une idée: les adjointes même doivent laisser à la directrice le monopole de formuler des opinions concernant l'école. Si une mesure inusitée paraît s'imposer, les adjointes consultent naïvement, _inférieurement_, de façon que l'initiative émane de Madame. Mais enfin voyons (notre pain rassis, à Mme Paulin et à moi, est insuffisant), ne pourrait-on organiser «un service ad hoc?» Le matin, à l'insu de quiconque, une main discrète glisserait un trognon dans chaque panier vide.
Nous regorgeons de dames patronnesses prêtes à souscrire. Et le président de la délégation cantonale, donc! En voilà un qui est disposé aux participations généreuses. Il accompagne parfois M. Libois.
Il a la manie des discours solennels et neufs, toutes les classes réunies, dans le préau:
--Mes enfants, _je suis été_ petit comme vous...
C'est un ancien entrepreneur enrichi. Je l'aime bien; il distribue des sous aux gamins qui le reconnaissent dans la rue et nasillent tout au long, sans se tromper:
--Bonjour, m'sieu l'président de la délégation cantonale!
Il m'a interpellée une fois en me crochetant le menton de son index:
--Vous, la fille, si vous lâchez votre place, venez me trouver! Vous avez l'air d'une bonne bougresse.
Dieu me pardonne, j'ai vu rougir M. Libois. D'ordinaire on s'émeut ainsi pour les gens auxquels on tient de près. Par exemple, on rougit de voir son père ridicule.
M. Libois porte tant d'intérêt à M. le président de la délégation!
Je n'aurais jamais cru qu'une pourpre aussi subite et aussi intense pût monter au visage d'un homme.
Tous les mois, la grosse dame patronnesse en deuil apporte des sacs de bonbons. Il faut des gâteries aux pauvres, d'accord. Mais la donatrice exagère: une moitié de l'argent pourrait être appliquée à des achats de pain; le jour des bonbons je ne cesse de dépoisser avec mon éponge les tout petits qui ressemblent à des oiseaux pris dans la glu; le sucre vous colle partout, aux tables, aux bancs, aux portes.
Et puis un fait notoire: dans un quartier besogneux, les enfants sont plus privés de soupe que de confiserie. Parfaitement; il est de mode, par exemple, de faire déjeuner un mioche avec un rogaton douteux, une bribe insuffisante, mais de lui donner deux sous pour acheter des bonbons. Une tartine de saindoux et deux sous de pastilles de menthe--laisse-moi t'embrasser, gros joufflu...
* * * * *
On ne saurait imaginer la bizarrerie des parents à Ménilmontant. Ainsi, l'on croit peut-être que la majeure partie des enfants mangent à la cantine: il est tellement avantageux pour eux de recevoir, moyennant deux sous, une nourriture saine, abondante, bien chaude l'hiver! La corrosive charcuterie revient excessivement cher. Eh bien! il n'y a pas la moitié des élèves qui déjeunent à l'école. Soupçonne-t-on pourquoi? Parce que _c'est trop d'aria_ d'aménager le panier, c'est-à-dire d'y mettre un chiffon de serviette, un morceau de pain et une bouteille bouchée. _Même des indigents qui ont la cantine gratuite n'en font pas profiter leurs enfants!_ c'est trop d'aria.
Maintenant que je suis camarade avec beaucoup de mères, j'essaie de les raisonner, sans avoir l'air d'y toucher, dans nos jacasseries, en passant: mais on ne remue pas la bêtise inerte, on ne remue pas la misère déchue à l'état de masse croupissante.
L'autre jour, je voyais Louise Guittard, piteuse, famélique, sur le banc, dans le préau, attendant qu'on vînt la chercher pour déjeuner. Enfin, à midi et demi, sa mère arrive. Il tombait de la neige; sa gamine n'avait pas de coiffure.
--Vous devriez la laisser déjeuner ici, dis-je; regardez, là-bas, ce réfectoire.
Alors la mère, une femme avachie, aussi molle de cerveau que de corps:
--Ah! qu'est-ce que vous voulez? Le matin on n'en finit pas... s'il fallait encore préparer un panier!...
Au bout d'une demi-heure, Guittard est revenue glacée, les yeux cernés, le nez rouge dans sa face blême. Je ne sais quel ignoble repas elle avait fait, mais elle fleurait le roquefort et la mauvaise «vinasse».
Tout l'après-midi, à la dernière table de la grande classe, elle m'a peinée: un hoquet affreux soulevait ses dérisoires épaules pointues, projetait son menton, déclenchait son gosier. La normalienne discourait généreusement dans sa chaire; Guittard avait l'air de ne pouvoir absolument pas avaler ses paroles.
* * * * *
La mère Guittard ne mérite pas d'être admirée comme une exception.
La semaine dernière une femme amène un élève nouveau: tablier blanc et tête malpropre.
--Madame, dit la directrice, laissez l'enfant pour aujourd'hui, mais nous n'acceptons pas de tablier blanc, c'est sale tout de suite: si vous n'en avez pas d'autres, je vous donnerai de l'étoffe pour en tailler un noir; et puis je vous prierai de faire couper les cheveux et nettoyer la tête de l'enfant: j'ai des bons gratuits à votre disposition.
La mère déclare «qu'elle n'a pas besoin de tout ça». Le lendemain elle n'envoie pas l'enfant, le surlendemain il arrive seul, à dix heures et tel que le premier jour: tablier blanc déjà maculé, chevelure en friche.
--Rose, reconduisez cet enfant immédiatement et dites que le règlement est formel: un tablier de couleur et la tête propre; rappelez que, si l'on veut, cela ne coûte rien.
La mère, occupée à moudre du café, tout debout sur le palier, en compagnie d'une voisine, lâcha le tiroir du moulin, par la violence de son indignation. Elle avait laissé radoter la directrice; «jamais elle n'aurait cru possible une pareille prétention!» Elle m'accabla d'invectives, attrapa son enfant comme si elle l'arrachait à mes mains indignes et me cria sa résolution sous le nez:
--Ah bien! s'il faut tant d'histoires pour envoyer un enfant à l'école, celui-ci n'ira pas! J'ai bien moins de mal à le garder à la maison; il jouera dans l'escalier.
Si un élève habitué à manger à la cantine n'apporte pas ses deux sous, par hasard, on ne lui refuse pas la gamelle, bien entendu. On fait crédit très facilement; la directrice sait même, en bonne charité, oublier les dettes, le cas échéant; mais elle doit prendre garde qu'on n'abuse.
Il arrive aux enfants de perdre leurs sous, mais aussi, de temps en temps, l'un, l'autre succombe à la tentation: il achète une toupie, des billes, n'importe quoi.
--Où sont tes deux sous?
--Je sais pas.
Il y aurait danger de se contenter de telles réponses.
Parfois, on est fort embarrassé:
--Virginie, la cantine?
--Madame, maman m'avait donné mes deux sous, mais, en route, v'là papa qu'avait plus de tabac, alors, il m'a dit: tu raconteras à l'école que tu les as perdus.
(Mes enfants ne mentez jamais: voilà, Virginie ne ment pas.)
(Mes enfants, vos parents sont parfaits: soyez tranquille, Virginie a le fin sourire; elle sait que son papa est un malin, au-dessus de toutes les vérités.)
Certains parents ont de l'amour-propre. Tant pis pour l'estomac des enfants.
Les deux petites Cadeau sont nourries à la cantine dix jours de suite; puis interruption: censément elles vont déjeuner à la maison. C'est la fin de quinzaine et l'on n'a plus quatre sous à leur donner pour la cantine. Il suffirait d'un mot à la directrice pour arranger les choses. Non; le boulanger fournit à crédit. Se tenant sagement par la main, les deux petites Cadeau sortent prendre une livre de pain, le mangent dans la rue, par la pluie et par la bise, et quand le temps convenable est écoulé, elles rentrent en s'essuyant la bouche, comme les gros gourmands: les lèvres grasses, à plusieurs reprises, sur le poignet.
* * * * *
20 février.--A cause de ma camaraderie, de plus en plus cimentée, avec les mamans des élèves, je subis des conversations inouïes.
Un soir, comme je sortais, mon ouvrage terminé, à sept heures passées, deux femmes flanquées de leurs mioches bavardaient devant la porte de l'école; certainement leur exorde remontait à plus de trois quarts d'heure. Il gelait assez fort.
Elles se séparèrent et l'une d'elles, Mme Pluck, m'accompagna jusqu'à ma porte, tout en parlant «dare-dare» sans perdre de temps:
--Hein? croyez-vous que ça a de la chance les enfants, aujourd'hui? Croyez-vous que c'est soigné: on vient les chercher... Moi, à six ans, je gagnais ma vie.
--Pas possible? quel travail pouviez-vous donc faire?
Il a bien fallu que nous nous arrêtions sur le trottoir, devant chez moi; on ne peut pas laisser une histoire en train. Le jeune Pluck, tout ratatiné par le froid, la tête penchée sur l'épaule, toussotait péniblement, à petites secousses exténuées.
--Ma mère était cardeuse de matelas et, à cette époque-là on défaisait la laine à la main; c'était mon ouvrage, _dès six ans, quand on commence à devenir raisonnable_... Dame, on en boulotte de la poussière! et puis, n'est-ce pas? les gens ne font guère carder les matelas qu'après un décès; en v'là de la mauvaise poussière, car il y a poussière et poussière, mais celle-là c'est rudement de la mauvaise. J'en ai-t-y attrapé des drôles de maladies! dans le nez, des polypes, on aurait dit du corail qui me poussait; et dans la gorge, des angines! Les amygdales, on me les a retirées à huit ans, bien sûr, ça ne sert à rien... Ah! puis, je ne sais plus tout ce qu'on m'a encore charcuté... Eh bien, au fait, je n'ai plus qu'un poumon... J'ai gagné ma vie, je ne dis rien. Tout le monde ne peut pas avoir deux poumons, non plus, pas vrai? Mais c'est pour vous dire que les gosses d'aujourd'hui sont bien heureux... Le mien, le médecin prétend qu'il est un peu tuberculeux, laissez donc, si c'est ça, il ne sera pas soldat: autant de gagné.
J'ai pensé ne pas en être quitte avant minuit. Des hommes entraient dans la gargote, puis sortaient et nous apostrophaient:
--Vous feriez bien mieux de rentrer _jacter_ devant le comptoir; ça serait un vermout que je _picterais_, si toutefois j'étais pas de trop.
La chère amie m'a raconté toute sa vie. Du reste, c'est leur manie, aux femmes du quartier: dévider toutes leurs affaires, à la personne la moins connue, dès la première rencontre.
Et alors, maintenant, chaque fois que la mère Pluck peut m'attraper dans la rue, elle n'a plus de préambule; c'est toujours la même histoire qui continue:
--Comme je vous le disais... les femmes ont nécessairement quelque chose qui cloche du côté du ventre, mais moi, déjà, étant gamine, avec cette poussière de matelas qui se logeait partout...
* * * * *
Je suis forcée de faire des progrès. Il n'y aura bientôt plus de différence, au point de vue conversation renseignée, entre moi et n'importe quelle matrone de Ménilmontant.
Tous les samedis matin, à six heures, je suis guettée par la mère de Léon Ducret; elle est employée comme _extra_ chez le Vins-hôtel meublé attenant à l'école.
--Parce que, le samedi soir, ça se succède les chambres, et il faut préparer tout un matériel, m'a-t-elle expliqué.
Elle est enceinte. Sa première causerie s'est limitée à l'historique complet de quatre grossesses précédentes. D'inévitables questions m'ont, toutefois, assaillie:
--Vous n'avez pas d'enfants?
--Non, ai-je répondu, le visage un peu détourné, comme si j'apercevais quelque chose de curieux au bout de la rue, vers le boulevard.
--Vous n'en avez jamais eu?
--Non, ai-je fait d'un ton modeste, avec un léger coup d'épaule qui pouvait signifier: «ça s'est trouvé comme ça.» Je n'ai pas eu la bêtise d'alléguer que je ne suis pas mariée, cette circonstance n'ayant aucun rapport avec la question.
Mme Ducret m'a expertisée de la tête aux pieds avec une moue désapprobatrice.
--Oui, je sais bien, a-t-elle prononcé, on se drogue... mais ça abîme...
Elle a froncé les sourcils, elle me trouve terriblement abîmée.
Et voilà dix samedis, vingt samedis, qu'elle m'entretient de son ventre fécond et des inconvénients menaçants de ma stérilité voulue.
* * * * *
C'est une persécution formidable: à six heures le matin, à la sortie du déjeuner, à la sortie de quatre heures, le soir à sept heures, le dimanche à n'importe quel moment, la mère de Julie Kasen, celles de Léon Chéron, de Louise Guittard, de Bonvalot, de Tricot, d'Irma Guépin, la mère Doré, toutes, dès qu'elles peuvent me saisir, ont à se plaindre des infirmités spéciales du sexe, toutes ont à m'exposer des théories populaires de gynécologie.
Et il faut non seulement que j'entende, mais encore que je réponde, sans faire la pimbêche, puisque le monde où je vis se caractérise principalement par cet échange continuel: confidences immédiates, complètes, et curiosité cynique, impérieuse, sur le chapitre intime.
De toute façon, je ne pourrais donc pas éviter ce genre de conversation aussi banal que l'appréciation de la température; et d'ailleurs à qui la faute? Il paraît--(miséricorde!)--que j'ai une mine «qui engage»: une ciselure parisienne avec «censément des restes de masque», m'a dit Madame Paulin; et les autres camarades ne me l'ont pas mâché: dès qu'on me voit, on est édifié sur mon tempérament, on sent combien je suis femme et que «j'ai passé par tous les chemins».
La mère Doré secouant sa coiffure impériale diadémée de cuivre, daigne amicalement m'accepter à son niveau:
--On a bien des embêtements, mais il y a de sacrés bons moments tout de même, hein! la Rose de feu?
Et c'est pourtant vrai: ses yeux luisants de coquetterie goulue peuvent se comparer à mes yeux brillants de réflexion morale.
Maintenant que je me civilise, maintenant que Bonvalot, Adam, Richard et mes amours de babies en robe d'azur m'ont appris que _les yeux_ se disent: les _châsses_, les _mirettes_, en langage familier, j'ai fait aussi cette découverte: lorsque je viens chercher ma portion le soir à la gargote, le sarcasme boueux des consommateurs s'attaque surtout à mes yeux. Et j'ai peur... j'ai peur bientôt de tout comprendre!
* * * * *
S'il est vrai que le fait de se sentir persécutée est un signe de détraquement, gare à moi!
Le rire perpétuel d'Irma Guépin m'est devenu insupportable. J'ai maintenant cette idiote faiblesse de rougir devant un rire «de face» et qui insiste. Mme Paulin s'en est aperçue et sait m'épargner. Mais Irma, au contraire, abuse.
J'ai envie de changer de «fille», comme nous faisions quelquefois, au pensionnat. J'aimerais bien Julia Kasen.
Il suffit qu'une chose m'horripile pour qu'Irma s'y obstine:
--J'ai encore rencontré M. Libois et je lui ai dit encore qui que j'aimais le mieux à l'école. Il m'a demandé: «Tu sais faire les commissions? Voyons: va me chercher une boîte de chocolat chez l'épicier. Très bien, c'est pour toi. Mais, es-tu sûre que tu ferais bien toutes les commissions? Es-tu sûre? Tu sais porter une lettre à son adresse?... Oh! comme il a ri dans mes yeux, en secouant la tête. Puis, il m'a prise comme ça par les deux coudes: ouf! en l'air! Il m'a embrassée sur les deux joues. Il est parti.
Pourquoi noter ces niaiseries?
* * * * *