Part 10
Pourquoi, lorsque vous voyez Madame Prudhomme coudoyer Nana, déclarer que la première est vertueuse? La vertu c'est de ne pas se noyer. La dame n'a jamais barboté dans la misère, vous ne savez pas si elle surnagerait.
De même, il n'y a aucune honnêteté pour le capitaliste à ne pas chiper une boîte de sardines à l'étalage de Potin. Évidemment ce n'est pas répréhensible d'être garanti du besoin, mais ce n'est pas méritoire non plus. Disons que c'est neutre.
Et la vertu c'est de l'action, que diable! Et je ne connais pas d'invention plus intensément comique au monde qu'un _jury d'honneur_ composé de messieurs bien nés, bien élevés, bien pourvus.
Hum! Il n'est peut-être pas tout à fait _neutre_, qu'une servante de sainte Catherine comme moi, tranche si intelligemment de la vertu!
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5 février.--J'en étais sûre! Je passe mon temps à confronter les leçons et la matière enfantine: voyons si «ça colle»...
Impossible de faire autrement; j'ai beau avoir continuellement des tout petits accrochés à mon tablier, j'ai beau m'occuper d'eux très sincèrement, leur répondre avec application, torchonner par-ci, éponger par-là,--mon observation critique ne cesse pas.
Que voulez-vous? Une telle beauté inonde l'atmosphère quand maîtresses et élèves se comprennent à plein et mélangent leurs effluves! Et il suffit de rien pour épanouir l'innocence enfantine: des histoires de petits animaux faibles... Et Louise Cloutet (la Souris), les yeux diamantés, envoie son âme en visite chez l'âme de la normalienne et reçoit à son tour la même salutation.
Mais il y a la contre-partie.
Ce matin, dans la grande classe, c'étaient surtout le dos, les épaules que j'observais; quelles différences dans les nuques! Adam concentre là sa force et Gillon sa bêtise; quelques petites filles montrent déjà, sous leur natte, une pureté de marbre: Julia Kasen, Irma Guépin, Léon Chéron et la Souris ont la nuque archibrune et mince, mince!
La normalienne donnait un simple exposé historique. Superficiellement, tous les enfants avaient l'air aussi absorbant, aussi bénéficiant; mais à fixer mon attention, je voyais les phrases tomber différemment sur eux; un dépit irrésistible me crispait: cette forme de parole ne s'adapte pas à cette forme de tête...
Quel malheur, quand la normalienne ne pénètre pas dans les ténèbres des petites intelligences, ou quand elle ouvre aux enfants un aspect trop compliqué de son intelligence, à elle! On croirait voir quelqu'un offrir de bonne foi des couleurs à un aveugle et attendre qu'il choisisse.
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Ma solide complexion de Parisienne «mollit» singulièrement.
Le délégué cantonal a chaperonné une nouvelle dame patronnesse, une grosse vieille en deuil, à qui l'on a présenté le personnel, y compris les femmes de service.
M. Libois s'est fendu d'un petit discours sur les mérites de chacune: très dévouée Madame la directrice, très dévouées, Mlle Bord, Mme Galant, Mme Paulin.
Pourquoi ai-je rougi comme une imbécile quand mon tour est venu? Et pourquoi _l'autre_--imbécile aussi,--qui était souriant sans solennité, pour dire les mérites de ces dames,--a-t-il semblé plus sérieux... pourquoi s'est-il dispensé de me regarder?
--Et enfin Mlle Rose, dont vous... dont les soins maternels n'ont pas moins d'importance...
D'ailleurs, rien d'anormal; autrement, Mme Paulin n'aurait pas manqué de le remarquer.
Pourquoi suis-je allée pleurer dans la cour?
Il ne faut s'en prendre à personne; je traverse une crise. N'ai-je pas déjà pleuré hier, à propos d'un petit nouveau? Sa mère venait le chercher; il a hésité comme s'il ne disposait que d'un baiser, il allait me le donner, vite il l'a donné à sa mère. Je suis restée la tête basse...
A la vérité, j'ai attrapé un tourment jaloux à voir tous ces enfants des autres, à voir tous ces gens qui possèdent des enfants. Je voudrais _posséder_ aussi.
Le mal est plus grave que l'on ne croirait; je n'ose l'avouer: «J'ai fait un nid!» J'ai disposé un coin dans ma chambre pour recueillir d'aventure un enfant abandonné... j'arrange des bouts de chiffons... Un précédent existe, juste dans la famille; mon oncle a longtemps gardé une vieille tourterelle apprivoisée qui couvait un oeuf en bois, à repriser les bas...
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J'ai signalé une espèce très commune dans les quartiers pauvres: des enfants à visage pointu, front pointu, nez pointu, menton pointu; comme si, à pleine main, on en avait pincé la cire blette. Ah oui, la cire! Car on ne peut guère nommer chair cette substance décolorée, creuse, où transparaissent quelques veines ténues, bleuâtres. Et ces visages d'enfants n'expriment que l'incapacité; leur seul caractère, c'est la laideur, même pas excessive. Voilà une régénérescence qui s'impose!
La voyez-vous, grandie, cette élève à figure pointue? appelez-la Berthe Cadeau, ou Gabrielle Fumet: une couturière osseuse et graillonnante, au long nez pointillé comme ses doigts, dédaignée par la débauche même; tenez, elle habite là, sur mon palier, dans la chambre voisine de la mienne: une pauvre assassinée, n'ayant jamais rien osé, dont le masque hébété s'effraye lorsqu'on parle du mieux à revendiquer.
Eh bien, en guise de régénérescence par l'école, écoutez la leçon d'inertie, de routine, qui s'abat sur les nuques molles.
«L'ambition punie.--Il y avait une fois, dans en colombier, deux pigeons qui s'aimaient beaucoup; ils allaient chercher du grain dans l'aire du fermier et se désaltéraient dans l'onde pure d'une fontaine. On entendait le murmure de ces heureux pigeons et leur vie était délicieuse. Mais, hélas! l'un d'eux se dégoûta des plaisirs d'une vie tranquille. Il se laissa séduire par une folle ambition et livra son esprit aux projets de la politique. Le voilà qui abandonne son vieil ami. Il part du côté du Levant. Il voit des pigeons qui servent de courriers, il envie leur sort. On le met bientôt dans leurs rangs. Il porte, attachées à son pied, les lettres d'un pacha et fait au moins trente lieues par jour.
«Mais un jour, le Grand Seigneur soupçonnant le pacha d'infidélité voulut savoir ce que contenaient les lettres. Une flèche tirée perce le pauvre pigeon et il tombe ensanglanté. Pendant qu'on lui ôte les lettres pour les lire, il expire plein de douleur, condamnant son ambition et regrettant le doux repos de son colombier où il pouvait vivre en sûreté avec son ami. Que d'hommes ressemblent à ce pigeon! Ils dédaignent le bonheur qu'ils ont sous la main, pour courir après un bonheur qui, toujours, leur échappe.»
Il faut voir, dis-je, cet enseignement s'appesantir sur la misère des chairs étiolées et des tabliers rapiécés!
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Et l'histoire d'une petite curieuse:
«Berthe a un très grand défaut: elle est d'une curiosité incroyable, elle veut tout entendre, tout savoir, toucher à tout. Quand elle marche dans la rue, sa tête ressemble à une girouette, elle ne cesse de tourner! Elle veut suivre ce qui se passe à droite, à gauche, devant, derrière. Si deux personnes causent ensemble, elle tâche d'entendre ce qu'elles disent. Sa mère a honte de l'emmener en visite, parce que, en arrivant, elle inspecte la pièce où elle est et regarde les objets les uns après les autres. Elle ouvre les tiroirs pour palper ce qu'ils renferment. Elle feuillette librement les livres qui sont sur la table! Un jour, elle s'est permis d'ouvrir une boîte qui appartenait à un collectionneur d'insectes; dans cette boîte, il avait renfermé un énorme bourdon à corps velu; l'affreux insecte armé de son dard a sauté à la figure de la petite curieuse.»
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Où en est mon drame dans tout cela? Je devais enregistrer les améliorations de cette année décisive, en voilà un tiers d'écoulé: quoi d'amélioré chez Gabrielle Fumet, chez Bonvalot, chez la petite Doré? Je note de l'assouplissement, de la discipline, de la mécanisation; certes, les rangs manoeuvrent de mieux en mieux pour la conduite aux cabinets, pour la sortie du déjeuner. Les superbes leçons sur les inconvénients de la turbulence, de l'impétuosité, de la vivacité semblent avoir porté leurs fruits... Je me demande si l'école n'a pas pour principal effet de rendre convenable, polie, résignée, la misère physique et morale? Habile résultat, certes, à un point de vue spécial... mais enfin je croyais que l'on devait redresser, développer, armer cette enfance inférieure?
Allons, tout le monde ensemble: le salut--puis les mains au dos... Ah! la belle uniformité!
La pauvreté, le vice, la maladie ont enfanté; la misère humaine a enfanté, elle vous envoie sa progéniture, avec des supplications... Vous rangez par grandeur, par grosseur, par âge, vous dites: soyez bien sages, ne bougez pas! Puis: exécutez bien tous le même mouvement, attention!
Et l'alcoolisme, la tuberculose, la fringale, la névrose, le rachitisme contorsionnent en choeur le même simulacre!
Ainsi, font, font, font, les petites marionnettes!...
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7 février.--Ma mauvaise chance s'accentue. Décidément je ne trouve plus de justice nulle part! Ne me semble-t-il pas que les punitions infligées aux enfants manquent trop cruellement de mesure!
Enfin que l'on réfléchisse: la même punition est bénigne ou monstrueuse selon la _sensibilité_ et la _condition_ de l'enfant. Ici encore, avant de sentencier, il faudrait envisager la monographie des administrés.
Parbleu! cette étude individuelle est impossible et l'éternel résultat se produit: les peccadilles sont terriblement châtiées, les grosses fautes sont presque exonérées. (Ces dernières appartiennent aux enfants _qui ont de l'estomac_ et qui digèrent facilement les fortes réprimandes, les premières sont le fait des délicats, émotionnés par des riens.) Je ne demande pas la punition proportionnelle des grosses fautes, je souhaite la décharge des peccadilles.
A la récréation de ce matin, j'ai observé un petit nouveau qui, nécessairement, avait la sensation d'être perdu dans l'école étrangère,--pour avoir retiré sa ceinture, on l'a mis, selon l'usage, en pénitence, cinq minutes, contre le mur de la cour, face au marronnier, en lui disant: «Tu vas rester là _tout seul_, personne ne s'occupe plus de toi.» Punition excessive parce que l'enfant était nouveau. Pendant quelques instants il a connu l'infini désespoir de l'abandon total. Contre son mur, il faisait penser à un aveugle, à un asphyxié: il tâtait le vide à mains tremblantes, il ouvrait le bec, palpitait, affolé d'_être tout seul_. Sait-on combien un enfant se laisse suggestionner? Combien son imagination le peut halluciner? Les désolations sans cause sont peut-être les plus atroces.
Mme Galant détient le record des punitions regrettables. C'est une maîtresse fanatiquement dévouée à l'enseignement (--je ne dis pas dévouée aux enfants)--elle emploie une pédagogie de dévote: implacable, sans pardon. Quand elle a annoncé une punition, elle s'en souvient, fût-ce trois jours après, et elle possède cette extraordinaire faculté de pouvoir sévir comme cela, _à froid_.
Beaucoup d'élèves ont la terreur du sergent de ville, du commissaire. Ces croquemitaines lui servent trop fréquemment,--sans discernement.
J'ai pris des informations, moi. Parbleu! ces enfants ont pour parents des camelots, des marchands des quatre-saisons, des ambulants, continuellement pourchassés et saisis par la police! Les enfants ont de naissance, ils ont par habitude, ils ont dans le sang, dans l'estomac, l'effroi du sergent de ville; ils savent des exemples terrifiants de désastres causés par les «agents».
Ce soir, au moment de la sortie de quatre heures, dans le préau, Mme Galant s'est tout à coup faite sévère:
--S'il te plaît, Kliner, j'ai promis avant-hier de te conduire chez le commissaire; arrive un peu avec moi, mon bonhomme.
J'ai vu la mort passer sur le visage de Kliner; ses yeux se sont retournés d'ans un horrible strabisme. On ne soupçonne pas la quantité d'épouvante que peut contenir la carcasse d'un enfant de cinq ans.
Évidemment Mme Galant ne calcule pas ses effets: c'est de la chance, quoi!
Mais, assez de couleur sombre, j'avoue qu'il est bon, parfois, de ne pas tenir compte de la situation de chacun; par exemple, chez nous, on ne constate pas de préférence injuste, pas de traitement selon que les enfants paraissent être de famille plus ou moins aisée (imperfection fréquente des établissements privés, des écoles payantes). La pitié même se manifeste modérément et j'approuve: c'est souvent griffer la misère que de la plaindre, ouvertement.
Certes, la gentillesse de visage et d'allure exerce son attirance, mais je l'affirme, on lâche les cajoleries instinctivement, sans idée de rang. Et, par contre, on surmonte, on déguise la répulsion de la laideur.
Je vois la normalienne mettre une application vraiment généreuse à traiter les affreux--Vidal, Richard--_comme les autres_, comme s'il n'existait aucune différence entre eux et les plus agréables, ce qui,--vis-à-vis des camarades--est bien plus charitable que de témoigner de la compassion.
--Voyons, quelqu'un de solide pour reporter la pelle à Rose? Mais oui, Vidal.
Je le certifie: le front superbe de Mademoiselle jure à la face du ciel que Vidal le bossu,--crapaud et oiseau mutilé--est aussi solide qu'Adam. Je certifie que Vidal, sa pelle à la main, a conscience d'être pareil à tous. Et il y a ce sublime: personne ne rit! Mademoiselle impose ses propres yeux à toute la classe, Mademoiselle délègue sa propre beauté à Vidal.
A propos de beauté, demandez le grand événement du jour! la grande découverte de ces dames: «Notre délégué _se néglige_!»
Ces dames n'ont plus d'autre sujet de conversation. Pensez donc: après trois ans de chapeau de forme et de pardessus ultra chic, M. le délégué est apparu avec un simple «melon» et une espèce de _cover-coat_! Littéralement, son élégance a descendu de plusieurs crans!
Ces dames ne subissent plus si fort le prestige autoritaire de M. le délégué. Je ne suis pas faite comme tout le monde, moi: j'oserais plutôt moins le regarder maintenant.
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Pour en revenir au problème des punitions, je voudrais les remplacer par du raisonnement et de l'explication: «Tu as fait cela, c'est mal, je vais t'expliquer pourquoi. Écoutez, vous autres, pourquoi votre camarade a mal agi.»
La pédagogie officielle prône chaleureusement ce système. Mais où trouver le temps, le moyen, avec soixante enfants par maîtresse?
Et puis, encore, ce procédé est si dangereux quand on ignore la condition des élèves.
Hier matin, aussitôt l'appel terminé, dans la classe, la normalienne à son bureau, le visage composé, annonce d'une voix caustique:
--Je vais vous raconter une histoire de Mlle Brouillon.
Toutes les têtes se tournent vers Hélène Leblanc.
--Mlle Brouillon, une grande fille de six ans, habille sa petite soeur. Savez-vous comment? Elle lui a mis des chaussettes dépareillées! Voilà trois jours aussi, que Mlle Brouillon néglige de faire recoudre les boutons à son tablier.
Moi qui suis allée reconduire les deux petites Leblanc oubliées récemment à l'école, je connais une autre histoire. Leur mère a filé, voilà quatre jours, abandonnant mari et enfants, emportant pêle-mêle une partie du linge; si bien que beaucoup de pièces se trouvent dépareillées, notamment des chaussettes,--et que les boutons de tablier restent décousus.
Accablée sous le regard de la classe, Mlle Brouillon se durcit, dans le sentiment du blâme immérité.
Et il y a sa voisine, Léonie Gras,--l'air pas bête et pas commode,--qui sait la fugue de la mère et qui fixe de singuliers yeux récriminateurs sur la maîtresse.
Oh! Oh! Mademoiselle la normalienne, prenez garde au sentiment de la justice aussi bien chez l'enfant réprimandé que chez l'enfant témoin!
Pensez donc! La logique sentimentale détermine la personnalité présente et future: dès les premiers ans, l'enfant se fait une base de «justice possible» sur laquelle il appuiera toute sa vie; et de la justice rendue à lui-même, il dégage sa propre dette de bonté.
Analysez Mlle Brouillon, le front contracté, les yeux sombres, la bouche serrée: sa faculté de comparer travaille, cristallise, forme du définitif. Prenez garde! Sous l'influence de votre admonestation malavisée, Mlle Brouillon va fausser sa conscience.
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Dans la plupart des cas, je crois que l'exemple du mal serait moins dangereux sans le soulignement de la punition. Celle-ci ne garantit pas l'avenir, elle n'intimide que les inoffensifs, tandis qu'elle donne de l'intérêt au mal. Infailliblement les enfants sont fiers d'un camarade coupable d'une action «à suite répressive».
Un jour, Monsieur l'inspecteur primaire arrive à onze heures, une partie des enfants étant en rang, dans le préau, prêts à partir déjeuner. L'inspecteur, c'est le chef suprême devant lequel les adjointes, la directrice même, bégaient et tremblent: si un enfant se tient de travers devant Monsieur l'inspecteur, ces dames se croient perdues. A l'aspect d'un tel personnage, les élèves devaient donc saluer de la main, militairement, et se redresser le plus correctement possible. Pendant l'instant où les maîtresses présentent leurs propres civilités, Adam,--toujours écouté,--fait un signe, lance un ordre: «Les bérets sur les têtes et les mains dans les poches!»
La directrice, Madame Galant, Mademoiselle en ont pleuré.
La punition d'Adam a été le retrait de tous ses bons points, l'interdiction partielle de jeu et de travail en commun pendant plusieurs jours.
Mais ensuite, il fallait entendre les gamins fanfarer devant les absents, devant les aînés de l'école primaire:
--Adam a rendu tous ses bons points! Il ne jouera pas, il n'écrira pas pendant une semaine!
Traduction: «Hein! Adam est épatant! et, par conséquent, nous, ses camarades, sommes épatants.»
Adam n'a pas eu un moment de honte devant les copains; il se sent soutenu. Toute punition éveille la solidarité latente. Et, chez les enfants, fonctionne puissamment l'instinct coaliseur des êtres de même espèce, de même faiblesse. Devant le châtiment les bons élèves même reconnaissent qu'il y a un ennemi commun: le maître.
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Je prêche le discernement dans les réprimandes. Comme si l'autorité n'était pas l'injustice même, comme si, investi d'un pouvoir, chacun n'était pas porté irrésistiblement à abuser de sa force, à sévir d'autant plus cruellement que le prétexte est inexistant et que le patient est sans défense!
Eh bien, J'ai une confession, à faire, moi, la bonne âme, la compatissante, la raisonneuse et la sensible. On verra comme cela me va bien de critiquer autrui.
Il est très contrariant pour la femme de service que les parents tardent à venir chercher les enfants, le soir: tant qu'il reste un élève, elle ne peut pas terminer son ouvrage, elle ne peut ni balayer le préau, ni vider les poêles. Or le fait susceptible par excellence de décider une mère à être plus diligente, c'est de trouver son enfant pleurant. On n'a pas le droit de dire aux parents: «Vous venez trop tard, cela nous gêne», mais on délaisse l'enfant, on lui tourne le dos, on ne lui répond pas; il pleure, on n'essaie pas de le consoler, puis, quand la mère arrive, on s'écrie avec une hypocrite sollicitude:
--Mais oui, madame, ce pauvre bébé s'ennuie... Voilà un temps infini qu'il est tout seul, le dernier.
Mon bon coeur a quelquefois admis ce charmant procédé. Mais j'ai mieux osé ce soir.
J'étais horriblement fatiguée: depuis cinq heures et demie, ce matin, je m'étais assise tout juste un quart d'heure pour déjeuner. Un lutteur, un fort de la halle, un hercule qui s'enorgueillit des fardeaux soulevés, ne se doute pas des reins héroïques qu'il faut avoir pour se baisser cinq cents fois devant des enfants... Et les seaux de charbon à trimballer!... Les vendeuses de magasin ont le droit de s'asseoir pendant les accalmies, les bonnes ont la chance d'avoir des légumes à éplucher; le métier de femme de service est plus actif. Je ne suis pas assez «charpentée», estime Madame Paulin,--je n'ai pas assez travaillé dans ma jeunesse.
Ce soir aussi, j'avais mon spleen: il avait fait une après-midi splendide, avec un soleil de fiançailles et des souffles d'air moite ensorcelants, et l'école sentait la prison, le local étranger à la vie... et mes mains couturées, corrodées de crasse étaient si laides sur mon tablier taché... Et je regrettais de tant maigrir; le dégraissement ne m'embellit pas, fichtre! je n'ai plus besoin de me composer une coiffure vieillissante: la mère Guittard, qui a bien quarante-cinq ans, m'a dit en montrant Louise:
--Son père a encore mangé la moitié de sa paie! Ça ne vous étonne pas? _A nos âges_ on est fixé sur la rosserie des hommes, pas vrai?
Toutes sortes de circonstances contribuaient à me mal disposer.
Mme Paulin m'avait agacée au suprême degré:
--Dites donc, Rose, ces dames ont bien raison: _il_ se néglige! _il_ ne met plus de gants.
--En quoi cela peut-il nous intéresser? je ne comprends pas cette manie de s'occuper de l'extérieur des gens. M. Libois ne met plus de gants pour entrer dans l'école des Plâtriers, la belle prouesse! Ça lui fait un ridicule de moins.
Jamais je n'avais parlé à Mme Paulin sur un ton aussi insolent. La pauvre excellente femme, un soufflet n'aurait pas autrement fait jaillir ses larmes.
Je me suis excusée ensuite: une fatigue de tête, le bruit des classes... il y a des moments où il ne faudrait pas s'occuper de moi; les paroles me crispent sans même que je les comprenne.
Là-dessus, passée l'heure réglementaire, Tricot restait à m'embarrasser.
Il ne songeait nullement à pleurer: l'impossible tâche de rattacher les ficelles de ses souliers en décomposition l'absorbait complètement. Sans doute pensait-il à la neige fondue, à la boue glaciale dont le quartier ne se nettoie pas depuis un mois.
Tricot est un des plus marmiteux: on dirait que ses vêtements ont séjourné un temps déraisonnable dans la Seine; il a une face de vieille femme de bureau de bienfaisance, et des vilains cheveux «en tête de loup.»
Alors, je ne sais pourquoi, un irrésistible besoin m'a prise de le tourmenter.
--Ma foi, puisqu'on ne vient pas te chercher, je vais éteindre le gaz et t'enfermer là, seul, toute la nuit.
Sursaut d'épouvante de l'enfant.
Écroulée sur un banc, en face de lui, j'ajoute, la voix dure:
--Tu comprends, ça ne m'amuse pas de poser là pour toi.
Des mains qui se précipitent, battent l'air, implorantes; un bégaiement:
--Ma... ma... maman va venir tout de suite... attends encore un peu... tiens, écoute, on l'entend qui marche.
--Non, non, je ne veux pas attendre.
Tricot quitte son banc; piétinement affolé.
--Si, si... écoute, elle est arrêtée à la porte qui parle...
De vagues roulements de voitures traversent le silence.
(Il lève l'index et tâche de me «donner le change»: Ah... ah...)
--Non!
Je sors un trousseau de clés de ma poche.
Le menton de vieille femme danse et les yeux extravagants m'enveloppent tout entière pour m'empêcher de fuir.
--Je... je te raconterai une histoire, veux-tu? Je te raconterai la fête de Ménilmontant; pendant ce temps-là, maman arrivera.
--Non...
--Dimanche, je t'emmènerai à la fête. Tu verras les manèges de cochons, il y en a de gros comme un cheval... et des noirs... mais les blancs sont bien plus drôles, avec la queue en ficelle... et tu sais... la tête remue pour de vrai!
--Non.
Et je me lève.
Alors Tricot s'élance, s'accroche à mon tablier et, pleurant, les yeux hagards, cherchant mes yeux pour les fasciner, il parle d'une modulation rapide et caressante, avec toute la persuasion d'une grande personne qui veut embobiner un bébé:
--Si tu veux me garder encore, je te mènerai voir où qu'on vend des gâteaux... tu sentiras comme ça sent bon... tu verras qu'on met du sucre dessus avec une boîte à sel... tu verras...
J'éteins le bec de gaz au-dessus de ma tête et je me moque:
--Tu verras... tu sentiras... en v'là un beau régal.