La Marquise de Sade

Part 9

Chapter 93,941 wordsPublic domain

Une fois, elle crut que le vent, d'un seul effort, l'avait lancé jusqu'au ciel, puis elle rentra au chalet suivie de Castor moins bruyant. Il fallait se préparer à une correction exemplaire.

Tulotte, après cette escapade sur laquelle d'ailleurs ni Mary ni son chien ne voulurent fournir d'explications, ne décoléra pas d'un mois, et Mary, durant un mois, ne vit pas s'ouvrir la petite porte donnant dans le sentier des Sureaux.

Enfin, un matin, elle réussit à tromper la surveillance de sa geôlière, elle courut tout d'une traite jusqu'à la grille de M. Brifaut. Le vieillard était là, devant sa corbeille de prédilection, épluchant le rosier de l'_Émotion_ qui se fleurissait gaillardement d'une seconde rose comme l'avait prédit Siroco. En apercevant la petite, le bon jardinier n'eut pas le courage de lui faire froide mine.

--Allons! entrez, dit-il doucement, mais vous allez être bien ennuyée, Mademoiselle Mary, votre ami est parti!

--Parti, Siroco?... s'exclama-t-elle dans une douloureuse surprise ... parti ... sans me dire adieu?

--Hélas! Mademoiselle, fît le brave homme hochant la tête, ce sont les méchants enfants qui restent... Siroco est mort, voilà une semaine, d'une manière de gros rhume pris je ne sais où!... Je l'ai fait enterrer gentiment à mes frais, le pauvre gamin!...

Mary s'en retourna, muette, ne pouvant pas pleurer, tenaillée d'une douleur atroce.

Ainsi, il était parti comme il était venu, dans un tourbillon de ce vent chaud qui se montrait miséricordieux aux petits enfants orphelins ... parti sans la revoir, parti pour toujours!

Et chaque fois que soufflait le joyeux siroco, Mary s'enfermait dans sa chambre en se bouchant les oreilles...

[Footnote 1: Cette rose existe en réalité.]

[Footnote 2: Elle existe ainsi que la rose bleue.]

V

Dans l'énervement des longs jours passés sans plaisir, Mary connut des désespoirs de femme. Elle sut comment s'y prennent les grandes personnes pour avoir une douleur qu'on n'ose avouer et, par moment, elle souhaita de mourir aussi pour aller rejoindre Siroco. Cette petite, née vieille, s'attardait en ses idées de passion bien plus qu'on ne pouvait le deviner.

Lorsqu'elle jouait au cerceau sur la route qui menait à la berge du fleuve, qu'elle courait, les yeux brillants, les cheveux défaits, droit devant elle et que Tulotte était obligée de crier: Prends garde! Tu vas perdre ton cerceau dans le Rhône! C'était peut-être elle-même qu'elle aurait voulu précipiter aux flots pour échapper à la souffrance trop vive, non proportionnée, qu'elle ressentait de cette perte d'un précoce amoureux.

Et l'été s'acheva monotone, avec un vent presque continuel qui secouait le cœur de Mary comme il secouait les rosiers de la vallée des roses.

Aucun bruit de changement de garnison ne survenant, on réinstalla le campement d'hiver, selon l'expression du colonel; on mit des bourrelets aux portes du chalet, des tapis dans les chambres et une partie de la galerie de bois fut vitrée. Daniel Barbe, très étonné de voir qu'on resterait probablement où on se trouvait encore, eut la perspective d'un coin de vie de famille; il prit le soin de mettre un gros poêle de faïence dans la chambre de la nourrice, et, un soir, il fit monter Mary chez lui afin de lui annoncer une sérieuse nouvelle.

--Ma fille, lui dit-il, je crois qu'il est temps de te préparer à ta première communion, je pense que nous resterons ici un ou deux ans, et madame Corcette, une excellente créature, celle-là, m'a demandé à surveiller un peu tes études au sujet du bon Dieu!

Mary, la tête baissée, ne répondait pas.

--Tu auras dix ans le printemps prochain, c'est un peu tôt, je le sais, mais on n'a guère le loisir de faire les choses régulièrement dans notre état. Je demanderai les dispenses nécessaires. Enfin, tu comprends, je te trouve assez raisonnable pour cela! Tu vas donc me piocher sérieusement le catéchisme, l'histoire sainte, les évangiles, tout le tremblement de ces machines pieuses. Tulotte achètera les livres, et, au lieu de vagabonder de droite et de gauche, tu feras les prières qu'il y a dans le règlement. Nous avons l'espoir de rester à Vienne peut-être trois ans; alors, il faut en profiter. Il paraît que les changements de diocèse ne sont pas favorables à ces choses de curés (c'est toujours madame Corcette qui le dit). Une femme sait mieux que nous ce qu'il faut faire ... mais Tulotte est comme moi, elle a la dévotion d'un képi!...

--Est-ce que madame Corcette est dévote? demanda Mary rêvant, les yeux fixés sur la muraille.

--Non ... elle est catholique, voilà tout.

--Et Tulotte?

--Tulotte, ma fille, est protestante, comme moi, comme ton oncle. Seulement ta pauvre mère était catholique, on a baptisé mon fils dans sa religion et elle a bien recommandé en mourant que tu fasses ta première communion ... le plus tôt possible! Elle craignait que Tulotte te dirigeât d'un autre côté. Je t'apprends tout ça, ma chère Mary, parce que tu es en âge de démêler ces histoires et puis madame Corcette est si bonne!

--Je ne comprends pas, moi! murmura Mary qui boudait toujours madame Corcette.

--D'ailleurs, ajouta le colonel impatienté, je ne te demande pas de verser dans la religion corps et âme. C'est une consigne pour moi de te donner une instruction religieuse, je me moque bien de la prêtraille, mais je ne veux pas me moquer des dernières recommandations de ma femme, tonnerre de Dieu!

L'entretien, qui avait débuté par des mots très graves, des pensées presque tendres, menaçait de très mal tourner.

--Oui, papa! répliqua Mary, disant oui tout de suite pour avoir le droit de se sauver.

Le colonel lui prit le bras qu'il serra un peu brutalement. On sentait que dans ce père, encore incertain du mal qu'il faisait, le remords se mélangeait à son désir d'avoir, l'hiver comme l'été, une maîtresse fort drôle. Maintenant, il n'y avait plus de courses à cheval, plus de frairies, plus de parties sur l'herbe, plus de petits voyages en bateau; on se cantonnerait chez soi, dans le chalet, on aurait la nourrice et Tulotte sans cesse derrière les épaules et cela deviendrait mortellement triste. Aussi avaient-ils, elle et lui, organisé cet innocent mensonge d'une instruction religieuse. Madame Corcette viendrait tous les dimanches et tous les jeudis pour conduire Mary à la petite église de Sainte-Colombe, leur paroisse; ensuite ... pendant que l'enfant profiterait des enseignements du curé... Mais quel ennui d'avoir d'abord à expliquer ces choses si simples!

--Voyons, fit-il d'un ton grondeur, car au fond sa conscience lui faisait mille reproches, tu ne vas pas faire ta bête, hein!.. Je suis déjà assez mécontent de toi, Mademoiselle. Tu polissonnes comme un gamin des rues; tu n'es jamais rentrée à l'heure des repas. Tout cet été tu as couru les chemins avec un petit voyou. Si je le pince, celui-là, je lui tire les oreilles d'une rude manière, je t'en préviens! C'est qu'à ton âge on est grand, il faut songer à se bien tenir! La fille d'un colonel, le chef du 8e hussards, n'est pas une bohémienne. Changeons la manœuvre, petite, sinon je te relèverai du péché de paresse.

--Maman n'est plus là! dit très bas Mary, qui eut envie de pleurer.

--Ta mère! s'écria le colonel pourpre de colère. Et n'es-tu donc pas honteuse d'en parler de ta mère, quand tu ne te souviens même plus d'elle? Voilà une jolie sentimentale, ma foi, sa mère!...

Tout d'un coup il devint digne comme un homme qui se lave à ses propres yeux en morigénant un autre pour la bonne cause.

--Je t'engage à prononcer plus respectueusement des phrases pareilles, Mary! Ta mère est un souvenir sacré pour nous tous, et je tiens à ce qu'on le rappelle dans des moments plus propices. Ta mère a-t-elle quelque chose à voir dans les courses de chien perdu que tu fais par monts et par vaux? Je vous le demande? Est-ce que c'est ta mère que tu cherches quand tu t'amuses avec un petit chenapan, un vaurien dont je ne sais même pas la demeure?... En vérité une mère ne se mêle pas à toutes les sauces... J'y pense quand il faut, tu m'entends!...

Mary ne comprenait absolument rien au motif de cette annonce, quasi solennelle, d'une première communion prochaine. Hélas! puisque Siroco était parti, était mort, inutile de lui reprocher ses vagabondages!

--Papa, dit-elle, relevant le front, je suis pourtant très sage, je ne sors plus qu'avec Tulotte et j'ai appris hier une leçon bien difficile, je t'assure. Je veux bien aller au catéchisme, mais...

--Mais, quoi encore? Tulotte a raison de dire que tu n'es jamais contente de rien. Est-ce que tu vas faire mauvaise mine à madame Corcette, une jeune femme si dévouée ... car c'est du dévouement que de s'occuper d'une enfant volontaire, d'une créature indisciplinée comme mademoiselle ma fille!

--Papa, je n'aime plus madame Corcette.

--Vraiment!... Et ... peut-on savoir ce qui t'a éloignée de cette dame?

Mary embarrassée ne savait comment formuler son accusation. Depuis Siroco elle gardait certains secrets pour elle, n'osant pas franchement les appliquer aux aventures de la famille. Elle se rendait un compte vague du rôle que jouerait la femme du capitaine dans son éducation, mais elle devinait que ce n'était pas uniquement pour sa félicité que son père lui imposait sa présence. Elle finit par balbutier:

--Elle caresse toujours mon frère et moi elle m'a laissée.

--Nous y voilà, s'écria le père s'emportant, tu es jalouse de Célestin. Comme toutes les mauvaises natures, tu fais retomber tes torts sur un pauvre innocent... Madame Corcette est un excellent cœur, elle, nous aimons Célestin et elle l'aime parce que nous l'aimons... Tu as saisi, n'est-ce pas? et je t'engage à ne pas broncher vis-à-vis d'elle sous le joli prétexte que l'on te préfère Célestin. Eh bien! oui, nous préférons tous ton frère, car ce sera le diable s'il n'est pas meilleur que toi. Il braille, lui, on l'entend, au moins! Toi ... on ne sait plus ce que tu veux ni ce que tu penses. Tu restes des heures entières à regarder les murs et tu n'ouvres la bouche que pour dire des choses désagréables. Quel malheur que tu ne sois pas un garçon, corbleu!... Je te mènerais ferme, je te le promets!... Allons, décampe, tu me dégoûterais de la paternité. Souviens-toi que je ne veux pas d'observation au sujet de cette bonne madame Corcette!

«Ainsi, songeait Mary, je serais un garçon qu'on ne me préférerait pas davantage à lui ... oh! nous verrons ... papa ... nous verrons!»

A partir de ce jour Mary reçut la visite promise tous les jeudis et tous les dimanches. Madame Corcette, bien enveloppée de ses manteaux extraordinaires, tantôt écossais, tantôt de velours bleu, venait la prendre pour la mener à Sainte-Colombe dans le break qu'elle conduisait elle-même. On passait sur un grand pont qui tremblait et on s'arrêtait devant une petite église de village, non loin du terrain de manœuvre.

Remplie de confusion, la jeune femme, comme si elle avait des crimes à se faire pardonner, se jetait sur un prie-Dieu à côté du bénitier, et plongeait la tête dans ses mains gantées. Mary gagnait sa place, au banc des écoliers, attendant son tour d'être interrogée par le curé, puis elle ne manquait pas de regarder derrière elle, de temps en temps, seulement madame Corcette avait disparu, elle était allée dans une auberge voisine remiser le break du colonel ou se chauffer les pieds au feu de quelque paysan; elle avait toujours froid aux pieds, madame Corcette. L'instruction religieuse était terminée depuis longtemps quand elle revenait chercher Mary; celle-ci, assise tristement dans un coin de cette église glaciale, contemplait les saints immobiles, ou rêvait à des brises folies qui épanouissent le cœur au milieu d'une exquise senteur de rose. Souvent, elle finissait par pleurer de rage sans trop savoir pourquoi, et quand elle arrivait, cette jeune femme, elle lui aurait craché à la joue pour se venger d'une chose qu'elle comprenait à peine. Alors, madame Corcette l'embrassait tendrement.

--Ma pauvre petite fille, disait-elle sur un ton navré, je ne suis pas assez pénétrée de ma mission, non, je crois que je n'en suis pas digne. Oh! c'est sacré, vois-tu, une église! Moi, je ne peux pas y rester cinq minutes sans être toute impressionnée!... La prochaine fois ce sera ta bonne qui t'accompagnera... Je suis si frivole, ton père est un fou de te confier à moi ... ma chère Mary... Dire que je ne puis être sa vraie mère!

Et elle soupirait, sincère dans son repentir d'une seconde, ayant l'idée théâtrale d'un pardon demandé publiquement à la petite fille, en pleine église, devant le curé béant et les écoliers de ce hameau tout pétrifiés. On rentrait au chalet en expliquant les passages de l'évangile, madame Corcette se plongeait dans d'innocentes extases qui lui donnaient des frissons de fièvre, elle ne savait plus si elle venait d'apprendre aussi son catéchisme et elle faisait des réflexions étonnantes:

--Donc c'est le Saint-Esprit qui a fabriqué le petit Jésus... Et qu'est-ce qu'il te raconte de saint Joseph, ton curé ... il ne le plaint pas un peu?

--Non, répliquait Mary, c'est la Sainte Vierge qui a mis au monde Notre-Seigneur Jésus... Le Saint-Esprit et saint Joseph n'ont rien fait, eux... Ah! il était bien heureux d'avoir une maman sans papa! ajoutait la fillette, l'œil assombri.

--Mais pourquoi que ces curés peuvent vivre tout seuls! soupirait madame Corcette, ne voulant certes pas blesser son élève, mais gardant malgré la sainteté de sa mission on ne savait quel parfum des œuvres de Satan.

Et quand Mary lui faisait le récit d'un miracle, dans sa stupeur de nouvelle initiée, brusquement madame Corcette allongeait un coup de fouet à ses chevaux en déclarant «que cette _blague-là_ était trop forte! Non, elle ne pouvait pas avaler une pilule de cette grosseur! Pauvre petite ... comme on se moquait d'elle! Ça faisait pitié!» ... Heureusement que l'église était bien située, assez loin de la ville pour éviter de fâcheuses rencontres et assez près du terrain de manœuvre pour que les occasions...

--Dis donc, Mary, déclarait-elle en arrivant au chalet, redevenue sérieuse, nous y retournerons dimanche prochain, c'est entendu!

Le capitaine Corcette eut, pendant l'hiver, de l'avancement, on le nomma capitaine instructeur. Il offrit un punch, le colonel rendit un punch, et Tulotte, qui ne se surveillait plus du tout depuis la mort de madame Barbe, but beaucoup à la soirée de son frère, elle but tellement que Mary, en montant se coucher, la rencontra titubant dans les escaliers du chalet.

D'ailleurs, Estelle et la nourrice avaient leur compte de petits verres, elles se battaient dans la cuisine, pendant que le colonel, attendri selon la coutume, répétait plein de sa double dignité de chef de corps et de chef de famille:

«Préparons-nous, mes amis, mes nobles compagnons d'armes, pour la guerre future. Que le 8e soit brillant, très brillant ... car la prospérité de ce règne et la grandeur de la France ... oui, Messieurs ... la bonne tenue de nos hommes, la santé de nos chevaux... Messieurs, je vous l'affirme....»

La chambre de Mary se trouvait dans le pavillon du chalet, sous les toits. Quand il faisait très froid on y grelottait, mais cependant elle était traversée par le tuyau du poêle qu'on avait installé chez son frère et ce tuyau représentait une complaisance de la cousine Tulotte. Il aurait pu passer ailleurs, car les enfants, dès qu'ils sont en âge de lire, ne doivent pas se chauffer, c'est malsain pour eux. Mary, d'un tempérament particulier, avait toujours froid; quand elle se couchait, elle prenait ses pieds dans ses mains sans réussir à les réchauffer, puis elle tassait l'édredon sur sa poitrine et se couvrait la tête avec les draps. Sa désolation surtout était de demeurer sans lumière; la nuit, chez son frère, il y avait une veilleuse que la nourrice entretenait jusqu'au matin, et lorsque Mary faisait des rêves de grande dame elle se jurait d'avoir une jolie veilleuse rose, si dans l'avenir une fée lui apportait une grosse fortune.

Mary, cette nuit-là, vit arriver Tulotte de la plus singulière façon; la cousine, achevée par le froid des corridors et qui avait bu autant que les servantes, s'était laissée choir sur le palier, puis, par un violent effort, elle s'était remise à quatre pattes pour entrer.

--Je ne sais pas ce que j'ai attrapé, bougonnait-elle, sa longue figure tout hébétée, je vois double ... oui ... je vois double ... je ne sais plus ce que ça veut dire. Eh bien! vas-tu te coucher, toi, grimacière?...

Mary, assise sur son lit, ôtait ses bas et ne disait rien.

--De quoi ... la France!... la prospérité de ce règne! nous nous en moquons un peu, mon colonel... seulement c'est de madame Corcette qu'il s'agit. Faut éblouir le nouveau capitaine instructeur par de belles histoires patriotiques... Mais il vous a un nez fin, lui, mon capitaine ... il laisse causer ... et il attrape des galons.

Mary qui pensait que cela s'adressait à elle se prit à sourire.

--Madame Corcette est l'amoureuse de papa ... dit-elle du ton le plus naturel du monde.

--Hein? soupira Tulotte fort mal à l'aise, mêlez-vous de ce qui vous regarde, Estelle, je vais me coucher, moi, et mettons que vous n'avez rien entendu, ma fille... On les paye, ces créatures de malheur, on les saoule et encore il faut qu'elles vous rabrouent les maîtres. Estelle, aussi vrai que je ne suis pas grise, je t'enverrai dehors ... là... Mon Dieu, comme ça tourne!

La cousine Tulotte, qui ne portait plus de crinolines parce que la mode en était passée, avait la manie de s'affubler toujours comme un gendarme, elle avait sa toilette de soirée, une robe de satin grenat, taillée dans le reste des tentures qu'elle avait teintes pour l'alcôve de son frère; un peu décolletée, elle ornait son cou osseux d'un énorme médaillon. Elle s'effondra sur son lit non loin de celui de sa nièce.

--Les temps sont durs, continua-t-elle, prenant Mary pour Estelle, sa confidente ordinaire, les temps sont durs. Il doit lui fourrer des masses d'argent, car il se plaint de mes dépenses ... moi qui économise sur le manger pour avoir du meilleur vin. Si c'est possible de m'accuser de gaspillage! Je n'achèterais pas une robe neuve sans y réfléchir... La réflexion est le propre de l'homme, ajouta-t-elle d'un ton tellement convaincu que Mary abasourdie crut qu'elle allait lui faire la leçon en pleine nuit.

--Tulotte, murmura la petite, inquiète, tu es malade?

--Allons, bon! voilà Mademoiselle la rapporteuse qui commence son antienne!.. Te tairas-tu? méchant cœur... Estelle, fouettez-la donc de ma part.

Tulotte renversée sur son lit faisait des gestes effrayants, mais ne bougeait pas ses jambes qu'elle sentait molles comme des jambes de coton.

--Que je t'y pince, mauvaise gale, à te plaindre de moi au chef! Oui, nous nous préparons pour les guerres futures, Daniel!... Là-bas sous le clocher de Sainte-Colombe! Une propre vie!... Et il a bientôt soixante ans, ce cher frère ... je ne lui pardonne pas ça!... J'aimerais mieux le voir lever le coude; ça c'est plus moral au moins! et quand on a une fille en âge de s'expliquer!...

Mary, saisie de peur, avait repris ses vêtements. Cette fois-ci Tulotte devait être en effet bien malade, car jamais Mary ne lui avait remarqué une pareille figure, elle grinçait des dents, hochait tout d'un coup le front, et, au fond de cette ombre, elle ressemblait à une moribonde qui n'en finirait pas de mourir.

--Voulez-vous que j'appelle Estelle? demanda la petite, n'osant plus la tutoyer.

--Avec un peu de fleur d'orange ... sur un morceau de sucre, n'est-ce pas? Il ne m'en faut pas, moi, des douceurs. Une institutrice de ma trempe ne devrait pas être à la merci de ce coco... J'ai bien envie de le lâcher, quelque beau soir, pour aller dans une famille plus noble! Vois-tu, Estelle, je pouvais me marier, j'ai mieux aimé faire le bonheur de mes parents. D'abord, je n'ai pas pu m'accorder avec mon aîné, Antoine-Célestin, un dur, celui-là, je t'ai raconté cette histoire, hein! Un ambitieux ... un vieil égoïste qui n'a pas de cœur, il m'a remise à ma place; puis je suis venue trouver Daniel pour lui tenir son ménage, il s'est fichu dans la cervelle les femmes, à quarante ans, depuis ... ça le mord, quoi!... Estelle, va me chercher un peu de rhum... Moi, je sens que rien ne va plus ... ici!.. Ses officiers ont des façons de le regarder... Oui, c'est le dévouement qui me guide lorsque je fais des sottises... Un enfant, je supportais la chose, mais deux... Où est-il ce rhum?

Mary se glissa hors de la chambre, elle avait un dégoût de son institutrice qui lui semblait inexplicable, car elle était malade après tout, et elle aurait dû la soigner. Elle appela Estelle; presque au même instant la nourrice arriva sur elle comme une masse.

--Faites attention, dit Mary vivement, vous allez tomber!

Elle était suivie d'Estelle dont les yeux brillaient dans l'obscurité de l'escalier.

--Voilà Mademoiselle Grognon, fit la cuisinière furieuse; attendez, je vais vous la nettoyer, moi, il ne faut pas quelle nous dénonce au rapport, demain!... pourquoi n'es-tu pas couchée?

--Ma tante est malade, balbutia Mary se reculant devant les deux filles qui sentaient l'eau-de-vie.

--Malade! Elle a son compte, tu veux dire!... Tant pis pour elle, moi je casserais tout, ce soir, et bien sûr que je ne vais pas lui préparer un lait de poule! Nom d'un chien! quel travail! quelle sacrée maison! Je viens de rincer plus de cinquante verres... Je crois que Pierre a fermé la grille du chalet. S'il ne l'a pas fermée, tant pis!.. tant pis ... entre qui voudra! Qu'on vole, qu'on pille, moi je ne mets pas une patte dehors ... de ce froid-là!... Va te coucher! La vieille finira par dormir que je te dis ... et houp!...

Elle enleva Mary par le bras en la poussant, contre un mur.

--Veux-tu rentrer te coucher, mauvaise graine!

--Vous me faites mal! s'écria Mary indignée, car la fille ne voyait pas que la porte se trouvait plus loin. Lâchez-moi, ou j'appelle papa!...

--Ton père! Ah! elle est bonne ... ton père ronfle comme une toupie dans sa chambre fermée à double tour! Faut croire qu'il a peur que sa femme vienne le tirer par les orteils ... ou qu'il est sorti sans qu'on le sache! Ton père a autre chose à faire que de s'occuper de ses moucherons... Voyons, te tairas-tu?

Mary, saisie de vertige, et comprenant peut-être qu'elle seule conservait sa présence d'esprit devant ces trois femmes, appela son père; mais un silence lugubre régnait dans les appartements d'en bas, personne ne répondit.

Estelle la secoua rageusement.

--Reste tranquille! bégaya la nourrice cherchant son aplomb, ne la touche pas, cette petite. J'aime pas qu'on batte les enfants, moi!

La franc-comtoise, point méchante, avait le vin tendre, elle tira Mary des mains fiévreuses de la cuisinière et elles gagnèrent la chambre de Célestin.

Le petit dormait profondément dans son berceau. La nourrice referma la porte et s'affala sur une chaise.

Mary effarée se demandait ce qui allait encore lui tomber sur les épaules.

--Entends-les se disputer! fit la lourde paysanne avec un rire hoquetant, et elles me criaient tout à l'heure que j'avais bu!... si c'est permis, hein! ma pauvre petiote?... quelle existence!...

Elle se mit à fredonner sa chanson habituelle.

Estelle injuriait la cousine Tulotte qui ripostait par des confidences très dignes sur la famille des Barbe et le 8e hussards. Du reste, elle ne voulait point de fleur d'orange, Tulotte, ni de lait de poule. Est-ce qu'on la prenait pour une femmelette, un chiffon comme défunte sa belle-sœur? Elle boirait seulement un petit verre de rhum chaud qui lui donnerait du nerf. Estelle attrapa un pot à eau et l'on entendit comme un glougloutement impérieux. La cuisinière inondait le corsage décolleté de l'institutrice. Alors il y eut une véritable scène de meurtre avec des coups de poings lancés sur les murailles et des jurons de soldat.

--Sainte mère de Jésus, marmottait tranquillement la nourrice, pouvant à peine se déshabiller, on dirait que mes jupes sont de pierre!... aide-moi donc, Mary!