Part 8
Le vieux jardinier haussa les épaules. Il revint d'un pas traînant vers sa maisonnette, comme assommé.
A partir de ce jour de juin, Mary, chassée du paradis des roses, ne sut plus que faire de ses récréations. Elle n'avait plus de prétexte pour fuir son petit frère qu'elle haïssait, on ne voulait pas la promener en dehors du jardin de leur chalet et on lui défendait d'aller du côté du fleuve. Elle s'asseyait sur la galerie, ne disant rien, sans cesse tourmentée par Tulotte, qui était devenue insupportable.
On lui préférait son frère et grossièrement on le lui faisait sentir. Si Estelle était moins pieuse que chez la dernière des de Cernogand, la propriétaire de Dôle, en revanche elle poursuivait toujours Mary de son ancienne rancune de dévote. Quand le petit Célestin criait, c'était Mary qui avait tort. Ce nourrisson faible et mal venu remplissait toute la maison de clameurs aiguës comme celles d'une perruche. On avait les nerfs irrités, le tympan meurtri, on avait besoin d'une querelle pour se détendre et on la cherchait à Mary.
--Quel malheur! répétaient les bonnes, d'être embarrassé de cette fille-là, quand ce garçon nous suffirait bien!
Le pire était que le colonel, ayant désiré un garçon de tout temps, se demandait quelquefois ce que signifiait la présence de cette fille, alors que le second poupard aurait dû naître le premier, mieux portant, plus vigoureux. Sans réfléchir qu'il lui avait coûté l'existence de sa femme, il lui trouvait une raison d'être, tandis que la fille lui semblait un objet inutile, représentant un avenir incertain.
Le colonel Barbe avait, du reste, une autre préoccupation affectueuse. Après les mois de deuil sérieux étaient venus les mois de liberté; la maison, remise sur un bon pied par la cousine Tulotte, s'était affranchie de ses habitudes maladives; on avait fabriqué des plats plus fortement épicés, ajouté une bouteille de bordeaux au verre d'eau rougie; Tulotte aimait la bonne chair, elle se privait du vivant de madame Barbe et désirait se rattraper tout son saoul. Estelle eut la permission de rire aux éclats dès qu'on lui passa sa livrée de demi-deuil, les ordonnances réintégrèrent la cuisine, mettant la note chaude de leurs pantalons garance dans les fumées du pot-au-feu.
Antoine-Célestin Barbe avait acheté, en s'en allant de Dôle, une partie du mobilier fantastique; mademoiselle Parnier lui avait cédé, sans trop de répugnance, toutes ces choses sentant la mort, et, par dessus le marché, profanes, pour une somme relativement minime. Dès le déménagement opéré, Tulotte fit emplette d'une drogue étonnante, passa à la teinture les soieries bleu pâle et remeubla la chambre de son frère en un grenat violent sous lequel les tendresses des nuances nuptiales avaient à jamais disparu. Le colonel, qui n'aimait pas les souvenirs douloureux, fut content. Madame Corcette venait de temps en temps pour consoler sa fille adoptive, elle causait avec le père quand les loisirs du service lui permettaient de rester chez lui. Ce fut ainsi que les punitions continuelles du capitaine Corcette s'adoucirent, et que, d'un commun accord, on éloigna Mary, pour laquelle la jeune femme était d'abord une nouvelle mère!
Mary, abandonnée par sa grande amie, se réfugia dans un mutisme farouche, elle ne lui disait même plus bonsoir, indignée de ces brusques revirements des personnes raisonnables.
Mary demeura au chalet quinze jours prisonnière après la scène effroyable de M. Brifaut, elle errait comme une âme en peine le long des galeries de bois, regardant, le matin, les bonds de Castor parmi les poules de leur basse-cour et songeant, au crépuscule, que le son des retraites militaires est une chose bien triste lorsqu'une petite fille écoute les échos des montagnes sans sa mère pour les lui expliquer.
Elle essaya de se distraire dans les lectures monotones de ses leçons, de descendre au jardin avec des livres comme le faisait souvent Tulotte qui lisait des romans traduits de l'anglais; seulement son roman à elle était sa grammaire ou son histoire de France et ces récits dépourvus d'imagination la faisaient pleurer d'ennui. Une fois elle eut un ver à soie que lui donna un ouvrier magnan,--il y avait des foules de magnaneries autour du chalet,--elle éleva son ver dans un cornet de papier, il fit un cocon, puis devint papillon; elle pensa qu'on pouvait apprivoiser ces sortes de bêtes, mais Estelle le piqua d'une épingle contre le mur de sa chambre, lui disant que cela «pondait des mites» sur les étoffes de laine.
Et son petit frère criait toujours, promené par la franc-comtoise ahurie qui chantonnait une invariable chanson de son pays. Impossible de dormir, impossible de penser. Célestin avait des coliques, des convulsions, et le caractère des souffreteux, gens intraitables dès leur berceau. La priorité de son sexe s'affirmait dans ses cris étourdissants; les trois femmes de la maison s'inclinaient devant cette rage inépuisable, l'une apportait un hochet, celle-ci du sucre, celle-là son sein. Il souillait abominablement ses langes et on lui disait qu'il était beau, qu'il ressemblait aux fleurs.
Ce paquet de chair faisait les délices de ces créatures brutales; c'était leur sensualité de tous les instants, elles l'embrassaient avec des bruits de lèvres goulues; bien que l'intelligence ne fût pas encore née dans cet avorton de garçon, elles lui prêtaient des idées merveilleuses, il avait toute sa connaissance, il leur parlait, il montrait le poing à Tulotte, griffait Estelle, souriait à la nourrice. Les deux ordonnances s'en mêlaient, se le passant de main en main et l'appelant «mon colonel»» avec des respects attendris.
Alors Mary, saisie de colères blanches, se demandait si elle ne ferait pas mieux de porter cet animal, plus stupide qu'un chat nouveau-né, à la rivière pour avoir enfin la paix. On le mena à la procession comme elle l'avait annoncé à son cher Siroco; elle dut rester seule pendant que la nourrice accompagnait ce braillard vêtu d'une robe brodée, couverte de rubans.
Ce dimanche-là Mary, n'y tenant plus, sortit par la petite porte du jardin, elle courut jusqu'au trou des sureaux et appela très doucement son ami. Siroco, en train de faire sa lessive dans le lac de la vallée des roses, avait plongé successivement sa chemise, son pantalon et sa personne. Le père Brifaut était en ville, lui, gardait les plantations, profitant de son dimanche pour nettoyer ses loques. Il entendit derrière la haie un bruit de pas très légers, un bruit qu'il connaissait bien, son cœur battit à se rompre.
--Mademoiselle Mary! cria-t il du fond de son bain. Entrez, n'ayez pas peur, Croquemitaine est parti!
Mary sauta le fossé, passa les sureaux et accourut suivie de Castor.
--Ah! mon Dieu! cria-t-elle, tu es tombé dans l'eau?
La tête ébouriffée de Siroco émergeait seule, ruisselante.
--Oh! que non pas, made... Mary, fît-il tout ému de la revoir, je fais ma toilette, le temps permet ça! Tournez-moi vite le dos que je puisse m'habiller; nous allons nous amuser. Je pensais que vous ... que tu ne voulais plus revenir!
Mary se tourna, obéissante, les yeux fermés, se demandant pourquoi ce mystère: c'était donc très sale, un garçon?
Quand il eut fini, il la prit dans ses bras et la couvrit de caresses. Certes, il n'aurait pas été la chercher au chalet, il avait même essayé de n'y plus penser, mais puisqu'elle était revenue ... oh!... il se sentait tout fier!
--Tu m'aimes bien? répétait Mary, qui conservait au fond de ses pensées farouches comme une soif inextinguible d'être très aimée.
--Oui! oui ... pourquoi n'es-tu pas venue plus tôt?
--Je ne pouvais pas!... on me surveillait, et puis j'avais peur de ton maître.
--M. Brifaut! il est parti pour la procession, lui aussi... D'ailleurs, on peut s'arranger maintenant, car il y a un second bouton! je l'ai tant soignée, cette chienne de greffe! Il n'est pas méchant, M. Brifaut, va!
Ils s'assirent au bord du petit lac. Siroco, armé d'une énorme aiguille, d'un vieux dé percé, se mit en devoir de raccommoder sa veste de toile bise.
--Donne donc! s'écria Mary, et elle s'empara de la veste, bien qu'elle ne sût pas mieux coudre que lui.
Il se penchait vers elle, lui indiquant les endroits les plus détériorés.
--Tu es gentille, mon amoureuse! dit-il tout d'un coup en l'embrassant sur l'oreille.
Elle eut un rire plein d'une coquetterie de femme.
--Oh! je le fais pour toi ... chez nous, je ne veux pas apprendre à broder. On me donne des pénitences, mais je ne veux pas davantage!
--Petite désobéissante!
--Je n'ai pas besoin de rien savoir, mon frère saura tout pour moi.
--Il pleure toujours, ce monsieur? interrogea Siroco, s'allongeant sur les genoux de son ouvrière.
--Ça devient une chanson, mais faut s'y habituer ... jusqu'au moment où je l'étranglerai, répondit-elle, le regard bizarrement assombri.
--Tais-toi donc, pauvrette! Étrangler quelqu'un, est-ce que c'est possible?...
--Tu me disais qu'il fallait le faire, là-bas, sous les roses, est-ce que tu l'as oublié? demanda Mary avec vivacité.
--J'ai dit ça, moi!... Oh! la bonne histoire!... On dit tant de choses!... C'est ton frère!... il fait ses dents, vois-tu, et quand ça lui passera, il deviendra gentil ... comme toi!... ce sera ton petit Siroco numéro deux!...
--Jamais! je ne l'aimerai jamais!... Il a tué maman. Écoute, Siroco, s'il était mort et que je te prenne pour frère, voudrais-tu?
--Tiens, je crois que je voudrais ... être le frère d'une demoiselle et faire des parties ensemble toute la journée.
--Alors, tu vois bien ... il faut que je l'étrangle. Papa sera d'abord ennuyé, puis il fera comme pour maman, il se consolera, et je lui dirai qu'il te prenne avec nous... Tu n'as ni père ni mère, toi! tu es tout venu, tu n'as tué personne en naissant, tu es bon, tes yeux sont noirs... Oh! ce sera du plaisir plein la maison... Nous jouerons, nous écrirons, nous mangerons et tu ne pleureras pas, tu m'empêcheras de pleurer.
Le jeune garçon devint triste.
--Petite folle de Mary! Ça ne se peut pas, non, et quand je pense que si le régiment change, tu quitteras le chalet, je ne te verrai plus.
--Ne dis pas ça, cria Mary, lâchant son aiguille pour se jeter dans ses bras, je te le défends ... nous ne devons pas nous quitter... Des amoureux, est-ce que ça doit se quitter?
--Ça s'est vu! murmura Siroco; puis il la repoussa doucement.
--Prends garde, Mary, je suis encore tout mouillé.
En effet, il avait remis sa chemise et son pantalon au sortir de l'eau; ses habits n'étaient pas secs du tout.
--Tu as froid? dit-elle inquiète en l'épongeant de son mouchoir.
--Non, en juillet, il ne fait pas froid.
Elle voulut lui faire sortir au moins sa chemise pour aller l'étendre sur un buisson de roses.
Il s'impatienta.
--Un jour, à l'école des frères, où je suis resté deux ans, fit-il, j'ai renversé une cruche le long de mon pantalon; on était en hiver, je n'ai rien dit, et il ne m'est rien arrivé... Je suis un homme, les hommes ne s'enrhument pas!
La vérité était qu'il ne voulait plus se déshabiller devant elle. Il était pris d'une subite pudeur, parce qu'elle n'avait aucune idée de ce qu'il ne fallait pas faire, cette petite demoiselle trop bien élevée. Il lui raconta d'autres histoires fabuleuses: il était tombé dans un puits en tirant de l'eau pour une femme qui le nourrissait, il avait nagé dans le Rhône sous la glace, et jamais un rhume, non, pas ça d'éternuement.
Alors, gracieuse, elle présentait ses deux mains au soleil pour les glisser ensuite dans sa poitrine humide.
--Finis donc, ou je tape! dit-il avec un mouvement d'humeur. Ils demeurèrent un instant silencieux, elle, cousant, les yeux baissés, lui, suivant ses doigts pointus qui arrangeaient les étoffes et regrettant peut-être, sans s'en douter, les chatouillement de ses petits ongles sur sa peau.
--Veux-tu que nous fassions un grand voyage? lui demanda-t-il quand son travail fut terminé.
--Oh! oui! Allons-nous-en!
--Eh bien! il y a fête au hameau de Sainte-Colombe, de l'autre côté de Vienne, il faut passer le Rhône et on s'amuse joliment!
--Mais!...
--Ton papa ne saura rien, puisque les bonnes sont à la procession et ta tante Tulotte lit ses livres sur la galerie. Elle croira que tu es ici, voilà tout...
--Nous irons!... Siroco. Pourvu que tu ne me laisses pas en route ... je marcherai.
--J'ai quarante-six sous d'économie dans le coin de mon traversin, et toi?
--Moi, j'ai vingt sous dans ma poche, j'irai chercher ma tirelire, si tu veux, car moi je ne dépense jamais mes sous.
--Non ... ça suffit ... nous sommes assez riches. Allons!
Chacun, ils cueillirent une rose. Siroco la mit à la boutonnière de sa veste. Mary l'attacha à son chapeau de paille brune et ils quittèrent le jardin d'un air délibéré.
Ils prirent le chemin de halage, le long du fleuve, pour gagner le bac qui passait les gens de Vienne à Sainte-Colombe, moyennant trois sous par personne. Quand on eut perdu de vue le chalet, Mary devint très brave, elle siffla son chien, jeta des bâtons dans l'eau, et Castor alla les chercher pour revenir ensuite se secouer sur la robe de sa maîtresse. Ils étaient faits comme de petits voleurs tous les trois: Mary avait un vieux jupon de soie noire que Tulotte lui mettait quand elle partait en récréation, car on ne savait jamais si elle ne grimperait pas aux arbres, des bottines de coutil blanc devenues grises de poussière; Siroco, les cheveux broussailleux, était encore tout mouillé; Castor, les poils crottés, ne représentait plus un épagneul d'une race quelconque; mais tous les trois, sous ces misères, conservaient la peau rose et parfumée de bonne santé.
Au bac, le passeur les regarda de travers.
--Vous savez que c'est six sous et que je ne veux pas le chien? leur dit-il.
--Voilà vos six sous! riposta Siroco sentant toute son importance de chef de famille.
Ils s'installèrent à l'arrière, tandis que Castor se jetait bravement à l'eau. Dans le courant, le chien faillit sombrer, mais Siroco lui tint la queue, ce qui l'aida beaucoup. Tous trois abordèrent à Sainte-Colombe sains et saufs.
--Hein! dit le gamin respirant librement, nous sommes nos maîtres, à présent. J'ai eu là une fameuse idée, ma petite femme!
--Oh! que oui!... balbutia Mary se cramponnant à lui comme à son sauveur.
Ils firent le tour de la foire. Sainte-Colombe est un joli village, ombragé par des mûriers énormes. Il y avait des baraques de saltimbanques sous ces mûriers, un bal champêtre, des tonnelles pavoisées, des tirs aux pigeons. Mary demeurait bouche béante. Elle eut l'envie irrésistible d'entrer dans la baraque de la femme géante, cela leur coûta cinquante centimes, mais Siroco n'y regardait pas, lui!
--Tu sais qu'elle est en coton! dit-il pourtant quand ils furent sortis.
Et comme ils avaient très soif, ils demandèrent, sous une tonnelle, une tasse de lait pour _Madame_, un verre de vin pour _Monsieur_. Castor s'offrit gratis une croûte qui traînait.
Ils tirèrent aussi des macarons pour compléter leur collation.
Ils se reposaient depuis un quart d'heure des émotions de la fête, lorsque Mary tressaillit, elle se retourna du côté de la tonnelle voisine.
--Entends donc, Siroco, chuchota-t-elle.
--Quoi?
C'était la voix de madame Corcette qui criait il tue-tête:
«Mon colonel!... je vous dis que c'est l'enfant... Il est bien facile à reconnaître, la nounou a des rubans bleus, et il crie, selon son habitude, ce polichinelle!... Quel sacré gosier!
--Papa!... bégaya Mary pâle comme une morte.
--N'aie pas peur ... tais-toi!... souffla Siroco, qui la saisit à bras de corps, craignant de la voir tomber.
--Nous sommes perdus!
--Mais non ... si le chien se tient tranquille, ton papa ne saura rien; les verdures sont trop épaisses ... nous décamperons dès qu'il sera parti.
Une tempête d'éclats de rire s'éleva dans la grande tonnelle, on vit çà et là reluire des uniformes de hussards.
Il y avait Jacquiat, Corcette, de Courtoisier, tous venus dans le break du colonel à la frairie de Sainte-Colombe, histoire de s'encanailler un peu, et on reconnaissait de loin, parmi les paysans endimanchés, les rubans bleus de la nourrice qui portait le petit Célestin couvert de dentelles.
--Mais oui, reprit la voix du colonel Barbe, c'est bien mon fils qui se promène! Cette nourrice est folle, sous prétexte de procession elle me le perdra dans la cohue!
Cependant le père était tout attendri par la subite rencontre de l'héritier présomptif. Madame Corcette, en toilette superbe, s'élança comme un tourbillon du côté de la nourrice. Bientôt Estelle et les ordonnances arrivèrent aussi, un peu honteux de leur fugue.
--C'est bon! c'est bon! grommela le colonel, on s'amuse sans demander la permission, on court les foires avec des demoiselles, et le gamin prendra une maladie. Parbleu!... vous êtes des chenapans.
Seulement il tordait sa moustache, très gêné que ses domestiques le vissent avec la femme de son capitaine dans un laisser-aller de pékin qui fait la noce.
--Voyons, toi, fais-lui des risettes, dit madame Corcette, enlevant le bébé des bras de la nourrice.
Et tous les officiers l'entourèrent, sachant que c'était là le point faible de Daniel Barbe.
On finit par offrir une galette à la franc-comtoise, on lui glissa des pièces blanches, le colonel sentant un besoin d'indulgence pour lui-même, car il menait une vie de jeune homme depuis quelque temps, lui pardonna, tout en lui recommandant de mettre l'ombrelle sur la tête de Célestin.
--Et nous, Messieurs, je propose d'aller visiter la ménagerie, fit madame Corcette, très fière de traîner un régiment à sa jupe en la personne de son chef... Ils sortirent de la tonnelle où ils laissèrent des morceaux de galettes avec des verres de chartreuse.
Mary se serrait contre Siroco, et celui-ci, moins rassuré, tenait Castor par son collier. Ils faisaient une piètre mine, tout poudreux qu'ils étaient, semblables à des vagabonds de la foire qui vont, après leur maigre repas, endosser le maillot de l'équilibriste ou la blouse bariolée du paillasse. Mary tremblait d'une colère qu'elle n'osait avouer.
--Toujours mon frère! dit-elle les dents grinçantes. Ah! si c'était moi qu'on eût trouvée ici, tu aurais vu quelle semonce... Cette madame Corcette qui m'amusait autrefois ... elle s'amuse avec papa, aujourd'hui. Tiens! je voudrais sortir pour leur dire un mot...
--Reste tranquille, souffla Siroco désespéré, tu serais punie, et moi on me ramasserait d'une belle façon... La paix, Castor, ajouta-t-il en envoyant une bourrade au chien qui voulait s'élancer vers son maître.
Le colonel passa enfin suivi des officiers, riant entre eux de la rencontre du petit au moment où on pensait aux fredaines. Jacquiat, si empressé jadis, n'eut même pas une parole de regret concernant Mary.
--Je vous déteste! cria la petite fille, tendant le poing derrière l'épaisse verdure de la tonnelle.
--Du calme! dit Siroco, et le vin pur ayant agi sur ses nerfs, à lui aussi, il la pinça vigoureusement.
Mary éclata en larmes.
--Que je suis malheureuse!... oui ... je l'étranglerai.
--Qui?... moi? demanda Siroco, très rouge.
--Oh! non ... pas toi, Célestin, mais Jacquiat, madame Corcette, la nourrice ... papa ... tous, tous...
--Faudra z'élargir la porte du cimetière, avant! conclut Siroco en haussant les épaules.
Et pour que rien ne se perdît, il alla récolter les galettes abandonnées.
Mary n'en voulut pas, par une secrète dignité que Siroco ne comprit guère; quant à Castor, délivré, il monta sur leur table et dévora les restes sans aucun scrupule.
A la nuit tombante, ils gagnèrent le chemin de halage, déjà morts de fatigue. Toutes ces émotions les avaient un peu désunis; Mary boudait, Siroco sifflottait, Castor marchait la queue basse.
--Devine à quoi je pense? demanda le jeune garçon s'arrêtant brusquement.
--Je ne peux pas, j'ai du chagrin! soupira Mary, fatiguée et cherchant de l'œil un coin pour se reposer.
--Eh bien!... si nous ne rentrions pas! j'ai encore dix sous. Nous fabriquerions une hutte dans les bois, nous attraperions des oiseaux et nous irions les vendre à la ville. Personne ne nous embêterait, va!... Je vois bien que tu ne pèses pas beaucoup chez toi, moi je suis mon maître depuis que je suis né... Ça te va-t-il?
--Tu ne m'aimes plus! murmura-t-elle en faisant la moue.
--Oh! parce que je t'ai pincée! la belle affaire!
Il la prit dans ses bras, la porta sur le talus de la route, aux pieds d'un groupe de peupliers immenses.
Ils se blottirent tout petits et tout légers, comme des passereaux, sous une roche enguirlandée de lierre qui se trouvait là.
--Mary, je te demande pardon! dit le garçonnet, la câlinant et lui tirant ses longues tresses de cheveux.
Elle se mit à sourire.
--Ne recommence pas, Siroco...
Devant eux roulaient en fureur les eaux du Rhône. Sur l'autre rive, la ville s'estompait dans l'ombre; il faisait chaud, de plus en plus chaud, et on aurait dit que le soleil de la journée avait fait bouillir le paysage; une vapeur s'échappait de la foire lointaine pour monter vers le ciel qu'elle rendait noir.
Un grondement sourd venait de l'horizon, où s'allumait une étoile si tremblotante qu'on croyait la voir s'éteindre à chaque seconde, comme la lueur d'une bougie.
--Est-ce qu'il va faire de l'orage? interrogea Mary, se rapprochant de son ami, presque contente d'avoir peur.
--Je crois, dit mystérieusement Siroco, que c'est mon parrain...
--Ton parrain? dit la petite fille, ouvrant des yeux étonnés et cherchant sur la route déserte la silhouette d'un homme.
Soudain, un tourbillon de poussière s'éleva jusqu'aux peupliers qui se courbèrent comme de simples épis, un hurlement gronda du Rhône et le vent brûlant dont la Méditerranée fouette le Midi arriva comme une trombe sur la campagne.
--Le siroco! cria l'enfant trouvé, heureux de pouvoir témoigner enfin d'un acte de naissance.
--Ah! mon Dieu! nous allons mourir! sanglota Mary épouvantée.
Ce vent rugissait en une espèce de beuglement de taureau, puissant et cependant point triste. Il était plein d'on ne savait quelle clameur joyeuse, joyeuse comme le cri de son filleul. Il y avait plus de peur que de mal dans sa façon étrange de bouleverser l'atmosphère, et très bonhomme, au fond, il ne cassait rien tout en menant le plus horrible bruit du monde.
Les enfants rampèrent sous la roche pour se garer de la poussière, puis ils s'étreignirent.
--J'ai peur! répétait Mary.
--Petite bête!.. Nous allons, au contraire, nous amuser pour revenir, ce vent-là vous fait marcher d'un train de locomotive!,.. Tu vas voir ... que tu ne pleureras plus!
Ils avaient oublié leur projet de courir les bois.
--C'est drôle, en effet, murmura la petite, de sentir ce hou-hou autour de ses oreilles... Je n'ai plus si peur!
Siroco, rendu nerveux au possible par le retour de son parrain, serrait Mary à l'étouffer et de nouveau ce fut, comme dans le bosquet de roses, des caresses folles que partageait cet endiablé de vent pénétrant partout.
Ils revinrent au bac avec une vitesse vertigineuse, se tenant par la main, lancés tantôt à gauche, tantôt à droite, riant, tournant, sautant, pareils à des gens ivres. Vraiment Mary s'amusait bien plus qu'à la foire.
--C'est ça qui sèche mes habits! disait Siroco encore un peu humide de sa lessive.
Quant à Castor, il devenait complètement insensé, s'enlevant par bonds élastiques et jappant de plaisir.
Sur le bac, ils crurent qu'on chavirerait dix fois, l'homme qui tenait la corde ne savait à quel saint se vouer.
Derrière le chalet, ils se quittèrent, se promettant de recommencer dès qu'ils en auraient l'occasion.
--Tu trembles tout de même! dit Mary anxieuse, le sentant frissonner sous sa malheureuse veste de toile.
--Non, ma petite femme, répondit l'intrépide garçon, c'est mon parrain qui me secoue. Au revoir, mon amoureuse, ne te fais pas gronder et viens à la vallée dès que tu pourras... M. Brifaut te pardonnera sûrement, car il y a un autre bouton de sa rose... Au revoir!...
Longtemps Mary, sans savoir pourquoi, le suivit des yeux dans cette gaie tourmente qui le lui emportait.