Part 7
Son jardin, la véritable vallée des roses, s'entourait d'une triple haie de sureau formant un mur, et des treillages de fil de fer soigneusement peints en vert attrapaient les voleurs quand ils s'aventuraient. M. Brifaut ne voulait point mettre ses roses dans une prison, il avait horreur des tessons de bouteilles et il lui semblait que l'air ne jouait jamais assez librement autour de ses plantations.
Mary, une fois dans le jardin, appela Castor; le chien, sachant qu'il lui fallait être respectueux, se coucha près du trou, attendant le bon plaisir de sa maîtresse. Presque aussitôt un garçonnet de douze ans, habillé de toile bise, à la diable, un vieux paillasson de chapeau sur la tête, vint au-devant de Mary.
--Mademoiselle, cria-t-il avec une joie qui lui sortait de ses beaux yeux, je crois que notre _Émotion_ est sur le point de faire des siennes!...
Mary, soudain enthousiasmée, lui mit ses bras autour des épaules et l'embrassa.
--Je t'apporte des brioches, du sucre d'orge, une bille de verre bleu, oh! tu vas rire, tiens!...
Et elle tira de ses poches les objets annoncés.
--Mon petit Siroco!... es-tu content? demanda-t-elle en se pendant à son cou avec un frisson de chatte heureuse.
Siroco était si content qu'il fit une grimace étonnante, se bouleversant le visage comme le savent faire les clowns.
Mary éclata d'un rire fou. On aurait dit qu'en mettant les pieds dans ce jardin, tout devenait pour elle sujet de gaieté; elle qui ne riait presque jamais riait aux éclats.
--Allons, les enfants, bougonna un vieil homme apparaissant derrière un massif, venez donc voir le fameux spectacle attendu depuis si longtemps, notre _Émotion_ s'épanouit ce malin.
Sur les pointes, comme ayant peur de réveiller quelqu'un, les enfants le suivirent, la main dans la main, l'œil luisant de curiosité. Siroco mangeait la brioche, Mary tenait son chien par le collier.
Le père Brifaut avait bien soixante-dix ans, tout ratatiné, la barbe en broussaille, il portait une veste de laine décolorée par les averses; son regard, très noyé, exprimait une béatitude quasi céleste, il rêvait d'on ne savait quoi en vous parlant, et haussait tout à coup les sourcils d'un air de visionnaire.
Il amena les enfants devant une corbeille de rosiers taillés en boule comme des pommes; à droite de la corbeille, sur une boule plus petite, d'un vert jaune, ressemblant un peu à un chou bien mûr, un bouton de rose, à peine sorti de sa gaine verte, s'ouvrait dans l'atmosphère tiède.
Au centre du jardin était un petit lac d'eau pure venue du Rhône. Quatre corbeilles aux quatre coins du lac contenaient les plants les plus précieux, ceux qu'on visitait feuille à feuille tous les matins, puis, autour de la pelouse nette et drue, s'élancait la forêt des rosiers plus communs, les buissons de _roses-noisette_ vert foncé, sans trop d'épines, étoilés de roses blanches; l'_églantier de Virginie_, aux fleurs simples rose chair, montrant dans une corolle très large, peu odorante, leur pistil plein de pollen; le rosier de Jacob, tout un arbuste à branches retombantes, orné de fleurs d'un jaune intense; le _rosier de Bengale_, entièrement rose, ruisselant de fleurs légères comme des fleurs de soie; _le rosier du Salut_, traînant et rampant sur des tonnelles, jetant partout des poignées de roses rouges, petites, pressées, en grappes ayant la senteur forte du girofle; le _rosier de la Chine_, un arbre gros comme le bras, très droit, très haut, portant six ou sept fleurs énormes d'un jaune foncé strié de rouge; le _rosier serpent_, qui s'enroule autour d'un tuteur trois ou cinq fois, toujours couvert de boutons qui avortent mais embaument; le _rosier de Provins_, agreste, aux feuilles rugueuses, à la fleur mal tournée, d'un rose intense, et si parfumée qu'on la choisit pour faire le vinaigre de rose; le _rosier pompon_, rempli de petites épines courtes, acérées, un peu méchantes, aux fleurs gracieuses rouge foncé ou panachées de deux nuances, blanc et carmin; le _rosier de l'Orient_, couvrant des mètres de terrain d'une verdure épaisse qui sent aussi bon que sa fleur splendide rose ardent.
Enfin toute la série des roses naines, taillées en petites haies vives, près de terre, jonchant le sable de leurs pétales multicolores.
Les allées sablées de sable fin, miroitant, couraient, capricieuses, sous les bosquets et les tonnelles. Il y avait des perspectives étranges de rosiers francs, alignés comme au port d'armes, puis des lointains de forêts vierges faites de branches de roses moussues, inextricablement enlacées dans un désordre fou, un écroulement de fleurs pesantes, tombant les unes sur les autres, ivres de rosée. Des coins d'ombre délicieux s'émaillant de taches pourpres comme si le sang de toutes ces fleurs finissait par couler.
Et la maisonnette du père Brifaut, modestement coiffée de chaume, se dissimulait derrière ces splendeurs, une maisonnette basse avec une unique fenêtre dont les vitres étaient voilées de toiles d'araignées, ayant un aspect de pauvreté qui serrait le cœur.
Les enfants ne bougeaient pas, retenant leur souffle; Mary savait combien le père Brifaut était sévère lors de ces événements-là. Siroco, l'aide-jardinier, avait la mine anxieuse d'un petit homme qui a mis du sien dans l'affaire. L'_Émotion_[1], une nouvelle greffe, devait donner un produit extraordinaire et elle avait coûté tant de soins, tant de bêchage, d'arrosage, d'émondage que l'on ne vivait plus depuis une semaine. Le bouton était couvert d'un sac de toile chaque nuit, afin d'éviter les visites fortuites des gros papillons nocturnes. Quand il devait pleuvoir trop fort, on posait une cloche de verre énorme sur le rosier tout entier. Siroco se chargeait des chenilles, des fourmis, des pucerons. Jamais un plant ne leur avait fourni une _émotion_ pareille; aussi, le matin même, le père Brifaut l'avait baptisée de ce nom, s'attendant encore à quelque catastrophe.
Les poings sur ses cuisses, un peu penché en avant, le vieil horticulteur sentait la sueur perler à ses tempes. Le corset vert qui emprisonnait le bouton, un très gros bouton, on aurait pu dire un bouton gras, car il avait des rondeurs de bébé joufflu, craquait complètement, la fleur était à défriper, dans le moment précis où les roses se déploient avec des grâces de filles heureuses, elle allait témoigner franchement de sa nuance, exhaler son parfum.
Castor s'assit sur son derrière, battant le sable de sa queue ondoyante; il se demandait, le brave chien, ce qu'on pouvait ainsi examiner et, au lieu de regarder la rose, il regardait Mary, la tête tournée de côté, les oreilles dressées.
--Ah! c'est drôle, elle restera blanche! Mais non, elle est rose, rose clair, ou plutôt chair striée de carmin, et cependant, vue de haut, elle tire sur le jaune... Je m'y perds!
A vrai dire, c'était une merveille aux nuances point suffisamment indiquées, dont la robe toute en chiffon ne se distendait plus. Elle semblait née sous une impression de stupeur ingénue qui la rendait comme tremblante avec des larmes plein ses feuilles.
--Elle est bien jolie! murmura Siroco.
--On a envie de la manger! s'exclama Mary pâle d'admiration.
--Mes enfants, allez jouer un moment, Siroco a des vacances en l'honneur de l'_Émotion_... Oui! oui! je vais noter ce trésor et tâcher de lui créer une digne famille. Quand on songe, petits, que j'ai greffé cela sur un Bengale croisé de Chine avec un œil de la Malmaison. Hein!... quelle généalogie!...
Et le bonhomme regagna sa maisonnette où il serrait de gros manuels de jardinage dans une bibliothèque vermoulue.
M. Brifaut, médaillé à tous les concours, avait failli devenir le jardinier d'un prince de Bavière...
On lui achetait des plants de tous les coins de la France, pourtant il avait juste de quoi vivre, et lorsqu'il s'assit à sa table, il coupa un morceau de pain très dur, but un verre d'eau du Rhône, déjeunant ainsi tous les matins après ses laborieux travaux...
Il n'eût pas distrait un centime de ses revenus, son argent était à ses roses bien-aimées, il faisait pour elles des folies comme un Turc en fait pour son sérail.
Siroco, les cheveux ébouriffés, car il avait jeté son chapeau d'un geste de triomphe, se mit à cabrioler par le jardin, suivi de Mary et du chien, qui jappait dans un affolement joyeux. On se sauva vers la forêt des _moussues_ où il y avait un banc de gazon mystérieux. Mary distribua ses sucres d'orge, Siroco se coucha près d'elle.
--Mary, dit le garçonnet qui la tutoyait quand ils étaient seuls, t'a-t-on grondée hier?
--Oh! oui, commença Mary rageuse, Tulotte m'a encore battue, Estelle n'a pas voulu me donner du gâteau de riz que nous avions pour dîner, papa n'est pas revenu du tout, il est resté chez madame Corcette. Maintenant, il est toujours chez elle. Moi, j'ai dû écrire beaucoup de pages ce matin, et je n'ai pas dormi une minute, mon frère est détestable. Il crie tant que je finis par croire qu'il se fendra la bouche, elle ira rejoindre ses oreilles, cette bouche, j'en serai bien contente, va! Et puis, il n'y en a que pour lui, quand même... La nourrice invente des plats sucrés, elle tourmente Estelle pour avoir de l'eau-de-vie... C'est drôle un enfant qui boit de l'eau-de-vie, hein?...
--C'est drôle! répondit Siroco dont les yeux bruns, fort beaux, contemplaient la fillette avec une tendre passion.
--Ensuite, on ne veut pas m'acheter une robe neuve pour la procession. Tu sais que la musique va suivre la procession et des officiers en grande tenue. On tournera autour du tombeau de Ponce-Pilate, là-bas, près de la route du chalet. Ce sera bien amusant, mais, moi, je n'irai pas ... elles y mèneront mon frère... Oh! je n'ai pas de chance, moi!
Siroco tripotait les belles nattes de son amie d'un air convaincu. Il la plaignait, cette petite d'un colonel que l'on rudoyait et qui s'échappait à la manière d'une sauvage pour vagabonder dans les fleurs avec lui.
Ils avaient fait connaissance à l'occasion d'un bouquet que M. Barbe était venu acheter pour madame Corcette. D'abord, Siroco, pieds nus selon son habitude, s'était senti bien humilié devant le pantalon garance et les éperons dorés du colonel. Mais la petite fille silencieuse, de mine chagrine qui se tenait en arrière, au rang de Castor, l'avait intéressé tout de suite. Après deux tours dans le jardin des roses, ils s'étaient compris; elle avait fraternisé en souveraine qui sait que l'on peut remettre à sa place un aide-jardinier, tandis que l'on est tyrannisé par une bonne quand on est en visite chez des amis de son rang. Elle allait le rejoindre dès qu'elle prévoyait un orage au chalet, et comme le bonhomme Brifaut était le meilleur des êtres, Tulotte tolérait ces fugues, heureuse d'être débarrassée de son élève.
Siroco croquait les sucres d'orge:
--Ton frère ... je voudrais lui tordre le cou, voilà mon idée!
--Il a tué maman! affirma la petite dont les prunelles lancèrent une flamme singulière.
--Petit cochon de frère! accentua Siroco, le poing tendu.
Mary se mit à pleurer:
--Du temps où j'avais ma maman, on m'apprenait le piano, je portais des robes blanches garnies de rubans, j'avais des chats, des joujous, des bonbons ... et papa n'était pas si maussade. Maintenant, on enlève la lumière de ma chambre, j'ai peur la nuit, ma chambre est toute triste, sans rideaux de soie, mon petit frère casse mes poupées, je n'en ai plus et si je rapporte, Estelle me bat.
--Pourquoi ne le dis-tu pas à ton père? Un colonel a un fusil et la salle de police, tiens!
--Je lui ai dit une fois, il a grondé tout le monde et alors, le lendemain, Tulotte m'a fait fouetter parce que je rapportais contre elle!
--Il fallait rapporter encore!
--J'ai pas osé ... puis, papa ne veut plus me croire... Il est chez madame Corcette; il a bien autre chose à faire, vois-tu... J'ai entendu dire à Estelle, un jour, que cette dame c'était comme qui dirait ma nouvelle maman sans être ma nouvelle maman, car elle ne veut plus s'amuser avec moi, elle appelle toujours papa au salon.
Siroco se grattait le front.
--Et il lui achète des bouquets... Dis donc, Mary, ça se pourrait qu'il fût amoureux d'elle.
Des feuilles de roses tombant de la voûte s'éparpillèrent sur les deux enfants, ils levèrent les yeux, souriant; c'était une fleur qui se fanait; elles tombaient ainsi toutes les unes après les autres sur le gazon, formant des couches odorantes que l'on balayait quand on avait le temps.
--Amoureux?... répéta machinalement la petite, entendant ce mot pour la première fois.
Siroco, élevé dans la banlieue de Vienne, savait des tas de choses; il était d'ailleurs né de cet amour dont il parlait si librement, on l'avait trouvé sur le bord du Rhône, un jour de grand vent, et il ne se connaissait ni père ni mère.
Mary hochait la tête.
--Il faudrait t'expliquer, petit bêta! fit-elle d'un ton doctoral.
--Attends! des amoureux, c'est un garçon et une fille qui se causent, ils se font des cadeaux de fleurs, ils s'embrassent et ma foi...
Siroco s'arrêta, le nez levé.
--Est-ce que ça va pleuvoir? Ohé! les _moussues_, le patron ne sera pas content, il faut fleurir et ne pas se laisser tomber comme ça!
--Ensuite? interrogea Mary avec vivacité.
Siroco la regarda de travers.
--Ensuite, rien!
--Papa donne des bouquets à madame Corcette, mais ils ne s'embrassent pas... D'ailleurs papa n'est pas un garçon, c'est un colonel et madame Corcette, c'est une dame. Tu auras vu des amoureux dans les villages, mon pauvre Siroco, il n'y en a pas dans les salons...
--Tu crois? dit Siroco étonné de la profonde logique de Mary.
Tout à coup, Siroco, qui était la vivacité même, et qui avait des instincts de câlinerie fort bizarres, glissa une poignée de roses dans la guimpe de la fillette.
--Tiens! dit-il riant de bon cœur, je te fais un cadeau, je suis un garçon, tu es une fille ... nous sommes deux amoureux!... ce n'est pas malin d'arranger ces histoires-là!
Mary ajouta: «Embrassons-nous!»
Ils s'embrassèrent avec des rires très doux, tandis que Castor, pris de langueur sur son lit de fleurs fanées, s'allongeait avec des bâillements nerveux.
--Je te donne la bille de verre bleu pour la poignée de feuilles, et si tu veux je t'apporterai des images demain.
--Non, c'est les garçons qui font les cadeaux, je t'assure... Je chercherai un nid, tu sais que les ronces par-là sont pleines de nids vides, et les bouvreuils ne manquent pas cette année.
--Alors ... qu'est-ce que je pourrais te faire en échange?
Siroco la renversa sur l'herbe et eut l'idée de secouer les arbustes. Toutes les fleurs ouvertes tombèrent, ce fut une pluie. Une odeur suffocante se dégageait de ces milliers de pétales et grisait leurs cerveaux d'enfants, les dilatant d'une manière surprenante, ils avaient la sensation de grandes personnes qui ont bu des liqueurs fortes.
--Siroco! s'écria brusquement Mary se roulant comme une couleuvre sur la jonchée, si je te demandais un beau cadeau ... un cadeau tout à fait d'amoureux ... voudrais-tu?
--Ça dépend, si c'est possible, je veux bien... Si ce n'est pas possible, tu ne pleureras pas, dis?
--Eh bien!... je voudrais la rose qu'a fabriquée ton patron, celle de la corbeille, voilà!
Siroco étouffa un cri de stupeur, joignant les mains.
--L'_Émotion?..._ Tu veux que je coupe la dernière greffe de M. Brifaut? Tu es folle, Mary!... Il me tuerait!
--Elle n'est point si belle, sa rose, à ton patron, une pauvre petite rose chiffonnée, ni blanche ni jaune... Et puis je la lui payerais, tiens! j'ai des sous dans ma poche.
--Mary, tu es une sotte, déclara nettement le petit jardinier; car, devant une telle proposition, il oubliait qu'elle était la fille du colonel.
--Tu es un impoli! répéta Mary furieuse.
--Écoute, je te donnerai un _empereur du Maroc_, une grosse rouge, il y en a quatre de celles-là ... il ne verra pas la place, ou je dirai que le limaçon l'a mangée.
--Non, je veux l'autre! se récria Mary, s'entêtant de plus en plus, devenue femme et arrogante, dans son désir de faire commettre une sottise au petit homme qu'elle tyrannisait.
--Mary, tu n'es pas raisonnable... M. Brifaut me chasserait et je gagne mon pain ici, je ne suis pas une jolie demoiselle, je n'ai pas de papa colonel d'un beau régiment... Ce n'est guère gentil de me tirer la langue.
Mary lui tirait la langue et se mutinait affreusement, ravageant les fleurs, mordant ses poings, tapant sur son chien.
--Je veux la rose ... je la veux ... ou tu n'es plus mon amoureux, ou je ne reviens jamais.
Siroco tenait de cette enfant des riches les premières caresses qu'il eût reçues depuis qu'il était au monde; il l'adorait, et il souffrait de la voir aussi méchante.
Il la saisit en se garant de ses coups de griffes.
--Ma petite femme, soupirait-il, le cœur très gros, je t'en prie, ne te fâche plus... C'est comme si tu demandais la lune, encore que ce sacré rosier n'a pas d'autres boutons, non, vois-tu, je ne le peux pas.
Il reçut un de ses ongles dans les yeux. Alors, désespéré, il la fouetta tout doucement avec une branche, n'osant pas frapper trop fort.
Mary s'empara de la branche et la lui arracha. Des épines lui étant entrées dans les doigts, il se mit peu à peu en colère, bientôt; ils se prirent aux cheveux, se roulant, se mordant, s'égratignant.
Castor, furieux de voir bousculer sa jeune maîtresse, se jeta sur le tas, déchirant les habits du jardinier, au hasard de la gueule.
Mary ne criait pas, elle tapait, le poing fermé, serrant sa bouche mince, le regard luisant de fureur.
Siroco claquait, disant des choses horribles, apprises entre gamins.
--Tiens! petite peste! Tiens! petite saleté! Tiens! coureuse! vaurienne! diablesse!...
Tout d'un coup, il se releva, la saisit par ses longs cheveux noirs et se mit à la traîner sous le bosquet des _Moussues_. La violence de la douleur fit perdre connaissance à Mary, lorsque Siroco, fier de sa victoire, s'arrêta et se retourna, elle ne donnait plus signe de vie.
--Mon Dieu! songea le jeune jardinier, épouvanté de cette complète immobilité, elle est morte!
Il l'enleva dans ses bras, très robustes, en l'appelant.
La tête de la fillette retomba inerte, toute pâle.
--Pour sûr, elle est morte ... je l'ai tuée!... se disait Siroco, en proie au plus vif désespoir.
Il revint sur leur lit de roses, la coucha bien doucement et s'agenouilla, les larmes aux yeux, devant ce joli corps roidi. Comme les baisers n'y faisaient rien, il alla tremper son mouchoir dans l'eau du lac. Mary éternua sous les aspersions, elle ouvrit les paupières.
--J'ai mal derrière la tête, dit-elle de son ton rageur.
Siroco, plein de joie, lui répondit:
--Quelle peur tu m'as faite! Oh! Mary, pardonne-moi, je ne recommencerai jamais, je suis un méchant.
--Où est la rose? demanda-t-elle repoussant ses belles protestations avec un geste de princesse.
Siroco courba le front; il était écrit au livre du destin, que Siroco ferait des bêtises ce jour-là. Il se dirigea de nouveau, toujours le front baissé, vers le lac. Il regarda de tous les côtés. Son patron, plongé dans ses _Manuels du bon jardinier_, n'était même pas ressorti de sa maisonnette. L'_Émotion_ resplendissait au soleil, conservant ses adorables nuances indécises, superbement délicate, un peu penchée sur sa tige, ayant son air inquiet de fille rougissante. Siroco avança le bras, une fois, deux fois, puis la cueillit, les yeux fermés; un frisson lui parcourant tout l'être.
Après il se sauva comme un vrai voleur.
--Tiens! fit-il désespéré ... je n'ai plus qu'à me jeter dans le Rhône, car mon patron me chassera.
--Je t'aime bien! murmura la petite panthère souriante et domptée, lui passant ses bras autour du cou, mais, console-toi, nous la rattacherons!
--A cette idée de rattacher une fleur, Siroco ne put s'empêcher de rire. Ils s'assirent, calmés, s'essuyant leurs yeux. Mary ne se lassait pas de respirer la rose qui avait réellement une odeur étrange. Soudain, elle y mit les dents et, dans un raffinement de plaisir, elle la mangea.
--Si les moutons ... commença Siroco.
--Tais-toi, interrompit-elle, puisque tu ne pouvais pas la rattacher!... oh! tu as été gentil ... je te pardonne ... je reviendrai ... m'aimes-tu toujours?
Elle se frottait à lui, heureuse, énervée, la peau chatouillée d'une sensation exquise, se renversant, dans ses bras, appelant ses lutineries de petit homme précoce. Siroco s'imaginait qu'il jouait à la poupée et, en toute innocence d'ailleurs, il allait un peu loin.
Ils finirent par s'endormir dans l'ombre asphyxiante des rosiers moussus, enlacés d'une étreinte folle.
M. Brifaut, ayant consigné sur son registre le produit de sa nouvelle greffe et entendant sonner trois heures, se leva pour donner des ordres à Siroco, mais il fît d'abord le tour de ses corbeilles. L'_empereur du Maroc_, en robe de pourpre presque violette, avait une feuille sèche qu'il ôta; la rose verte, toute petite, assez laide et se détachant à peine de son feuillage, vraiment verdâtre, lavée de couleur chair[2], demandait de l'humidité; une _gloire de Dijon_, énorme, lie de vin, avec un aspect de bourgeoise habillée pour le dimanche, était couverte de fleurs fanées; une _cent-feuilles_, monstrueuse, qu'on avait obtenue aussi grosse qu'une tête d'enfant, se penchait, malade. Le vieillard s'empressa autour de ses bien-aimées, bougonnant contre la paresse de Siroco.
--Pourvu, pensa-t-il, que le soleil n'ait pas terni notre _Émotion!_
Il arriva près du rosier, le cœur palpitant, l'œil attendri, puis brusquement il s'arrêta court. Il voyait bien le rosier rondelet, vert comme un chou, mais... Ah çà! est-ce qu'il rêvait!... Non, ce n'était pas possible! L'_Émotion_ cueillie! L'_Émotion_ disparue. Ses bras tombèrent. Allons donc!... Un vertige sans doute, une autre émotion! Il se frotta les yeux du revers de sa main tremblante et il ne put douter davantage... L'_Émotion_ avait été cueillie.
--Siroco! hurla-t-il, se redressant terrible dans une superbe colère, car il pensait que Siroco aurait des nouvelles du voleur; Siroco!...
Les enfants se réveillèrent et bondirent sur leurs pieds. Le vieux jardinier criait comme un sourd.
--N'y va pas! supplia Mary se roidissant effrayée.
--Il faut bien! bégaya Siroco tremblant de tous ses membres.
Ils arrivèrent, l'un tirant l'autre, désolés maintenant d'avoir commis ce crime.
--Quelqu'un est entré dans le jardin? demanda le bonhomme frémissant d'indignation et n'osant les supposer coupables.
--Monsieur, je vais vous dire, balbutia Siroco cherchant vainement une fable, je crois que tout à l'heure Castor, le chien de Mademoiselle, a...
--Castor!... ce chien ... il a cueilli une fleur ... ah! mon gaillard, il y a de ta faute, paraît-il, puisque tu es sens dessus dessous, et que tu as les oreilles rouges... Expliquons-nous, voici un gourdin!...
Il ramassa un piquet, le mit en mouvement pendant que le malheureux Siroco demeurait pétrifié.
Mary se plaça soudain devant son ami.
--Monsieur Brifaut, dit-elle d'une voix ferme, les yeux fixes, c'est moi qui ai pris la rose...
--Pris la rose ... et pourquoi faire, Mademoiselle ... Mad ... e ... moi ... selle ... Ma ... ry?... dit le vieillard dont les paroles n'étaient plus distinctes.
--Pour la manger! répondit tranquillement la petite.
M. Brifaut se tourna du côté de son complice.
--C'est vrai, murmura celui-ci avec un triste sourire de reconnaissance à l'adresse de son tyran: elle l'a mangée!
Le vieux jardinier, pareil à l'ange exterminateur, levant son gourdin comme une épée flamboyante, désigna la grille du jardin à Mary. Celle-ci, très digne, se retira, contente après tout d'avoir fait courageusement son devoir.
--La petite misérable! balbutia M. Brifaut, et une grosse larme tomba sur sa barbe grise. La petite misérable!... Oh! les enfants, les idiots, les crétins, les lâches... Ça mange en une seconde des roses qui m'ont coûté à moi, un vieil homme près de mourir, deux ans de création! La petite misérable!...
Siroco s'était emparé d'un arrosoir.
--Monsieur, ne vous tournez pas le sang et battez-moi si ça peut vous consoler! dit-il humblement.