La Marquise de Sade

Part 6

Chapter 63,774 wordsPublic domain

Et Mary dut expliquer la chose tout au long. Le capitaine arriva, il haussa les épaules, elles étaient folles, pour lui il allait au jardin faire un tour. Quelques minutes après réapparaissait la magicienne, mais plus grande, plus forte, cependant avec la même voix de polichinelle enrhumé.

Manette levait les bras au ciel, madame Corcette se sauvait en hurlant, le chignon ébouriffé, la chemise flottante.

Pour Mary, elle y perdait sa fable de Lafontaine. Elle ne croyait plus aux fées, mais tous ces changements de costumes, rapides comme les trucs de théâtre, la bouleversaient.

A déjeuner on ne parla que de l'apparition, et Manette jura Jésus et la Vierge qu'elle avait demandé à la fée de réaliser un de ses vœux.

--Lequel? interrogea le capitaine Corcette.

--Celui de vous donner une jolie petite fille comme Mademoiselle! riposta Manette.

--C'est vrai, murmura madame Corcette, embrassant Mary, je saurais bien l'élever, mais ... n'y a pas moyen ... vois-tu, ma mignonne, nous n'en aurons jamais, nous!

Mary insinua d'un ton mystérieux qu'on avait fait venir l'homme _des choux_, il fallait lui acheter un bébé aussi.

--Oh! fit Corcette, sans songer à ce qu'il disait, ce serait un véritable enfant de troupe!

Madame Corcette bondit.

--Théodore, tu es ignoble!... devant cette enfant!... As-tu bientôt fini de m'insulter de la sorte?

--Calme-toi, bichon, c'est un mot ... rien de plus!... Oui ... à cause de tes cheveux, de ton genre, de tes costumes ... on ferait des histoires ... je voudrais bien, moi ... en avoir une ou un ... mais on est sûr de quelle femme, en ce drôle de monde!... je préfère m'abstenir et te forcer à ne pas perdre la tête ... tant pis pour toi, bichon!

--Corcette, je te tuerai ... tu es un misérable.

Et brusquement elle saisit un morceau de pain, le lui lança à la tempe, il riposta par une fourchette garnie de sauce.

Mary, pensant que c'était une nouvelle représentation, tapait des mains, enchantée de voir ses bons amis si gais. Cependant madame Corcette ayant reçu l'os d'une côtelette dans l'œil, devint très rouge, puis éclata en pleurs. Mary cessa de rire.

--Vous êtes un méchant! dit-elle, serrant bien fort sa magicienne entre ses bras minces. C'est toujours la même chose, ajouta-t-elle tristement, s'adressant à Manette qui arrivait avec des compresses, quand on joue avec un garçon...

La philosophie de cette phrase naïve produisit une réaction.

Corcette se précipita aux pieds de sa femme, lui demandant pardon, répétant qu'il méritait la pire des morts. Il les embrassait toutes les deux au hasard des lèvres, les chatouillant afin de les faire sourire, et, de temps en temps, imitant la voix d'un très petit enfant, disait _qu'il ne le ferait plus!..._ Madame Corcette finit par s'adoucir; on eut une signature de la paix magistrale, les chats exécutèrent des cabrioles dans les débris du déjeuner, Manette alluma du rhum. Ah! c'était une maison bien joyeuse que celle du capitaine Corcette!

Tulotte apporta les vêtements de Mary avant la fameuse promenade en voiture. Madame Barbe souffrait beaucoup, le colonel ne décolérait pas, et l'oncle de Paris se montrait fort inquiet de la suite des affaires. On priait madame Corcette de garder la petite toute la semaine, _s'il était possible._

--Possible! s'écria la jeune femme, elle est adorable, un vrai bijou! elle s'amuse de nos farces comme une prisonnière qui sort de prison. Ah! elle restera tant qu'on voudra!

--Oh! oui! déclara Mary les paupières baissées devant son institutrice.

--Ingrate! formula la cousine Tulotte, navrée que son éducation mît si peu de cœur au fond de l'étroite poitrine de sa nièce.

Et elle repartit de son pas de gendarme, infatigable.

Vers deux heures, toute une bande arriva de Dôle, les uns à cheval, les autres dans le break du colonel, qu'on empruntait souvent.

Mary fut installée au milieu de ces messieurs, Jacquiat, de Courtoisier, Pagosson, Zaruski, dans la voiture; Marescut et Steinel galopaient aux portières. Madame Corcette, plus grave que de coutume, parlait des précautions dont un accouchement difficile doit s'entourer. Soudain, elle s'aperçut qu'elle avait oublié de peigner Mary.

--Une jolie maman que vous feriez! s'exclama Zaruski, et tous les autres pouffèrent de rire. Elle assurait que si, regrettant son mari, le pauvre _chat-foin_, resté aux arrêts, se fouillant pour trouver un peigne.

--Voilà! dit le plus jeune des hussards présentant son peigne à moustache. Alors, on défit les cheveux de Mary, et il y eut un cri d'admiration quand leur nappe d'encre se répandit sur les dolmans chamarrés et les pantalons garance. L'ordonnance qui conduisait poussait ferme son attelage, le vent s'engouffrait sous les stores du break; bientôt la chevelure s'éparpilla, immense, chacun recevait des mèches dans la figure, elles s'attachaient aux brandebourgs, s'entortillaient autour de leur cou, on ne pouvait plus les renouer.

--Ma foi, j'y renonce, cria madame Corcette en rendant le peigne.

--Laissez-les-lui ainsi, c'est magnifique! dirent tous les officiers ravis.

Et, debout sur une banquette, la petite fille, la tête renversée dans le vent, enorgueillie par cette splendeur qu'elle s'ignorait encore la veille, buvait l'air vif du printemps revenu, excitant les chevaux d'un claquement de langue, ivre d'une ivresse de femme cruelle à sentir, derrière sa frêle personne, noyés dans les flots de ses cheveux, tous ces hommes qu'elle n'aimait pas.

On descendit de voiture à mi-côte. Madame Corcette courait comme une folle, perdant son chignon, déchirant sa jupe, une jupe garnie de soutaches et de brandebourgs qui la faisaient ressembler un peu aux hussards de son entourage; elle criait tout haut le nom de ces messieurs: «Ici, Jacquiat. Avancez donc, Zaruski... Oh! le traînard de Steinel!» avec des gestes tout à fait réjouissants.

Mary, plus réservée, allait au pas de Jacquiat, le seul hussard gras du régiment. Le lieutenant, fort de sa responsabilité, expliquait à Mary qu'il y avait des pierres dont on fabriquait des presse-papier en les polissant; ils ramassèrent de ces pierres-là une douzaine; un bon prétexte pour ne pas courir!

Jacquiat gardait toujours son idée de devenir le favori du colonel en passant par sa fille.

--Voyez-vous, racontait-il, dans sa grande douceur d'homme blond, à votre place, Mary, je cajolerais le papa pour qu'il lève les arrêts de Corcette: le capitaine est si amusant ... il vous a de ces inventions!... Oui, je monterais des scies à papa ... je lui dirais par exemple: «Pourquoi mon ami Jacquiat n'a-t-il pas autant d'avancement que le petit Zaruski, un effronté? Jacquiat est un mâtin plein d'avenir et...»

--Qu'est-ce que c'est que d'avoir de l'avancement? demanda Mary.

--C'est d'attraper ses grades le plus vite possible, tiens!... Ensuite: «Jacquiat est un officier bien élevé, une rareté à notre époque, un officier qui ne va pas perdre son temps en permission, qui s'occupe de ses hommes... Il faut voir ses chevaux, ses chambrées... Ah! un fameux piocheur, ce Jacquiat.»

--Pourquoi ne le dites-vous pas vous-même à papa? interrogea encore Mary, persuadée que son compagnon se moquait d'elle.

--Il ne me croirait guère, soupira le gros hussard. Il prétend d'ailleurs que mon ventre m'empêche de monter à cheval!

Et tout d'un coup, Jacquiat, très entêté, se planta sur une roche les épaules bien effacées, le jarret tendu, rentrant son estomac comme à la parade.

--Tenez, examinez-moi, Mademoiselle Mary, ai-je du ventre, oui ou non?.. Je soutiens que ça diminue tous les jours!

De formidables éclats de rire retentirent derrière la roche, car les autres avaient deviné le sens de la démonstration. Jacquiat avait-il ou n'avait-il pas trop de ventre? telle était la question débattue perpétuellement entre eux. Ce malheureux engraissait à vue d'œil, malgré les exercices, la voltige, les assauts, les courses. Rien n'arrêtait les progrès de ce ventre intempestif. Il finissait par ne plus oser boire.

--Voilà Jacquiat qui prétend maigrir, rugit madame Corcette, pendant que les camarades se tenaient les côtes.

--Voyons, Mademoiselle Mary, s'exclamait-on de tous les côtés, faites-lui des compliments sur sa bonne mine!

Mary souriait de son sourire fin, un peu méchant.

--C'est un ballon! affirma-t-elle, navrant Jacquiat jusqu'au fond du cœur.

Et ils reprirent leur promenade sentimentale, cherchant des pierres, pendant que les autres lutinaient madame Corcette dans les mousses reverdissantes.

A un passage difficile, Jacquiat dut porter Mary pour lui faire franchir un ruisseau; celle-ci s'appuyait confiante sur sa large poitrine.

--N'ayez pas peur, lui dit-il d'un ton boudeur qui renfermait toute sa provision de méchanceté, un ballon doit aussi être élastique!

Mary s'humanisa.

--Je ne le dirai plus, Monsieur Jacquiat!

Il voulut l'embrasser, pensant que cela ne tirait pas à conséquence avec une gamine de cet âge, mais elle se cambra en arrière.

--J'aime pas qu'on m'embrasse! déclara-t-elle durement.

Confus, le bon Jacquiat se sentit pénétrer d'une émotion étrange vis-à-vis de cette petite fille nerveuse, aux cheveux de femme, qu'un baiser trouvait récalcitrante.

En haut de la montagne on s'assit pour admirer le paysage. Mary récita sa fable et madame Corcette, très allumée, lui indiqua les intonations à prendre.

--Elle possède un masque tragique, disait-elle, moi je me chargerai de lui former son répertoire.

Le faible de la jeune femme était la scène tragique. On lui fit dire un morceau d'_Athalie_, son triomphe, dans lequel, malgré ses gestes désordonnés, elle avait tous les ridicules. Mary et les officiers, secoués d'un fou rire, se roulèrent dans les buissons.

Rien, en effet, ne pouvait être plus drôle que cette créature mise à la dernière mode, ayant toque et chignon, brandissant son parapluie au sein de la pure atmosphère de la colline pendant que les oiseaux, réveillés par une journée très douce, allaient d'arbre en arbre avec des gazouillements de plaisir.

D'ailleurs l'actrice ne se fâchait point, acceptant ce genre de succès comme un autre et se bornant à leur dire:

--Vous ne sentirez jamais les belles choses, tas de polissons que vous êtes!...

On revint au _Rendez-vous des cascades_ pour dîner tous ensemble. Le capitaine Corcette, qui ne s'était guère amusé, les accueillit à bras ouverts. On dressa des tables dans le salon, sans nappes, mais on organisa des serviettes de toilette mises bout à bout. Le menu, fort simple, se composait de rondelles de saucisson, d'un plat de pommes de terre frites, énorme, d'un jambonneau, de beignets à l'huile et de café. On arrosa le tout de vin blanc du pays. Manette servait en se laissant pincer les hanches. Madame Corcette distribuait les parts et lançait quelquefois une tranche ou un os de son jambonneau à travers les tables. On ramassait au vol. Corcette, lorsqu'on avait nettoyé un plat, exécutait des tours de prestidigitation pour calmer les impatiences.

Mary mangea très peu, dégoûtée de ces manières foraines et surtout parce qu'elle s'était aperçue que son verre conservait une trace graisseuse, près du bord.

Le soir il y eut un tapage infernal au piano. Les hussards polkaient entre eux, n'ayant pas de danseuses, puis on finit par tirer la bonne hors de sa cuisine, elle et madame Corcette tombèrent de lieutenant en lieutenant, s'amusant des mines effarées de Mary qui commençait à croire qu'on enfoncerait le plancher. Certes, cette soirée ne ressemblait pas aux soirées du colonel, on se mettait à son aise chez les Corcette, les uns posaient leurs pieds éperonnés sur le marbre de la cheminée, fumant des cigarettes orientales dont le capitaine avait de grosses provisions pour sa femme. Les autres vidaient des fioles de chartreuse. Enfin, vers minuit, on apporta un punch colossal, Corcette monta sur une table, presque gris, il fit un discours avec des imitations impayables... Il singeait tour à tour tous les officiers supérieurs du régiment, et Mary, qui s'endormait derrière un paravent en attendant qu'on vînt la prendre pour la porter dans le lit blanc et bleu, se réveilla subitement à la voix grondeuse de son père, voix que ce diable d'homme contrefaisait au mieux:

«Oui, Messieurs, clamait le capitaine, on est heureux de se réunir dans de solennelles circonstances pour se retremper en vue des devoirs sacrés du lendemain... La France, Messieurs, la bonne tenue du régiment, la prospérité du règne de Napoléon III, le poil de nos chevaux.....»

Mary ne put en saisir davantage, Manette était venue pour l'emporter, et elle se figura, l'innocente, que chaque réunion, au 8e hussards, se terminait par les mêmes recommandations graves sur le service!

Une semaine s'écoula ainsi en distractions étourdissantes, on voulait éblouir la fille de son colonel, Mary avait eu déjà une petite indigestion de crème et elle s'était donné une entorse, cependant elle riait de bon cœur, ses cheveux toujours au vent, elle se colorait les joues d'une grosse pourpre de gaieté, oubliant la mort des chats, la méchanceté de M. Anatole, lorsque, le samedi matin, madame Corcette, après une longue conférence avec Tulotte, partit pour la rue de la Gendarmerie, elle ne revint que le soir et sa figure était renversée. Le capitaine Corcette, revenu de son côté de la manœuvre, paraissait lugubre. Manette poussait de profonds soupirs, échangeant avec ses maîtres des signes d'intelligence quand elle croyait que Mary ne la regardait pas.

--Qu'est-ce que c'est? demanda la petite fille. Madame Corcette, vous avez l'air de me bouder.

--Non!... non ... chère mignonne, dit celle-ci la pressant contre son cœur, je suis inquiète à cause du frérot ... et le marchand de choux m'a raconté des choses terribles.

On n'essaya pas de se distraire ce soir-là. Corcette fit seulement des tas de cocottes en papier de couleur tandis que Mary, assise parmi les chats, ses nouveaux amis, pensait tristement qu'une semaine de vacances est bien vite finie.

--Maman n'a pas dit quelque chose pour moi? interrogea-t-elle encore durant un silence très pénible.

--Si ... si ... mon enfant, elle m'a chargée de te dire de ne pas oublier de faire ta prière au petit Jésus, répondit madame Corcette cachant des larmes.

Mary, toute la nuit de ce samedi, dormit d'un lourd et bon sommeil d'enfant qui s'est fatigué à courir, elle n'eut aucun des cauchemars qu'elle avait d'habitude chez elle, dans le grand lit du chanoine; ses nerfs, distendus par le plaisir, demeuraient plus calmes à présent qu'on les occupait à des jeux de toutes sortes. La férule de Tulotte ne se dressait plus menaçante, mademoiselle Parnier ne causait plus de l'enfer et le papa ne menaçait plus du fouet. Oh! comme elle aurait voulu une maman pareille à madame Corcette, mais moins mal élevée, si cela était possible!... et une bonne comme Manette, mais lavant les verres graisseux. Au petit frère qui arrivait elle ne pensait point, se disant que, peut-être, il hésiterait en route! Les marchands de choux ne sont pas pressés, dit-on!...

Elle fut réveillée dès l'aube par madame Corcette, toute de noir vêtue, n'ayant gardé dans sa toilette sombre que le plumet blanc de sa toque. La jeune femme pleurait sous sa voilette.

--Mary, balbutia-t-elle, s'agenouillant devant le le lit, tu vas être une petite fille bien malheureuse... je ne peux pas t'expliquer ... ton papa te demande tout de suite, nous allons te reconduire... Oh! ma pauvre Mary ... quel chagrin... Allons! du courage, mon enfant ... nous t'aimerons bien ... je ne peux pas te dire...

--Monsieur Corcette vous a battue? s'écria Mary indignée, et ne l'ayant vue pleurer que le jour où son mari lui avait jeté un os de côtelette dans l'œil.

--Non!... non!... chère Mary ... il faut que tu t'en ailles!... je ne peux pas te dire...

Mary, à moitié réveillée, ne comprenait plus ces pleurs, ce costume, ce langage plein de mystère. Elle démêla qu'il fallait s'en aller tout de suite et elle en eut une espèce de colère sourde. Quand elle fut habillée on la descendit dans le break du colonel qui attendait devant la porte, elle n'osa même pas risquer la proposition d'emmener un des chats. Il était six heures du matin, un vent frais piquait la peau. On lui avait fait endosser une vieille robe d'hiver, de velours noir, il lui semblait qu'on allait de nouveau rentrer dans les temps de Noël et que le printemps restait chez les Corcette.

Devant le portail de leur maison, elle aperçut beaucoup de monde, des officiers, des soldats et des gens de la rue qui s'attroupaient; une draperie noire, lamée d'argent, ornait la voussure de ce portail. Était-ce donc bien étonnant la naissance d'un petit frère? Cela lui faisait peur.

Dans la cour, une foule de personnes en deuil stationnaient, causant tout bas. On s'écarta pour laisser passer la petite fille et il y eut des hochements de tête douloureux.

Madame Corcette distribuait des saluts tragiques, serrant à la briser la main de Mary, car c'était une rude mission que la sienne, elle commençait à en sentir toute l'importance, regrettant par instant d'avoir laissé ce plumet blanc sur le côté gauche de sa toque.

La chambre de madame Barbe, très obscure, dépouillée de ses tentures bleues, avait repris son aspect de cave, des cierges brûlaient autour du lit à baldaquin qu'on avait mis à la place de l'ancien lit nuptial, en soie pâle. Au chevet, debout dans son visage affreusement blêmi, un large crêpe noué à son bras; il avait les yeux secs, mais ses moustaches tremblaient. Un peu plus loin, assis au fond des fauteuils de la reine Berthe, les parents de madame Barbe, une vieille femme toute timide et un vieil homme empêtré dans une redingote trop longue, sanglotaient, la figure cachée dans leurs mouchoirs.

Madame Corcette se précipita au pied de ce lit avec un mouvement théâtral, ses sanglots éclatèrent comme une fanfare. Mary, pétrifiée, restait clouée à sa place, le regard affolé, ne sachant plus ce qu'on lui voulait. Un homme de très haute stature sortit d'un groupe; il était chauve, d'un visage clair et froid dans lequel brillaient des yeux métalliques; il poussa doucement la petite sur l'amoncellement des bouquets.

--Il faut embrasser ta mère, mon enfant, dit-il.

C'était l'oncle Antoine-Célestin Barbe.

Sans doute, qu'elle voulait embrasser sa mère... Mais où se cachait le frère attendu? Pourquoi pleurait-on? Pourquoi ces grandes bougies fumantes et toutes ces fleurs?

Elle s'approcha du lit, monta sur un tabouret pour atteindre les mousselines qu'elle écarta de ses doigts anxieux. La face de sa mère se détachait d'un oreiller de satin lilas aussi blanche que de la neige, ses paupières closes allongeaient leurs cils comme des traits de plume sur un parchemin, et la bouche, dont les coins s'abaissaient, dans une expression de désolante amertume, avait perdu sa nuance carminée. Les bandeaux aplatis de ses cheveux bruns faisaient ressortir cette pâleur suprême, et pourtant elle n'avait jamais été aussi belle, la pauvre créature.

--Elle dort? fit Mary se retournant à demi; et mon petit frère?

Un frisson courut dans les veines des femmes. Le colonel fit une réponse rauque inintelligible, il sentait que s'il parlait il éclaterait, et il ne voulait pas faiblir une minute: son régiment était là!... l'uniforme lui brûlait la chair, mais il ne devait point le souiller d'une seule larme, dût son cœur se fendre.

--Vous ne l'avez donc pas préparée? murmura l'aîné des Barbe, le docteur, très ennuyé de l'horrible méprise. Il pesa sur l'épaule de madame Corcette, celle-ci répondit étranglée par les sanglots:

--Je n'en ai pas eu le courage!

Pour éviter une scène atroce, le docteur enleva Mary du tabouret, puis la conduisit dans sa chambre où il n'y avait qu'un berceau, un berceau de dentelles si exigu qu'il ressemblait au berceau des poupées. Un être au visage rougeaud, encore informe, tout plissé, microscopique, vagissait sous ses langes; un garçon comme on l'avait tant désiré.

--Voici ton frère, dit Antoine Barbe, il se porte bien, j'ai pu le sauver, lui ... mais ta pauvre maman est morte..., tuée du coup... Tu ne la reverras plus!

--Morte! Maman!... cria la petite fille qui eut la vision sanglante du bœuf qu'elle avait vu tuer un jour, au fond d'une espèce de cave, d'un coup, pour en tirer quelques gouttes de sang. Une révolution s'opéra en elle; on avait tué sa mère comme cela, du même coup, pour avoir ce petit morceau de chair ... tout ce qui restait d'elle, de sa tête, de ses cheveux, de sa poitrine, de ses jambes, de sa voix... Mary repoussa avec violence son oncle, le docteur, elle s'élança dans la chambre mortuaire les poings en avant, l'œil hors de l'orbite.

--Maman ... on a tué maman! hurla-t-elle, tandis que chacun se bouchait les oreilles, saisi de frayeur.

Et la petite fille, tourbillonnant sur elle-même, vint s'abattre, sans connaissance, devant l'écusson du lit antique où la devise éclatait, toute rouge, à la lueur des cierges: _Aimer, c'est souffrir!_

IV

Derrière le chalet, en un sentier très étroit, cheminait la fille du colonel, toute seule, toute noire, par un frais matin de juin. On avait quitté Dôle depuis un an. Depuis un an la mère était morte, laissant le petit frère comme une ombre de son corps malade dont on ne se souvenait peut-être plus. Un nouveau caprice du ministère relançait le régiment de l'Est au Centre. On était tombé à Vienne, une jolie ville de l'Isère, toujours sans trop savoir pourquoi, mais, dans cette course éperdue à travers la France, cette station se trouvait charmante; une adorable compensation, pleine de soleil, de l'eau bleue du Rhône et de fleurs merveilleuses.

Hors la ville, le colonel Barbe avait pu louer un chalet tout découpé légèrement, avec des galeries de bois, posé au milieu d'un jardin comme un jouet d'enfant. On appelait cet endroit de Vienne: la _Vallée des roses_, et l'on vivait là, le père, Tulotte, Mary, la nourrice--une franc-comtoise stupide et douce--l'enfant qui criait de l'aurore à la nuit, Estelle, moins pieuse, rééprise de ses deux ordonnances, plus un grand chien de chasse ne répondant jamais au nom de Castor.

Mary, ce jour de juin, semblait abandonnée à elle-même; sauf le chien, un magnifique épagneul anglais, personne ne la suivait. Elle avait fini par conquérir l'indépendance, car on se souciait beaucoup plus maintenant du frère que de la sœur. Mary terminait ses devoirs très vite après son déjeuner, dégringolait l'escalier des galeries et se sauvait dans la campagne; elle sortait par une porte du jardin donnant du côté du Rhône. Le sentier serpentait entre les jardins des villas avoisinantes, tout ombragé de sureau fleuri qui répandait une odeur violente le long de sa route. Encore en deuil, elle avait une robe de cachemire noire, une guimpe de batiste, un immense chapeau de paille brune, et sous ce chapeau s'étalaient ses deux nattes luisantes comme du jais, bien plus grosses, bien plus lourdes. Sa figure s'était singulièrement attristée, sa bouche devenue plus fine avait aux coins une ciselure méchante, ses yeux bleus rapprochés l'un de l'autre gardaient une expression de mauvaise audace. Elle avait grandi, sa taille sortait un peu des hanches qu'on pouvait deviner déjà rondes. Les jambes imitaient les nattes, elles s'allongeaient, élégantes. Ce n'était pas une jolie enfant selon les règles ordinaires de la plastique, mais elle était curieuse à voir.

Au bout du sentier, Mary s'arrêta devant un trou de haie; une planche jetée sur le fossé permettait de passer par le trou, et l'on sautait chez un horticulteur, M. Brifaut, un brave homme, espèce de philosophe qui, retiré du monde, greffait des rosiers pour en obtenir des produits miraculeux.