Part 5
_La Confrérie des Casseroles_ avait pour but de diriger les maîtres par leurs domestiques, chose démocratique plus facile qu'on ne se l'imagine.
Tous les jeudis, dans une chapelle des bons pères, les servantes de Dôle se réunissaient pour ouïr une instruction sur les devoirs de leur situation, et là, on les exhortait à combattre l'irreligion des familles qui va toujours augmentant, comme chacun sait.
On avait pris à part Estelle dont la toquade pour l'intendant de mademoiselle Parnier s'accentuait davantage, et on lui avait déclaré qu'elle se perdait chez les hussards. Estelle ouvrait une bouche énorme devant les sermons, cela lui changeait ses habitudes de grosse gaieté avec les soldats, mais flattée de se voir au milieu de la fine fleur des domestiques de Dôle, elle imita bientôt les allures distinguées de ces demoiselles, ôta les rubans tapageurs de son bonnet, eut un chapelet dans sa poche et devint si détestable que Sylvain déclara tout net à Pierre que puisqu'elle voulait faire _sa sucrée_, on irait rire ailleurs.
--Estelle n'est plus la même! soupira madame Barbe lorsqu'on pénétra dans le salon.
--Il faut la mettre à la porte! bougonna Daniel impatienté de ce changement qui lui supprimait l'unique gaieté de sa demeure.
--Mais non, reprit Caroline, je ne m'en plains pas... Elle est devenue sage, elle cause moins avec tes ordonnances, elle a des prévenances ingénieuses pour moi... Faut-il donc une virago, ici, pour nous servir!... Tu veux toujours qu'on se trémousse autour de toi... Si cette fille commence à se repentir!...
--Allons donc!... se repentir, elle dissimule ... ce sera propre dans quelque temps. Elle sort pour aller je ne sais où, elle pince les lèvres quand on la gronde; autrefois elle pleurait, j'aimais mieux ça ... j'ai horreur des dévotes.
--Et moi, je préfère les dévotes aux filles trop délurées, riposta Caroline, la fièvre aux joues.
Depuis qu'elle était enceinte, jamais le colonel ne laissait la dispute s'envenimer.
--Mary, dit-il se tournant du côté de sa fille, veux-tu aller à l'église, hein?
--Non, papa, répondit Mary secouant ses nattes noires, j'ai peur de l'enfer!
Le colonel fit un bond dans le fauteuil de la reine Berthe. Il avait toujours défendu à Tulotte de lui raconter ces sornettes. C'était bien assez qu'on lui apprît son catéchisme sans aller encore le lui expliquer.
--Qui est-ce qui t'a dit d'avoir peur de l'enfer? interrogea sévèrement le colonel Barbe.
--Dis! et tâche de ne pas mentir! ajouta Tulotte exaspérée.
--Je ne mens jamais, murmura Mary confuse, et puis ça m'est bien égal. C'est la dame d'en haut, qui m'a fait monter chez elle pour me questionner sur l'histoire sainte. Elle m'a raconté un conte où il y avait des diables, des chaudières, des flammes ... elle dit que les petites filles qui ne se confessent pas à huit ans vont dans les chaudières. Moi je me suis mise à rire, alors elle m'a promis de me faire voir tout ça à l'église.
Le colonel Barbe aurait cassé la carafe qu'il tenait si tout d'un coup Caroline n'avait pas déclaré que l'église pouvait être bonne à certaines heures. Si elle se trouvait mieux le lendemain elle irait avec Estelle et Mary.
Le colonel Barbe sortit pour ne pas éclater. Tulotte clignait des paupières.
--Nous y voilà! pensait-elle, c'est la fin de la fin!
A cette époque un grand événement eut lieu dans la vie de Mary: sa chatte fit des petits. Elle trouva un jour tout un tas de jeunes chats grouillant sur son lit à baldaquin. Tulotte voulait jeter à l'eau cette engeance du plus beau jaune, mais Mary faillit avoir une attaque de nerfs, on dut en choisir deux pour la calmer et les laisser à la mère.
C'était, dans ce lit, des miaulements plaintifs, des ronrons, des jurons qui rendaient la petite fille très orgueilleuse. La chatte, ayant fini par faire la paix avec elle, l'escortait, suivie elle-même de ses deux chats. On écrivait ses devoirs ensemble, on partageait les tartines de la collation et on enfouissait des choses mystérieuses derrière les fuchsias. Malheureusement, l'un des petits _s'oublia_ un matin sur le paillasson de la dévote, il ne revint plus. Clémentine avoua que sa maîtresse en sortant pour sa messe basse _avait mis le pied dedans_, et qu'ayant une profonde horreur des jeunes chats, elle avait lancé l'animal à travers les escaliers. Estelle, sans rien dire, l'avait achevé pour que sa maîtresse n'entendit pas ses râles. Tout un drame que Mary reconstitua à l'aide de Minoute qui déterra le petit cadavre dans un coin de la cour.
En sa qualité de fille de militaire, Mary devait protéger le plus faible; lorsqu'elle sut positivement à quoi s'en tenir, elle monta d'un pas décidé l'escalier de mademoiselle de Cernogand. Mary avait des idées féroces. On pensait chez elle que ce chagrin d'enfant était calmé, on l'avait vue se diriger d'abord vers la cour, réfléchissant aux sages conseils du papa qui lui expliquait qu'une propriétaire pieuse a tous les droits. Sa mère, assistant aux offices à présent, renchérissait et lui déclarait qu'il y avait déjà beaucoup trop de chats dans la maison. Mary, en dernier ressort, étudiait les agitations de Minoute. Minoute fixait des yeux étincelants de rage sur la galerie vitrée. Mary vint donc sonner à la porte de mademoiselle Parnier.
--Vous avez tué mon chat! dit laconiquement la petite hussarde, mettant ses mains dans les poches de son tablier d'écolière.
--Non, ma chère enfant, se récria la dévote; entrez vite, j'ai là un beau plat de beignets que je veux vous faire goûter. Votre chat a été volé par les gamins de la rue... Entrez vite, nous dirons le _benedicite_, vous me réciterez une fable et je vous montrerai des images de mon Histoire sainte.
Au fond mademoiselle Parnier, qui commençait à catéchiser toute la famille, avait très peur de perdre son prestige. Mary n'était guère facile à apprivoiser; cette petite ne s'entendait avec personne et se moquait de l'enfer.
--Vous mentez, Madame, dit Mary tranquillement, et puisqu'on voit le diable quand on ment, vous le verrez cette nuit.
--Ma chère mignonne, murmura mademoiselle Parnier, je suis trop bien avec le bon Dieu pour cela... Fi! la vilaine tête!... Regardez comme Jésus pleure en ce moment sur vos insolences!
Elle lui désignait du doigt le christ pendu près de la cheminée.
Les vitrages de la galerie étaient ouverts, on voyait Minoute plantée sur son derrière au milieu de la cour: Minoute, la queue tourmentée de frissons, attendait l'issue de l'ambassade.
Mary s'avança du côté du plat de beignets qui fumait fort appétissant; elle le prit à pleins bras, et, avant qu'on ait pu la retenir, elle envoya le tout dans l'espace avec un calme imperturbable.
--Tiens, Minoute! fit-elle. Ensuite elle se retira, le front haut, sans daigner refermer la porte.
Pétrifiée, la dernière des de Cernogand n'eut même point la présence d'esprit de faire un signe de croix.
La maison subit une véritable crise à propos de ce plat de beignets si cavalièrement offert aux mânes d'un chat assassiné. Mary reçut le fouet. On la mit en quarantaine pendant plusieurs jours. Elle fut privée de dessert, de la musique du dimanche, et surtout de jouer avec ses chats. Minoute, désorientée, abandonna le lit de sa maîtresse, emporta son petit dans l'écurie; un cheval écrasa ce restant de la nichée. Enfin, le plus poignant de tous les désespoirs, l'intendant, avec la permission d'Estelle, tendit un lacet sous les fuchsias, endroit fatal où Minoute trouva une mort prématurée.
Mary demeura inconsolable. Son père voulut lui donner un oiseau; elle refusa. A quoi bon?... si Minoute n'était plus là pour le manger! Ces sortes de peines prenaient dans le cerveau de la petite fille des proportions terrifiantes. D'autant mieux qu'elle pleurait peu et ressassait ses douleurs des journées entières. La maison lui inspirait une tristesse morne sans la moindre distraction vivante; certes, elle ne manquait pas de joujoux, tous les officiers de son père au premier janvier lui avaient donné des poupées, des ménages, des bonbons; mais cela ne remuait pas autour d'elle, les poupées se brisaient.... Il faisait trop froid pour sortir les ménages, hélas! Quant aux bonbons elle leur préférait la simple tartine de beurre de son goûter.
La maman ne bougeait plus de sa chaise longue; Tulotte passait son temps à disputer la cuisinière, l'appelant _cafarde_; le papa allait chasser avec Corcette et le comte de Mérod dans les gorges du Jura.
L'hiver était venu, charriant les neiges qui ne voulaient pas fondre dans la cour. Mary, partie de l'Auvergne avec un soleil magnifique, s'imaginait que les villes de France sont divisées en deux catégories: les villes où c'est l'Été et les villes où c'est l'Hiver!...
L'aventure du plat de beignets avait gâté la conversion des Barbe et un autre scandale vint la faire sombrer pour toujours aux yeux de leur propriétaire. Une fois, Mary fut envoyée à la recherche de cette mystérieuse Estelle qui, maintenant, quand elle n'était pas au confessionnal, s'enfermait dans sa chambre. Mary grimpa l'escalier comme feu sa chatte, c'est-à-dire très vite et sans bruit. La chambre de la bonne, située sous les toits, possédait un gros verrou fermant assez mal un huis tout disjoint; Mary, juste à la hauteur d'une fente du bois, aperçut vaguement l'habit noir de l'intendant de mademoiselle Parnier, un habit en forme de lévite que tout le monde connaissait; elle entendit la voix de sa bonne balbutiant des choses étouffées. Mary n'osa pas entrer. Elle redescendit pour expliquer à son père que la bonne devait être très malade puisque M. Anatole la soignait dans son lit. Ce fut un trait de lumière, le colonel devina la véritable raison de la conversion d'Estelle. Il jugea même inutile de confondre les coupables, et, après avoir blâmé sa fille de se risquer au trou des serrures, il avertit Caroline.
--Te voilà bien!... s'écria celle-ci indignée; tu veux renvoyer ma cuisinière parce qu'au lieu d'avoir deux hussards pour amants elle se contente d'un dévot!... Moi, je trouve qu'Estelle se range de plus en plus ... et je la garde... Autrefois elle faisait ses horreurs dans la cuisine, maintenant elle monte dans sa chambre... Je te dis que je veux la garder!...
Le colonel ne répliqua rien, mais il avait l'esprit de corps. Il ne serait vraiment pas dit que ce faquin de buveur d'eau bénite demeurerait impuni. Il mit des gants de peau neufs et alla de nouveau chez sa propriétaire.
--Mademoiselle, affirma-t-il dès le seuil, votre intendant est un drôle qui suborne les filles: je viens de le découvrir en conversation légère avec ma bonne, une créature assez sage!... Pensez-vous, Mademoiselle, que je puisse me permettre de laver la tête à ce polisson?
La dernière des de Cernogand se moucha, prit une pincée de son tabac--sa seule volupté--secoua sa robe d'orléans sur laquelle était tombée un peu de la fine poudre.
--Hum!... hum! mon cher locataire!... murmura-t-elle, ceci est une grave accusation. Je tiens Anatole pour un digne serviteur; oui!... oui! je vous le répète, un digne serviteur. Il a quarante-deux ans, un âge déjà respectable ... jamais on ne l'entend dire un mot déplacé ni faire une allusion aux femmes. Il ne sort pas ou presque pas ... Monsieur le colonel ... vous les avez vus?...
Le colonel était comme sa fille: il ne savait pas mentir.
--Vus ... non..., mais on les a vus ... une personne digne de foi!
--Quelle personne, encore?...
Et mademoiselle Parnier respira.
--Une enfant dont l'innocence aurait pu être ternie par ce spectacle... Heureusement que Mary n'a rien compris, mais je désire...
--Ah! Monsieur Barbe!... votre fille!... et vous voulez que je chasse un excellent sujet parce que cette enfant, qui nous a tous en horreur, à cause de la mort d'un sale chat, les a vus... Et qu'a-t-elle vu?... je vous le demande...
--Mademoiselle, je réponds de ma fille comme de moi-même ... ses explications ne me laissent aucun doute!... Dieu merci, elle n'a pas trop vu pourtant... quand une femme est sur son lit ... qu'un homme!...
Mademoiselle Parnier se leva, majestueuse:
--Colonel... (et elle dit colonel tout court, car elle était hors d'elle), je vous défends d'en ajouter davantage. Je ne dois pas savoir ce qu'ils faisaient, je me bornerai à jurer sur ce christ que M. Anatole, mon intendant depuis dix ans, est incapable d'une faute de ce genre!...
Et très indignée, elle se retira dans un oratoire, à côté du salon.
Le colonel dut sortir avec l'étourdissement que lui jetait au cerveau la stupéfiante logique de la dernière des de Cernogand!...
On garda Estelle, on félicita M. Anatole. Le colonel ragea, la colonelle bouda; Tulotte haussa les épaules, et Mary fut fouettée pour liquider cette situation embarrassante.
Alors la petite fille connut les effets d'une haine de dévots. Elle vit s'en aller d'une façon mystérieuse les joujoux qu'elle laissait dans la cour; ses jardinets tracés sur la neige étaient effacés par une main inconnue, mais toujours prête au dégât. Un jeune chien qu'elle avait ramassé au coin d'une borne et qu'elle soignait à l'écurie, en cachette, récolta une maladie de langueur dont il creva inexplicablement. Dans sa chambre même, ses cahiers sur sa table de travail eurent des pâtés qu'elle n'avait jamais faits. Elle égara ses plumes, son papier buvard sans s'en rendre compte! Toute la journée c'étaient des rapports contre elle.
Estelle arrivait auprès de la chaise longue de madame qui lisait un roman:
--Mademoiselle est encore sortie malgré la défense de Madame... Je n'ose pas la gronder, elle dit que je n'en ai pas le droit.
--Mary! appelait la mère assourdie de réclamations, où es-tu allée?
--Maman, je suis sortie pour jouer sur le trottoir puisqu'on me prend mes jouets dans la cour!...
--Qui te prend tes jouets?
--Je ne sais pas, maman, peut-être le monsieur d'en haut!
--Allons donc!... tu es folle! Enfin, si on te prend tes joujoux, il faudra veiller!... ajoutait la mère impartiale.
--Ah! Madame peut croire, se récriait Estelle, que je battrais celui qui se le permettrait... J'aime trop mademoiselle Mary, seulement monsieur la monte contre moi ... je le sens bien, et si Madame n'était pas malade, elle qui me garde malgré mes indignités, je m'en sauverais, voyez-vous!...
Ici Estelle, du coin de son tablier, s'essuyait les yeux.
--Mary ... concluait la jeune mère attendrie, tu nous feras mourir de chagrin!
La petite fille serrait les lèvres, dédaignant d'accuser davantage des gens, que d'ailleurs elle ne saisissait pas sur le fait. Et puis elle finissait par s'imaginer que ce qui se passait devait être tout naturel. Seulement son caractère devenait de plus en plus sauvage; elle s'asseyait sur les marches de l'escalier, le menton appuyé au poing gauche, le regard farouche, la bouche tordue d'un rictus étrange. Elle récapitulait toutes les avanies qu'on lui faisait subir et son horreur des grandes personnes s'accroissait rapidement. Quelquefois on lui amenait des enfants du 8e: Paul Marescut, les filles de la trésorière; mais il arrivait que ces enfants se dégoûtaient vite de son air sombre et des jeux qu'elle leur proposait comme des trouvailles: soit l'enterrement d'une poupée disloquée, soit un pèlerinage à la tombe des chats derrière l'écurie, dans la fosse au fumier, avec des bougies et des encensoirs de papier. Dès qu'on voulait une partie de barre ou une ronde, elle se retirait à l'écart.
Un jour que l'oncle de Paris, le fameux savant Antoine-Célestin Barbe, devait venir pour une consultation pressante, madame Corcette, après avoir chuchoté longuement au chevet de la malade, emmena Mary chez elle.
C'était au mois d'avril; la neige faisait place à une boue noire, épaisse comme de la crème, remplissant les rues et crottant les jupes. Le capitaine Corcette, aux arrêts pour une semaine, attendait la petite fille du colonel comme une distraction qui lui était bien due de la part de son grognon de père.
--Eh bien? demanda-t-il lorsque sa femme arriva suivie de Mary, très ahurie de leur voyage à travers Dôle.
--Nous la garderons peut-être plus longtemps que nous ne pensons, dit-elle. On est allé chercher le marchand de choux pour avoir le petit frère ... il parait que ce chou ne veut pas se laisser effeuiller... il y a des complications, une fluxion de poitrine qui se déclarera, un remède qu'on n'a pas continué, enfin des tonnerres de machines du diable!... pour parler comme le colonel!
La maison du capitaine Corcette était une ancienne guinguette ornée de treillages verts et de volets verts. Au carrefour de trois routes, elle avait la vue d'une campagne fort accidentée, une montagne couverte de rochers de laquelle glissaient de petites cascades en miniature; elle portait encore un pin pour enseigne et sur un coin on lisait cette phrase d'un goût douteux: _Au rendez-vous des cascades_, que le capitaine ne se souciait pas de faire effacer. Elle possédait un jardin, des tonnelles, une balançoire, un jeu de boules, un jeu de grenouilles, une mare... Un vrai paradis!
Les quatre chambres qui la composaient étaient tendues de papier perse à fleurs inouïes.
Au salon il y avait des cors de chasse, un tapis turc, un vieux piano; des scènes d'amour très drôles le long des rideaux de cretonne. Cela empestait la cigarette et le rhum. Mary dut changer sa robe de flanelle blanche qu'elle avait salie dans les rues de la ville contre un petit jupon de soie rouge bordé d'une dentelle que lui prêta madame Corcette. Celle-ci, très heureuse de faire la maman, lui donnait des conseils.
--Tu vois, Mary, tu as un jupon de danseuse espagnole. Demain Tulotte viendra prendre de tes nouvelles et t'apporter du linge, mais, pour aujourd'hui, nous allons nous déguiser. Tu mangeras des gâteaux, tu boiras des liqueurs et tu casseras tout si ça te plaît. Je te soupçonne d'être une petite fille trop bien élevée... Ris donc, lève la jambe, cours, saute ... massacre-nous... Il faut se la couler bonne tant qu'on est gamine... Après ... on ne sait pas ce qui vous tombe dessus!... Moi, je ne veux pas que tu t'embêtes chez moi, tiens! D'abord tu es la fille de notre colonel et nous voulons t'éblouir!
De fait, l'enfant était éblouie. Elle souriait doucement, un peu chagrinée des expressions bizarres qu'employait madame Corcette «... que tu t'embêtes!» «se la couler bonne.» Autant de stupeurs pour elle qui avait un père très sévère sur le choix des mots.
On lui avait passé le jupon rouge, mis un _zouave_ de cachemire bleu garni de clochettes d'acier et noué un ruban jaune au bout de ses nattes.
--Elle est fort jolie, cette mignonne! murmura le capitaine du haut de sa robe de chambre à glands de soie.
Madame Corcette endossa aussi une polonaise plus claire que celle de son mari, redressa son chignon et servit une collation abondante. Comme la fillette refusait gracieusement une seconde cuillerée de confiture, la jeune femme lui vida, en éclatant de rire, le fond du pot sur son assiette.
--Tiens! fit-elle, nous prends-tu pour des nigauds, nous voyons bien que tu en meurs d'envie!
A la vérité, Mary ne mangeait que modérément de tout, chez ses parents; elle suivait, malgré elle, un régime de convalescente qui a peur des excès. Jamais trop de fruits, ni trop de gâteaux, ni trop de vin. Et elle se portait bien, ignorant les indigestions et les griseries sucrées; cependant, comme l'humanité est ainsi faite, elle réservait toutes les folies sensuelles pour plus tard, et son esprit devait faire payer cher à son corps sa précoce gravité.
Elle mangea le fond du pot, but de l'anisette, puis le capitaine la fit asseoir sur ses genoux.
--Je crois, dit-il gaiement, que ce petit gésier ne fonctionne pas mal ... nous allons maintenant passer à d'autres exercices.
Messieurs et Mesdames, je vous annonce _il signor_ Polichinelle!» ajouta-t-il d'une voix tellement aiguë qu'elle semblait partir de la chambre voisine. Mary effrayée se réfugia dans les jupes de madame Corcette. Aussitôt, avec un annuaire, deux bouchons de lampe et une écharpe algérienne, il fabriqua un théâtre, des acteurs, un rideau. Mary demeurait muette d'étonnement. Il y avait donc, au monde, un homme qui amusait les petites filles?..... De ce jour elle eut un goût prononcé pour les baladins tout en réservant son appréciation au sujet de leur morale!... La représentation dura une heure. Madame Corcette donnait la réplique, et Mary, assise entre eux, se tournait tantôt d'un côté tantôt de l'autre, essayant de saisir le moment où leurs bouches remuaient, ne comprenant rien à leurs intonations. Ensuite, madame Corcette lui habilla une poupée avec du papier de couleur et des cartes de visite, c'était fantastique.
Et les deux époux riaient plus fort qu'elle, se lançaient des mots renversants, s'appelant: _ma vieille! mon gros rat écorché!..._ La pluie ayant cessé, ils conduisirent Mary au jardin; le capitaine, debout sur la balançoire, exécuta des tours de force; sa femme, les jupons retroussés, le nez en l'air, montra de quelle manière on tirait la grenouille à coups de boule. Mary avait peur de salir son jupon.
--Qu'est-ce que ça te fiche, cria madame Corcette, puisque ce n'est pas le tien!...
L'argument était sans réplique. Mary tira la grenouille à côté d'eux.
Le soir elle devint bavarde, racontant ses malheurs avec ses chats.
Alors, madame Corcette envoya la bonne de porte en porte chercher des petits chats. Elle en eut bientôt plein son tablier, et cette récolte fut déposée sur le tapis turc, où elle miaula, jura, griffa; une vraie ménagerie.
Mary, les larmes aux yeux, se précipita dans les bras de la jeune femme.
Manette, la bonne, disait gaiement qu'on pouvait en avoir d'autres si on y tenait!... Ce fut du délire! la petite fille à quatre pattes les dévorait de caresses, les appelant des noms de ses chers défunts. Corcette s'affubla d'une peau d'ours et fit l'animal féroce qui va croquer le troupeau. Mary les défendait, son jupon rouge étendu, et l'on renversait les meubles, on cassait des porcelaines, on criait, on se bousculait.
Madame Corcette se tordait de rire, s'amusant plus que les autres. Manette, très délurée, pinçait tout le monde, y compris monsieur, et madame riait plus fort, appelant son mari: _grand lâche!_
On coucha Mary, après minuit, ce jour-là, dans le cabinet de toilette de madame Corcette où on avait dressé un petit lit bleu et blanc très coquet. Elle oublia de faire sa prière tant le sommeil lui mettait de poudre aux yeux. Le lendemain, elle vit entrer chez elle une merveilleuse magicienne vêtue de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel avec un bonnet pointu sur la tête et enveloppée d'un voile transparent. C'était madame Corcette qui avait mis un de ses costumes de bal masqué. Mary ne la reconnaissait pas et avait un peu peur.
--Je vous déclare, Mademoiselle Mary, disait la voix du capitaine caché derrière une porte, que si vous êtes sage, vous irez en voiture avec une foule de gentilshommes bien disposés à votre égard. Puis la magicienne se sauva laissant son voile aux bras de l'enfant abasourdie.
Manette vint habiller Mary, et comme elle ne parlait pas de cette aventure, celle-ci lui dit:
--Vous avez vu la dame, vous?
--Quelle dame?
--Une fée ... ou bien, ajouta la fillette moins crédule qu'à cinq ans ... ou bien une dame dans un costume de fée!
--C'est-y Dieu possible!... s'écria la rusée servante aussi comédienne que sa maîtresse ... une fée!... Je me doutais du tour ... parce que, hier, j'ai vu des nuages roses au ciel... C'est, dit-on, le présage certain qu'il fera beau ... et qu'on recevra la visite d'une fée! Madame, Madame, venez vite!... La fée est par là ... éveillez-vous donc!
Madame Corcette, déshabillée, entra se tamponnant les yeux d'une éponge.
--On ne peut pas dormir, ici ... fit-elle comme réveillée en sursaut. Où diable voyez-vous des fées, ma pauvre Manette?
--Dam! c'est mademoiselle qui veut sans doute nous en conter!