La Marquise de Sade

Part 20

Chapter 203,775 wordsPublic domain

Soudain une explosion formidable retentit, la maison fut comme agitée d'un frisson électrique, et les deux disputants se trouvèrent renversés, la face dans le tapis du corridor. Mary, réveillée en sursaut, crut à un retour de son époux déchargeant son revolver au hasard, par fureur d'avoir tout appris. Elle mit son peignoir garni de cygne, se regarda, se coiffa, intrépide comme un général d'armée qui va livrer une bataille décisive. Enfin elle sortit de sa chambre. Une vapeur d'un goût singulier emplissait le corridor, elle ne reconnut pas la fumée de la poudre et elle se dirigea du côté du cabinet. Le cocher était en train de faire sauter la serrure pendant que l'obstiné visiteur, accroupi sur les genoux, essayait de ranimer la servante, complètement privée de sentiment.

--Madame, allez-vous-en! supplia l'homme à l'oriolampas, je crois que mon pauvre collègue a trouvé sa cristallisation[1].

Un éclair illumina la mémoire de Mary. Elle se précipita, suivie des domestiques, dans le cabinet du docteur: il était étendu, les yeux fixes, sa barbe toute hérissée, un peu d'écume aux lèvres, les débris de sa presse hydraulique jonchaient le sol. La Vénus anatomique, détachée de son piédestal, avait bondi, droite encore, mais décapitée, en travers de sa table, sur un amas de fioles brisées. Les livres épars avaient leurs pages arrachées, le squelette, le bras en l'air, contemplait la destruction de ses orbites creuses.

--Mon vénéré maître! sanglota celui qui avait voulu le voir et qui le trouvait mort.

--Une victime de la science! dit Mary, conservant son calme, tandis que les domestiques faisaient des scènes de lamentations. Quand on voulut le relever pour le porter sur un lit, elle s'y opposa, disant que puisqu'il n'y avait rien à espérer, on devait attendre les constatations. En réalité, elle pensait que si un souffle lui demeurait, il étoufferait grâce aux vapeurs de l'acide commençant à se répandre d'abord au ras du parquet. Et on le laissa là s'achever, un coussin sous sa tête chauve, enveloppée d'un rideau que l'explosion avait descendu de la fenêtre.

Le vieux naturaliste, point médecin, lui palpa la poitrine un instant; puis, se sentant des nausées, l'esprit très confus, il sortit derrière la baronne de Caumont, larmoyant son histoire d'oriolampas pour laquelle il aurait bien voulu donner à son collègue, un maître vénéré, de plus précises explications.

--Il a été tué raide, déclara Mary à sa tante.

--Tant mieux! grogna Juliette Barbe, il ne mettra plus la discorde _chez nous._

Peut-être le savant était-il las de servir de témoin à cette discorde et avait-il choisi le chemin le plus court pour s'enfuir!

Ceux qui constatèrent son décès s'aperçurent que, soit trouble de tous ces gens profondément affectés, soit ignorance de la part du bonhomme à l'oursin, il n'avait expiré qu'un quart d'heure après sa chute et qu'en tombant il ne s'était fait aucune blessure mortelle.

--Victime de la science! répétèrent les journaux, échos complaisants de la jeune baronne. Il y eut un enterrement magnifique. M. de Caumont, prévenu, arriva pour l'ouverture du testament. Antoine-Célestin Barbe léguait toute sa fortune à sa nièce. Le baron, attendri, ne sachant plus où s'était perdu son fils naturel, ayant lui-même bien des choses à se reprocher, fit une démarche auprès de sa femme. Tous les deux vêtus de grand deuil, revenant du cimetière dans la voiture ornée d'énormes nœuds de crêpe, entamèrent une banale conversation.

--Madame, croyez que je prends part à votre chagrin. Les larmes effacent les fautes, Mary! Ah! quel noble cœur, cet homme que le Paris scientifique regrette avec nous!...

Elle se garda de relever son voile, car il aurait vu qu'elle ne pleurait point, mais avait un singulier sourire.

--Monsieur, répliqua-t-elle digne et froide, je sais que mes torts ne sont pas de ceux qu'un mari oublie. Nous tâcherons de nous supporter mutuellement, à moins que vous ne désiriez me convaincre d'adultère devant un tribunal.

A cela, il avait souvent pensé. La phrase le plongea dans de mornes réflexions. Un scandale ne mènerait à rien de logique: il avait un fils naturel, et elle possédait une belle fortune. Entre ces faits accomplis, un avocat le ballotterait avec d'odieux commentaires. Il serait la fable de ses amis, les viveurs du cercle aristocratique, et Mary, jeune, orpheline, intéresserait autrement que lui, ex-fanfaron, sujet aux fredaines des blasés, un peu engraissé du ventre.

--Mary, murmura-t-il, on irait au bout du monde, qu'on ne vous oublierait jamais!

Il eut l'envie de lui prendre la main; il se retint pour ne pas lui paraître ridicule.

Chez eux, elle décida qu'elle lui donnerait le droit de gérer les capitaux selon ses idées.

Il la trouva généreuse. Pour un rien de tendresse, il lui aurait demandé si elle pouvait aussi effacer le passé.

Il reprit une certaine tranquillité quand il eut interrogé les domestiques et les amies mondaines. Tulotte lui semblait un porte-respect bien suffisant; le cocher avait juré tous ses dieux que madame ne sortait pas sans sa tante. La petite comtesse de Liol, l'ancienne conquête, lui avoua qu'elle n'avait aucun rapport défavorable à lui faire. Elle gardait bien ses secrets, Mary, en admettant qu'elle en eût, cette créature, un peu doctoresse avec ses compagnes du frivole faubourg Saint-Germain, et la comtesse termina en félicitant le mari qui cascadait par delà les frontières pendant que sa femme soignait un vieil oncle à héritage. Leur deuil les empêchant de recevoir et de courir les salons, ils durent se cloîtrer dans l'hôtel, très agrandi par la catastrophe. A la lueur d'une lampe intime, ils durent passer des soirées en tête-à-tête, lui ne sachant que dire, elle lisant ou brodant sans rechercher la causerie. Il lui fallut de nouveau l'admirer sous les simplicités de ses robes noires comme avant leur fatal mariage, et il constatait qu'elle était encore embellie: ses yeux, bistrés par la douleur, se rejoignaient, toujours de ce bleu inexplicable au milieu des pâleurs dorées du visage, s'estompant de leurs fins sourcils prêts à se froncer. Ses cheveux lourds, plus en deuil que sa robe, avaient des senteurs délicates de ce réséda mystérieux qu'elle portait en son être, malgré la faute, malgré le crime, fleur de jeunesse au paroxysme de la passion, fleur d'amour provocante et toujours ingénue.

Une fois, comme elle se penchait pour saisir un peloton de laine, elle le frôla du coude, demandant pardon. Alors il n'y tint plus, il l'entoura de ses bras, les larmes au bord des paupières.

--Mary, dit-il sincèrement ému, tu as voulu te venger, parce que tu m'aimes, n'est-ce pas? Il est impossible que ce soit la dépravation des sens qui t'ait entraînée, toi qui n'as pas de sens, toi la femme orgueilleuse et de glace?...

Elle lui laissa croire tout ce qu'il arrangeait pour sa propre conscience.

Le jour même, elle avait reçu, par son cocher, un billet la suppliant de se rendre à la rue Champollion: elle voulait cette victoire sur le mari pour le mieux aveugler.

--Tu es mienne! ajouta le baron, rien ne me change ta chair, va! j'en aurai toujours faim!

Quand ils furent au lit, elle eut une patience vraiment angélique, puis, d'une façon scandaleuse, lui s'endormit, n'achevant pas sa phrase passionnée. Elle sauta à bas de la couche conjugale, alla tirer un flacon de chloroforme d'une cachette qu'elle avait ménagée derrière un tableau et elle le mit une seconde près du visage du dormeur.

En s'habillant elle le regardait, soucieuse, pensant qu'il ne se douterait guère de son audace, mais qu'elle risquait de se partager chaque nuit et que c'était ignoble pour l'amant.

Elle se glissa jusqu'aux écuries, réveilla le cocher qui l'accompagna avec des précautions de filou. Elle ne respira que dans l'escalier de Paul Richard, mécontente de son peu de courage. Paul avait mal dîné, il ne voulait plus allumer de feu, et il était assis devant un énorme registre de négociant, une tenue de livres dont il croyait tirer des sommes d'argent. Mary haussa les épaules.

--Tu sais, lui dit-elle, que mon oncle m'a légué cinq mille francs pour toi, je te les apporte!

Une rougeur envahit les joues du jeune homme.

--Je te remercie, mais je n'accepte pas ... c'est ton notaire qui doit me rendre des comptes. Voyons?... tu veux décidément me réduire à ce rôle d'homme des ruisseaux? Où est la preuve du legs?

Elle arpenta la mansarde, exaspérée. La situation devenait embarrassante.

--Voici les billets, fit-elle des dents grinçantes, et je vous ordonne de les prendre!

--Oh! murmura-t-il, joignant les mains devant elle, tu as donc quelque chose, tu me grondes et tu cherches à m'avilir davantage. Ton mari?...

Il s'arrêta, la regardant fixement.

--Sans doute, mon mari: je viens d'être sa femme! As-tu supposé que M. le baron de Caumont avait de la dignité? Il ne m'a pas tuée, le reste est arrivé par surcroît ... les hommes sont très forts!

Paul Richard faillit hurler de désespoir. C'était à présent que la honte l'empoignait, car il serait encore moins fort que l'époux.

Il accepta ces billets de banque, se réservant de les dépenser seulement pour elle, il ne s'occuperait plus de son diplôme de médecin et irait au métier qui lui fournirait tout de suite du pain.

Ils demeurèrent silencieux, le front bas, n'osant pas se toucher, craignant d'avoir envie l'un de l'autre dans le souvenir brutal de la rentrée en possession du mari.

--Oh! cria-t-il, crispant ses poings, s'il pouvait mourir comme ton oncle, je ne le pleurerais pas, tu sais!...

Elle le quitta, très sombre, emportant ce cri d'amour au fond de ses oreilles.

--Madame, lui chuchota le cocher, s'autorisant d'une position critique pour lui donner des conseils, je crois bien que ce jeu-là est dangereux, Monsieur n'est pas de la première verdeur, pourtant il finira par s'apercevoir que vous désertez... Il se réveillera ou on le réveillera et nous serons fichus.

--Taisez-vous! répondit la baronne, s'enveloppant de son manteau, avec un geste impérieux.

Le lendemain elle combla son mari de prévenances. Coquette, folle, elle l'emmena dans leur chambre nuptiale dès la nuit close.

--Louis, lui affirma-t-elle, je vous jure que vous ne dormirez plus!

En effet, il ne dormit pas, très fier de cette surexcitation qu'il attribuait au retour des coquetteries de sa femme.

Les jours suivants il eut de véritables crises, se pelotonnant à ses pieds menus avec des extases de jeune premier quelque peu grotesque.

Dans l'ordinaire fatuité des hommes, il se croyait aimé d'un amour plein de reconnaissance pour la faute pardonnée. Elle ne lui disait rien, comme un joli sphynx, mais il lisait des choses sur sa physionomie d'enfant repenti. Elle avait maintenant des raffinements discrets qui le comblaient d'enthousiasme, elle se livrait plus entière, plus humble. Ah! les maris qui n'ont qu'une femme vertueuse ne savent pas les plaisir d'avoir été cruellement trompé, puis d'avoir permis ensuite ces sortes de dénouements avec leur pointe obscène! Il se serait félicité de son ridicule de jadis s'il avait osé se l'avouer.

A la vérité, dans les longues après-midi brumeuses, il était forcé de se coucher une heure ou deux pour chercher un repos réparateur. Il éprouvait d'étranges vertiges comme un viveur qui a _le casque_, selon les expressions des noceurs. Pourtant il mangeait et buvait chez lui, sans grand appétit, des plats assez simples, un vin sans alcool. Mais dès qu'il la rencontrait par les corridors ou qu'elle venait se pencher sur lui, il était repris de cette surexcitation merveilleuse qui lui faisait accomplir des actes de héros. Leur lune de miel recommençait. Au moins, c'est ce qu'il croyait. Elle était si belle, si jeune, si originale. Un moment il s'écria, se sentant fou:

--Tiens, Mary, je te remercie de t'être vengée! Pour m'avoir trompé un jour, tu es une autre femme, mille fois plus désirable!

Mary eut le bon goût de ne pas répondre.

La petite comtesse de Liol, qui avait rassuré l'époux en jurant que son amie était impeccable, fut témoin d'une scène bizarre. Elle était venue visiter le couple, un peu intriguée au fond par les allures de madame de Caumont, une femme ne soupant jamais et sortant de chez elle avant minuit, s'isolant, ayant l'aspect d'une religieuse qui traverserait un vilain monde. Lorsqu'on l'annonça dans le salon de Notre-Dame-des-Champs, Monsieur s'échappait derrière une portière, tandis que Madame, demeurée grave, rajustait sa coiffure. La fine Parisienne posa une question embarrassante:

--Je vous dérange?

--Non, chère amie, pas du tout, au contraire!

--Ce n'est guère poli pour ce pauvre baron, ce que vous dites là, riposta la comtesse, une charmante vicieuse, cherchant la plaie dans les ménages, non à cause de la morale, mais pour en profiter à des points de vue spéciaux.

--Vous êtes une heureuse créature! soupira-t-elle. Moi, depuis que je suis veuve, j'ai eu l'idée de prendre un amant, et si je n'en ai pas pris, c'est que je doute de tous ces messieurs!

Mary ne put s'empêcher de sourire.

--Vous n'avez pas douté de mon époux, jadis, m'a-t-on raconté!

Les deux femmes étaient assises en face l'une de l'autre. Elles se dévisagèrent. Il y avait une absolue indifférence dans le sourire railleur de la baronne. Madame de Liol se rapprocha d'elle.

--Vous ne l'aimez pas, méchante! dit-elle, vexée de ce qu'il lui avait appris ses anciennes fredaines.

--Je l'aime comme on doit le faire en alliance légitime, ma chère: raisonnablement!

--Hum!... et pourquoi cette fuite précipitée?

Mary quitta le ton du marivaudage.

--Eh bien! dit-elle avec un dégoût qu'elle ne put dissimuler, il m'excède, voilà la vérité.

La comtesse était une blonde très fanée, très élégante, soignant particulièrement ses mains, dont les deux index se trouvaient rongés jusqu'au vif, ce qui donnait à penser qu'elle avait la triste habitude de les mordre, ses yeux cernés luisaient à de certains instants comme des diamants, elle recherchait la compagnie des brunes, pour ressortir, et des blondes, pour les désespérer. On la surnommait dans son monde _Chiffonnante_, parce que sa principale joie était de courir les grands magasins de nouveautés et d'y collectionner des étoffes nouvelles. Veuve, elle avait eu quelques amants, vite las. On la prétendait hystérique; ainsi, d'ailleurs, le sont toutes les femmes que les hommes ont vu rire et pleurer dans une querelle d'amour, mais rien ne prouvait les désordres de son tempérament, car elle se vantait en parlant de ses feux. Ses amants la considéraient comme une glaciale.

--Pauvre chatte! soupira la comtesse de Liol.

Elles causèrent ensuite toilette, évitant de reparler du baron.

Une semaine s'écoula. Mary semblait oublier l'étudiant et ne lui écrivait que de loin en loin. Celui-ci, à moitié fou de rage, la guettait à tous les coins des rues, ne s'occupant plus de ses études médicales, renonçant au gagne-pain présent ou futur. L'amour de cette cynique lui était nécessaire comme la lumière; quand elle partait il retombait dans un chaos et allait, tâtonnant, se briser les membres contre les murs. Il savait que ce mari l'avait reprise et il voyait, dans ses cauchemars, se dérouler des scènes horribles. Durant huit jours il résolut de manger chez des camarades pour ne pas toucher à son argent. Les invitations s'épuisèrent, il était si morne que les compagnons en eurent bien vite assez, il lui fallut jeûner. Que faisait-elle donc? Ses billets lui disaient que la prudence la retenait auprès de cet homme et qu'elle le priait d'attendre.

Alors, un dimanche, il dépensa cinq francs d'absinthe sur les billets de banque qu'il n'avait pas encore ôtés de l'endroit où elle les avait placés. Le cocher de l'hôtel Barbe vint le soir avec une fleur et un ruban. Paul sanglotait tout seul, couché tout habillé dans son lit pour avoir moins froid.

--Que voulez-vous, je pleure, je ne suis plus qu'un enfant! Joseph! elle m'oublie!

Joseph lui répondit des tas de choses inutiles sur un ton fort gourmé.

--Ces affaires-là ne me regardent pas, Monsieur Richard, on me paye pour vous servir, mais on ne m'a pas chargé de vous consoler. Ces grandes dames sont si capricieuses!

--Et le mari? que devient-il, mon bon Joseph?

L'étudiant joignait les mains comme lorsqu'il avait dix ans et qu'il montrait des souris blanches pour quelques sous. Peu lui importait d'être rudoyé par _son_ domestique: n'avait-il pas bu _son_ argent le jour même?

--Ma foi, Monsieur est tout pendu à ses jupons, il a une figure cramoisie que c'est une véritable honte. Ce monde-là se la coule douce, je vous assure!

Paul rugit et se dévora les poings... Si elle allait l'aimer, maintenant qu'elle savait l'amour!...

Joseph sortit, plein de pitié.

Vers minuit on frappa légèrement. Paul était en train d'enfoncer un clou et d'arranger une corde, il avait décidé de mourir, sa lettre d'adieux était terminée. D'un bond il fut sur le seuil.

--Toi!

--Oui, moi!

--Et lui ... lui que tu tolères, à ce que me racontent tes gens? lui que tu veux aimer? N'es-tu pas la plus vile des femmes?

Elle riait en se débarrassant de ses fourrures.

--Fâchez-vous, tyran, quand je travaille à notre délivrance!

--Enfin, où est-il? T'a-t-il embrassée avant que tu montes cet escalier?

--M. Louis de Caumont est, à l'heure qu'il est, dans les bras de ma meilleure amie, la comtesse de Liol!

--Hein! ce n'est pas vrai! Joseph dit qu'il t'adore depuis ta dernière visite ici, et qu'il ne cesse de te caresser les cheveux pendant les repas.

--Oh! il caresse même le menton de ma femme de chambre; ce cher baron est en train de se faire maigrir, je crois!

Paul Richard, suffoqué, ne comprenait plus.

--Nous serons désormais aussi libres que lorsqu'il était en Russie, mon amour! ajouta-t-elle gaiement.

Il ne voulut point lui demander d'explications. Il alluma le feu avec la lettre d'adieux et lança la corde par la fenêtre. Quant au clou, il y pendit les fourrures de sa maîtresse en plongeant ses narines dans leur odeur d'ambre.

En effet, le baron était cette nuit-là chez la petite comtesse de Liol et celle-ci avait prévenu sa complice par ce billet laconique:

«Ma brune belle, le monstre restera chez moi, ce soir; on ne dansera pas au piano, mais il y aura du thé.

A vous.»

Elles s'entendaient. Un mépris commun du maître les faisait s'unir pour que l'une débarrassât l'autre des assiduités gênantes du viveur sur le retour. Peut-être bien la marquise avait-elle un plan ou soupçonnait-elle son amie de ne pas lui dire tous ses secrets d'épouse qui a besoin de demeurer chaste. Mais elle se dévouait sincèrement!

Louis de Caumont, à partir de son escapade, renoua des intrigues et se glissa en des lieux épouvantables. Un continuel besoin de volupté semblait le mener à travers les sociétés les plus interlopes. Il appelait sa femme une Mandragore. Dès qu'on respirait l'air qui l'entourait on devenait satyre et, toujours fier de ses forces renaissantes, il courtisait, à la fois, la comtesse, une fille du quartier latin, la prostituée des trottoirs, les cocottes du café Américain. Elles étaient toutes jolies, toutes savantes, toutes jeunes ... et, planant au-dessus de toutes, il revoyait l'image de Mary, l'énigmatique créature dont les baisers versaient du feu de ses reines.

«Une cure que ce vieux Barbe n'aurait jamais faite, lui qui m'a refusé des drogues aphrodisiaques!»--pensait l'ex-beau de quarante-trois ans, quand il était obligé, maigrissant, de resserrer les boucles de ses pantalons.

[Footnote 1: La cristallisation de l'acide carbonique a été découverte en 1881 par Wroblewski.]

XI

Affranchie de son esclavage conjugal, Mary rejoignit l'étudiant presque toutes les nuits; Joseph le cocher n'avait plus besoin de l'accompagner, elle savait le chemin, et, vêtue de robes simples, ne prenant même pas de voiture, elle allait par les rues du vieux quartier, se perdant au milieu des vendeuses d'amour. Paul, tout à fait fou, ne discutait plus ses ordres, il prenait l'argent qu'elle apportait, le dépensant pour elle et pour lui, heureux de s'avilir puisqu'elle disait que cela l'amusait. Il avait abandonné brusquement ses travaux, car il se moquait de l'avenir sans elle. Il trouverait toujours une place d'imbécile, selon ses expressions, quand elle se dégoûterait de leurs plaisirs, et il entrevoyait un final idiotisme qui serait la consolation de sa perte, le suicide maintenant était trop indépendant, trop brave, il avait encore, elle partie, le besoin de penser éternellement à ses cheveux, à ses mains, à sa bouche, et pourvu qu'il y eût un coin sous l'arche d'un pont, il rêverait après avoir vécu. N'était-il pas sa chose, son bien, ne l'achetait-elle pas et devait-il se reprendre pour la mort? Elle l'écoutait lui balbutier ces aveux, le caressant comme une proie qu'elle dévorait, morceau par morceau, le cœur un jour, l'honneur le lendemain. Quelquefois ils se rendaient au théâtre voisin, se dissimulant derrière des stores pour ne pas entendre la pièce et ne pas regarder les acteurs. Alors sa distraction était de lui chuchoter dans un moment d'effroi.

--Le voilà! mon mari ... ton père!

Il tressaillait jusqu'aux moelles, la suppliant de ne pas rire de cette situation qui les faisait si criminels. Mais elle demeurait gamine en plein vice, riait davantage le sentant frémir à ses côtés.

Peu à peu, ils se relâchèrent de leurs habitudes craintives. Mary assurait que le baron, enragé, glissait d'une débauche à une autre comme un être saisi de vertige. Elle l'avait pris sous le toit de sa propre maison essayant de violer sa femme de chambre; depuis, elle se faisait hautaine, le menaçant d'une séparation qu'on aurait prononcée contre l'époux, malgré tous les torts de l'épouse. M. de Caumont passait l'eau quand il était en bonne fortune, il ne rentrait chez lui qu'à la pointe du jour, harassé de fatigue, ayant l'aspect d'un chien battu: son domestique lui administrait une douche après laquelle il buvait un verre de vin bouillant qui le remettait à neuf d'une manière étonnante, et vers dix heures il se sauvait, on ne s'imaginait pas où, toujours chassant la jupe. Paul Richard eut des doutes au sujet de son appétit féroce, il l'avait connu très réservé dans ses noces, se vantant de rester correct durant les plus bruyantes orgies. Mary, une nuit de bal masqué, mena son amant dans un salon dont la porte s'ouvrait devant une pièce de vingt francs: là elle lui indiqua le baron vautré sur un canapé en compagnie de créatures un peu ivres, qui cependant lui résistaient tant il se montrait cynique.

--Oh! misérables que nous sommes! murmura le jeune homme, songeant que le père ainsi que le fils assouvissaient leurs passions avec l'or de sa bourse.

--Allons donc! répliqua-t-elle, cela, je le veux! Rappelle-toi que je voudrai toujours ce qui m'arrivera, je suis la maîtresse de vos destinées; et quand je ne t'aimerai plus tu regretteras mon amour comme bientôt il regrettera la vie! Vous n'êtes pas malheureux, vous, les inconscients. Vous n'avez qu'à vous laisser diriger le premier vers un lit, le second vers la tombe, et c'est moi qui ai tout le mal!

--Crois-tu qu'il se tuera?

--Je l'espère bien, Paul!

--Tais-toi, Mary, balbutia-t-il, effrayé de son regard cruel. C'est lâche d'attendre l'agonie d'un homme qui m'a fait grâce...

--Préférerais-tu que j'eusse le courage de le tuer moi-même?