La Marquise de Sade

Part 2

Chapter 23,766 wordsPublic domain

--Allons!... voilà les folies qui recommencent. Caroline, tu abuses de ta position de malade... Juliotte a parbleu le nez fin, elle prétend _que tu t'écoutes_. Je ne choisis pas mes garnisons, je vais où l'on m'envoie ... et si la cuisinière te déplaît, mets-la dehors ... ce sera la huitième depuis que nous sommes mariés... Tiens! tu ferais mieux de prendre mon bras et de descendre au jardin, les morts ont peur de mes pantalons, faut croire, car je n'en ai jamais rencontré dans les allées!

Caroline, sans répondre à l'invitation de son mari, murmura:

--Ils lui font la cour tous les deux, je l'ai vu, oui, tous les deux, Sylvain et Pierre ... tes chevaux sont mal pansés, on ne brosse pas tes habits le matin, et, dès que je mets le pied à la cuisine, je trouve Estelle en train de lever le premier bouillon pour ces garçons-là, je n'ai que de l'eau, moi... C'est un assassinat dont tu ne te douteras que lorsque je serai morte!

Le colonel, anxieux et rageur, parcourait la chambre de sa femme comme un ours qui tourne dans une cage.

Après tout, il était possible vraiment que le voisinage de ce cimetière lui fût désagréable, peut-être _cela_ sentait-il par les jours d'orage le ... moisi, mais ces garçons qui prenaient tout son bouillon de poulet pendant qu'ils faisaient leur cour à Estelle lui semblait une exagération ridicule. S'il devait punir, il punirait, seulement dans le service... Et ses boutons luisaient, ses chevaux luisaient; il n'était pas aveugle, sans doute!

Mary fit une irruption plus bruyante que de coutume. Elle bondit jusqu'aux bottes de son père en s'écriant:

--Papa ... j'ai vu la vache, elle avait de grosses cornes ... elle était méchante, on lui a fait mal, elle a saigné... Papa, je ne veux plus aller chercher le sang.

--Tais-toi, ne crie pas si fort... Qu'as-tu donc aujourd'hui? fit Caroline se soulevant de sa chaise longue et faisant des gestes de terreur. Cousine, elle est folle?

Mademoiselle Juliette Barbe, dont les quarante printemps ne s'accommodaient guère d'une appellation de _tante_, était traitée de _cousine_ par toute la maison. Elle fit un imperceptible signe de reproche à l'adresse de Mary, signifiant: «Tu me le payeras.»

Et elle répliqua, très indifférente:

--Je ne sais ... la petite est curieuse ... elle a ouvert ma boîte; du reste, je ne comprends pas pourquoi on lui cache ces choses-là. Une fille de militaire ... tiens!...

Ce disant, elle versa dans une tasse de porcelaine le liquide rouge, un peu épais, encore chaud, ressemblant à du jus de groseille. Le colonel repoussa sa fille qui mettait ses mains sur son pantalon de coutil blanc, irréprochable; il avait l'horreur des taches.

--Tu es mal élevée, tu es mal débarbouillée... Ah! si tu étais un garçon, au moins! comme je te ferais rentrer dans le rang ... toi! dit-il, n'osant pris éclater contre sa femme.

Mary aurait voulu raconter son histoire, car elle avait déjà oublié la recommandation de Tulotte, elle se sentait pleine de son sujet, elle avait la cervelle encore congestionnée et il lui fallait un exutoire.

--Maman ... je t'en prie ... c'est une vache qui est un bœuf, l'homme a son tablier très sale ... il...

--Tais-toi! dit une seconde fois Caroline en trempant ses lèvres pâlies dans le sinistre breuvage.

Alors, Tulotte se retira triomphante tandis que Mary prenait un petit tabouret de paille et s'asseyait aux pieds de la chaise. Maintenant, la mère avait la bouche d'un rouge ardent, elle s'efforçait de sourire.

--Tu cries trop ... Mary ... je finirai par te gronder... Tu as mis les vêtements dans un bel état au lieu d'obéir à Tulotte, tu ouvres les boîtes... Enfin, c'est le médecin, ton oncle, qui me l'a ordonné. Laisse la vache et ton homme en repos. As-tu fait tes devoirs?... Non! Tu t'es amusée avec le chat?... Si ton père n'y met pas ordre ... tu me tueras!

La jeune femme était fort pâle, avec de grands yeux noirs brillants, des cheveux bruns, en bandeaux lissés. Elle se vêtait d'un peignoir flottant de mousseline à petites fleurettes pompadour orné d'une foule de rubans. Caroline avait l'amour du chiffon et se faisait des toilettes d'intérieur soignées pour les montrer à la sœur de son mari, qu'elle détestait et qui s'habillait toujours _comme un gendarme_. Un désespoir lui venait surtout de ne pas pouvoir porter de crinoline. La cousine Tulotte en portait de très larges, elle, son unique désir de plaire se réfugiait dans cette cage monstre se balançant à ses hanches absentes, et Caroline, réduite au peignoir, se vengeait par les nœuds de rubans multicolores.

Le colonel avait écarté les persiennes de la croisée, il humait l'air du cimetière pour prouver à sa femme _que ça ne sentait rien_. Il se retourna.

--Tu seras fouettée! déclara-t-il brusquement, sans savoir de quoi il s'agissait.

L'enfant se taisait, le front penché sur une poupée dont les paupières se fermaient quand on la berçait mais elle ne songeait qu'à cette horrible aventure et, au lieu de crier tout de suite: _j'ai eu du mal_, elle voulait commencer par le commencement, c'est-à-dire les veaux, les porcs, les moutons.

La chambre à coucher de madame Barbe était tendue de soie bleue claire, luxe que tout le régiment connaissait. On emportait les tentures à chaque changement de garnison. Les meubles de palissandre avaient des filets de cuivre. Caroline se plaisait dans ce bleu, et malheureusement son excessive sentimentalité en avait fait un nouveau genre de tourment pour elle. Elle se demandait, devant le colonel, devant ses officiers, devant sa bonne, devant sa cousine, devant sa fille, ce qu'il adviendrait de cette soie bleue lorsqu'elle serait morte. Ses vingt-huit ans, qui ne pouvaient pas croire à une fin prochaine, ne cessaient de répéter ce mot de mort, habituant peu à peu les autres à une agonie très raisonnable qui ne navrait plus personne. Le colonel, lui, dont le teint s'était détérioré en Algérie et dont l'impériale dure ne cadrait pas avec les nuances tendres, ouvrait les fenêtres espérant une réaction brutale du soleil.

--Daniel ... veux-tu fermer ces persiennes... Le jour abîme la soie, mon ami.

--Tu aimes donc les caves? gronda celui-ci, en jetant son cigare à travers le jardin.

--Il faut bien que je te conserve ta chambre nuptiale! murmura Caroline de son même ton doux et résigné.

--Sacrebleu! tu vas me faire la même plaisanterie pendant un siècle ... car tu vivras un siècle ... j'en suis sûr!

--Oh! je sais que cela te désole, reprit-elle en s'enfonçant dans son oreiller, tu espérais que je finirais tout de suite et je guéris!... Les hommes sont si égoïstes ... c'est justice ... ils ne se marient pas pour contempler des cercueils!

Lorsqu'il avait épousé la jeune femme, malgré ses quarante ans, le colonel Barbe ne se doutait pas, en effet, de la maladie qu'elle portait en elle et, malgré les pronostics décourageants des médecins, il se demandait souvent si ce n'était pas _un genre_ adopté par une nature trop sentimentale.

Mary déshabillait sa poupée.

--Si tu ne disais pas ces choses-là en présence de ta fille! ajouta le colonel arpentant de nouveau la chambre bleue.

--Il faut qu'elle s'habitue... Quand je lui manquerai ce ne sera pas sa tante qui la rendra raisonnable, elle n'a aucune autorité sur elle ... et tu ne comptes pas sur la stupide Estelle pour me remplacer, j'espère!...

Daniel Barbe fit un mouvement violent ... et voyant que, décidément, le temps orageux indisposait sa femme plus qu'à l'ordinaire, il sortit en fermant brusquement la porte.

--Mary, fit la jeune mère fronçant les sourcils, va donc voir à la cuisine ce que peut devenir Estelle. Si ton père y passe, tu me le diras ce soir.

Mary s'éloigna sur la pointe des pieds, le cœur gros ne saisissant pas le motif de la discussion et souffrant encore de la tête. Elle rencontra Tulotte qui, ne pouvant plus se dominer, indignée de ses désobéissances multiples, lui donna une tape.

--Méchante gamine!... laissa-t-elle couler de ses dents serrées.

Mary alla à la cuisine. Tout y était gai, sans remèdes, ni fioles. Estelle, les yeux allumés, flanquée de ses deux hussards dont les culottes rutilaient comme les flammes du fourneau, préparait son dîner d'une main experte, des légumes s'entassaient sur une assiette, carottes et choux, le plat favori du colonel. Un bouilli phénoménal s'étalait sur une couronne de persil. Tous les ustensiles de la batterie étaient en l'air. La fenêtre s'ouvrait grande, des tourbillons de fumée odorante s'en échappaient.

--Voyons, Monsieur Sylvain!... criait la rebondie créature, blonde comme un épi et d'une laideur fort agréable, ne touchez pas aux légumes ... il en reste dans le pot-au-feu... Si c'est raisonnable!... ajouta-t-elle pendant que Pierre, sournois et entêté, s'emparait d'un poireau qu'il avalait, le nez levé, les paupières closes.

Et ils riaient tous les trois, faisant un excellent ménage, goûtant aux sauces, remuant les salades ensemble, mélangeant les odeurs de la cuisine avec les odeurs de l'écurie.

Mary ne s'inquiéta pas de leur gourmandise, elle alla droit à la chatte jaune qui sommeillait derrière le fourneau et elle l'emporta.

--Mademoiselle! rugit la cuisinière, posez ce chat ... vous vous ferez griffer ... quelle petite enragée!... Elle va se tuer ... regardez-la descendre!

Mary filait dans l'escalier, serrant la chatte qu'elle adorait d'une mystique passion, passion d'autant plus inexcusable que la mauvaise bête la criblait de coups de griffes dès qu'elles se trouvaient toutes les deux seules.

Mary courut au bosquet de noisetiers, contre le mur du cimetière, un bout de décor délicieux fait de lierre et de lavandes sauvages. Les plantes poussaient là sans culture, le jardinier d'à côté n'y venait point et se contentait d'émonder les arbustes que le colonel voulait _à l'alignement_, le long des pelouses. Mais, dans ce coin, Mary était chez elle, le banc boiteux lui appartenait, le feuillage la dissimulait, les insectes la connaissaient. Elle y avait installé sa charrette aux herbes, son râteau, sa pelle et un vieux berceau de sa poupée, hors d'usage, contenant des jouets impossibles. Elle s'assit tenant toujours sa chatte qu'elle comblait des noms les plus tendres. De temps en temps, la bête lui envoyait un coup de patte sec, rapide comme un coup d'épée. Quand elle lui attrapait les doigts une rayure rouge barrait sa peau, mais Mary ne se plaignait pas, au contraire, elle tenait de longs raisonnements sur la méchanceté des chats pour les enfants sages ... qui ne voulaient que leur bien! Elle finissait par lui mettre un bonnet à elle, garni de broderies, un corsage de sa poupée et, ainsi affublée, la chatte la regardait furieuse, les oreilles couchées en arrière sous le bonnet de travers, les pattes prêtes à sortir des manches du corsage, montrant ses crocs aiguisés, jurant d'un ton sourd. Un peu inquiète, car la fête se terminait généralement très mal, Mary la suppliait d'un accent à attendrir des cailloux: «Do! do!... l'enfant do!...» Ah! oui!... la chatte se dressait tout d'un coup, lui sautait à la figure et lui labourait les yeux ou le nez. Pourtant, cette bête maligne, peut être au fond s'amusant de la chose, ne s'en allait pas ... elle restait blottie sous les lavandes tandis que Mary tamponnait ses joues, elle guettait sa victime, la prenant pour une grosse souris blanche, revenant avec des ronrons perfides, un air bonasse signifiant: «Si je te griffe ... je te pardonne, tu sais!...» Et Mary la resserrait dans ses bras meurtris, répétant des serments d'éternelle amitié. Du reste, elle ne faisait aucun mal aux animaux, n'aimant que les chats, mais respectant tout ce qui était grouillant sur terre.

Ce soir-là, avant le dîner, Mary eut le nez balafré d'importance, la chatte lui fit une arête rouge sur la ligne de son profil et elle ajouta une vigoureuse morsure en pleine joue.

La petite fille, déjà si troublée, abandonna la bête au milieu du lierre, sans un mot de reproche, et alla se laver à la fontaine du potager. Une immense douleur emplissait le cerveau de l'enfant. Puisqu'on tuait les vaches pour boire leur sang, que sa maman devait mourir, que son père remplacerait la soie bleue par leur cuisinière Estelle, que la Tulotte la battait, que la chatte la griffait, elle était décidément bien une malheureuse petite fille! Et l'existence lui apparut la plus misérable des plaisanteries. Une angoisse, qui n'avait pas d'explication possible pour elle, envahissait son être débile. Elle se croyait marchant dans les îles désertes de Robinson Crusoé dont on lui lisait les histoires, un chagrin de vieille lui venait; comme si elle eût vécu déjà de longues années, rien ne devait plus l'amuser ni l'intéresser. Connaissait-on les moyens d'adoucir les bouchers velus et de charmer les chattes jaunes?... Autant valait dormir le jour comme on la forçait à dormir la nuit.

Elle s'approcha de la grille du jardin qui lui fermait l'entrée de la place; des escadrons passaient revenant du terrain de manœuvre avec leurs longues files de pantalons garances. Ce rouge lui blessait, à présent, ses pauvres yeux pleins de larmes brûlantes. Le rouge dominait trop dans cette vie de militaire dont elle avait sa première sensation de petit être réfléchissant. Tout cela lui procurait un vertige atroce et elle cherchait vainement à s'expliquer, parce qu'elle était encore une enfant malgré ses rêveries de femme nerveuse!... Qu'allait-elle devenir?

Au dîner elle ne mangea rien, pas même de la tarte aux cerises, ces cerises lui rappelaient la blessure du bœuf agonisant. Il fallut la coucher de bonne heure. Son père se retira dans son cabinet pour lire ses rapports, sa mère se mit dans son lit de soie bleue claire.

Vers minuit, la cousine Tulotte qui avait sa chambre près du cabinet où dormait l'enfant ouït un cri perçant, un cri de créature qu'on égorge; elle se leva en sursaut et prêta l'oreille.

Mary avait un accès de fièvre chaude terrible, la fièvre lui faisait voir des monstres chimériques et des diables. Elle se débattait, les jambes hors de ses couvertures, appelant sa chatte Minoute à son secours, la seule affection définie qu'elle eût, l'étrange petite fille détraquée! Tulotte prépara un verre de fleur d'oranger, de son allure calme et indifférente; les demoiselles comme il faut de quarante ans n'admettent que la fleur d'oranger pour ces sortes de maladies subites qu'elles ne peuvent pas comprendre. Mary lança le verre n'importe où et se roula de plus belle, désirant sa chatte Minoute, l'ingrate qui ne l'aimerait jamais!

«L'homme!... j'ai peur de l'homme, répétait l'enfant d'une voix rauque, étendant ses bras maigres pour se protéger contre d'invisibles ennemis; tu vois, Minoute, que nous sommes de pauvres chats, toutes les deux!... Notre maman va mourir, notre papa nous fouettera, et le gros bœuf est bien malheureux! C'est rouge partout ... c'est du feu ... c'est le fourneau... Nous cuisons, Estelle nous fait cuire et on va nous manger!... Va-t'en, Tulotte, je n'aime pas l'eau, ni la fleur d'orange. Je suis une petite fille très sage, je monterai sur un grand cheval pour aller consoler le veau qui pleure, les pattes attachées, là-bas dans les abattoirs. J'irai «sur le _Puy de Dôme_». «Madame à sa tour monte ... Madame à sa tour monte! si haut qu'elle peut monter!» ... Oui! Minoute, nous irons sur la grande montagne, nous aussi, tu auras un bonnet de dentelles et moi j'aurai ta queue de soie jaune!... De là-haut nous verrons passer le régiment, les pantalons rouges qui feront la guerre. Oh! si l'homme revient, nous le tuerons ... parce qu'il a tué le bœuf ... le bœuf du petit Jésus ... tu le grifferas ... nous le grifferons!... l'homme!... l'homme!...»

La cousine Tulotte ne savait plus que faire en présence de ce mal. Saisie d'un vague remords, elle prévint le colonel qui s'était endormi sur ses rapports, cette nuit-là. Le père, inquiet, examina le cas, tourmentant son impériale un peu hérissée.

--De jolis enfants que nous font les femmes sentimentales! grogna-t-il.

--Une fille de militaire! ajouta Tulotte dont cette phrase était la locution favorite.

--Et elle n'est pas malade, hein? Elle n'a rien de dérangé?...

--Non!... rien ... elle rêve!... Quel malheur que ce ne soit pas un garçon.

Le colonel fit un geste de dépit. Oh! c'était un vrai désespoir, cela... Un garçon, il l'aurait élevé à lui tout seul, d'une manière solide, la cravache à la main. Certes, il aimait tendrement sa petite fille ... cependant...

--Tu comprends, ma pauvre sœur, Caroline est molle, sans volonté, sans force ... elle a une horreur continuelle de ce cimetière qui est là, derrière nous ... puis elle parle de la bonne, d'Estelle! J'ai peur d'avoir fait une bêtise, elle redevient capricieuse comme une femme enceinte! Vois-tu, Juliotte, si je n'étais pas à la tête de tout, je crois que je ficherais mon camp. Je suis maussade ... je bouscule mes officiers ... je n'ose plus les inviter à boire ici... Tonnerre de Dieu!... je n'aurais jamais dû me marier ... et pour avoir un avorton de fille!...

--Je te l'ai bien dit! répliqua Tulotte aigrement, elle n'avait pas de dot, pas de santé ... et des parents si pleurards!... Tu n'as pas écouté l'aîné, notre Antoine, est ce qu'il se marie, lui?... et il a cinquante ans!... Avec ta solde, nous aurions vécu très heureux, comme jadis... Est-ce que j'ai besoin d'une direction pour emballer la vaisselle quand on a l'ordre de départ? Est-ce que je ne dirigeais pas mieux nos bonnes?... Tout va mal!... et c'est de ta faute!

Ils causaient à voix basse devant le petit lit.

Mary continuait ses mouvements désordonnés, crispant les poings et appelant la chatte.

--Allons! fais-moi des reproches, à présent, s'exclama le colonel, c'est de ma faute!... Si tu devenais plus douce, toi aussi!... mais non!... tu irrites toutes les situations!... Tu as une figure revêche qui ne peut guère nous mettre en joie! Quelle peste, les femmes!

Mademoiselle Tulotte pinça les lèvres et tourna le dos, laissant là le père vis-à-vis de sa fille en révolution.

«Crénom d'un sort!» bougonna-t-il. Puis, jugeant qu'une correction amènerait la détente nécessaire à ce système nerveux trop excitable, il empoigna Mary et, pour la première fois, lui administra le fouet de bon cœur.

La petite, après un déluge de larmes, se blottit sous ses draps, retenant de nouveaux cris, anéantie par une terreur qu'elle ne pouvait exprimer.

La mère, ensevelie dans ses tentures de soie bleue, n'avait rien entendu, on lui matelassait toutes ses portes afin que son repos ne pût être troublé, le matin, par le va-et-vient des ordonnances. Tulotte se recoucha en maugréant. Le colonel, ne se souciant pas de recevoir une semonce de sa femme, gagna le lit de camp qu'il avait fait dresser auprès de son bureau et un grand silence se fit dans la maison. Mary, seule, perçut un léger bruit ... c'était Minoute qui bondit sur le lit de l'enfant, vint s'asseoir tout à côté de sa figure encore cuisante de pleurs et de coups de griffes. Mary ne dormait pas, elle regardait _en dedans_ des choses bizarres. Oh! la chatte! la chatte, qui peut-être voulait la manger, elle la voyait grandie, rampant lentement sur le tapis à grosses fleurs de la chambre, ondulant comme un serpent couvert de fourrure. Sa queue flexible avait des remous pailletés. Cela lui faisait l'effet d'une lame de métal, la couteau du boucher, se ployant avec des cassures de satin. Ses pattes déliées se garnissaient de griffes d'or, très pointues; dans sa tête de bête devenue presque humaine, quoique veloutée, resplendissaient deux yeux énormes, taillés à mille facettes, lueurs tantôt émeraude, tantôt rubis, passant de l'azur clair au pourpre sanglant.

Oh! cette queue ondoyante repliée autour d'elle comme une torsade de joyaux!...

--Minoute! bégaya la petite fille suppliante, ne me fais plus de mal, toi!

Minoute ronronna, désormais bonne personne ... sentant une affinité poindre entre elle et sa petite maîtresse ... faisant patte de velours, ayant l'air de lui dire à l'oreille:

«Si tu voulais ... je t'apprendrais à griffer l'homme, l'homme qui tue les bœufs ... l'homme, le roi du monde!»

II

La vie de garnison était, en ce temps-là, une vie de famille. On avait peu de relations avec le bourgeois, parce qu'on ne faisait que passer, et que l'habitant des villes se défie toujours du pantalon garance.

Le 8e hussards restait donc chez lui, trouvant en lui-même les plus riches éléments de distraction.

D'abord il y avait la femme d'un capitaine, madame Corcette, qui amusait tous les frondeurs, une femme ahurissante aux toilettes venant de Paris et aux allures sentant le café-concert. Les sous-lieutenants l'aimaient beaucoup; le capitaine Corcette le leur rendait ... ils n'avaient pas d'enfant! madame Corcette portait des chignons Schneider plus gros que ceux de la Schneider, et des _suivez-moi jeune homme_ qui s'allongeaient derrière ces costumes _chic_ (ce mot devenait à la mode) pareils aux rênes d'une jument dressée pour le manège. Elle avait le teint vert, le nez retroussé, les yeux chinois, le front bombé, une femme très laide, mais drôle.

Son mari était un blond, de type exquisement distingué, n'eût été son œil un peu clignotant, son sourire sceptique avouant trop de choses.

Le capitaine Corcette, sortant de Saint-Cyr, avait, chuchotait-on, traîné ses débuts de beau cavalier dans le cabinet de toilette d'un général célèbre... Madame Corcette le savait, en riait tout en fumant des cigares, les deux jambes, qu'elle avait superbes, étendues sur les genoux de son mari. L'ordonnance du capitaine Corcette racontait que, dans l'intimité, monsieur grisait madame qui disait alors des folies extrêmement divertissantes.

Il y avait ensuite la femme du lieutenant Marescut, la légende du 8e hussards, à cause de son économie fabuleuse. Cette petite madame Marescut n'avait jamais eu de bonne, et, malgré les timides remontrances de son mari, elle allait faire son marché _en cheveux_, avec un tablier de colon, se faisait prendre pour une domestique de la ville, traversant la rue populeuse de Clermont, un énorme panier de provisions au bras, et taillant des bavettes avec les officiers qui descendaient au café. Elle ne ressentait point la honte de sa situation ridicule, elle répondait à sa propre porte, quand par hasard il lui arrivait une visite: «Madame Marescut n'y est pas!» s'exhibant les mains poisseuses, la figure barbouillée de graisse. Elle fabriquait ses robes, elle recouvrait ses chaises, et taillait des pantalons de drap noir dans les pantalons de drap rouge de son mari qu'elle faisait teindre; elle prétendait que c'était moins salissant, des culottes noires. A la vérité, son petit logement reluisait de propreté; seulement on la trouvait toujours par terre, le chignon défait, lavant le plancher.

Puis la femme du trésorier, une mégère haute en couleur, perpétuellement sur le point d'accoucher, ayant déjà, six filles et comptant sur un garçon. Celle-là était la terreur de son mari, un peu buveur d'absinthe, elle avait fait une scène un soir, dans le café des officiers, au malheureux trésorier en train d'oublier les six filles d'Adolphine dans un carambolage des plus savants.

Dominant ces ménages d'inférieurs, la femme du lieutenant-colonel comte de Mérod apparaissait quelquefois _aux visites de corps_; une élégante mondaine s'occupant de faire arriver son mari du côté des généraux, une comtesse ayant été reçue aux Tuileries, sachant son grand monde et ne laissant aucune prise à la médisance.