La Marquise de Sade

Part 19

Chapter 193,794 wordsPublic domain

Elle joua de ses admirations, retardant sa chute par un raffinement de volupté, et aussi parce qu'elle voulait se convaincre qu'elle ne l'aimait guère. Les hommes sont des brutes, elle avait le mépris des jeunes comme des vieux, des oncles comme des maris, et des amants comme des maris.

Il murmura, d'un accent plein d'humilité:

--Je suis si malade que j'espère ne pas avoir d'hémorragie. Tout mon sang est parti à vous désirer sans espoir. Vous ne vous moquerez pas de moi. Mais pourquoi es-tu si froide, ma bien-aimée? Tu disais que tu m'aimais?

--Je ne t'aime pas, je mentais!

Il hurla de douleur, renversé à ses pieds, baisant le bas de son peignoir.

--Oh! non! non! je ne puis plus!... c'est trop!... grâce!... je deviens fou ... ce n'est pas possible! Mary, que voulez-vous donc?

Elle riait en lui passant sur le visage un écran de plumes d'autruche, et les frisures légères procuraient à l'étudiant l'illusion de coupures de rasoir. Elle espérait que, malade comme il se trouvait, il ne la violenterait pas. D'ailleurs il ne l'avait jamais fait; il l'aimait d'un amour d'enfant, respectueux, délicat. Paul par un effort désespéré se leva, la prit par la taille.

--Madame, dit-il d'une voix sourde, vous ne me méritez pas, je vais vous haïr!

Un éclair de haine illumina son cerveau; peut-être vit-il enfin quelle créature il avait pour adversaire! Il la traîna jusqu'au tapis tout blanc, la renversa dans la mollesse de la fourrure.

--Paul! supplia la jeune femme déconcertée par cette sauvage attaque, je vous aime... Paul ... ce serait odieux!

Ce fut odieux! Ensuite, il la coucha dans son grand lit de reine où il ne voulait pas entrer. Elle se roulait, furieuse, échevelée, l'appelait _lâche_.

--Madame, taisez-vous, dit-il se détournant, car elle était irrésistiblement belle, votre mari est peut-être derrière la porte.

Cette menace produisit une étrange réaction. Elle s'apaisa.

--Non, répondit-elle, viens, nous n'avons rien à craindre, c'est ma faute ... je suis une coquette, tu as bien agi.

Il hésita, la partie serait gagnée pour toujours s'il avait le courage de la fuir. Elle l'aimerait en toute sincérité de corps et de cœur s'il domptait son orgueil par un affront comme il avait dompté sa personne par le viol, mais il la regarda.

--Me pardonneras-tu, chère femme? balbutia-t-il quand il fut retombé dans ses bras, tout honteux de sa brutalité d'un moment.

Elle l'attirait dans l'ombre de ce lit, mettant une étrange persistance à l'éloigner de la lumière du feu. Il la connaissait à peine pourtant, et il aurait bien voulu se repaître de sa beauté; le peignoir était écarté, elle se livrait presque nue, blanche comme la toison de la féroce bête dont le crâne aplati, les yeux de verre orangé paraissaient les guetter en rampant.

--Mary, répéta-t-il enivré, me pardonnes-tu?

Soudain elle jeta un cri:

Paul! s'écria-t-elle, va-t-en ... je te trahis, je veux ta mort, va-t-en... Par mon amour, mon véritable amour, cette fois, va-t-en!... Oh! que je t'aime!

Elle se tordait entre ses bras, sanglotant ... elle pleurait à son tour, elle qui ne pleurait jamais. Il devina que les sens lui étaient venus.

--Mary, ma passion, mon ivresse! Est-ce que tu mentirais encore?... Et ne savais-tu pas?...

Le bruit de la porte cochère battant dans la nuit silencieuse l'interrompit, un roulement de voiture monta de la cour.

--Va-t-en! priait Mary éperdue, c'est lui, c'est mon mari, je lui avais dit de venir parce que... Oh! c'est atroce ... tu vas me haïr ... et il va te tuer!...

Paul, abasourdi, ne bougeait pas. Il avait un cercle de fer autour des membres. Que signifiait ce bruit sourd qui lui étourdissait le cerveau et ces paroles sinistres en pleine volupté? Elle avait le délire. Son mari! Ah! la terrible créature! Elle le poussa hors du lit.

--Là ... là-bas ... derrière le rideau de la croisée. Vite!... il est trop tard pour sortir.

Il cherchait ses habits sans avoir conscience de ses mouvements, puis, s'entêtant, il demeura immobile, écoutant le son étouffé des pas dans le corridor. Une clef pénétra dans la serrure, la portière se releva et le baron parut. Le feu flambait à travers le garde-étincelles de cuivre ciselé, lançant des rayons au jeune homme debout dans sa pose de statue. Le baron abaissa l'arme qu'à tout hasard il avait prise.

--Le misérable! rugit-il, visant ce tas de chairs sans défense.

--Ne tirez pas, Louis! dit-elle, se traînant à genoux, c'est moi qu'il faut tuer à présent.

M. de Caumont laissa glisser le revolver, sa main eut un intraduisible geste d'effroi.

--Comment, lui?

Et il ajouta pendant que Richard, prêt à mourir, s'accroupissait passivement sur les fourrures neigeuses:

--L'amant ... c'est mon fils!!!...

Il avait eu un trouble en entrant, voulant d'abord tuer l'homme nu qu'il ne croyait pas nécessaire de connaître, puis il voyait son fils, beau comme un dieu, son fils de l'adultère! Paul foudroyé crut sentir une balle au cœur et s'évanouit.

Mary rattachait les rubans de son peignoir.

--Eh bien! oui, avoua-t-elle, je voulais me venger! Puis, il me plaisait. Vous m'aviez appelée _courtisane_. Je voulais mériter amplement cette injure et vous faire tuer votre fils. Pourquoi m'avez-vous livré le testament un soir que vous disiez m'adorer trop pour me vouloir cacher quelque chose? Vous y parliez d'assassinat. Je voulais vous prouver que je raisonnais mieux que vous. Le vulgaire supplice que de vous empoisonner! Le testament détruit, je savais quand même que vous aviez un fils naturel, Paul Richard, à qui vous léguiez votre fortune personnelle, moi refusant de vous donner des enfants. Mais je ne pensais pas aller si loin. Je suis capable de le défendre à présent que je possède une nouvelle science, grâce à lui. Lorsque je vous écrivais cette lettre anonyme, j'ignorais qu'un homme pût être amusant. Je l'aime, entendez-vous? Je regrette cette scène ridicule.

En parlant, Mary allait et venait de son mari suffoqué à son amant étendu comme mort.

--Madame, dit le baron d'un ton rauque, ces fameux poisons vont vous servir, je pense! Prenez le plus violent. Lui, je l'épargne, il est en puissance de démon, le malheureux. Qu'il quitte votre demeure, voilà tout. Ah! Madame! Madame!

Et Louis de Caumont, craignant que son revolver partît tout seul, se sauva dans le corridor, les mains crispées au-dessus de sa tête, ayant l'aspect de quelqu'un qui fuit au milieu d'un incendie.

X

Ce fut le docteur Barbe qui installa Paul Richard dans une maison de la rue Champollion, loin des vengeances de son père. Le jeune homme, abruti, se laissait conduire, ne voulant plus penser. Allait-elle mourir? Ou allait-il se tuer? Il vécut là trois semaines enfermé avec des études que le vieillard lui imposait pour le forcer à l'oubli. Pas un mot, entre eux, ne se dit au sujet de Mary. Pourtant Paul remarqua que son maître ne portait pas encore le deuil.

Un soir, Mary arriva, sortant d'un bal, toute couverte de fleurs et de joyaux, elle monta ses six étages, répandant des odeurs vanillées le long de cet escalier fumeux. Elle frappa deux coups comme le docteur en avait l'habitude. Richard ouvrit. Il ne s'était pas déshabillé et travaillait.

Il recula, lâchant le livre qu'il lisait.

--Oh! ce n'est pas possible! bégaya-t-il, se rappelant seulement qu'elle avait été sa maîtresse quelques heures.

--Oui, c'est moi-même; t'imaginais-tu que je ne reviendrais jamais?

--De ta tombe? demanda t-il, les yeux égarés.

--Grand fou! répondit-elle, et, comme le soir des promesses, elle s'assit sur son lit après avoir enlevé l'abat-jour de sa lampe. Il vint lui toucher les épaules, ses fourrures glissèrent, découvrant sa chair merveilleuse, aux aspects de fruit fondant.

--Mon Dieu! soupira-t-il, la femme de ... de l'homme qui est mon père! Ah! le cauchemar affreux, la cuisante douleur, ... je t'aimais bien.

--Tu m'aimes toujours?

--Non! ce serait un crime si lâche, Mary!

Elle se mit en devoir de défaire les agrafes de son corsage, ôtant des guirlandes qui la gênaient.

Lui demeurait sérieux.

--Mary, commença-t-il, plein d'une cérémonieuse dignité, j'ai cru qu'il t'avait tuée. Je le remercie de la vie qu'il te rend bien plus que de celle qu'il m'a donnée ... mais l'amour ne peut plus revenir. On nie la voix du sang; moi, j'y crois. Tu n'es plus pour le fils du baron Louis de Caumont qu'une sorte de belle-mère coquette et cruelle, un monstre. Je sais que cet homme n'a pas été aussi bon pour le pauvre mendiant, son fils, qu'il aurait pu l'être; mais aujourd'hui, ai-je le droit de me plaindre, moi qui ai violé sa femme ... Mary ... je t'ai violée, n'est-ce pas? Oh! l'horrible nuit! Nous sommes donc des maudits, nous autres, les enfants naturels? Mary, je vous aimais tant! Vous vouliez me faire tuer. Mary, je vous aime encore; d'ailleurs, pourquoi le cacherais-je? d'un amour sans espoir désormais, d'un amour qui me mangera le cœur; Mary, la femme de mon père, Mary, la chère adorée que je ne peux plus serrer dans mes bras!

Le jeune homme s'animait. Déjà, ce n'était plus le crime qui l'occupait. Elle était là, demi-couchée, railleuse, ôtant toujours ses vêtements et tout heureuse de se montrer au vainqueur.

--Paul, dit-elle, suis-je bien la même femme?

--Hélas! par pitié, ne me tente pas... Tu es aussi belle, aussi perverse, Mary ... mais je ne te peux plus souffrir. Tu m'as trompé en le trompant, ton mari.

Il disait «ton mari,» ne répétant pas «mon père».

Elle éteignit la lampe, puis l'attira près d'elle.

--La voix du sang! murmura-t-elle, c'est la voix de l'amour. Tu hais le baron de Caumont, et moi, tu m'aimes encore. Ne viens-tu pas de me l'avouer?... Allons! ce serait folie que de gaspiller notre temps; il est minuit, je rentrerai chez moi vers trois heures du matin, le coupé m'attend place de la Sorbonne. Paul Richard ... ne faites donc pas votre romantique!

Cette phrase singulière retentit à l'oreille de l'étudiant comme un éclat de rire. Peut-être avait-il rêvé, en effet, des choses fort inutiles. Après tout, il n'aimerait jamais ce père de hasard dur et hautain, l'ayant abandonné aux vagabondages des rues tant qu'il avait pensé que les preuves de sa naissance n'existaient pas.

Mary était une créature odieuse; cependant elle ne lui représentait point l'odieux inceste, elle avait vingt ans, lui en comptait vingt-deux. Un couple choisi par Dieu pour se consumer de plaisir. Et elle venait de lui baiser la nuque, lui courbant la tête avec l'autorité d'une véritable passion.

Paul s'abandonna, les idées perdues, possédé jusqu'aux moelles du désir honteux de savoir si elle éprouverait de nouveau ce frisson de joie mystérieuse qui la lui avait offerte.

--Mary, bégaya-t-il, se délivrant lâchement de ses remords, je suis sûr, à présent, que cet homme se fait illusion. Je ne peux pas être son fils, je t'aime trop, vois-tu!

Quand Mary rentra chez elle, son oncle l'arrêta au passage du corridor.

--Misérable! dit-il tout bas. Et, la saisissant par les poignets, il l'emmena dans son cabinet.

--Vous exagérez, mon cher oncle, répondit-elle avec un tranquille sourire. Je ne vous le fais pas garder, choyer comme un trésor pour votre propre distraction. Mon mari est en Russie, à la poursuite d'une actrice, moi je m'amuse pendant son absence: cela est, prétend-on, d'un joli genre. Votre morale, assez souple je pense, me permettra de me diriger à ma guise.

--Mary! gronda le vieillard exaspéré, vous ne voulez que sa mort, c'est une névrose que je devine enfin. Vous avez la monomanie des cruautés... Ah! ce pouce, ce pouce long et mince ... il est l'indice absolu ... je ne l'ai pas osé croire, ce pouce! Il lui plaçait sous les yeux ses deux doigts rosés; elle eut un clin de paupière impertinent.

--Ah! vous savez, mon cher docteur, qu'il est dangereux pour vous d'examiner les défauts de ma personne.

Célestin Barbe hocha le front.

--Mary, vous voulez le tuer! Moi, je le défendrai, cet enfant; il est naïf, il est bon. Vous voulez le tuer!

Alors Mary se dégagea, hautaine.

--Tenez, dit-elle, posant sa bourse sur une console, vous ferez monter chez lui, dès demain matin, un lit plus confortable que celui que vous lui avez donné; j'ai le dessein d'aller le voir très souvent. Vous m'instituez régisseur de votre fortune, mon oncle, et je veux doubler vos aumônes.

Elle ramassa la queue de sa robe, puis, sans qu'il eût le temps de placer le discours violent qu'il s'était juré de lui faire entendre, elle rentra dans son appartement.

Une vie d'exquises folies commença pour Paul Richard. Décidé à ne plus penser, il lui obéissait comme un enfant, passant ses jours à la désirer. Elle, qui savait que le baron de Caumont pouvait revenir de sa fugue d'un moment à l'autre, prenait le prétexte des bals et du théâtre pour s'arrêter rue Champollion.

La comtesse de Liol avait un hôtel non loin, sur le boulevard Saint-Germain, elle recevait tous les mercredis soirs. Mary partait de ce salon à l'anglaise vers l'heure du souper. A l'Opéra, elle apparaissait dix minutes dans sa loge, quelquefois elle prétextait des malaises subits quand elle rencontrait de vieux amis de son oncle, pour ne permettre aucun soupçon. Seul, son cocher se doutait; mais elle l'avait acheté si cher que nul à Paris, pas même le mari, ne devait être capable de renchérir sur le prix. Le concierge de la rue Champollion la croyait une cocotte de grande marque se souvenant de ses anciennes tendresses, et il recevait ses pièces de 20 francs les yeux fermés. Ensuite elle était toujours voilée.

Dès qu'elle arrivait, Paul lançait toutes ses bûches dans la petite cheminée et verrouillait sa porte. Il tombait en des extases devant elle, vêtue de satin ou de velours, n'osant pas la toucher, lui répétant que son indignité le faisait martyr. Elle riait.

Une fois, pendant qu'il l'adorait ainsi, le front prosterné sur ses pieds chaussés de brocart d'argent, car elle devenait d'une somptuosité de reine, il fut repris de ses hémorragies; les pieds scintillants, les pieds d'idole, se couvrirent de pourpre. Honteux, il lui demanda pardon, se mettant de l'amadou aux narines et tâchant d'essuyer les jolis souliers.

--Ce n'est rien, dit-elle, avec une farouche précipitation; au contraire, laisse donc, cela m'amuse de me sentir marcher dans ce flot rouge!

Elle lui expliqua qu'elle l'avait aimé pour cette infirmité de gamin bien portant, et que, si elle osait, elle le ferait saigner ainsi par plaisir. Paul, désormais, rechercha les occasions. Tantôt il se cognait le front, ayant l'air de ne pas le faire exprès. Tantôt il tenait la tête penchée, plus basse que le reste du corps, et quand il se relevait il guettait comme une récompense son cruel sourire de femme capricieuse. Alors elle l'enlaçait plus étroitement, s'enivrant du sang qui la barbouillait; durant ces heures, elle le comblait de ses caresses les plus perverses, de ses mots les plus délirants. Elle finit par lui avouer que si on le guérissait, elle en serait fort ennuyée. Elle aimait ce sang comme Tulotte aimait les liqueurs. Chaque nuit voyait s'augmenter leur passion et ce vertige de la chair se liquéfiant, vermeille, sous les étreintes sauvages.

--Pourquoi n'es-tu pas mon mari, toi? demandait-elle au milieu de ses bonheurs.

Et il se sentait plein d'orgueil, oubliant que le mari, celui qu'ils trompaient, était son père.

--Puisqu'il ne m'a pas tuée, c'est un lâche! disait-elle encore, le méprisant tout haut, devant l'étudiant, qui l'approuvait de ses regards fous, ne voulant pas se rappeler.

Un matin, vers la pointe de l'aube, le jeune homme s'évanouit dans ses bras parce qu'elle s'était plu à lui mettre des compresses d'eau froide sur les tempes, activant l'hémorragie; il avait inondé les draps, et la cuvette remplie exhalait l'odeur d'un égorgement.

--Pauvre ange! fit-elle, le contemplant dans sa rigidité presque effrayante.

Elle s'habilla à la hâte, descendit et alla glisser un billet au cocher qui dormait, place de la Sorbonne.

--Ramenez mademoiselle Juliette, lui dit-elle d'une voix brève. Elle revint en courant. Paul s'éveillait, faible et tout ahuri.

--Tu vas garder la chambre! déclara-t-elle, j'ai prévenu Tulotte, elle nous fera un bon déjeuner. Tu ne travailleras pas. Moi je dirai que je suis restée chez madame de Liol! D'ailleurs, mon oncle n'a rien à voir à ma conduite!

Il eut peur.

--Non! Mary! non, ce n'est pas raisonnable. Tu feras un scandale! Songe donc! Tulotte ne sait pas notre amour.

Elle lui ferma la bouche sous une caresse.

Tulotte vint une heure après, apportant un costume de ville à sa nièce et moins étonnée qu'on aurait pu le croire. Elle pinça l'épaule de l'étudiant pendant que Mary changeait sa robe de bal.

--Une vraie noce, déclara la vieille fille, je vais acheter un déjeuner solide, et quelques bouteilles d'un cachet vert que je connais... Ne vous remuez pas! Le baron? un grigou. Quant à l'oncle? un sale!... C'est moi, une honnête créature, qui vous le certifie, Monsieur Richard! Eh bien! elle les trompe ... ça prouve que les femmes ont du cœur, quoi! On l'a sacrifiée! ma pauvre petite élève, une enfant que j'ai tant choyée lorsqu'elle était au berceau. On l'a mariée à ce pantin, tout de suite, sans consulter ses inclinations ... je me comprends! Il y a des hontes dans les familles qui veulent des vengeances terribles. On devrait l'appeler Célestin le Barbon au lieu de lui donner du «Cher maître» et du «Monsieur Barbe» long comme le bras.

Mary la fit taire d'un signe impérieux.

--Suffit! Madame ma nièce, continua la vieille fille, enchantée de promener ses ivresses, perpétuelles maintenant, dans un désordre qui lui servait d'excuse, suffit! Je vais acheter un fameux vin de Mâcon qui ne sera pas un vin d'épicier. J'ai raconté à notre oncle que vous étiez chez la comtesse de Liol, trop souffrante pour rentrer. Il est capable de s'imaginer que c'est une indisposition de bon augure!

Et sur cette grossière plaisanterie, Tulotte descendit afin de commander le déjeuner.

Mary sacrifiait sa réputation. Elle aimait avec la rage de son existence à jamais gaspillée, puis elle savait au juste ce que vous enseignent les livres de médecine au sujet de la morale.

La morale est de demeurer sain; elle avait une excellente santé et son amant se portait très bien, quelle situation plus normale en ce monde? Qu'avait à faire, dans leurs jeunes élans, le nom de son mari, un viveur déjà flambé, ou celui de son oncle, un hypocrite à moitié mort? Ils déjeunèrent tous les trois près du feu, en devisant de l'avenir: si le _vieux_ partait l'année prochaine, le plus tôt possible, Mary demanderait une séparation de corps qu'elle se chargerait de faire prononcer contre l'époux. Moyennant une rente qu'elle lui offrirait, elle deviendrait libre, et Paul serait le maître rue Notre-Dame-des-Champs.

--Mais, tu veux que je passe pour un entretenu! murmura l'étudiant.

--Des mots! s'exclama Mary impatientée, des mots!...

Ce matin-là, l'oncle Barbe comprit que c'était l'écroulement définitif. Tulotte, l'esclave, et l'amant, fou à lier, obéissaient sans une ombre de pudeur. On ne lui disait pas, à travers les rues: «Vous êtes leur complice;» mais l'instant viendrait où le mari, ressaisissant son revolver, tuerait pour de bon la femme qui se moquait ainsi de toutes les lois sociales. Antoine-Célestin, déjeunant seul dans leur vaste salle à manger, lisait ses revues scientifiques.

--Je suis si inutile! se disait-il, en feuilletant les pages de son dernier article sur la cristallisation de l'acide carbonique.

A midi seulement, les deux femmes descendirent du coupé, et entrèrent chez lui.

--Mon Dieu! balbutia-t-il, la voyant très pâlie derrière une voilette de tulle noir, mon Dieu, comme elle l'aime!... et cela sans son cœur, parce qu'il est jeune!

--Mon frère, expliqua Tulotte, le verbe insolent, car elle avait bu beaucoup de mâcon, nous venons du boulevard Saint-Germain. Un ressort du coupé s'est cassé, cette mignonne a dû dormir là bas!

--Vous mentez, malheureuse! répondit le vieillard, levant la main, prêt à frapper sa sœur, plus exaspéré encore de ce mensonge que de l'altitude calme de la femme adultère.

Mary sourit.

--En effet, dit-elle avec une étrange douceur, elle ment, je sors de la rue Champollion, il était malade, je l'ai soigné.

Et lui, le pauvre barbon, qui le soignerait s'il était malade? Il se retira très vite, baissant les yeux, abîmé dans une honte mortelle. Sa cervelle semblait se dissoudre, il grommelait des phrases de son article, essayant, mais en vain, de lui rappeler que c'était infâme de manquer à la foi jurée. Il s'enferma avec cette revue, prenant des notes, causant tout bas du néant de ses études. Tulotte et Mary échangèrent un signe d'intelligence.

--Je crois qu'il bave! fit la cousine, méprisante.

--Encore un an, et nous en serons délivrés! riposta Mary, mettant toujours la haine à côté de l'amour.

Elles allèrent se coucher. Il faisait une journée sombre, et les globes de gaz étaient restés allumés au plafond du corridor; les domestiques bâillaient, un lourd ennui planait sur la maison. Quelqu'un sonna à la porte du perron; c'était le savant à l'oursin, le dernier fidèle, qui demandait le professeur Barbe pour une commission urgente. La femme de chambre, un peu maussade, car elle avait attendu sa maîtresse toute la nuit, le bouscula dans l'escalier.

Est-ce que monsieur avait le temps? Il détestait les visites! Si jadis il avait eu des réunions, aujourd'hui il ne voulait plus voir personne... Il tombait en enfance, elle servait la baronne de Caumont à la condition de ne pas servir M. Barbe, un gâteux insupportable. Tout tremblant, le vieux naturaliste expliquait à la jolie fille de mauvaise humeur, qu'il fallait absolument qu'il eût un entretien avec son camarade de collège.

--Oui! Mademoiselle, ajoutait-il, s'entêtant à pénétrer jusqu'à cette lumière qu'on lui cachait depuis un an, mon camarade de collège! Les autres sont des égoïstes qui ont la célébrité pour les consoler, mais moi je n'ai que son amitié... Mademoiselle, il a classé mon oursin dans son article... Comprenez-vous? Un oriolampas!... un oursin unique! et vous croyez que je peux vivre sans le remercier! Il s'est souvenu de mon oriolampas! Je le verrai, Mademoiselle... En usez-vous?

Faisant un effort de galanterie, il lui tendait sa tabatière.

Pour le coup, la femme de chambre s'emporta. L'astronome Flammaraude était venu lui-même demander des nouvelles, et la baronne, sa nièce, avait refusé de laisser voir son oncle. Il était comme un hypocondre, leur grand savant, et on l'embêtait quand on lui posait des questions.

Madame était bien libre, sans doute, de l'affranchir de leurs empressements ridicules. On lui avait supprimé aussi son élève, l'étudiant Richard, à cause de la fatigue.

--Allons! quand je vous dis qu'il n'y est plus! cria-t-elle, tendant le poing.

L'homme à l'oriolampas s'adossa contre la porte du cabinet de travail. Il savait que le maître l'entendrait.

--Mademoiselle, recommença-t-il très humble, il faut vous dire que c'est le seul qui en ait parlé dans une revue scientifique, et il l'a décrit de souvenir, bivalve et légèrement veiné de grenat! peut-être ayant servi de terrain à des racines de Byssus ou encore...

La fille, hors d'elle, finit par le pousser le long du mur. Depuis le mariage de la nièce, on n'avait pas vu un pareil importun. Est-ce qu'elle allait subir une leçon d'oriolampas, à présent?