La Marquise de Sade

Part 18

Chapter 183,937 wordsPublic domain

--Monsieur Richard! lui dit-elle en souriant, mon mari doit revenir ce soir et j'ai tenu à causer encore avec vous.

--Madame, répondit-il en la saluant d'un air gauche, je suis bien heureux de vous rencontrer!

Quelques minutes avant, il s'était promis de la fuir sans l'écouter.

--Paul, allez me chercher une voiture fermée, nous irons n'importe où.

--Oui, Madame.

Ils montèrent dans un fiacre, tous les deux examinant les environs, puis Paul murmura à l'oreille du cocher:

--Au Bois!

Ainsi cela se réaliserait fatalement comme la plus banale intrigue.

Ils avaient été au Bois du même train, lui et la fillette de 27 francs! Son cœur se serrait. La baronne de Caumont s'installa dans le fond, relevant sa voilette et ôtant ses gants.

--Mon ami, dit-elle l'enveloppant de son regard tout limpide comme une eau tranquille, moi, je vous aime, c'est décidé. J'ai bien réfléchi et j'ai constaté que vous étiez mon premier, mon seul amour. Avez-vous eu beaucoup de maîtresses?

--Mon Dieu! balbutia-t-il, je crois que vous me mentez; c'est plus fort que moi! Est-ce que vous expliqueriez cela de ce ton si vous m'aimiez?

Elle eut un rire muet, puis passa son bras autour de ses épaules.

Paul tressaillit.

--Oh! Mary, je souffre horriblement. Non, je n'ai pas eu de maîtresse; qui songe à se donner à moi? Personne! et je suis pauvre. L'étudiant Richard est un petit joujou qu'il vous faut, n'est-ce pas? C'est drôle pour une mariée de six mois de tromper son mari. Alors, vous le trompez? Un homme d'honneur de moins! Qui le saura? Vous apprendrez ce rôle avec celui-ci pour le jouer avec celui-là. Et vous oublierez le cœur jeune que vous aurez brisé!... Mary, tu es belle, tu es infâme, oui, je t'aime, oui, j'en mourrai!

Mary l'embrassait sur le cou, tout doucement.

--Vous vous moquerez, après une minute d'amour, de mon amour que vous trouverez bête, et je pleurerai toute ma vie... J'étais malheureux hier, demain je n'oserai plus rien demander et mon malheur augmentera... Vous sentez si bon, Mary!

Il laissa tomber sa tête dans son sein, se cachant sous les dentelles d'une écharpe brodée de jais. Une voluptueuse douleur le tenaillait en lui faisant peu à peu oublier son crime.

--Paul, dit-elle, qui vous a permis de croire que je me donnerais?

Il pensa qu'elle plaisantait,

--Mais tu viens de faire un aveu, Mary!

--Je t'aime ... et voilà tout!

--Que tu es folle! Merci! chère femme de mon cœur, de me rendre lâche et de me rendre vil. Je n'ai jamais mieux compris la joie de s'enivrer. Quand on se réveille, on se tue ... à mon tour d'ajouter: et voilà tout!

Il voulut embrasser sa bouche, elle recula.

--Paul, j'ai besoin d'un être de mon âge pour lui causer, lui sourire, me blottir dans ses bras... Nous n'irons pas plus loin; veux tu?... Une idée que j'ai parce que mon mari est un maître et que je n'aime pas les gens sérieux. Nous ferons une école buissonnière de notre tendresse. Tu me diras tes peines, je te dirai mes joies. Nous nous presserons les mains nos têtes à côté l'une de l'autre. Je rêve de l'amour très impossible fait de mystères enfantins et que l'on n'ose pas mettre en action. Paul, je t'aime comme t'aimerait une petite sœur libertine!

--Moi je t'aime comme un amant qui te désire! rugit-il tout d'un coup en la broyant dans une étreinte insensée, car décidément elle se moquait de lui.

Mary se dégagea.

--Paul, dit-elle, me prenez-vous pour une fille du quartier latin?

Il éclata en sanglots. Mais qu'est-ce qu'elle voulait donc? Puisqu'elle se donnait comme une fille, fallait-il la respecter au risque d'être traité de sot?

--Madame, bégaya-t-il, vous m'avez demandé si votre mari était mon père; auriez-vous encore un doute?

--Non, répondit-elle avec un énigmatique sourire, je n'ai plus aucun doute à ce sujet, mon cher enfant.

Cette expression: _mon enfant_, exaspérait le pauvre étudiant. Et elle prononçait cette mauvaise parole si délicieusement que, malgré lui, il se sentait tout entier son bien.

--Mary, ajouta-t-il en s'essuyant les yeux et se mettant à genoux, amusez-vous de moi, je jure de ne pas me plaindre.

Elle lui saisit la tête à deux mains pour lui effleurer les lèvres et ils demeurèrent une grande heure ainsi étreints, ne parlant plus, ne s'inquiétant guère du chemin qu'ils faisaient; lui, se tordant sous les caresses perfides; elle, jouissant du spectacle de l'homme, enchaîné par sa science du baiser. Un moment elle eut un frisson de femme vaincue, ce fut une hésitation si courte qu'il ne s'en aperçut pas.

--Mary, disait-il à son oreille, dans combien de temps?

--Oh! répliqua-t-elle, peut-être tout de suite, peut-être jamais ... je veux savoir de quelle force mon corps dispose vis-à-vis de toi!

--Mon Dieu! à quoi bon? Soyons coupables sans tant de préméditation! Crois-tu réserver quelque chose à ton mari en me plongeant dans cet enfer de voluptés décevantes! Qui es-tu, méchante femme?

--Je suis le véritable amour, celui qui ne veut pas finir!

Et elle passait sur sa bouche ardente l'extrémité de ses ongles rosés, jouant le long de cette chair vive comme sur un clavier, montant et descendant la gamme du plaisir sans aboutir à l'accord.

«Je crois que je vais mourir!» songeait le jeune homme en essayant de fuir la délicate torture; mais elle rapprochait sa tête de son corsage un peu ouvert d'où sortait un parfum bizarre de fleurs chauffées, un parfum de résédas.

Paul sauta hors de la voiture quand ils furent arrivés au plus profond des taillis.

--Je préfère marcher, dit-il, aspirant l'air et chancelant comme un blessé. Tu n'as pas pitié de mes vingt ans, toi, tu ne sais pas que j'étouffe. Faut-il t'aimer pour ne pas avoir l'envie d'abuser de mes droits? Et tu me répètes, je t'aime? Est-ce possible, Mary?

Elle se promena à côté de lui toute joyeuse, en écolière, le tenant par un doigt et balançant leurs bras. Elle lui confiait ses projets pour l'hiver. Elle laisserait son mari libre d'aller au Cercle ou dans le monde, et eux ils iraient courir des coins de ce Paris qu'elle voulait connaître, du Paris des étudiants et des filles. Ce serait bien drôle, ce ménage d'amoureux innocents.

--Ton mari te possède! répondait Paul frémissant d'un désespoir qui le rendait presque imbécile; moi, je n'ai rien eu, je n'aurai jamais rien, cruelle!

--Je ne l'aime pas, mon mari! s'écriait-elle dans un élan de sincérité fougueuse, et elle se suspendait à son épaule, le regardant en face, la bouche tout près de la sienne; puis, quand il se penchait, elle s'éloignait armée de ce rire à la fois doux et effrayant des sirènes qui se refusent. Devant un ruisseau il dut s'arrêter pour se baigner le visage, le sang lui étant revenu aux narines. Elle demeura debout derrière lui, délayant du bout de son ombrelle dans l'eau verte le flot rouge qu'elle avait appelé de toutes ses caresses menteuses.

--Tu es bien avancée, maintenant! fit-il honteux, montrant son mouchoir complètement pourpre.

--Oui, j'ai un bonheur à le voir couler, je t'assure. Peut-être je t'aime à cause de cela! murmura-t elle tandis que cet homme pâli, exténué, s'étendait à ses pieds, n'ayant même plus de désir.

Ils rentrèrent rue Notre-Dame-des-Champs vers l'heure du dîner. Paul prétexta une migraine et monta se coucher. En réalité, il était malade, son amour avait fourni une trop longue carrière, il s'abattait fourbu, esclave.

«Elle me tue, mais si je veux mourir, moi!» se disait-il, le front dans le traversin, semblant défier ses propres révoltes d'orgueil.

Le baron de Caumont arriva quand on sortait de table. Il se débarrassa de toutes les questions en affirmant qu'il avait conseillé la fugue de sa femme.

--Elle perdait au jeu, ma foi, mon oncle, j'ai dit à la petite enragée de rompre la veine, de se sauver!

Dès que la porte de leur chambre fut refermée sur eux, il la saisit à bras le corps.

--Écoute, gronda-t-il, j'ai failli me brûler la cervelle. J'ai cru que tu avais déjà un amant et j'ai cherché partout ton complice. On m'a donné une fausse piste là-bas: une jeune dame avec un officier qui paraissaient se cacher dans tous les hôtels des environs de Bade... Voilà pourquoi je n'osais plus écrire ici. Tu es calme, mais avoue que tu ne m'aimes guère, toi, ma femme chérie, ma petite maîtresse intrépide!

Et le viveur, près de pleurer, l'asseyait sur ses genoux, couvrant de baisers fiévreux ses cheveux noirs qu'elle dénouait avec une froide tranquillité.

--Je ne vous ai jamais aimé, Monsieur! répondit-elle en se levant.

--Oh! je sais! tu dis toujours des choses pareilles ... qui aimeras-tu alors?

--Personne, Monsieur!

--Tiens! couchons-nous ... tais-toi! je m'y habituerai peut-être. D'ailleurs, je suis le seul, je suis ton mari... _je t'ai!_

--Qu'importe, Monsieur, si mon cœur est loin de mon corps? Rappelez-vous que vous m'avez appelée _courtisane_. Je ne vous pardonnerai jamais.

--Et quelle sera ma punition?

Pour toute réponse elle se dirigea vers le lit, se déshabilla et se coucha, lui tournant le dos, parfaitement inerte.

--Mary, moi qui reviens humble comme un pénitent, je te supplie, mon ange, est-ce que je n'avais pas raison de craindre tes vengeances, dis?... Tu es si volontaire, si horrible dans tes représailles de femme expérimentée! Mary, regarde, je me traîne au chevet de ton lit et il est aussi le mien, pourtant.

Il joignait les mains, elle éclata d'un rire clair.

--Monsieur, vous êtes grotesque, ne vous donnez plus la peine de jouer ce rôle de jeune; vous prenez du ventre, baron, vous êtes ridicule.

Elle le comparait au bel enfant blond, sa conquête de la journée.

--Encore, dit-elle d'un ton plus railleur, si vous pouviez être votre fils!

Louis de Caumont se dressa, le sourcil froncé.

--Vous me feriez regretter l'aveu du testament! murmura-t-il.

A partir de ce retour, Mary redoubla ses rigueurs et ses caprices. Entre son oncle tout chevrotant et son mari tout aveugle, elle agaçait de ses signes d'intelligence l'étudiant qui, la mine sombre, tâchait de se dissimuler au bas bout de la table. Elle ne voulait pas aller à la _Caillotte_ et leur disait qu'elle était reprise d'une folie scientifique. De fait, elle restait des jours sur un livre barbare, expliquant en camarade des choses absolument monotones, et dès que le professeur leur laissait une seconde de liberté, ils se rapprochaient, au-dessus des analyses chimiques pour se tendre leurs lèvres.

--Tu es bonne quand même! soupirait Paul Richard alangui par son regard magnétique.

--C'est si charmant de le tromper sans te permettre d'aller plus loin!

Elle savourait ces voluptés comme les chattes savourent le lait, la paupière mi-close et la griffe en arrêt, heureuse mais n'attendant qu'un prétexte pour lancer l'égratignure. Lui songeait souvent qu'elle finirait par user sa cruauté à ces jeux-là. Il espérait une faiblesse, un cri, une larme de pitié, alors il se saoûlerait de la victoire pour oublier remords et martyre. Oh! il l'aimerait tant en une seule nuit d'abandon qu'elle comprendrait enfin que le plaisir c'est d'être doucement naïf, non de torturer une pauvre chair innocente.

--Richard, lui dit une fois le docteur Barbe, vous êtes pâle depuis un mois, je vous trouve l'aspect fiévreux, les pupilles dilatées. Vous travaillez trop, mon garçon.

Et, ce disant, le professeur offrit une petite enveloppe blanche à son élève, elle contenait cinquante francs. Paul hocha la tête:

--Merci, cher maître; seulement je n'ai pas besoin de courir le guilledou, je vous assure, je suis triste, ça se passera!

--Hum! vous mentez, Paul, et j'avertirai le baron. Mon neveu s'intéresse toujours à vous, il aura peut-être la chance de vous tirer des confidences.

--Je ne crois pas! riposta le jeune homme avec un geste de colère.

Paul devenait follement jaloux. Le mari de Madame de Caumont n'était plus pour lui le bienfaiteur, c'était le mari, le monstre, l'homme heureux, celui qui s'endormait dans ses bras quand il sanglotait sous les combles, lui relégué comme un domestique dont on ne peut pas vouloir, par dignité. Il s'imaginait qu'il était heureux.

De son côté, le baron rudoyait cet étudiant inutile, plus beau que lui, surtout très jeune, plein de sève. Sans être jaloux, il se croyait le devoir de le morigéner à propos de ses manières gauches. Durant les repas, il glissait d'un accent hautain des remarques de grand-père qui a fait la noce, mais qui n'admet pas les expressions vulgaires. On ne pouvait pas prononcer: _grue, carabin, le boul-Mich, le singe, le macchabée_, dans les salons où Paul n'irait jamais, bien entendu. On s'habillait de telle façon, il fallait marcher de telle manière. Un médecin qui n'a pas de chic ne peut pas compter sur une clientèle choisie, il ne réussit pas. Jean aurait dû se faire garçon d'amphithéâtre, une destinée plus appropriée à sa tournure.

--Tu es un animal, ajoutait-il pour terminer ses harangues de monsieur à bonnes fortunes et authentiquement blasonné.

Une haine sourde s'emparait de ces deux hommes dont l'un profitait de toutes les occasions pour mettre en relief l'infériorité de l'autre. Mary les examinait à la dérobée, marquant les coups. A la fin des vacances, le baron lui déclara qu'il n'était pas fâché de le voir retourner à l'École de médecine au lieu de le garder à fainéanter dans le cabinet du docteur. Elle eut un sourire mystérieux. Le lendemain elle se rendait à la sortie de l'École, montait en voiture avec Paul et dînait au restaurant.

--Quelle raison donneras-tu?... demanda le jeune homme anxieux, s'il va savoir que nous avons été en cabinet particulier?

--Je lui dirai que je t'ai rencontré au moment de ton retour, et que je t'ai proposé de faire une partie fine, c'est tout simple!

--Tu es folle! Mary, il va te tuer sur place! Comment, tu lui diras la vérité?

Elle tint parole. Le baron, abasourdi, la voyant rire aux éclats, ne trouvait aucune réponse.

--Hein!... avec lui ... en cabinet ... chez Foyot?

--Oui! et qu'est-ce que cela vous fait? Avez-vous peur que je m'éprenne de lui, par hasard?

--Vous ... je pense que vous n'oseriez pas, mais lui qui ne sait rien, lui, ce petit manant! Mary, je vous défends de sortir avec lui!

--Je ne vous trompe pas, mon cher époux, de quoi vous plaignez-vous, mon seigneur et maître?

Elle continuait à rire, faisant claquer ce rire comme un fouet.

Le baron se sentant pour toujours débordé, ayant cédé lâchement en une minute de rage amoureuse, perdait auprès de cette femme singulière tout son ascendant de personnage très au courant de la vie. Il eut alors la seule volonté bien nette de jouir de son reste avec ses rentes. Au début de l'hiver ils firent des visites et en reçurent beaucoup. Dans le bruit des conversations banales, ce mari à la mer tâchait d'oublier ses défaites d'alcôve. Il lui désignait ses anciennes conquêtes, au fond en ayant encore peur, mais la méprisant assez pour la traiter comme les filles que rien ne peut effaroucher. Il lui cita la comtesse de Liol, et lui apprit de quel talent secret cette créature, fort respectée de son monde, disposait en faveur de ses amants. Puis il lui nomma plusieurs jeunes femmes nouvellement mariées qu'il avait eues avant leur mariage. Sans être ni mieux ni plus habile qu'un autre, il possédait ses tablettes de Lauzun. Toutes les _anciennes_ vinrent à l'hôtel de la rue Notre-Dame-des-Champs. Au mois de décembre ils donnèrent un bal où elles se trouvèrent toutes mêlées aux figures d'un quadrille, et Mary leur adressait ses plus sympathiques saluts, car elle se savait uniquement aimée par un amant qu'elle prendrait quand elle voudrait et qui la vengerait de ce mari éteint.

Le baron sortait souvent en garçon, il éprouvait maintenant le besoin de renouer les relations interrompues et d'user du moyen suprême de l'indifférence. Cet orage de passion pour sa femme légitime lui semblait bête, il n'y a que les époux amoureux que l'on trompe, et quand il serait rentré en lui-même, elle lui reviendrait un soir plus abordable, plus soumise. Il fréquenta son Cercle, passa des nuits blanches, offrit un souper à des actrices, fuma, de cinq à six, son cigare sur le boulevard des Italiens.

--Ton mari se dérange! déclara M. Barbe, une fois, tandis que Tulotte larmoyait pour complaire à sa nièce, et prévoyant déjà des réconciliations arrosables de toutes les manières.

--Je ne l'aime plus! répondit Mary avec une insouciance glaciale.

Le vieux docteur frissonna.

--Tu sais, dit-il, voulant éloigner toute explication dangereuse, que ce pauvre petit Richard est malade. Je l'ai forcé hier à se mettre au lit. Le baron voulait l'envoyer à l'hôpital, moi j'ai refusé. C'est un si bon enfant!

Mary rougit subitement.

--Je vais aller le voir, mon oncle, les soirées et le théâtre me font négliger mon camarade, je suis impardonnable!

Elle jeta sa serviette sur la table, et, sans attendre son oncle qui avait l'idée de la suivre, elle monta d'un pas pressé l'escalier de service. Paul était couché dans un lit de fer, étroit, mal garni. Une tasse de tisane fumait, à côté de son chevet, pour qu'il pût la saisir sans le secours des gens de son bienfaiteur. Il était là par charité; un mot de M. de Caumont, et on l'expulsait, il n'avait pas le droit de se plaindre. Les études s'arrêtant, il restait là sans un prétexte honnête, ce n'était pas comme l'_autre_, le mari, qui, lui, légitimement lié à une famille riche, pouvait se faire servir par leurs propres serviteurs et profiter d'un bien être que son titre de baron payait en satisfactions illusoires. Un étudiant vit _aux crochets_ de ses amis, quand il n'est ni baron ni époux ... et comme il ne serait point l'amant, qu'il l'avait deviné dans ses longues insomnies de malheureux rêvant des caresses, il pleurait en se répétant qu'il faudrait la quitter pour la rue, pour le désespoir.

--Madame la baronne, dit-il, la voyant s'asseoir audacieusement sur son lit, je vais mieux, ne m'insultez pas, je m'en irai demain; je comprends que ma présence vous pèse. Écoutez! j'ai refusé ma huitième inscription. Je ne crois plus au remboursement par mon travail. Devenir médecin, c'est bon pour les gens très élégants. Vous avez entendu votre mari, il prétend que je suis un imbécile et que je me tiendrai mal dans le monde. A votre dernier bal j'ai cassé une tasse du Japon. Votre oncle a fait semblant de ne pas voir, votre mari m'a secoué le bras, furieux. Or, je ne veux plus qu'il me touche, je lui sauterais dessus. J'irai, dès que je serai solide, m'embaucher sur les quais pour décharger les bateaux; un rustre a toujours cette ressource... Il finirait par me reprocher ses bontés. Songez, Mary, que j'en mourrais, moi qui vous aime encore...

Il lui expliquait d'un ton amer ces choses et il avait, en même temps, le désir d'embrasser sa main perdue dans les plis du drap. Elle était venue, il pouvait crever à présent: sa joie de partir serait complète.

--Paul, murmura-t-elle les yeux emplis d'une chaude lueur, je suis montée pour te supplier de rester. J'ai obtenu la tranquillité à force de scènes et à force de refus. M. de Caumont éprouve le besoin de s'étourdir, il court les mauvais lieux, dit-on, et me laisse, depuis quelques semaines, libre de dormir. Mon lit est meilleur que le tien, je viens te l'offrir. Le temps des épreuves est passé, Paul...

Le jeune homme se renversa en arrière, son teint animé de fièvre se décolora, et il perdit connaissance. Mary appela son oncle.

--Il se trouve mal, vite, vos flacons, pauvre amour!

Le docteur tira des sels qu'il avait dans sa robe da chambre.

--Que lui as-tu dit? Tu l'as chassé? demanda-t-il effrayé de la pâleur du jeune homme.

Elle haussa imperceptiblement les épaules.

--Alors, il t'aime! fit Célestin, entourant le malade de soins paternels et jetant à sa nièce un regard tout courroucé.

Est-ce qu'elle allait le tuer, ce petit Paul naïf et bon comme le pain?

--Que vous importe, mon cher oncle, répondit-elle avec une expression acerbe. Son amour est plus naturel que celui d'un vieillard! Croyez-vous que les belles filles sont faites pour les hommes usés! Moi, je suis sûre du contraire.

Célestin se tut, tout tremblant.

--Mary, s'exclama l'étudiant qui reprenait ses sens, Mary, m'avez-vous encore menti ou ai-je eu le délire... Mary ... je t'aime tant, je souffre tant...

Puis, brusquement, il se cacha la figure sous le drap en apercevant son maître penché vers lui.

--Sortez! dit la jeune femme désignant la porte au docteur.

Il sortit, docile, n'osant pas risquer une réflexion au sujet du mari qu'elle bravait.

--Je vais être leur complice, pensait-il, et nous sommes déshonorés. Bientôt, ce sera public ... je suis un très brave homme ... un homme usé, mais si utile!... Oh! quelle expiation! Hier on m'a décoré pour mon ouvrage de physiologie, aujourd'hui je protège les adultères de ma nièce. Voilà une étude qu'aucun médecin ne pourra faire! Va, mon vieux savant, obéis!

Il ricanait, point jaloux, mais navré de ne pas avoir prévu cette période nouvelle du mal.

--Mary, bégayait l'étudiant, dévorant ses doigts de caresses folles, vous avez eu pitié... C'est le ciel, c'est la vie, c'est toi... Je vais dormir à la place désirée, ma tête sur ton sein merveilleux, je vais enrouler ta chevelure toute dénouée autour de mon pauvre corps qui se pâme rien qu'en se sentant à côté du tien! Tu veux? dis!... répète-le-moi!... (il se redressa au milieu de son transport). Et ton mari? cria-t-il tout à coup désolé.

--Mon mari ne doit pas rentrer cette nuit; quant à mon oncle, il fera selon mes ordres!

--Tu es la maîtresse, je sais, mais si on nous surprend?

--J'ai des poisons!

--Bien! fit-il, rassuré, nous mourrons aux bras l'un de l'autre; tu es l'amour, celui qui ne finit jamais!

Elle redescendit pour donner des verres de chartreuse à Tulotte et veiller à la domesticité, car elle dirigeait tout. Dans une exacte prévision de l'heure des folies, elle avait calculé la dose de ses culpabilités à l'avance, ne voulant pas donner au hasard le moindre détail de son crime. Et qui s'imaginerait qu'elle commettait un adultère pendant la première année de son mariage, sous le toit de son mari, avec l'assentiment de son oncle? Tulotte alla se coucher ivre jusqu'à ne pas trouver son chemin; le vieux docteur s'enferma dans son cabinet, prêt à la défendre si le mari s'armait d'un révolver.

Un calme de maison honnête se répandit, et la baronne Mary commença sa toilette d'alcôve.

Il arriva dès que le timbre de la pendule eut sonné onze heures, il gratta la porte comme un chien, très discrètement, avec l'horrible angoisse de ne pas la voir s'ouvrir. Des gouttes de sueur coulaient le long de son front. Il aurait souhaité le mari caché par là pour l'étrangler si elle n'ouvrait pas et il grelottait de fièvre, ressaisi de son mal à l'instant béni du plaisir.

Mary parut sur le seuil, en un peignoir de mousseline. Un grand feu éclairait la chambre sombre. Les rideaux étaient clos, le lit mystérieux les attendait. Oh! cette chambre l'épouvanta vraiment! elle était tendue d'épaisses tentures où s'enfonçait l'idée d'amour. Une peau d'ours blanc, le tapis devant le lit, éclatait au sein des splendeurs du velours violet et des brocarts antiques semblables à une grande nudité; par-ci par-là un meuble ou un tableau scintillait comme un œil farouche qui vous épiait.

--Mary ... je vais tomber! dit-il, quand elle eut refermé la porte.

--Tu as peur? Ne m'aimerais-tu pas assez? Ne t'aurais-je pas assez torturé? Faut-il te renvoyer pour t'arracher le reste de ton cœur! Est-ce que le souvenir du protecteur serait plus fort que ta passion?

Il s'affaissa devant elle, les mains jointes.

--J'ai peur de mourir avant d'être heureux, voilà tout! répliqua-t-il les dents serrées, les joues inondées de larmes.

Elle sourit triomphante. C'était bien un esclave, celui qu'elle avait lentement dépouillé de son honnêteté, son unique trésor de pauvre.

--Et après, auras-tu peur de mourir?

--Après, tous les poisons que tu voudras! soupira-t-il en extase.