Part 17
Durant les vacances, lui qui n'avait ni ami ni parent pour l'inviter aux ébats de la campagne, il travaillait avec M. Barbe, flatté intérieurement de ce que le vieillard le tolérait chez sa nièce. Tout le monde, à présent, savait que la baronne était la maîtresse, et s'il avait déplu à Mary, M. Barbe l'aurait prié de se retirer. Peu _carabin_ de sa nature, Paul n'aimait guère à courir: quand il quittait l'amphithéâtre, c'était pour rentrer dans la mansarde de l'hôtel, située derrière les chambres des domestiques. Depuis quatre mois il habitait là, entouré de livres, s'absorbant comme un alchimiste. On était vraiment bon pour lui, le baron payait ses inscriptions, M. Barbe lui glissait de petites bourses ou récompenses du professeur à l'élève. Une fois, avec 27 francs, il avait eu une jolie fillette du boulevard Saint-Michel, pas fière, sachant son métier et qui lui avait déclaré qu'il _marquait bien_ pour un étudiant campagnard. Avaient-ils assez ri tous les deux de son nom de Richard, alors qu'il se trouvait si pauvre en pleine vie luxueuse, à Paris! Il pensait à la fillette, ce matin-là, mais comme elle était vulgaire!
Mon Dieu, elle valait ses 27 francs, pas un centime de plus. Elle s'était moquée de ses saignements de nez périodiques avec des plaisanteries dégoûtantes, et un jour, au lieu d'aller la retrouver au jardin de Cluny, il l'avait lâchée pour se souvenir d'une robe verte, demeurée au fond de son cerveau, dans un éblouissement de féerie. La fillette, pourtant, représentait une femme possible, tandis que cette robe!... Paul, la tête pesante--il faisait chaud--recula le livre. Soudain, il entendit retentir le timbre de la porte d'en-bas, il n'y avait personne, le docteur reposait et il grognait quand on dérangeait sa sieste. Paul descendit rapidement l'escalier en arrangeant le col de sa chemise.
--Madame la baronne! murmura-t-il effrayé.
C'était elle qu'on croyait à Bade avec son mari et qui revenait au mois d'août, la mine mécontente, dans une avalanche de malles.
--Payez le cocher, dit-elle, lui lançant sa bourse, je n'ai pas le temps.
Elle monta, mais ne trouvant pas son oncle, elle frappa la table de son ombrelle.
--Ah! cela ne va pas se passer ainsi, s'écria-t-elle, il me faut de l'argent, de l'argent tout de suite. Sous prétexte que c'est mon mari, il tient la clef de la bourse quand nous sommes loin, et ici il tremble devant mon oncle. Attendez, baron, je vais vous abandonner à l'amour platonique. Nous verrons si cela vous suffit. D'ailleurs, je suis lasse de cet homme, il est usé, il est bête; je crois, Dieu me damne, qu'il est plus révoltant encore que mon oncle!
Mary était devenue la maîtresse du baron au lieu de devenir sa femme et cela fatalement, un soir, qu'enragé d'amour, quelques semaines après leur singulière nuit de noces, il lui avait juré tout ce qu'elle avait bien voulu lui faire jurer. Peut-être même, le vœu bizarrement impie de l'épouse lui assurait-il la réalisation d'un de ses projets à lui, très secret, dont il ne pouvait pas parler. Le viveur, au hasard, écrivit son testament en détaillant le genre de mort que procuraient les jolis poisons de mademoiselle Mary Barbe, sa femme! Il possédait, outre une cinquantaine de mille francs, débris de ses splendeurs, la _Caillotte_, une maisonnette de Fontainebleau, sous des branches de hêtres; puis, il l'aima sans l'avoir du reste instituée son héritière. Ce fut un délire. Mary, ravissante en ses printemps de neige, réellement vierge, était une coupe pleine du plus grisant breuvage. Elle n'eut avec lui ni les pudeurs des jeunes filles, ni les goûts des prostituées, mais une nonchalance indifférente, tolérant beaucoup, jointe à la beauté d'une statue grecque. Dès qu'il voulait, elle ne voulait plus; sa science tenait toute dans ce refus perpétuel de son être qu'elle abandonnait pourtant à de certaines heures, quand le mari épuisé par des luttes successives se mordait les poings, rageur et impuissant. Alors, comme un camarade un peu railleur, elle avouait que son mépris de l'homme s'accentuait davantage.
Oui, elle avait pensé juste en pensant que l'amour était un sentiment ridicule! Et l'amour qui finit est trop court! A la place des mâles, elle ne se serait pas vantée d'être amoureux, quand une minute venait qui les rejetait vaincus pour une résistance relativement légère.
Sans son oncle, et elle n'expliquait pas tout à fait cette cause, elle aurait ambitionné de demeurer à jamais la vierge glaciale, imprenable.
--Mais tu finiras par m'aimer?... répétait-il ivre de son regard froid qu'elle lui lançait comme une aumône.
--Non ... seulement je n'aimerai personne, je le crois.
--Ah! si tu me trompais, je te tuerais, Mary... Sur mon honneur de gentilhomme, je jure que je te tuerais!
--Bah! vous juriez que vous ne céderiez pas à mes petites volontés. Vous avez eu peur, hein?...
Il la prenait à plein bras, ayant l'idée folle de la briser contre les colonnes de leur lit; elle riait de son rire aigu de faunesse, montrant ses dents d'émail, et il l'embrassait, demandant pardon, suppliant...
--Oui, j'ai eu peur ... ça t'amuse de me sentir lâche! tu es un monstre, je t'aime mieux ainsi ... tu as raison; les femmes ordinaires sont des bêtes, je les déteste; toi, tu es l'idéal de nos passions, la créature qu'on désire d'autant plus qu'elle est dangereuse, tu me ferais tout le mal imaginable que je ne me plaindrais pas.
Il la couvrait de caresses, lui sacrifiant ses dernières forces de beau lion et n'en obtenant que ce regard froid signifiant que rien, pour elle, n'était un plaisir.
Ils allèrent courir les stations balnéaires, au début de l'été, puis ils se fixèrent à Bade parce que brusquement elle avait été prise du désir de jouer. Elle perdit. Il voulut lui faire une observation, déclarant que c'était ridicule cette fantaisie de jouer, lorsqu'il souffrait mille tourments de la sentir à ses côtés scellée comme une tombe. Elle s'emporta, et il brava ses colères, retrouvant ses dignités d'époux devant l'argent perdu. Elle avait déjà dépensé des sommes relativement énormes pour ses toilettes de nouvelle mariée. Elle avait acheté une victoria et un meuble de salon artistique chez le tapissier du _high life_.
--Mary, déclara-t-il, vous dilapidez notre fortune!
--Qu'importe, puisque nous n'aurons pas d'enfants?
Elle le cinglait de cela, brutalement, en plein visage.
--Voyons, Mary, tu oublies trop que je peux me venger!
Le jour où il lui répondit par une menace, elle quitta Bade, le laissant désespéré, croyant qu'elle avait fui avec un croupier quelconque....
Paul Richard, très surpris de ce retour inopiné, l'examinait les yeux fixes. Elle avait ôté son chapeau et se débarrassait de son manteau de voyage.
--Madame, demanda-t-il, voulez-vous que j'appelle votre oncle? il dort.
--Non, je le verrai toujours assez tôt.
Elle s'assit dans le fauteuil voltaire du professeur, et retira ses gants.
--Monsieur le baron se porte bien? fit le jeune homme feuilletant son gros livre pour essayer de lui paraître moins gauche.
--A merveille!
Ils demeurèrent un moment silencieux; les roses du jardin envoyaient des odeurs enivrantes.
--Les malles sont dans la cour, si je les rentrais? ajouta-t il pris du besoin de lui être utile.
--Je m'en moque! A propos, et vos saignements de nez?
--Ça va mieux, je vous remercie.
--Qu'est-ce que vous étudiez là?
--Madame?
Il n'osait pas lui dire que c'étaient des descriptions de squelettes et il cachait les planches coloriées, mais elle passa derrière lui et, se contentant de lire un titre, elle détailla toute la leçon d'anatomie; avec une sûreté de maître elle nommait sans effort chaque pièce de cet ossuaire, lui rappelant les positions des membres et le nombre de leurs muscles; elle n'hésita point quand elle descendit à certaines parties intimes, décarcassant la pauvre nature telle qu'elle est, beautés et hontes.
Il en frissonnait dans sa chair, se croyant fouillé aussi jusqu'aux moelles.
--Ah! vous êtes une savante, vous, malgré vos robes vertes! s'écria-t-il, dans un élan naïf.
Elle le regarda, souriante.
--Je suis une femme qui s'ennuie, Monsieur Paul, et je crois que c'est de ne plus travailler.
Elle se tenait appuyée contre le dossier de sa chaise, adorable dans sa robe de pongée havane, une étoffe d'apparence mouillée, dessinant son être aux merveilleuses formes. Un bouquet un peu fané, acheté durant son voyage, se plaquait à sa poitrine; en se penchant, elle avait laissé une mèche de ses cheveux noirs se mêler aux cheveux blonds du jeune homme.
--Monsieur Paul, pourquoi vous appelez-vous Richard? demanda-t-elle, tandis qu'un nouveau sourire entr'ouvrait ses lèvres.
Elle aussi voulait savoir pourquoi on l'appelait Richard. Est-ce que toutes les femmes s'entendaient pour se moquer de lui? Il arrangea les livres et les papiers, indiquant qu'il prendrait congé bientôt afin de lui céder le cabinet où elle était la maîtresse comme partout, dans l'hôtel.
--Voilà, Madame la baronne: je suis un orphelin sans père connu, répondit-il tristement; on appelait ma mère--une paysanne--la Richardière, par ironie, comme on aurait dit la Pauvresse, elle avait une petite laiterie et elle vendait son lait de porte en porte, à Fontainebleau. Lorsque Monsieur votre mari s'est occupé de moi, de Richardière j'ai fait Richard, pour me présenter dans le monde.
--Mon mari s'est occupé de vous? à quelle époque? fit-elle encore, l'examinant de la tête aux pieds.
--J'avais dix ans; je vagabondais dans les rues des villages, montrant des rats blancs que j'avais apprivoisés. Un jour, le curé de Fontainebleau me fit venir chez lui: depuis la mort de ma mère, il me donnait toujours des habits et un peu de monnaie. Le prêtre, ce jour-là, me remit une lettre de recommandation pour un monsieur demeurant à la _Caillotte_, route de Paris. Je trouvai votre mari, il lut la lettre, je crois qu'il n'était pas fort content de ce qu'elle contenait, car il la déchira en petits morceaux. Puis, le lendemain, après un excellent déjeuner, nous partîmes tous les deux pour un collège où il me fit admettre... (Paul s'interrompit brusquement.) Madame, dit-il avec une vivacité boudeuse, je comprends bien ce que vous ne me demandez pas, moi et vous auriez grand tort de suspecter M. le baron. Sur l'honneur, je ne suis pas son fils, il a été généreux simplement; car si j'avais été son fils, quand je pleurais, n'ayant rien à aimer que de méchants camarades qui me rudoyaient, il me l'aurait avoué. Non! M. de Caumont est un loyal gentilhomme, il n'a pas une pareille faute dans son passé, j'en réponds. Madame, songez que ma mère, la laitière, est presque morte de faim ... il ne l'aurait pas laissée mourir. Vous pouvez adorer votre mari, il le mérite, Madame la baronne.
Paul, les yeux humides, le teint rouge, ne pensait pas que ces confidences le mèneraient si loin. Après tout il disait la vérité pour qu'elle ne lui déclarât pas la guerre à cause de la protection du baron. Un homme est libre de faire le bien sans doute! Il passait pour le fils de son garde-chasse justement pour éviter des histoires stupides. Mary fit un mouvement de joie.
--Alors, vous ne croyez pas que mon oncle ait eu un soupçon à votre sujet?
--Non, Madame, je ne le crois pas... Cependant si je vous gêne ... et il fit un pas vers le corridor. Mary le retint par le poignet.
--Grand fou! dit-elle en mettant dans ces mots une intonation remplie d'une soudaine tendresse.
Il s'arrêta. Elle riait.
--Je puis donc adorer mon mari?
--Oh! oui! balbutia-t-il envahi par une atroce angoisse. Oui, adorez-le ... il doit vous aimer tellement, lui!
A cet instant Tulotte entra comme une folle.
--Les malles, devant le perron ... ma nièce!
Elle se jeta au cou de la jeune femme.
--Mais, sacrebleu, on prévient les gens! Moi, j'étais chez la fruitière, là-bas, au coin de la rue. Figure-toi, le vieux sale qui ferme tout depuis votre départ! Tu as bien raison de revenir. Je crève ... il me fera mourir de soif. Et ton mari, où est-il?
--Je l'ai laissé à Bade. Il me refusait de l'argent pour jouer. Tu me connais, n'est-ce pas? J'ai pris le train, me voici!
Tulotte éclata de fureur. Oh! ces hommes! hurla-t-elle brandissant son chapeau avec une indignation tragique.
M. Barbe, réveillé par les appels formidables de Tulotte, descendit, les jambes molles, tout désorienté; elle revenait toute seule: un malheur qui se préparait pour lui. Il l'embrassa sur le front, timide comme un écolier.
--Tu auras de l'argent ici, mon chat, bégaya-t-il, tout ce qu'il te faudra ... mais tu ne me brutaliseras pas, hein?... J'ai offert l'hospitalité au petit Richard, il est si tranquille ... il ... ça ne tire pas à conséquence, il dîne à ma table ... au bout, tu sais ... il ne parle jamais... Je le renverrai d'ailleurs, dès ce soir ... il m'est si dévoué cet enfant, et si respectueux!
Elle fit un signe gracieux d'acquiescement.
--Vous êtes bien libre, mon oncle!
Et elle sortit pour aller se faire préparer un bain à la menthe, son délassement favori. Le dîner fut gai. Mary, quand elle le voulait, savait mettre chacun à son aise; elle ne taquina pas trop le pauvre carabin, probablement elle avait les renseignements qu'elle était venue chercher. Elle cajola son oncle qui finit par sangloter de bonheur sur son assiette, elle offrit à Tulotte une bouteille de crème des Barbades qu'elle lui rapportait exprès pour ses petites soifs solitaires, et elle leur déclara que son mari, malgré leurs cinq mois de ménage, lui plaisait encore, mais qu'elle ne tolérerait pas qu'ayant de son côté la fortune, il serrât les cordons de leur bourse.
Paul Richard pétrissait la mie de son pain, songeant que cette femme devait fièrement aimer le baron de Caumont, puisque sur une idée de jalousie rétrospective, elle était arrivée à lui poser des questions redoutables. Lui, il ne se payait pas de ses airs de dégoût. Toutes les filles de dix-neuf ans font leurs dégoûtées et elles sont amoureuses de l'époux comme des chattes. Il s'agissait d'une querelle d'oreiller, il sentait cela, et la baronne ne l'aveuglerait pas aussi facilement qu'elle aveuglait ses parents un peu gâteux.
--Monsieur Paul, dit Mary après le dessert en passant son bras familièrement sous le sien, si nous allions au jardin? On étouffe ici.
Ils descendirent au jardin, lui, retenant à grande peine son hémorragie qui regrimpait au cerveau, elle, d'allures indifférentes, arrachant les roses par-ci par-là, se baissant pour contempler un caillou.
L'honneur était si grand que l'étudiant enrageait de ne pas être mieux habillé; il avait dû aider le professeur dans une analyse chimique, et il était couvert de taches.
--Madame, demanda-t-il très anxieux, je voudrais bien me changer; je suis fait comme un voleur. Nous autres élèves, nous ne restons jamais propres, voyez-vous!...
--Vous êtes un cérémonieux, Monsieur Richard. Je vous trouve superbe, moi!
--Oh! Madame... Il n'osa pas ajouter un mot, car très décidément son infirmité du diable lui revenait, il avait des picotements précurseurs au fond du nez, à l'endroit où s'attache à l'os frontal la plus importante des lignes du profil.
«Je suis perdu. Ce qu'elle va rire!» se dit-il désolé.
--Le beau soir! murmura-t-elle pesant davantage sur son bras.
--Oui, Madame!
Il eut l'idée de pencher la tête en arrière, le sang retomba dans sa bouche, et, courageusement, il se mit à l'avaler, ne pouvant plus le dissimuler d'une autre façon.
--Ce n'est pas la peine, continua la jeune baronne, d'aller loin pour découvrir des fleurs, la fraîcheur, la tranquillité. Ici j'ai des roses magnifiques, une pièce d'eau presque limpide; on n'entend même plus de voitures. Un coin de province, la rue, et un paradis, le jardin. Mon mari a tort de se moquer de notre vieille maison. Qu'en pensez-vous, Monsieur Paul?
Paul ne répondait rien; il étouffait. Une expression douce erra sur la bouche cruelle de la belle créature, elle tira de son corsage un flacon et le déboucha.
--Allons! pas tant d'émotion, mon pauvre ami, murmura-t-elle, respirez-moi ceci, ne vous étranglez pas.
Il tomba au milieu du banc vers lequel ils s'étaient approchés.
--Madame, que vous êtes bonne ... et comme je dois vous paraître bête!
--Mais non, mon cher enfant.
Elle l'appelait _son cher enfant_, elle qui avait deux ans de moins que lui. Il lui sembla que le ciel de ce Paris maudit s'ouvrait, faisant pleuvoir des roses pourpres.
--Ah! Madame la baronne! je ne suis pas son fils, vous savez!
Il était poursuivi de cette affreuse idée qu'elle aurait pu le haïr si vraiment il avait été le fils de son mari...
--J'en suis sûre, Paul Richard... Est-ce que je serais là, en croyant le contraire?
--Et moi, s'écria le jeune homme entre les gorgées de sang qu'il crachait dans son mouchoir, est-ce que j'oserais vous trouver belle si je ne pouvais pas vous le dire, à vous, la femme de mon bienfaiteur?
Tout d'un coup il pâlit, le sang reflua violemment à son cœur.
--Mon Dieu, dit-il, ivre de ce parfum d'amour qu'elle épandait autour d'elle, je deviens fou!
--Et vous êtes guéri? ajouta-t-elle avec une caresse le long de son épaule.
--C'est vrai!
Ils restèrent immobiles l'un devant l'autre, saisis de la même émotion. Pour la première fois Mary s'attendrissait à propos de la misère d'un homme. Lui, la dévorait de son regard large, curieux comme un regard d'enfant et hardi comme toutes les passions. Oh! ce peignoir de dentelles si mal attaché qu'on l'aurait crue roulée nue dans des écheveaux de fils fins, s'écartant sur la gorge pour lui donner un éclair de sa peau vernie d'or! Ce peignoir s'entortillant à ses membres pour lui jeter l'impérieux désir de la détortiller, de les trouver un à un comme de petits oiseaux dans un nid. Oh! oui, elle avait l'air d'une tourterelle blanche, et c'eût été si facile de lui arracher ses plumes pour essayer de voir dessous!
Elle embaumait la chair toute jeune, toute saine, toute chaude! Elle tenait du gâteau, des petites colombes, aussi des petits chats avec ses yeux phosphorescents dans l'ombre du bosquet.
Il joignit les mains, ayant peur d'y toucher et de lécher son doigt ensuite.
--Madame, soupira-t-il, vous vous moquez de moi, je comprends! Vous êtes trop polie pour me chasser de chez votre oncle, et alors, en me poussant à dire une grosse bêtise...
Il s'interrompit, faisant un geste de colère.
--Non!... je ne dirai rien du tout! Vous ne saurez rien! Le jour de votre mariage j'ai pleuré là-haut, dans ma chambre et puis je me suis déclaré que je me casserais la tête dès que je sentirais que je souffrirais trop. Le mal vient de la soirée des fiançailles, je vous assure! Et moi je ne m'en doutais pas quand je pleurais... Imbécile que j'étais! Est-ce que ça s'arrache, ces épines-là, et vous en aviez tant sur votre robe verte! Aujourd'hui, quand vous êtes entrée, j'ai eu l'explication ... parce que le petit bouquet de votre corsage a glissé dans mon livre. Je l'ai pris, vous étiez partie sans le ramasser, j'avais le droit ... et je l'ai mangé de caresses. Regardez-le! aurez-vous la méchanceté de me le refuser?
Il le lui montra écrasé sous sa veste de coutil.
--Paul! dit-elle avec un rire malicieux, je croyais que vous ne vouliez rien dire?
--Faut-il que je m'en aille? demanda-t-il. Et une larme brûlante coula de son œil assombri.
--Non!... qui vous a dit de partir?
--Madame, vous me tuez!
Il était secoué par des frissons de fièvre. Elle l'excusait, elle, la femme du bienfaiteur, la femme de celui qui, généreux comme un père, l'avait sorti du ruisseau pour en faire un étudiant en médecine, plus tard un homme honorable reçu chez les gens riches et gagnant sa vie! Peut-être bien qu'il eût mieux valu pour lui ne jamais savoir certaines choses, par exemple que les filles à 27 francs la nuit ne suffisent pas au cœur de qui a faim d'amour véritable. Mais comme il se voyait odieux en présence de sa femme!
--Vous me tuez! répéta-t-il en se raidissant contre la folle tentation qu'il avait de lui baiser les bras.
Elle éclata de rire. En vérité, il lui rappelait le petit Siroco de Vienne, l'enfant trouvé au bord du Rhône, dans un tourbillon de vent.
L'odeur des roses ajoutait une illusion de plus, elle redevenait la fillette frêle et câline qu'on berçait encore pour l'endormir.
--Paul, vous êtes amoureux: on n'en meurt pas!
Il bondit, debout, ébloui de ses audacieuses coquetteries.
--Madame, c'est un crime de vous aimer, puisque votre mari me donne du pain! Madame...
--Eh! tais-toi donc, Paul, répondit-elle en glissant autour de ses robustes épaules ses bras nerveux, félinement tordus, tu vas faire accourir Tulotte. D'abord, je n'aime pas mon mari, je ne l'ai jamais aimé, il m'a offensée à Bade en me traitant de _courtisane_. Oui! cet homme a osé, parce que je lui réclamais de l'argent qui est le mien! Je ne lui pardonnerai pas, je ne pardonne pas, moi. Je me suis souvenu de tes yeux, je savais que tu m'aimais, car tu es devenu amoureux le soir de la robe verte, hein?... Je suis arrivée pour te voir ... je ne veux pas te chasser ... tu es si drôle avec ton beau sang toujours prêt à jaillir et qui est d'un si beau rouge!
--Vous m'aimeriez, vous? demanda-t-il d'un ton rauque, et je peux espérer?...
Elle lui ferma la bouche.
--Tu te trompes, il ne faut rien espérer du tout.
Il ne comprenait plus. Il voulut réagir bravement, comme un honnête garçon qui doit lutter pour l'honneur d'un bienfaiteur.
--Écoutez, Mary, ce sont les roses, la fatigue du voyage... Moi, je suis un pauvre ignorant des grandes dames et je n'ai pas bien parlé... Nous oublierons cela!... Vous êtes en colère, votre mari vous a brutalisée, vous cherchez une vengeance ... je devine, il vous aura fait une scène pour le jeu!... Mon Dieu! que je souffre!... Mais ... je me rappelle ce qu'il a eu de bonté vis-à-vis de moi, un abandonné... Je ne peux pas aimer sa femme, je serais la pire des canailles. Ah! c'est impossible! je vous aime ... je t'aime... Ah! que tu es belle!
Et, oubliant ce qu'il avait eu l'idée généreuse de lui dire, il la pressa sur sa poitrine, haletant, couvrant ses cheveux de baisers éperdus.
--Laisse-moi, fit-elle riant toujours, nous sommes des enfants, et les hommes auraient le droit de nous gronder, s'ils nous surprenaient... Adieu ... je me sauve..
Elle s'enfuit à travers le jardin sans se retourner. Lui, les bras encore tendus, chancelait, ivre d'une volupté irritante.
--Sa femme! balbutiait-il, c'est sa femme, il m'a tiré de la misère et moi je l'aime, je la veux.
Cette nuit-là, Madame de Caumont reposa heureuse dans toute l'acception du mot sur ce lit monstrueux où se lisait la devise: _Aimer, c'est souffrir_. Elle aimait sans souffrir, car on souffrait pour elle. Durant son paisible sommeil de pécheresse, Paul Richard se roulait sur le parquet de sa mansarde en proie à une épouvantable crise de nerfs. Il avait espéré qu'elle lui ferait un signe, qu'elle lui dirait: _je t'attends_, et il était demeuré une heure à genoux, caché dans les portières de son seuil, mais elle n'avait pas bougé, la cruelle, qui savait même si elle ne l'avait pas déjà oublié après avoir bien ri de ses saignements de nez ridicules, devant la glace qui lui renvoyait le reflet de sa suprême beauté?
Trois jours s'écoulèrent. Paul travaillait avec M. Barbe, n'osant plus paraître à table. Il sanglotait la nuit, tremblait en écoutant des pas de femme de chambre, puis il se jurait que l'honneur l'empêcherait de la prendre si elle venait s'offrir. Le matin d'un dimanche il trouva un petit billet très laconique dans un de ses livres d'études, sur les pages marquées.
«Venez au jardin du Luxembourg, fontaine Médicis, deux heures.»
Il y alla à une heure, et connut, durant son attente, tous les tourments de l'honnête garçon qui va sombrer. Que lui dirait-il, là, devant ces promeneurs indifférents? comment lui crierait-il: «Je vous aime et je ne vous veux pas!»
Elle vint enfin de son allure froide, impérieuse.