Part 16
--Mary, dit Célestin chancelant sur ses jambes, va donc t'occuper des gâteaux: on ne mange ni on ne boit, ce soir, et on a besoin, ce me semble, de se reposer!
Ce qu'il n'osait pas s'avouer à lui-même, c'est qu'il était jaloux de les voir causer à voix basse si près de lui.
--Un trésor! bégaya le baron quand elle fut partie, et il lui serra les mains avec effusion.
--Vous ne pensez plus à maigrir? riposta ironiquement le docteur, incrustant ses ongles dans son gilet.
--Est-ce que vous trouvez que ce ventre?... et de Caumont s'examina à la dérobée. Son naissant embonpoint, pour lequel il consultait tous les médecins, le rendait de temps en temps rêveur. Il n'avait encore que l'allure d'un député, mais bientôt il friserait le marchand enrichi dans les denrées coloniales, cela nuirait à son aristocratie parfumée de benjoin.
--Le mariage diminuera ça! dit-il riant d'un air convaincu.
Exaspéré, le savant s'éloigna sous prétexte de gourmander Tulotte.
Celle-ci, pétrifiée par la sobriété de tous ces gens, cherchait fièvreusement un carafon de rhum. Il n'y avait que du thé, des gâteaux, très fins à la vérité, mais aucune liqueur forte.
--Mon cher frère, dit-elle aigrement, je ne pense pas que notre Charles aille les boire à la cuisine? Où sont donc vos fameux digestifs? Le thé, c'est de l'eau chaude, une boisson bonne pour des Chinois... Je voudrais bien trouver quelque fiole plus réconfortante.
--Juliette, répondit le docteur avec un mouvement de colère qu'il ne put réprimer, allez donc vous coucher!
--Hein? me coucher! moi votre ... ta sœur!... quand tu reçois et qu'il n'y a pas d'autre femme pour tenir compagnie à mon élève?
--Allez vous coucher! vous dis-je, et Célestin lui serra le poignet en la poussant vers la porte.
--Oh! c'est dur! s'écria Tulotte à demi suffoquée, n'osant pas faire une scène devant les invités.
Celle-là payait pour Mary. Il passa dans son cabinet et aperçut les trois étudiants qui inventoriaient ses instruments. Il n'y tint plus.
--Messieurs, dit-il prenant son accent de professeur, vous êtes libres ... j'ai besoin d'être seul.
--Qu'est ce qu'il a donc? interrogea Paul Richard, tremblant de tous ses membres..
--Il a que le besoin de ronfler le lancine, parbleu! risqua Félix de Talm, et Maurice Donbaud affirma que ce serait une vraie ganache avant deux ans.
En traversant le salon, Paul Richard mit le pied sur la traîne de la robe de soie verte.
--Grand maladroit, fais donc attention! murmura le baron de Caumont, puis il le présenta à sa fiancée.
--Mademoiselle Mary, permettez-moi de vous nommer ce coupable. C'est un assez mauvais carabin que je protège parce que son père fut jadis mon garde-chasse, du temps où je possédais des bois. Votre oncle en tirera le parti qu'il pourra. Voyons, tiens toi mieux que ça, Paul. As-tu fini de regarder tes pieds? Ce n'est pas la peine quand on les met sur la jupe des dames: Monsieur Paul Richard.
Le jeune homme salua gauchement; une vive rougeur envahissait sa peau de blond, toute tendre encore sur le cou et dans les cheveux taillés en brosse; il avait un œil gris foncé, large ouvert comme par une stupeur perpétuelle, une jolie bouche meublée de dents très saines, le menton d'un homme entêté. Des mains qu'on devinait calleuses malgré le gant blanc, la carrure d'un ouvrier.
--Mademoiselle! excusez-moi, dit-il, comme s'il allait pleurer.
Il aurait préféré recevoir une gifle que d'être présenté à cette femme dont la robe lui faisait peur.
--Mais, Monsieur, il n'y a pas de quoi vous désespérer, dit Mary avec une forte envie de rire.
Elle le trouvait drôle et surtout d'une tournure bête à plaisir. Elle s'éventa pour cacher ses lèvres. Alors, Paul Richard perdit contenance tout à fait; une rougeur plus intense lui grimpa au front, ses narines s'ouvrirent brusquement, un flot de sang inonda le devant de sa chemise et son gilet.
Félix de Talm pouffa, tandis que M. de Caumont lui mettait son mouchoir sous le nez.
--Oh! décidément, s'écria le baron très dégoûté, tu es un rustaud que je renonce à dégrossir, voilà l'émotion qui s'en mêle, et nous en avons pour une heure!
Les médecins de l'assistance apportèrent des flacons d'hyperchlorure de fer; on entama des récits de circonstance; les uns voulaient essayer des remèdes radicaux, les autres disaient que cela lui passerait avec la jeunesse et on bousculait l'étudiant afin de vérifier l'épaisseur de son cartilage nasal. Mary ne riait plus, elle effaçait du bout de son doigt une gouttelette purpurine qui tremblait, pareille à un rubis, sur les broderies de son corsage.
--Je crois que c'est fini, dit le baron, revenant près d'elle; cet imbécile a gagné au jeu de ses hémorragies d'être réformé pour faiblesse de constitution et il est plus solide que la tour Saint-Jacques. Rien ne le guérit. Une infirmité assommante. La première fois qu'il a pénétré dans l'amphithéâtre, la vue des cadavres lui a donné la même secousse. Voulez-vous que nous allions du côté des tasses, chère mignonne? vous êtes émue!
--Non, seulement je suis peinée pour lui.
Et ils se sourirent de nouveau, pensant à sa pauvre figure bouleversée.
La soirée se termina dans une rageuse décomposition de l'albumine, des globules. On se chamaillait en brandissant des mouchoirs tachés de rouge; les botanistes et les géologues étaient partis avec Paul Richard. Leur élément naturel surgissant, les médecins pressaient Célestin Barbe de leur donner un fin mot qu'ils ne trouvaient pas.
Quand Louis de Caumont sortit, Mary lui glissa un adieu mélancolique.
--Je vais me retirer aussi, dit-elle, car leurs conférences me rappellent un abattoir que j'ai vu dans ma petite enfance... Avouez donc, Monsieur Louis, qu'il est triste, l'intérieur que je vous prépare au milieu de tous ces savants sans pudeur.
--Mais vous êtes là, vous, la pudeur même! soupira le galantin, lui baisant les cheveux à la faveur des ombres du corridor.
Mary eut un imperceptible tressaillement d'épaules.
Lorsqu'elles'endormit, cette nuit-là, mademoiselle Barbe se demanda si elle ne faisait pas une grosse faute en épousant le prétendu que son oncle lui avait choisi. Puis, elle pensa qu'elle ne pouvait guère agir autrement: des murs étaient entre elle et la vie qu'elle brûlait de connaître; pour démolir ces murs il lui fallait un nom de dame, il lui fallait le tortil de baronne, cette machine mince comme un fétu de paille, qu'elle avait examinée durant la fête au fond de ce chapeau d'homme élégant. Ensuite, l'amour était une chose bien sale qui ne la séduirait jamais.
Le lendemain, dans la débandade des tasses japonaises et l'affolement des domestiques, une scène éclata. Mary avait trouvé Tulotte ivre d'alcool, étendue de tout son long sur le velours jaune d'un canapé du salon. Elle la réveilla en lui lançant des pots d'eau.
--Eh bien! quoi? grogna Tulotte, ton oncle n'a pas voulu me donner un digestif ... et j'ai bu ce que j'ai déniché, là, dans un godet en argent.
Le godet, c'était la lampe du samovar.
--Vous voyez, rugit la jeune fille à son oncle qui entrait, la mine soucieuse, votre sœur n'a pas même une ivresse convenable à s'offrir! Elle boit de l'esprit-de-vin pour s'empoisonner. J'entends que vous lui laissiez la clef du cabaret aux liqueurs ... je le veux!
Tulotte, dégrisée, écoutait sa nièce, l'œil larmoyant. Il y avait un rude changement! Voilà qu'on flattait son vice. Déjà il lui semblait que Mary, tout en la malmenant, lui faisait la part plus belle... A présent elle demandait la clef du cabaret.
--Je te remercie, ma petite, grogna-t-elle, tu défends la déshéritée, toi, et c'est un juste retour des choses d'ici-bas. Tiens! oui! pourquoi que monsieur mon frère ferait son Caton?... il se met à festoyer, donc il faut qu'il cesse d'être pingre. Je ne suis pas une gamine, peut-être! je sais me conduire! Ah! du temps de notre Daniel ce n'était pas ça, je dirigeais la barque, les officiers aimaient le rhum, et toute la ribambelle de _fines_. Mais ici c'est le cabinet de la mort. Si on touche à une bouteille, il y a du poison. Et leur thé ... ils me font rire! Sans doute qu'ils ont une rude terreur de se griser, les carabins. Mon frère, tout baisse, jusqu'aux sacrées lampes Carcel, qui n'éclairaient pas plus que des coquilles de noix, hier!
Célestin éleva la voix:
--Ma sœur, dit-il brutalement, tournant le dos à Mary, je vous chasserai si vous continuez à nous couvrir de ridicule. Vous êtes chez moi, dans une maison sérieuse, et je déteste les disputes.
Mary lui saisit le bras qu'il avait levé en signe de menace.
--Moi, fit-elle avec hauteur, je suis chez moi ainsi que vous, et je vous déclare que je ne crois pas l'honnêteté de la maison en péril parce qu'elle boira du cassis au lieu de boire de l'esprit-de-vin.
Elle souligna à dessein le mot _honnêteté_. Célestin essaya de se révolter contre cette dénomination fatale l'envahissant de plus en plus.
--Non, Mary, non ... calme-toi! Te céder pour une chose qui tue ta tante, je ne le dois pas... Juliette, sors ... je te l'ordonne, suis-je l'aîné?
Tulotte, abrutie, allait sortir, mais Mary la retint.
--Ma foi, dit-elle, riant d'un rire cruel, quand un oncle veut courtiser sa nièce, il commence par chasser les témoins, naturellement. Tulotte vous gêne et vous espérez qu'en lui rendant l'existence impossible, elle vous abandonnera, un beau matin!
Le docteur devint pâle. Ses traits se convulsèrent, il bégaya:
--Mary, je te maudis!...
Tulotte s'affaissa sur un fauteuil, les dévisageant l'un après l'autre.
--Hein! la courtiser? C'est trop fort! Son oncle... mon frère ... un vieux barbon?
--Oui, reprit Mary avec violence, je garde mes défenseurs, moi, j'y tiens! Tulotte, tu resteras et tu auras les clefs de tout. Quand je serai mariée, nous verrons.
Le prestige, la gloire de la famille s'évanouissait. Ah! c'était bien la peine d'avoir mis trente ans à découvrir, parmi des tas de remèdes pour les femmes en couches, le mal d'amour!... Il était propre, leur aîné! Qu'en pensait le hussard, là-bas, sur le champ de bataille? S'amourracher de sa nièce, une petite fille vis-à-vis de lui, un grand-père!... et c'est qu'il ne réclamait pas contre cette énormité crachée à sa face de professeur estimable! Joli, l'honneur d'Antoine-Célestin!... Non! il ne disait rien, il pleurait dans ses mains sautillantes, le gâteux.
--Sacrebleu! s'exclama Tulotte redressée, prenant l'aplomb de jadis, quand elle morigénait son cadet. Qu'est-ce que tu as dans les veines, toi, Monsieur le docteur? On te confie une enfant, tu la fais pourrir au grenier pendant trois ans, puis, sans crier gare, il te la faut toute la journée autour de toi ... et tu lui apprends à lire des livres qui me font rougir malgré mon âge... Tu es digne des tribunaux, mon bonhomme!
Elle se campa devant lui.
--Réponds un peu, Monsieur le docteur, a-t-elle menti?
Il écarta ses mains.
--Je veux encore l'épouser. Elle refuse. Tulotte ... ne me dis pas que je la pervertissais, je l'aimais. Je ne la touche pas, je ne l'embrasse pas ... mais ... elle va trop loin, ma bonne Tulotte, elle me tuera. Quelle honte!
Mary le regardait pleurer. Une indicible satisfaction éclairait sa brune physionomie. Tulotte hochait la tête, grimaçant une moue de dédain.
A partir de cet instant, l'intimité de la famille fut rompue. L'enfer s'ouvrit pour le docteur Barbe; elles s'entendirent au sujet des cruautés à lui faire. Tulotte, lâchée dans toutes les bouteilles de la cave, affichait son vice, disant qu'il lui fallait bien boire pour oublier les scandales de son frère qu'elle n'appelait plus que le _vieux_, tout court. Mary l'excitait, lui laissant rabâcher leur malheur à son aise. Aux repas, dès qu'il ouvrait la bouche, on lui rappelait ses faiblesses par des allusions tellement transparentes qu'elles devenaient odieuses. Durant ses cours à l'École de médecine, il lui arrivait de se tourner d'un air anxieux pour s'assurer si Tulotte n'allait pas entrer ivre et lui reprochant de vouloir violer sa nièce.
Il finit par s'estimer très heureux de déménager du premier étage pour s'installer dans leur ancienne mansarde, très vaste, très nue, solitaire comme le haut d'une église.
Là, du moins, il ne les rencontrait plus avec leurs yeux brillants de haine. Mary renvoya le valet Charles et mit la cuisinière au pas. Un jardinier traça des ronds et des ovales dans le jardin botanique dont on jeta les herbes au fumier.
Le fiancé venait tous les jours apportant des bouquets blancs; alors le docteur descendait, se composant un visage impénétrable, souriant à ses nouvelles mondaines: c'était l'heure de la comédie paternelle.
Mary, entre eux, surveillait les mots et les gestes, déployant une grâce merveilleuse pour l'homme qui la posséderait bientôt.
Célestin, le dos voûté, les doigts tremblants, les écoutait avec un regard humide.
--Est-elle adorable, cette enfant! murmurait le baron éperdument épris, ne pouvant deviner tout ce que l'oncle endurait.
--Une excellente petite femme, balbutiait le vieillard se sentant agoniser, l'aimant toujours d'un amour de pauvre qui mendie. D'ailleurs, elle lui permettait encore de ne pas déménager son cabinet, cela sauvegarderait un dernier lambeau d'honneur.
Humblement, il acquiesçait à tous leurs projets. Ils recevraient, ils iraient dans le monde, on promènerait le tortil, et lui, l'avare dépouillé de son trésor, il resterait transi près de la cheminée en songeant que c'était, selon l'expression de Tulotte, le juste retour des choses d'ici-bas. Maintenant il n'aurait plus le courage de se tuer.
Le mariage eut lieu à Notre-Dame-des-Champs, sans trop de faste. Quelques gommeux de la société du baron, quelques savants du cercle de l'oncle Barbe y assistèrent. On était au printemps, il y avait beaucoup de fleurs naturelles. Le vieillard eut une syncope pendant la cérémonie, des dames le virent tomber roide et crurent que la mariée allait hériter le soir de ses noces. Lui, revenu à la raison, affirma que les fleurs lui faisaient cet effet quand il les sentait de près. On dîna chez lui, un dîner de quarante couverts auquel il se dispensa de prendre part à cause des grosses gerbes de roses ornant la table. Les époux annoncèrent le départ ordinaire pour l'Italie, mais ils gagnèrent tout simplement leur chambre. Le docteur dut passer devant cette chambre pour gagner la sienne, il s'arrêta brusquement secoué de sanglots pitoyables. Oh! c'était un martyre que de savoir qu'elle le méprisait au point de ne pas lui avoir tendu son front d'épousée en ce jour solennel. Pourtant, que demanderait-il de plus? Il lui avait donné, par contrat, la moitié de sa fortune, trois cent mille francs, son hôtel avec la seule charge d'y laisser Tulotte à sa mort et la permission d'agir publiquement à sa guise chez lui. Certes, il se reconnaissait coupable, mais il avait si longtemps expié une seconde d'égarement, qu'il espérait enfin le repos, il se remettrait à ses chères études, il soignerait le protégé du baron pour se distraire, ce paysan qui travaillait comme un forçat pour tâcher de paraître moins ridicule. Ce serait bon de se dévouer encore, mais pour un homme, sans les dangers effroyables que l'on risque auprès de ces femmes décevantes. Oublier? non, mais effacer et se réhabiliter par la fin de sa vie cachée, pénitente.
Adieu toutes les gloires, toutes les brillantes discussions. A quoi tout cela sert-il quand on n'a pas su se défendre d'un désir sensuel? Et ensuite il s'éteindrait tranquille en bénissant le petit enfant qui naîtrait d'elle....
--Monsieur, disait Mary, debout au milieu de leur chambre nuptiale et détachant son voile de tulle, une jeune fille élevée par un militaire, formée par un médecin, en sait plus long qu'une vieille femme; je me dispenserai donc de rougir ou de me sauver, comme doivent le faire, à ma place, les demoiselles de mon âge. J'ai tout lu, tout compris, et mon cher oncle m'a donné des explications par dessus le marché. Physiquement, je suis vierge; moralement, je me crois capable de vous apprendre des choses que vous ignorez peut-être. Trêve de préambules mystiques. Ce que vous voulez, je vous le donnerai tout à l'heure. Auparavant, j'ai des conditions à vous poser.
Le baron Louis de Caumont, qui avait mis un genou en terre, leva le front, stupéfait. Elle parlait d'un ton calme et résolu.
--Mary! dit-il, quel est ce langage? Ne m'aimeriez-vous point?
Elle haussa doucement les épaules.
--Voilà une grande phrase, mon cher ami. Je vous aimerai davantage demain, ce sera mon devoir, mais ne comptez pas sur une passion désordonnée, j'ai l'horreur de l'homme en général, et en particulier vous n'êtes pas mon idéal. Lorsque j'avais dix ans, je m'imaginais qu'un jardinier pieds nus et en chapeau percé serait le mari de mes rêves. Il m'aurait fallu, je crois, un mari amusant comme un petit saltimbanque pour développer en moi les belles folies dont vous m'entreteniez aujourd'hui. Si je vous accepte sans attendre mon bohémien, c'est que je tiens à m'affranchir de la tutelle de mon oncle. Vous êtes ma liberté, je vous prends, les yeux fermés... Vous seriez un voleur, que cela me laisserait indifférente.
--Mary, vous me glacez... Comment deviendriez-vous plus froide qu'en cette minute que j'espérais si délicieuse?
--Attendez, Monsieur, je voulais vous demander une grâce, moi qui raisonne durement parce que les réalités de la vie me sont familières. Je sais ce que je vaux, voilà pourquoi je ne m'attarde point à caqueter avec vous avant le pacte. Louis, je suis décidée à ne pas vous donner d'héritier, et, comme il faut être deux pour ces sortes de décisions...
--Mary, vous êtes ou un monstre ou une petite fille de mauvaise humeur. Cessez cette plaisanterie, elle est cruelle! dit le baron devenu livide, redoutant de deviner des choses atroces.
--Répondez-moi, Louis, car je ne veux ni enlaidir ni souffrir. De plus, _je suis assez_, EN ÉTANT, et si je pouvais finir le monde avec moi, je le finirais.
En prononçant ces paroles, elle avait reculé jetant le voile derrière elle, splendide, les yeux ardents, le sourire féroce, grandie d'une implacable haine de l'humanité.
Louis, épouvanté, mais cherchant à retrouver son aplomb de viveur mondain, se mit à rire du bout des lèvres.
--Exquise, vraiment, cette chère doctoresse, qui sait tout; est-ce votre saltimbanque ou votre oncle qui vous a appris ce dilemme nuptial? Elle est charmante. Pas d'enfant, Monsieur, sinon je me précipite par la fenêtre.
D'un mouvement brutal, il voulut la saisir, mais elle se dégagea et, lui montrant le lit:
--Ma mère est morte là, Monsieur, en mettant mon frère au monde; moi je ne veux pas mourir de la même manière, et, en supposant que je ne meure pas ... je ne veux pas subir la torture d'un accouchement, ce serait une joie qu'il me semble inutile de fournir à mon bon oncle, le plus habile accoucheur de Paris. Oh! j'ai des théories bizarres, mais il faut vous résigner, Monsieur. Il ne me plaît pas, moi, de faire des êtres qui souffriront un jour ce que j'ai souffert, ce que tout le monde souffre, prétend-on. La maternité que le Créateur enseigne à chaque fille qui se livre à l'époux, moi, j'épuise son immensité de tendresse à cette minute sacrée qui nous laisse encore libre de ne pas procréer, libre de ne pas donner la mort en donnant la vie, libre d'exclure de la fange et du désespoir celui qui n'a rien fait pour y tomber. Je vous dis cyniquement: je ne veux pas être mère, d'abord parce que je ne veux pas souffrir, ensuite parce que je ne veux pas faire souffrir. C'est mon droit aussi bien que le vôtre est de ne pas me comprendre. Je ne connais pas de puissance humaine capable de me faire fléchir; mais si vous abusez de votre titre d'époux, ce que je ne puis empêcher, si, vous ayant loyalement demandé l'abstention, vous vous moquez de mes prières...
Elle s'interrompit pour aller prendre dans un meuble antique un coffret ciselé.
--Tenez, dit-elle en l'ouvrant, il y a là de jolis flacons que mon oncle m'a offerts après m'en avoir raconté les histoires. Asseyez-vous près de moi, je vous ai dit que je vous apprendrais ce que vous ignoriez; je commence, Monsieur: ceci (et elle éleva aux lueurs de leur veilleuse d'albâtre, ronde et pâle, leur lune de miel, un des flacons de cristal teinté de bleu), ceci est la _cocaïne_, la fameuse _cocaïne_ qui coûte 10 francs le gramme, introuvable dans le commerce, la _cocaïne_ qu'il suffit de respirer une fois pour mourir tout d'un coup, foudroyé, sans un cri, sans un geste. Cela (et elle agita un autre flacon en or bouché avec la cire et cerclé de platine), cela c'est l'_acide osmique_, plus prompt encore, qui vous conserve votre attitude après son effet produit, tellement qu'on peut s'imaginer la rupture d'un anévrisme. Voici le _curare_ (et elle ouvrit une boîte d'ivoire où se trouvait une aiguille d'argent très fine sur une crème épaisse), le _curare_, pas détestable au goût, puisqu'on le prend en piqûre. Voici le _cyanure de potassium_, le _bichlorure de mercure_ et enfin, la _morphine pure_, le plus violent de tous...
Elle avait vidé le coffret sur ses genoux, les fioles étincelaient comme des joyaux.
Elle eut un rire subitement espiègle en s'apercevant que le baron s'était, éloigné, saisi d'une horrible répulsion.
--Monsieur de Caumont, n'ayez pas peur, je voulais vous avouer mes faiblesses avant d'encourager les vôtres. Ce sont mes poupées, ces jolis poisons-là ... et je désire (elle appuya sur sa phrase) ne pas en avoir de plus curieuses!
Il s'empara de son claque, la salua profondément.
--Madame, murmura-t-il d'une voix étranglée par l'indignation, je ne pensais pas avoir épousé Locuste, je me retire dans la chambre voisine où je crois qu'il y a un lit; ce sera le mien désormais Votre humble serviteur chère Madame!
Et il sortit.
Mary se coucha, riant toujours. Elle trouvait sa retraite digne, mais il avait eu peur, cela se sentait. Elle le tenait à sa merci et sûrement elle n'avait aucune envie de le tuer, ce grand seigneur qui la conduirait au bal. Elle avait le positivisme de l'opérateur qui vient de réussir proprement une désarticulation difficile et qui a développé en même temps une théorie douloureuse aux oreilles du patient, mais pleine de justesse. Pourquoi auraient-ils fait des enfants? De quelle absurde loi cela dépendait-il? Se doit-on à la chose encore latente? Non, et elle voulait chercher d'autres problèmes que celui des larmes d'un nouveau-né! Elle qui avait voulu la mort de son frère, elle ne voudrait pas la vie de petits monstres à son image ou à l'image de cet homme déjà stigmatisé par ses excès de jeunesse.
Élève d'un docteur, elle agissait en docteur. Quant à l'amour, elle persistait à le rêver d'une façon vague avec des gens pieds nus qu'on peut jeter dehors dès qu'ils vous gênent.
IX
Dans le cabinet du savant, Paul Richard étudiait penché sur un énorme livre. La croisée était ouverte, une bouffée de vent tiède pénétrait, toute parfumée de rose, jusqu'à ses papiers qu'il feuilletait. Il était seul.