Part 13
Les six demoiselles du trésorier répondirent _oui_ toutes ensemble et redressèrent leurs têtes blondes avec timidité.
La première partie du programme s'exécuta dans un ordre parfait; les gradins du grand cirque pavoisé étaient combles de bas en haut; les toilettes fraîches se mêlaient heureusement aux habits noirs; çà et là, un uniforme jetait une note claire parmi ces gammes de nuances tendres; la musique alternait avec les salves d'applaudissements, et on se montait la tête parmi les citadins, on lançait des couronnes de feuillage, on vociférait des encouragements.
Le colonel, immobile, devant la tribune des autorités, sur son cheval s'ébrouant, jugeait des lances rompues et des turcs enfilés. Les chasseurs avaient d'abord paru beaucoup plus calmes que les hussards, mais, peu à peu, échauffés par les regards de toute une ville qui leur préférait les hussards, ils s'emballaient, abattaient des masses de turcs, sautant les barres fixes, voltant, valsant, y mettant du leur, en tant qu'ennemis. On forma une roue gigantesque qui faillit manquer à cause de leur ardeur soudaine à vouloir tourner. Le colonel retroussait les narines, et le sous-préfet, qui avait assisté aux répétitions, ne comprenait plus.
Mais quand vint le morceau sérieux du carrousel, la prise du drapeau, voilà que les gredins de chasseurs eurent tous à la fois l'idée de ne pas laisser prendre l'étendard du fort et que les coquins de hussards, d'ailleurs dans leur droit, ne voulurent pas leur céder le pas. Les chevaux, entraînés aux sons de la musique et des applaudissements depuis deux heures, envoyaient des ruades ne présageant rien de bon. Madame Corcette se pencha à l'oreille du sous-préfet pour lui murmurer:
--Je crois, Anatole, que cela se gâte!
Une femme d'officier ne devait pas s'y tromper. Cela se gâtait, seulement le bon peuple ne devinait pas, lui, et applaudissait toujours.
Mary s'était levée de son trône, les yeux dilatés par l'odeur de la poudre. Un bras enroulé à sa lance d'or, le profil tourné vers la bataille, elle souriait d'un orgueilleux sourire de femme qui ne doute pas de la victoire. Elle attendait Zaruski; Zaruski c'était son régiment, son _corps_, et elle se moquait des autres. Piètres ennemis ces chasseurs sans brandebourgs sur la poitrine!
Des tourbillons de poussière environnaient par instant le rocher de mousse, les spectateurs ne voyaient plus que la fillette debout dans la gloire du drapeau, sa tête dégageant une lueur d'astre. Le vent agitait ses cheveux noirs, lui donnant l'aspect d'une petite furie antique, et elle était aussi belle que comique dans son attente d'une victoire qu'elle croyait assurée.
Tout à coup, la mêlée devint brutale. Zaruski voulait passer, un capitaine de chasseurs, l'ennemi, se cabrait, à moitié désarçonné devant lui, barrant la route comme un homme qui perd son point d'appui.
--Eh! Monsieur, cria le lieutenant impatienté, on voit bien que vous n'êtes pas à Saumur, ici!
La phrase était vive, mais on avait positivement le diable au ventre, ce jour-là.
--Parbleu, Monsieur, riposta le chasseur, un maigriot très rageur, je suis en pays conquis, et c'est pour cela que je m'empêtre.
--Farceur, fit Zaruski, si vous voulez tomber, faites-le avec plus de grâce, les dames nous regardent.
Et il poussa le cheval de l'ennemi, sentant que derrière lui on poussait le sien avec violence. Des cris s'élevèrent de la foule, un cavalier d'attaque avait roulé à terre.
--Si vous ne me laissez pas aller au drapeau, Monsieur, dit Zaruski, je vais vous passer sur le corps pour éviter un accident.
Soudain le chasseur exécuta une volte très habile, se remit en selle et courut droit au fort pendant que Zaruski emporté par son élan le suivait, bride abattue.
Les demoiselles du trésorier abaissèrent les banderolles sans voir qu'il y avait deux vainqueurs au lieu d'un. Zaruski sauta, ainsi qu'il était convenu, à bas de sa monture, mais il demeura coi en présence du tour incroyable de l'ennemi qui avait dressé son cheval debout, les deux pieds de devant sur le fort dont il enfonça les créneaux de carton.
--Ah! la bonne plaisanterie! hurla Zaruski, les bras ballants de stupeur, et ne pouvant en aucune manière gagner le trône de Mary par le même chemin.
L'émotion de la foule était à son paroxysme. On trépignait de joie, et, là-bas, sur la piste, on ramenait des cavaliers couverts de contusions. Le colonel mâchait de formidables jurons. Le sous-préfet pinçait les lèvres.
--Le drapeau, Mademoiselle! réclama le chasseur, riant de la voir si jolie de près.
--Jamais! rugit-elle, et soudain, transfigurée par un intraduisible sentiment de haine, elle arracha l'étendard qu'elle précipita dans le vide. Le chasseur eut de la peine à tirer son cheval de sa périlleuse situation; tout confus, il rejoignit son escadron; quant à Zaruski il avait relevé le drapeau qu'il agitait frénétiquement pour en secouer la poussière.
On se disputait sur les gradins. Qui avait gagné? Personne, à en juger par les mines déconfites. Cependant Zaruski remonta à cheval pour saluer les tribunes; en passant près de son colonel, il l'entendit grommeler:
--Il fallait le rattraper au vol!
--Pas moyen, mon colonel, votre fille était si vexée de la sottise du chasseur qu'elle a fichu le drapeau en bas sans regarder où je me trouvais!... Oh! une crâne enfant! mon colonel, mademoiselle Mary!
--Oui, mais elle devrait savoir qu'on ne fait pas tomber un drapeau dans la poussière, sacrebleu et en présence d'un front de bataille...
Zaruski riait. Mary, elle, ne riait plus. On lui avait volé sa victoire des hussards, elle ne le pardonnerait jamais aux chasseurs...
Et elle descendit lentement les degrés fleuris de son trône, des larmes dans les yeux, souffrant d'une blessure reçue en plein esprit de corps, ne daignant pas consoler les petites filles roses qui avaient eu une peur folle.
Seule, sur la piste des jouteurs, la robe flottante, le casque étincelant, elle revint au poney harnaché de violettes qui l'attendait.
--Zaruski est un imbécile, dit-elle, les dents serrées.
--Tu as raison! répondit le père, n'osant rien dire du drapeau parce qu'on était près des tribunes.
Elle suivit le défilé d'un regard distrait, effeuillant son bouquet sur les hommes et sur les chevaux avec une vague inclination, semblant leur dire que rien ne l'intéressait plus puisqu'on était si lâche. Elle aurait voulu la mêlée pour de bon avec les sabres au clair, les têtes vraiment coupées, les vaincus vraiment morts. Quelque chose de sinistre tout en restant drôle... Un combat acharné pour une de ses violettes s'envolant, des cris d'agonie, un champ de carnage et du sang ruisselant à flots. Cela faisait pitié de voir de quelle allure ses soldats s'amusaient! Pour un beau chiffon de soie ils n'avaient pas eu le courage de se tuer un peu. Quand les enfants se battent, ils tapent sérieusement, à poings fermés.
Une semaine après les fêtes qui avaient fait à la jolie ville de Joigny comme une apothéose, la guerre était déclarée aux Prussiens. Le colonel partait avec le gros du régiment, ne laissant dans sa garnison que le dépôt des officiers non désignés, sa sœur et sa fille. Avant de partir, il fit un discours à son dernier punch; le brave homme, sans varier la traditionnelle allocution, y ajouta seulement une scène digne des temps anciens. Il prit la main de Mary, la plaça sur celle de Jacquiat et leur dit:
--Mes enfants, vous êtes bien jeunes, mais cependant je désire vous fiancer en ce jour solennel. Il se peut que je ne revienne pas, Jacquiat aura de l'avancement, lui; il reviendra, j'en suis sûr. Il servira de père à ma fille: c'est ma volonté; ensuite, quand elle atteindra ses seize ans on les mariera et ... morbleu! souvenez-vous qu'il faut beaucoup de mâles pour servir le pays!
Certes, rien ne faisait prévoir une telle conclusion. Jacquiat crevait d'orgueil dans son dolman trop étroit, il prépara une phrase ronflante et ne trouva qu'un «oui, mon colonel» suffoqué. Tous les camarades se poussaient du coude ayant l'air de se dire: «aux innocents les mains pleines». Mary, elle, gardait un sérieux glacial. Épouser celui-ci ou celui-là, que lui importait, à son âge? D'ailleurs il pouvait ne pas revenir non plus. Tulotte donna l'accolade au futur, elle promettait de lui servir de mère. Un instant chacun eut comme une larme et fit des hum! hum! de circonstance, puis on causa des succès extraordinaires qu'on entrevoyait par delà le Rhin. Le 8e hussards ferait son devoir, car «le poil brillant de ses chevaux, les gloires de ce règne et les destinées de la France» l'y invitaient. On se sépara sur ce cri: «Vive le colonel!»
Un matin, on vint apprendre à Mary que son père était en route pour la frontière; elle fut stupéfaite. La veille encore il l'avait embrassée en lui répétant qu‘elle devait ne point s'attendrir. Alors, elle retint ses pleurs. Jacquiat, le fiancé, avait envoyé un bouquet blanc, elle le mit dans l'eau fraîche et chercha des nouvelles dans les journaux de la localité.
Son imagination de petite fille qui se raconte des histoires lui montrait la guerre sous des formes brillantes, un peu le carrousel et un peu son costume d'amazone constellé de bijoux très rouges. Elle pensait qu'on pavoiserait et qu'on tirerait le canon pour annoncer les victoires. Elle prêtait l'oreille quand une rumeur de la rue lui arrivait. Les premiers temps, ce fut une douce émotion à chaque coup de sonnette. D'abord son père serait nommé général, Jacquiat passerait commandant, et le chasseur qui avait voulu lui voler le drapeau serait tué.
Madame Corcette, devenue veuve inconsolable, venait attiser ce beau feu; elle jurait à Tulotte que nous aurions toutes les dames de Berlin pour cuisinières; elle leur ferait payer cher les probables infidélités de son Corcette, car ces messieurs du 8e avaient _des intentions_ sur les femmes de là-bas! Estelle rêvait de ne plus se servir du torchon, et des impatiences naissaient de ces racontars féminins.
Enfin, un jour, les murs de Joigny se couvrirent des affiches si désirées. Une grande bataille, un succès prodigieux! A peine les ennemis avaient-ils paru que les nôtres les avaient démolis. Les mitrailleuses fonctionnaient à merveille, nos hommes étaient remplis d'ardeur. On s'embrassait dans les rues, le sous-préfet donna des ordres pour illuminer.
--Quand je vous le disais! murmurait madame Corcette: ils vont nous apporter les Berlinoises.
Les commentaires les plus extravagants suivaient les dépêches. Quelle guerre que celle-là, débutant par une telle victoire!
Et, désormais bien tranquilles, les habitants de Joigny attendirent la marche sur la capitale prussienne, en pointant des masses de petits drapeaux à travers des cartes spéciales.
Ce fut ainsi jusqu'à l'invasion: un enthousiasme fou secouait de dépêche en dépêche la pauvre population bourguignonne. On croyait tout ce qui était écrit sur les papiers bleus et il en pleuvait de ces papiers bleus! Les officiers partis n'osaient pas découvrir les horreurs qu'ils devaient faire, selon leurs consignes.
Une heure vint, terrible, durant laquelle on apprit les désastres de l'armée et ceux du gouvernement. Il y eut un mouvement de stupeur indicible, puis on se révolta avec fureur. Brusquement, de tous les patriotes de la ville, il ne resta plus que des gens qui enterraient leurs objets précieux, comme des avares, au fond des jardins. Des hommes inconnus sortirent des recoins les plus sombres pour proférer des menaces contre le sous-préfet, les notables, les femmes à toilettes. Le dépôt des hussards fut pris à partie dans les cafés, sur les places; des soldats durent dégainer contre un ouvrier sans travail qui leur reprochait d'avoir vendu tout un pays que ces malheureux ne connaissaient même point de nom. On ne traitait plus son adversaire d'espion prussien, mais bien de _failli_, de _vendu_, de _traînard_, de _lâcheur_.
Ensuite, sans que rien pût le faire prévoir, le bruit courut que les ennemis étaient dans la forêt de Joigny. Le propriétaire du colonel Barbe arriva chez Tulotte, et, devant elle, il décrocha de vieux rideaux de soie jaune garnissant les fenêtres du salon: il ne voulait pas que ses rideaux pâtissent de la guerre, cet homme.
--Mais, balbutiait Tulotte, on les défendra, vos rideaux! Ça ne pressait pas, mon Dieu! Il aurait mieux valu décrocher votre fusil de chasse pour le nettoyer en cas de bataille sous la ville!
Personne ne releva la remarque de Tulotte.
Les rideaux de soie jaune furent enfouis derrière les cloches à melons, dans le bout du jardin qu'avait le propriétaire.
Les bruits s'accentuant, la situation empira et l'on finit par enfouir les draps de lit. Il y avait des familles entières qui couchaient sur de simples paillasses, attendant le jour néfaste où l'ennemi entrerait dans la ville.
Tulotte se laissa gagner, car rien n'est contagieux comme ces sortes de paniques, elle emballa tout leur mobilier, décidée à se replier sur Paris; d'ailleurs le dépôt avait reçu des ordres de départ, ce n'était qu'une question de temps. Et la population, ne s'expliquant pas l'intelligence de ces retraites devant le vainqueur, clamait qu'on voulait la livrer, l'abandonner. Les récits des atrocités prussiennes leur inspiraient des épouvantes intraduisibles; à part les dames employées aux ambulances et quelques jeunes élégants regardant les choses du haut de leurs chevaux de luxe, tout le monde songeait à la fuite du côté du Midi.
Une nuit, Mary Barbe, qui dormait peut-être seule dans toute la cité, fut réveillée par un chant étrange montant de la rue. La fillette se leva, les cheveux hérissés, la sueur aux tempes. Elle s'approcha de la fenêtre, cela lui venait véritablement de la rue et n'était pas un cauchemar. Elle ouvrit avec précaution et risqua sa petite tête pâle en dehors. La rue semblait déserte; pourtant, une masse confuse se vautrait dans le ruisseau, devant leur porte, une espèce d'animal, marchant à quatre pattes, couvert de boue.
--La vilaine bête! s'écria Mary.
L'ivrogne continuait son interminable refrain; il déclarait, sur le ton le plus faux d'ailleurs, que l'_ennemi errant dans ses campagnes égorgeait ses filles et ses compagnes!_ Jamais Mary n'avait encore ouï rien de pareil.
«Attends!» murmura Mary qui avait le dégoût de l'ivrognerie... Elle saisit une carafe, la vida en riant sur le pochard; celui-ci parvint à se remettre en équilibre, un peu dégrisé, et hurla beaucoup plus fort:
--_Aux armes, citoyens! Marchons!... marchons!..._
Mary avait fait la connaissance de la _Marseillaise_ et telle est la puissance de cet hymne terrible et grandiose que le lendemain, obsédée par le refrain, elle, se surprit à hoqueter, comme l'ivrogne de la nuit.
--_Aux armes, citoyens! Formez vos bataillons!..._
Tout d'un coup, la cousine Tulotte se précipita, sanglotante, se tordant les bras, vers sa nièce pour l'empêcher de chanter.
C'était avant leur déjeuner, le moment des nouvelles de la guerre.
--Qu'y a-t-il encore? demanda l'enfant prévoyant une autre bataille perdue.
--Ton père! Ils l'ont tué!
Et machinalement, pendant qu'elle pressait Mary contre elle, la pauvre demoiselle répétait:
--Non! non!... ne pleure pas!... Est-ce que la fille d'un brave militaire doit pleurer?
VII
Le savant docteur Célestin Barbe dut, bien malgré lui, recueillir sa nièce après les désastres de la guerre de 1870. Il lui fallut, sans témoigner son irritation, bouleverser un peu sa demeure pour y introduire cette petite inconnue et, par-dessus le marché, Tulotte, une sœur qu'il ne supportait pas. D'ailleurs, il était déjà si accablé, si désorienté, qu'il ne prenait plus la peine de compter ses ennuis. Il avait soutenu le siège, mangé du pain détestable, entendu les fusillades des insurgés, il avait surtout vu détruire des monuments, de chers monuments qu'il aimait, et l'adoption forcée de l'orpheline mettait le comble aux catastrophes, il ne pouvait plus que se résigner!...
Cependant trois longues années ne lui suffirent pas à s'habituer à son nouveau genre d'existence. Il avait beau interdire sa porte, les reléguer dans les appartements d'en haut, il lui tombait toujours une femme du ciel quand il traversait son corridor.
Le frère de Daniel Barbe habitait, depuis qu'il avait fait fortune, une tranquille maison de la rue Notre-Dame-des-Champs, entre cour et jardin. Parisien pur sang, il était resté au centre des luttes scientifiques au lieu de se retirer en province comme le lui conseillait souvent le pauvre colonel défunt.
Antoine-Célestin Barbe, homme d'action, d'une rare intelligence, se sentait lié par ses plus secrètes fibres au monde savant. Là, on l'avait suivi dans ses théories, on avait applaudi ses audaces, couronné ses découvertes. Professeur à l'École de médecine, grand amateur de sciences naturelles, botaniste enragé, diplômé de tous les congrès, ayant publié un traité d'anatomie fort en honneur, il possédait des amis et des élèves respectueux; puisque tout n'avait pas sombré dans les derniers désastres, il espérait bien voir luire encore de beaux jours pour les débats de ces questions ardues qu'on ne peut résoudre qu'après de longues années. Or, voici que des femmes... Célestin Barbe, le grave professeur de soixante ans, n'aimait guère les femmes. Aux époques passionnées de sa vie, il avait su borner ses aventures galantes à de simples relations hygiéniques. De tempérament calme, il ne comprenait que pour les autres la nécessité du mariage, prétendait même qu'il vaut mieux subir l'amputation d'une jambe que de se faire une maîtresse et répondait en ricanant, quand on lui indiquait une jolie femme sur un trottoir: «Croyez-vous qu'elle ait eu quelque maladie honteuse? Vous ne le croyez pas? Eh bien! ou elle en a une ou elle en aura deux! Cela est à peu près certain.»
Le docteur Barbe plaisantait parce qu'il ne craignait pas le nuage de sang qui, montant aux yeux, les trouble et transforme un laideron en beauté idéale. Il ignorait donc, sachant tout ce qu'on peut savoir des choses sérieuses, la douceur des parties fines, et il avait, durant sa carrière d'accoucheur célèbre, tant palpé, tant retourné, tant respiré de belles créatures répugnantes, qu'il haussait les épaules dès qu'on vantait devant lui ce fameux sexe faible.
Ainsi son frère avait eu grand tort de se marier. Maintenant qu'il reposait sur un lointain champ de bataille, pourquoi sa fille, pourquoi ce morceau de sa personne, errait-il autour de son cabinet? Ce morceau vivant, ni bon à disséquer, ni propre à se conserver en un bocal d'alcool! La reproduction, dont il parlait publiquement trois fois par semaine, était une merveille très attachante en ses développements, mais pas quand elle vous jetait en travers de votre existence et de votre corridor une jeune fille nattant ses cheveux ou mangeant des cerises! Il avait divisé la maison de la rue Notre-Dame-des-Champs en deux camps: Mary aux mansardes avec son institutrice, et lui au premier avec sa vieille cuisinière et son valet de chambre, un ancien garçon d'amphithéâtre que Célestin regardait comme une perle, parce qu'il ne disait jamais un mot de trop.
Tulotte, sortie de ses affolements prussiens, avait recommencé à boire pour se consoler, sans y parvenir. La cuisinière, qui ne ressemblait pas du tout à Estelle, de légère mémoire, tournait le dos à la plus gracieuse de ses invitations bachiques. Tulotte vieillissait de dix ans tous les mois. Mary, dépaysée, bien quelle fût habituée aux changements de garnison, devinait qu'on était dans un autre monde qu'on ne connaîtrait jamais. Elle avait l'envie ridicule d'appuyer son oreille contre les murailles pour savoir si quelqu'un ou quelque chose viendrait.
Comme les voitures faisaient une peur atroce à sa tante, elle sortait le moins possible, et quand le besoin de courir la prenait, elle descendait au jardin de l'hôtel, un jardin immense, étant donné les ressources de Paris, mais qu'elle trouvait beaucoup plus étroit que ceux des villes de province. Alors, en descendant, elle croisait parfois son oncle, elle s'arrêtait, tremblante, devant celui que la tradition de la famille lui avait toujours représenté sous un aspect de grand personnage, directeur de la vie des femmes et des enfants. Elle se collait derrière un battant de porte, s'enveloppait d'un rideau, le cœur oppressé.
--Te voilà, petite! disait-il pour ne pas l'effrayer davantage. Ne fais pas de bruit! Sois sage, étudie tes leçons!...
La phrase, depuis trois ans, ne variait guère et il s'éloignait suivant une pensée compliquée au sujet de son livre: _Les Diatomées_, ou se demandant quelle nouvelle théorie il aurait à propos des _abcès sous-périostiques aigus_. Célestin Barbe n'était pas méchant, il aurait volontiers ajouté une réflexion à son éternelle phrase, seulement cela lui prenait du temps; les réflexions et le temps, pour parodier le mot des Anglais, c'est la science. Mary continuait sa descente, marchant sur ses pointes, retenant son souffle, ahurie encore par les malheurs de la famille que venait de lui remémorer Tulotte, elle errait dans les allées avec la mine d'un chien perdu en quête d'un maître.
Le jardin, lui aussi, l'impressionnait singulièrement.
A part un bosquet de petits arbres à l'écorce noirâtre, aux feuillages maigres, le reste des plates-bandes était encombré de plantes fort bizarres, d'odeurs suspectes, toutes les herbes médicinales que le savant cultivait lui-même avec un soin jaloux.
Il y en avait dans des pots, sous des châssis, en pépinière, en fossé, toutes ornées d'étiquettes latines qui troublaient l'imagination de Mary. Du banc de pierre adossé au bosquet, elle contemplait la série de cartes blanches, les seules fleurs épanouies de ce jardin de sorcier.
Elle n'avait aucun animal autour d'elle, les chats étaient sévèrement interdits, car ils auraient cassé des ustensiles dans le cabinet, il ne fallait même pas penser aux chevaux, l'unique traîneur du coupé de M. Célestin était un demi-sang brun, maussade, qu'on n'avait jamais apprivoisé et qui ruait quand la jeune fille entrait dans l'écurie. Le valet de chambre, cocher à ses heures, n'aimait pas ses visites, il le laissait bien voir en ôtant la clef.
Mary, lorsqu'elle avait longuement joui de la perspective de toutes ces étiquettes rangées sur quatre lignes, remontait chez elle, puis se plongeait dans la lecture. Ceci était une compensation, elle n'avait plus besoin de se raconter des histoires, on lui permettait d'ouvrir la bibliothèque des voyageurs illustres, et pourvu qu'elle ne détériorât point les volumes, elle avait le droit de dévorer les récits extraordinaires de ceux qui reviennent du pôle Nord en rapportant la boussole ou le compas rouillé du voyageur précédent.
A ce régime, Mary prit des maladies de langueur, elle passa par toutes les fièvres de croissance, et, un matin, elle se réveilla nubile, ayant quinze ans révolus, bonne à marier, revêtue de la pourpre mystérieuse de la femme. Son oncle, instruit de cet événement, songea tout de suite à l'excellente occasion qu'il pourrait avoir de s'en débarrasser. Jacquiat, le fiancé du 8e hussards, était bravement mort, comme son colonel, l'idylle commencée n'avait pas eu de suite; il fallait chercher un prétendu sans pantalons rouges. Un savant? Ils étaient tous assez âgés, aimant leur tranquillité. Parmi ses élèves? Ils étaient trop jeunes, avec des situations mal assises. Quel tracas nouveau cette enfant allait lui donner! Il exprima ses opinions à Tulotte; celle-ci pleura tellement sur les deuils passés qu'il finit par l'envoyer au diable. On ne pêcherait pas cependant un mari sur les dalles de leur cour, et les gens qu'ils recevaient n'avaient pas la prétention de s'enamourer d'une fillette de quinze ans, même avec sa jolie dot.
La conduire dans le monde? Tulotte ne voudrait pas se charger d'une pareille corvée, et leur monde, très restreint, se composait de gens à l'image du docteur, ennemis de la femme, désintéressés au point de vue de l'argent.