Part 11
Alors, elle retrouvait souvent sa mère avec qui elle engageait des conversations sérieuses; sa mère l'approuvait d'avoir aidé Célestin à mourir, il aurait fait un vilain garçon et dans le même ciel se retrouvaient également les petits chats de Dôle, Siroco, des rois, des reines, des pots de confitures vidés jusqu'au fond, des lits à colonnes torses où s'endormait un vieux chien galeux, mademoiselle Parnier de Cernogand crucifiée par des Juifs abominables, une énorme poupée qui marchait et parlait, et les hommes capables de tuer les bœufs pour les manger erraient, parmi la bizarre population, avec des carcans au cou et des glaives dans la poitrine.
VI
En automne, le 8e hussards reçut l'ordre de se rendre à Haguenau, en Alsace, petite ville fortifiée, assez noire, qui ne plut pas du tout au colonel Barbe. On prit un logement dans une rue tranquille pas loin des fortifications. Mary fut comme dépaysée et Tulotte ne put se faire tout de suite aux gros nœuds que les bonnes portaient sur leur tête, d'un air naturel. Mais lorsqu'on eut vécu quelques mois de la vie bourgeoise de cette ville, les étonnements se succédèrent. Certainement le ministre s'était trompé et les avait envoyés hors de France, tout le bas peuple parlait un _charabia_ effroyable, et entre eux les gens du monde se servaient d'un autre jargon, plus distingué peut-être, mais aussi inintelligible.
Le colonel Barbe, excellent patriote par état, en était abasourdi. Les simples soldats racontaient dans les chambrées que les maisons mal famées possédaient des interprètes et qu'alors ... c'était à se tordre! Pagosson, de Courtoisier, Jacquiat, Steinel, Zaruski, les célibataires enfin, avaient trouvé au café des officiers des notes laissées par le régiment précédent. On leur signalait _une telle_ comme sachant parler _un peu_ le français, _telle autre_ comme «très bien» mais n'ayant jamais su qu'un mot de la langue en question, mot que d'ailleurs elle disait facilement au premier venu.
D'abord, le 8e hussards s'amusa de l'accent du pékin, horrible accent tourné en ridicule sur tous les théâtres, où l'on met en scène un enfant d'Israël, puis on se lassa et il y eut des rixes pour un _b_ ou un _p_ mal placés. Au 8e, on était peu patient: quand un cavalier entendait son cheval traité de _bovre pête_, il finissait par descendre, histoire de se gourmer réciproquement. La ville, du reste, n'aimait pas les soldats, elle le leur faisait quelquefois sentir. Un quartier entier était consacré aux juifs, une synagogue tenait le milieu; dans ce quartier, un règlement défendait aux hussards l'accès de certaines rues parce qu'ils auraient pu écraser des enfants sous les pieds de leurs montures. Là-dedans grouillaient des familles sordides, parquées au fond de petites boutiques dont la porte en plein-cintre ne s'ouvrait que sur un signe particulier. On avait deux ou trois marches à dégringoler pour pénétrer au sein des mœurs les plus bizarres. Une lampe à bec pendait des solives noircies du plafond, le lit affectait la forme d'une tente arabe très malpropre, les murailles se couvraient de hardes en pourritures et sur un tapis graisseux s'asseyaient en tailleur les hommes de la maison, vêtus de redingotes du temps de Napoléon 1er. Ces hommes avaient de petites barbes pointues mal soignées, les ongles en deuil, les yeux noirs très vifs, le dos légèrement voûté et souvent ils étaient d'un roux flamboyant qui éclairait toute la salle. Tous vendaient quelque chose, on ne savait jamais bien quoi. Ils exhalaient une odeur de vieux souliers particulière à la race. Les femmes se montraient peu: on en concluait, au 8e, qu'elles étaient fort belles, des juives enfin, mais elles ne possédaient aucun attrait, elles avaient seulement la touchante coutume de cacher leurs cheveux derrière un tour de cheveux faux qui les enlaidissait de la manière la plus pitoyable. Aux réjouissances publiques, elles sortaient leurs enfants par douzaine, des enfants roux, sentant l'huile. Peut-être y avait-il des femmes de race plus fine, mais alors il fallait les voir dans les salons de la sous-préfecture et les hussards n'aimaient guère ces sortes de réunions où on n'enlève point les femmes du bras de leur mari. La religion sévère de Dôle était remplacée à Haguenau par l'amour de son intérieur et des berceaux. Quand on entrait dans un salon de bourgeoise, on attendait une heure avant de pouvoir saluer la maîtresse du logis; en revanche, des appartements voisins, on entendait des cris de paons, des éclats de rire, des pleurs de bébés corrigés, et la dame finissait par vous arriver, son dernier sur les bras, souillée de taches de confitures ou de tout autre chose. Il faut dire que ces intérieurs n'avaient point le charme de l'intérieur français dans lequel la coquetterie a toujours son coup de pinceau pour le peintre, son trait d'esprit pour l'observateur, quelquefois sa larme pour le mélancolique. A Haguenau on faisait les enfants sur un unique moule d'enfant gras et stupide; mais on en faisait des tas, fièrement, lourdement, en regardant le prochain du coin de l'œil pour savoir s'il en avait davantage. Les jeunes bourgeoises pondaient, les vieilles débarbouillaient, inutile d'insister sur ce que le mari pouvait ajouter de son labeur. On était assez riche, sans noblesse, avec des préjugés de caste frisant l'insolence des marchands établis de père en fils. On buvait une jolie bière blonde, la bière de Strasbourg fabriquée dans le pays, et autour de la ville se dressait une forêt de perches à houblon du plus monotone effet. La bière produit des griseries épaisses dont le cerveau reste embrouillé pendant des siècles; ces habitants de Haguenau, qui ne riaient pas du tout, chantaient le soir, à travers les rues mal pavées, des complaintes funèbres interminables, puis ils se prenaient les bras par vingtaine pour réintégrer leur domicile, s'accompagnant jusqu'à ce que le plus malade finît le dernier couplet tout seul.
Pour être juste, il faut dire que leur voix ne manquait pas de charme dans les chœurs, mais elle ne nuançait pas. Et toujours ce diable d'idiome revenait semblable à un écroulement de cailloux. Les hussards attardés, pris d'une honte secrète en les entendant beugler leurs monotones chansons, donnaient de leurs bottes le long des portes cochères et avaient mal aux cheveux.
Le journal paraissait rédigé moitié en français, moitié en alsacien pour ne pas dire en allemand.
Une aventure survint au colonel Barbe, en pleine place publique, aventure qui témoignera de l'extraordinaire façon qu'avait le bourgeois de juger les mœurs hussardes. Mary pour s'acclimater eut une petite fièvre chaude et son père dut faire venir un docteur de la ville, n'importe lequel, dont le nom s'éternuait quand on hésitait à le prononcer.
Le brave homme rédigea d'abord son ordonnance en alsacien, ce qui fit faire une atroce grimace au colonel.
--Monsieur, dit-il, affectant un grand air de dédain, nous ne sommes pas des Chinois ici, et je vous prierai de soigner ma fille en bon français!
Le docteur, un jeune savant, à gros yeux bleus faïence, ayant déjà trois enfants, les avait toujours soignés en alsacien et ils se portaient à merveille, pesant le poids voulu de graisse, digérant les plats de nouilles comme les escamoteurs font disparaître des muscades.
--Hein? grogna-t-il avec un rire doux, à qui en a-t-il, ce hussard-là?
--Monsieur, reprit Tulotte exaspérée, mon frère est un Normand, je suis Normande, et nous ne parlons que le français... Moi je n'ai jamais voulu savoir d'autre langue, c'est du patriotisme, comprenez-vous, Monsieur?
Le docteur alsacien ne comprenait qu'une chose, c'est qu'on lui faisait perdre son temps en des subtilités grotesques et il avait à accoucher le même jour la femme du percepteur, la dame d'un marchand, rue de la Synagogue, et une autre jeune mariée de neuf mois.
Mary guérit de sa fièvre; son père la promena sur le Cours, une après-midi de musique. Il était entouré de quelques-uns de ses officiers; madame Corcette, ornée d'une cocarde du pays, produisait un chapeau absolument inédit. De loin en loin les grosses juives passaient toutes de la même couleur: _le Bismarck_, un brun clair, dont les modes de ce temps étaient teintes.
Le médecin sortit d'un groupe pour venir saluer sa jeune malade; il lui pinça le menton, ce que Mary trouva choquant, puis riant de son rire tranquille:
--Mon colonel, dit-il, je crois que ce n'était rien. Vous autres, Français, vous n'avez que des maladies de nerfs!
Le colonel pirouetta sur ses talons pour se trouver en face de son docteur. De Courtoisier devint pâle, Pagosson se dressa de toute sa hauteur en soufflant dans ses joues, Zaruski se cambra, se chatouillant les éperons du bout de sa cravache, et le trésorier, devenu énorme, se planta les poings en avant. Si Marescut n'avait pas permuté et si de Mérod n'avait pas été nommé colonel d'un autre régiment, ils se seraient joints à l'hostilité de tous, cédant aussi à ce mouvement par esprit de corps.
--De quoi, Monsieur? demanda le colonel Barbe, rouge d'indignation terrible, de quoi, s'il vous plaît?
--Je disais, répéta le docteur, à cent lieues de songer qu'il pouvait avoir lâché une énorme bêtise, je disais que vous autres Français, vous aviez les nerfs sensibles...
Le colonel regarda circulairement ses officiers.
--Vous êtes témoins, Messieurs, que ce ventru (le jeune docteur était en effet un peu ventru) a répété la chose.
--Oui, mon colonel, s'écrièrent en chœur les hussards, formant le cercle.
Alors, il faut avouer que Mary, qui connaissait les fureurs de son père, eut un méchant sourire; elle roula sa corde à sauter autour de sa taille et attendit l'exécution, clignant ses paupières soyeuses avec impertinence.
--Ventru! murmurait le médecin, pesant le mot dans son esprit naïf... Mais pourquoi diable ce colonel maigre m'appelle-t-il ventru?
--Monsieur, voici ma carte! déclara le colonel Barbe, tirant majestueusement une carte de son dolman brodé.
--Mais je sais votre adresse! soupira le pauvre alsacien navré des allures cassantes de ces hussards qu'il connaissait à peine.
--Mon adresse! rugit le colonel, de rouge devenu pourpre, ah! çà, Monsieur! je vois bien que le français vous est de plus en plus inconnu. Mais puisque vous y tenez, je vais vous apprendre le hussard, moi... Non, Messieurs, ajouta-t-il en repoussant toutes les mains qui se tendaient avec joie vers la figure du docteur, je désire vider seul ce petit différend. Les leçons de beau langage me reviennent de droit, au 8e. Monsieur le docteur, vous êtes un drôle.
--Ah! çà, colonel, s'écria l'Alsacien, partant d'un éclat de rire, est-ce que vous êtes fou?... Je suis ventru, je suis un drôle, expliquons-nous, mon Dieu!... expliquons-nous!
Aussitôt de Courtoisier, le plus près, lui monta sur les pieds, Pagosson le poussa du coude en faisant des hum! hum! épouvantables. Quant au colonel, il lui envoya sa carte au nez d'une chiquenaude très réussie. Le docteur pâlit, puis rompant le cercle d'un coup de poing à assommer un bœuf, il s'éloigna, tandis que de Courtoisier, l'épaule démise, sortait de la main gauche son sabre du fourreau.
Il s'ensuivit une bagarre. Madame Corcette s'évanouit, Tulotte emmena Mary qui trouvait cela très amusant, et le docteur continua sa route, la face pâle, sans rien penser de plus.
Cet homme possédait dans la ville des Juifs une petite maison très close, très blanche où une belle plaque de cuivre sur la porte énumérait tous ses titres de médecin, accoucheur, diplômé, et palmé par les instituts. Un gentil perron frotté chaque matin au sable conduisait à la salle à manger toujours emplie de cette douce odeur de noisette, de cette odeur de la bière fraîche qu'on buvait là dans les choppes de verre de Bade. Des vagissements de bambins se glissaient par les fentes des boiseries, il y en avait trois: deux jumeaux et une fille. La mère, une Alsacienne de teint clair, aux cheveux aussi blonds qu'une torsade de lin, les habillait avec un soin patient de femme qui n'a rien de mieux à faire et fera cela toute sa vie. Quand le père parut, il avait retrouvé une mine joyeuse, il s'assit au milieu de la nichée, tapant sur sa cuisse pour leur dire de monter, leur parlant dans cet alsacien baroque qui donne à un cheval de sang l'envie de se cabrer, et un bonheur se dégageait de ces jeux enfantins, bonheur que le ventre du papa ne faisait point trop ridicule, car la mère avait la beauté de la Marguerite de Faust.
--Wilhem, disait la jeune femme tout émue, nous aurons une tarte aux _kouetches_ ce soir pour notre dîner. J'ai préparé des nouilles qui sont fines comme des cheveux d'ange! Ah! tu reviens du Cours ... quelles nouvelles, le maire y était?... Madame Guilher a-t-elle sevré son petit?... et as-tu demandé la recette de sa confiture de myrtil, qu'elle confectionne mieux que moi?
Lui, répondait longuement à ces choses importantes pour eux, sans omettre la vision de son maire, qu'il avait eue quand la carte du colonel s'était aplatie sur son nez.
--Ne serre pas ainsi la brassière de Jacques, ajoutait-il en prenant l'un des jumeaux, énorme, crevant de santé, et il défaisait sa brassière, les doigts experts en cette chose, ne voulant pas qu'il pût se déformer la taille. Sa femme suivait ses moindres gestes, ayant le double respect du médecin qui l'avait accouchée et de l'époux qui l'avait rendue mère. Une bonne vint les prévenir que le dîner fumait sur la table. On mangea consciencieusement des plats monstrueux. Pour que la digestion s'opérât bien, on ne discuta qu'à voix basse le mérite de la tarte dont un coup de feu de trop avait rendu les bords un peu trop croustillants, la bonne fut réprimandée d'une phrase lente, une phrase qui causa une peine extrême à tout le monde. Puis, le soir tombé, le docteur bourra une pipe de porcelaine, baisa le front de sa femme et se retira chez lui. En général, les époux alsaciens ont deux lits, cette disposition du ménage rendant plus solennels certains actes de leur existence. C'est une dignité que d'avoir deux lits.
Ce soir-là, Wilhem, au lieu de se coucher, écrivit son testament. Dans sa tête calme de mari discrètement heureux, il arrangeait sa mort sans se lamenter davantage: reculer, ça ne se pouvait pas, selon toute logique; pour un colonel de perdu, il retrouverait trente-six hussards furieux, et on ne pouvait plus arranger l'affaire. Il ne s'était jamais battu, le courage n'était pas son métier, il accouchait des femmes, lui. Il mettait au monde des hommes et ne les tuait pas. S'il y avait un moyen de se sauver, peut-être l'aurait-il accepté, parce que, c'était sûr, aucune loi humaine ne prescrivait de laisser orphelins des enfants et d'abandonner une femme enceinte (madame Wilhem l'était encore), toute seule en proie à la misère. D'ailleurs, il ne comprenait pas plus maintenant cette histoire de carte qu'il ne l'avait comprise à la musique du Cours! _Français_ était chez lui une manière de s'exprimer, et s'il ne les reconnaissait pas comme _amis_, les hussards, il ne leur faisait point d'injure en le leur disant. Il eut peur pendant toute la nuit, sa digestion se fit mal, et pourtant il ne voulait pas appeler sa femme, car dans l'état où elle était ... oh! pauvre femme! comme elle pleurerait son Wilhem. Vers l'heure des témoins, c'est-à-dire dès l'aube, il se lava le visage avec du lait pour effacer les plis que la nuit avait creusés, et il murmura, tranquille: _Allons-y!_ Il y allait parce qu'il ne trouvait pas de moyen de faire autrement, il ne réveilla pas madame Wilhem; il mit son testament bien en vue sur un meuble, s'habilla et attendit.
MM. de Courtoisier et Zaruski arrivèrent, le képi un peu incliné sur l'oreille, sanglés, boutonnés, reluisants. Leurs sabres traînèrent contre les chambranles, et doucement le médecin les supplia:
--Vous allez réveiller ma femme!
De Courtoisier se mit à marcher sur ses pointes pour faire le galant.
--Où sont vos témoins? demanda Zaruski, stupéfait de voir le docteur décrocher deux chopes qu'il posa devant eux.
--Tout de suite! répondit Wilhem souriant. Il sonna la bonne, lui donna des adresses; celle-ci partit, ne manifestant pas même sa surprise.
Les amis, deux camarades de collège, se présentèrent béats, Wilhem leur expliqua la chose, on fuma un peu, on but une nouvelle canette, puis tout fût organisé, séance tenante, _à la papa;_ il voulait bien se battre, le ventru, il le fallait, eh bien! voilà, il allait mourir, plus tôt ou plus tard!
De Courtoisier n'en croyait pas ses yeux. Quelques minutes après, derrière le talus des fortifications, Wilhem recevait du colonel Barbe un coup d'épée par le travers de son gros ventre, et le lendemain il était mort, en riant à sa jeune femme troublée si malheureusement dans sa gestation.
Le duel fit du bruit. Le 8e hussards rédigea une adresse au colonel pour le remercier de ce meurtre d'un pauvre homme, meurtre qu'on ne pouvait éviter, n'est-ce pas, quand on fait métier de patriote! Il n'y avait de la faute de personne, tout bien considéré. Mais le colonel s'était crânement conduit, les habitants de Haguenau rentreraient leurs: _vous autres Français!_ Quel joli peuple et comme on était fier de penser que le reste de l'Alsace ne lui ressemblait pas. On s'attendait aussi à quelques manifestations de la part de la jeunesse. De Courtoisier, exaspéré par le manque de femmes, guettait une nouvelle occasion de raccommoder son bras démis, mais un calme solennel régnait dans la ville de Haguenau. Les cafés demeuraient sourds aux fanfaronnades de Pagosson; chez le sous-préfet, toujours la même réserve, le même charabia dans les coins et les mêmes airs béats. Les bourgeois ne se souciaient pas d'aller voir derrière les fortifications si le colonel y était!
Au petit théâtricule de Haguenau on jouait la _Belle Hélène_, et quand Messieurs du 8e sifflaient, le pékin ne bronchait pas. Chacun ses goûts! semblaient dire leurs impassibilités. La vengeance était sans doute attendue d'ailleurs, de plus haut, pour le colonel Barbe.
Ce fut à Haguenau que Mary débuta dans les exercices équestres. Son père lui offrit un poney, car il avait été fort content de sa tenue durant la scène de la provocation. Corbleu! elle tenait de lui, la petite! Elle vous lançait un regard impertinent droit à son but... Bien ... bien ... on la récompenserait. Le régiment, pressentant une future héroïne, se mêla de l'instruction. Jacquiat lui donna la prudence, la sûreté de la main, de Courtoisier le galop de chasse qui laisse tout le monde à mille mètres dans la plaine, Pagosson la sûreté de l'assiette, Zaruski le saut des fossés et la façon de se relever quand on a la tête posée à la hauteur de son étrier; pour Corcette, il lui apprit des tours que le colonel ne craignait pas de déclarer du ressort des clowns. Madame Corcette accompagnait leur élève, en amazone verte dont les boutons d'or lui faisaient une étonnante livrée. Tout n'était pas gai, pourtant, le colonel avait souvent le souvenir de son fils qui le torturait, et il le voyait au lieu et place de l'écuyère frêle. Alors il grondait d'un ton d'orage, il tapait sur le cheval innocent, n'osant pas taper sur la fille; plus d'une fois celle-ci vida les arçons sans essayer même de se rappeler le système donné par Zaruski. Puis, comme elle avait des battements de cœur inquiétants, le colonel modéra son enthousiasme, craignant de voir s'évanouir le dernier espoir de sa famille. L'hiver s'écoula triste et froid, coupé des punchs ordinaires. Tulotte ne se grisait plus qu'à huis clos, les soirs où l'on recevait le régiment, mais Estelle roulait au beau milieu de sa cuisine, cassant les verres qu'elle lavait, injuriant les ordonnances et faisant à elle seule un tapage d'enfer.
Tulotte n'osait pas la renvoyer, elle savait trop d'histoires, et ces deux femmes s'agonisaient de sottises dès que le colonel avait le dos tourné.
Pour la Noël il y eut une fête d'enfants chez un gros négociant qui se trouvait être le propriétaire de leur maison. Mary reçut une invitation. Comme elle se mourait d'ennui, elle supplia son père de l'y conduire. On lui prépara une toilette de circonstance en crêpe blanc ornée de nœuds de velours noir, on natta ses cheveux avec un fil de perles et on les enroula autour de sa tête. Elle avait si grand air sous cette couronne que Daniel Barbe faillit oublier que ce n'était pas un mâle! A leur entrée dans le salon du négociant, on murmura:
--Voici le colonel, mon Dieu!... pourvu qu'il n‘y ait pas de querelle!
On avait espéré qu'il confierait sa fille à la garde d'une bonne, mais on ignorait qu'Estelle se grisait, et que mademoiselle Tulotte détestait ces corvées-là.
Daniel Barbe, très droit, en uniforme, le sabre traînant, fronçait les narines d'un air dédaigneux. Sa fille lui faisait honneur, le pékin était enfoncé. Cependant il remarqua que pas une de ces dames ne se détachait pour venir à leur rencontre; le gros négociant avait salué sans lui tendre la main. Daniel caressait sa barbiche grisonnante, mâchant des mots qu'un colonel doit employer quand il flaire une déroute...
Ces fêtes alsaciennes, dont rien à Paris ne peut donner une idée, sont uniquement réservées aux enfants, et les parents n'y ont que le second rôle. Il ne leur est pas permis de se plaindre du bruit, de la gourmandise ou des taches, les plus nabots sont leurs maîtres absolus, et ce que l'on mange est incalculable. De tous les côtés des domestiques poussaient des corbeilles roulantes combles de gâteaux: des pains de Colmar dorés et gratinés d'anis, si légers, qu'on en dévore des masses sans s'en douter, des tartes à la cannelle odorantes et chaudes, des bâtons d'angéliques cuits à l'eau et poudrés de sucre candi, des fruits entourés de pâte molle, soufflée, des tranches de koukloff garnies de leurs grains de raisins bruns, toutes les variétés de beignets, des crèmes cuites au four, très rousses, des œufs durs coloriés. L'on puisait les sirops dans une fontaine de porcelaine flanquée de glace et les boissons chaudes dans des pots de terre appelés «bavarois» hauts comme de vieilles amphores. En attendant l'ouverture du salon mystérieux qui contenait l'arbre de Noël, _le père Fouettard_, si célèbre parmi les gamins de l'Alsace, faisait des discours ténébreux sur la sagesse de ces demoiselles et l'effronterie de ces messieurs. _Le père Fouettard_ était masqué, sa hotte pleine de jouets lui servait de tribune, et il brandissait une verge de solides genêts. Ce poste de _père Fouettard_ se donnait, entre les parents, avec une gravité à la fois comique et touchante. Tous les ans on devait faire, dans ce discours en pur alsacien, l'éloge de l'enfant le plus raisonnable; des familles austères se disputaient cet honneur précieux d'avoir à élogier leur propre rejeton au détriment de celui du voisin. Innocente manie qui dégénérait en discussions violentes, c'est-à-dire que l'on se disait sur un ton cordial: «Ce n'est pas bien!» quand l'adversaire finissait par triompher.
Le _père Fouettard_ disait probablement des choses pénibles cette nuit-là aux nez roses de son auditoire lilliputien, car on apercevait des mamans s'essuyant les yeux d'un geste furtif.
Le gros négociant lui-même toussait très fort. Les petits se serraient les uns contre les autres, regardant à la dérobée la fille du colonel assise dans un fauteuil de présidente et ne comprenant rien du tout à ce verbiage animé.
--Est-ce que tu t'amuses? interrogea le colonel, se penchant sur le dossier du fauteuil.
--Oui, papa, répondit la fillette, ne voulant pas perdre le bénéfice de sa toilette en avouant que l'alsacien lui portait sur les nerfs.
--Tant mieux! sapristi! Mais c'est une véritable gageure!