La marquise de Condorcet: Sa Famille, son Salon, ses Amis, 1764-1822
Part 9
C’est pour son Elisa qu’il écrivait ces _Avis d’un proscrit_, admirable testament qui honore à jamais sa mémoire et qui commence par ces lignes sublimes: «Mon enfant, si mes caresses, si mes soins ont pu, dans ta première enfance, te consoler quelquefois, si ton cœur en a gardé le souvenir, puissent ces conseils, dictés par ma tendresse, être reçus de toi avec une douce confiance et contribuer à ton bonheur.
«Dans quelque situation que tu sois, quand tu liras ces lignes que je trace loin de toi, indifférent à ma destinée, mais occupé de la tienne et de celle de ta mère, songe que rien ne t’en garantit la durée.»
«Prends l’habitude du travail...» Et après avoir insisté sur cette source de bonheur, Condorcet cherchait à détourner sa fille de la personnalité et de l’égoïsme; il lui parlait de «l’habitude des actions de bonté» et il lui traçait pour ainsi dire tout un code merveilleux de générosité et de bienfaisance.
Quelquefois la poésie, ce cri des grandes douleurs, lui dictait des vers où il exprimait les mêmes sentiments d’amour et de regret pour les deux êtres qui lui étaient si chers.
Au mois de décembre 1793, il avait adressé à sa femme une pièce qu’il avait intitulée _Le Polonais exilé en Sibérie_:
Pour la septième fois renaît cette journée Qui vit à tes beaux jours unir ma destinée... Je n’ai point par des vers célébré mon bonheur,... Mais on aime à parler sitôt qu’on est à plaindre.
Sa fille se rappellerait-elle de lui? C’était là sa grande préoccupation:
Crois-tu que notre enfant puisse encor retenir De son père proscrit un faible souvenir? Que son cœur de mes traits ait gardé quelque image? Dis-lui que je l’aimais...
Ailleurs, il défendait sa mémoire:
Ils m’ont dit: choisis d’être oppresseur ou victime, J’embrassai le malheur et leur laissai le crime...
Et revenant à sa délicieuse Sophie:
J’ai servi mon pays, j’ai possédé ton cœur, Je n’aurai point vécu sans goûter le bonheur.
Tenant déjà dans sa main la coupe fatale, il écrivait[141]: «Je ne puis regretter la vie que pour ma femme et mon Elisa; elles en auraient embelli les derniers instants. Ma vie pouvait leur être utile; elle était chère à Sophie. Je périrai comme Socrate et Sidney pour avoir servi la liberté de mon pays.»
[141] Fragment (mars 1794) qui était resté entre les mains de Mme Vernet.
Le lendemain du jour où il traçait ces lignes, il inscrivait ces pensées sur la feuille de garde d’une histoire d’Espagne[142]:
[142] Testament (mars 1794).
«Les conseils que j’ai écrits pour Elisa, des Lettres de sa mère sur la Sympathie, serviront à son éducation morale. D’autres fragments de sa mère donneront sur le même objet des vues très utiles[143].»
[143] Cet ouvrage est, malheureusement, non seulement inédit, mais très probablement perdu pour toujours. Malgré toutes mes recherches dans les papiers de famille, je n’ai rien pu trouver à ce sujet. Quant aux _Mémoires de Condorcet_, en 2 vol. in-8º parus en 1824, ai-je besoin de dire qu’ils sont absolument apocryphes et, par conséquent, indignes de toute confiance.
Il était persuadé que non seulement il n’échapperait pas à la mort, mais que Sophie elle-même ne tarderait pas à le suivre sur l’échafaud. Aussi, ce testament, adressé à Mme Vernet, débutait-il ainsi: «Si ma fille est destinée à tout perdre, je prie sa seconde mère (Mme Vernet) d’écouter ces derniers désirs d’un père innocent et malheureux... Je recommande de lui parler souvent de nous; d’entretenir le souvenir qu’elle en conserve; de lui faire lire, quand il en sera temps, nos instructions dans les originaux mêmes.
«... Si elle conserve Sophie, je prie celle-ci d’apprendre à Elisa à connaître, à aimer sa seconde mère. Je prie celle-ci de lui parler de la tendresse de sa mère pour moi et de son courage pendant tout le temps de cette longue persécution. Je ne dis rien de mes sentiments pour la généreuse amie à qui cet écrit est destiné; en interrogeant son cœur, en se mettant à ma place, elle les connaîtra tous.»
Le philosophe terminait en recommandant qu’on éloignât de sa fille tout sentiment de vengeance; «c’est au nom de son père que ce sacrifice sera réclamé». Puis, il conseillait à Elisa d’apprendre l’anglais, parce que si Mme Vernet venait à lui manquer, elle devrait passer en Angleterre, chez milord Stanhope ou, en Amérique, chez Bache, petit-fils de Franklin, ou chez Jefferson.
Ces trois hommes excellents, on se le rappelle, étaient des hôtes assidus et choyés du salon de l’Hôtel des Monnaies.
L’heure fatale, dont le philosophe avait depuis plusieurs mois le terrible pressentiment, approchait. Le 5 germinal an II (25 mars 1794), Condorcet apprit qu’une visite domiciliaire serait faite le lendemain chez Mme Vernet et il résolut aussitôt de quitter sa retraite pour aller se cacher dans les environs de Paris. Il prévint de sa détermination sa bienfaitrice, et, comme celle-ci se récriait, il ajouta: «Plus j’admire votre courage, plus mon devoir d’honnête homme m’impose de ne point en abuser. La loi est positive. Vous êtes hors la loi puisque vous me cachez. Si on me découvrait chez vous, vous auriez la même fin triste que moi. Je ne puis plus rester.» Et cette femme sublime de répondre: «La Convention, Monsieur, a le droit de mettre hors la loi. Elle n’a pas le pouvoir de mettre hors de l’humanité. Vous resterez.»
Mais l’idée de Condorcet était irrévocable et il était bien décidé à quitter,--ce sont ses propres expressions,--«le réduit que le dévouement sans bornes de son ange tutélaire avait transformé en paradis».
Il dut employer la ruse pour tromper la sublime surveillance de Mme Vernet. Le philosophe était descendu, le matin du 25 mars, au rez-de-chaussée de la maison; il causait avec Sarret et mêlait du latin à sa conversation, comme pour en détourner sa bienfaitrice. Celle-ci, cependant, résistait. Alors, il déclara avoir oublié sa tabatière et pendant que Mme Vernet montait au second étage pour aller la chercher, il s’élança dans la rue, vêtu d’une veste d’ouvrier et d’un gros bonnet de laine. Il était 10 heures du matin. Sarret se précipita sur ses pas, tandis que Mme Vernet, prévenue par un cri de la domestique, se trouvait mal sans pouvoir tenter un dernier effort pour le retenir.
Tout le monde connaît cette cruelle odyssée, la visite chez Suard, la démarche de Garat, le passeport donné par Cabanis, la porte de Suard fermée alors qu’il avait promis de la laisser ouverte[144], la nuit passée dans les carrières de Clamart; enfin, le 27 mars, l’arrestation, à Bourg-la-Reine, du philosophe qui avait pris le nom de Pierre Simon, heureux présage, disait-il, parce que c’était celui du père nourricier de sa fille. A 4 heures du soir, le surlendemain, le geôlier le trouva étendu à terre et sans vie. Un médecin déclara que le prisonnier avait succombé à une attaque d’apoplexie sanguine; en réalité, il s’était empoisonné.
[144] Sarret ne voulut quitter le philosophe qu’à la porte de Suard, à Fontenay-aux-Roses. Suard reçut Condorcet en lui disant de revenir le soir par une porte dérobée: il lui prêta un volume d’Horace et consentit à recevoir le portrait d’Elisa que Condorcet avait sur lui et qu’il voulait faire parvenir par cette voie à Mme de Condorcet. Le soir, à l’heure convenue, la porte était fermée. Voilà comment Suard reconnaissait l’hospitalité qu’il avait reçue autrefois à la Monnaie, où Condorcet l’avait logé avant son mariage! On a cherché à laver la mémoire de Suard de ce forfait. Je crois qu’on l’a fait inutilement. Ce n’était un mystère pour personne qu’avant le mariage de Mme Suard, Condorcet en avait été éperdument épris; Suard le savait et ne le pardonna jamais à Condorcet. De plus, tous ceux qui ont connu Mme O’Connor savent à quel point elle était persuadée de ce crime. On ne pouvait pas, me dit un de ses vieux amis, prononcer le nom de Suard devant elle. Mme Vernet, écrivant vers 1825, à Mme O’Connor, disait: «Ce monstre de Suard.» (Bibliothèque de l’Institut.)
La même Mme Vernet, dans des vers adressés à la mémoire de Condorcet, s’exprimait ainsi:
Toi qui vivais tant pour Sophie, Pour ton enfant, pour son bonheur, Viens m’inspirer, ombre chérie... Porte tes accents dans mon cœur. Viens effacer de ma pensée L’affreux souvenir d’un Suard, Qui mit ta belle destinée Entre les aléas du hasard...
La question de savoir si Condorcet avait avancé sa fin ou s’il était mort naturellement a été fort discutée. Le billet de Jean Debry, du 30 juin 1793, serait à lui seul une preuve concluante. De plus, Cabanis a toujours déclaré que Condorcet s’était empoisonné. Il y a, dans les archives de l’Institut, une lettre que M. Fayolle écrivait à Arago, le 28 février 1842, qui n’est pas moins concluante: «C’est de Garat, dit-il, que j’ai appris que Cabanis avait remis à plusieurs personnes de ses amis, en 1793, ce poison (l’opium combiné avec le stramonium), qu’il appelait _le pain des frères_. Comme Bonaparte, à une certaine époque, voyait Cabanis chez Mme Helvétius, à Auteuil, ce médecin lui donna du poison en question sous la forme de bâtons de sucre d’orge[145]. Je tiens tous ces détails de Garat et M. Feuillet[146] doit les connaître.»
[145] Depuis 1808, Napoléon portait sur lui, dans un sachet, le poison préparé par Cabanis. En 1812, il reçut d’Yvan, son chirurgien, un poison d’une formule différente. (Frédéric Masson. _Revue de famille_, 1er mars 1893.)
[146] Bibliothécaire de l’Institut en 1842.
On trouva sur «Pierre Simon, natif de Ribemont, district de Saint-Quentin, âgé de cinquante ans, ayant demeuré rue de Lille,... une montre en argent à aiguilles d’or, marquant heure et minutes, secondes, quantième et semaine, boîte marquée d’un G[147], un livre d’Horace en latin, un petit cachet d’acier, un porte-crayon en argent, un rasoir à manche d’ivoire, un couteau à manche de corne et son tire-bouchon, une petite paire de ciseaux».
[147] Ce sont les termes du procès-verbal d’arrestation. Ce détail permit de reconnaître l’identité du philosophe. Il avait échangé sa montre, en avril 1792, contre celle de son beau-frère, le général de Grouchy.
Pendant plusieurs mois, on ignora la mort de Condorcet. Sa famille le croyait passé en Suisse, tandis que ses biens étaient vendus comme propriétés d’émigré.
Sophie, ruinée, avait d’abord songé à se rendre à Villette, auprès de son père. Un passeport délivré par la municipalité d’Auteuil en fait foi; mais elle s’était bien vite ravisée, en songeant que son devoir était de rester aussi près que possible du proscrit.
Après avoir rendu la liberté à chacun de ses domestiques, renvoyé sa femme de chambre et la gouvernante anglaise de sa fille, elle restait seule pour subvenir au service et aux besoins de trois personnes: Elisa, âgée de trois ans; Charlotte de Grouchy, sa sœur, toujours malade, et Mme Beauvais, la vieille gouvernante que nous connaissons depuis Neuville et qui était devenue incapable du moindre travail.
Du peu d’argent qui lui restait, Mme de Condorcet acheta, au nº 352 de la rue Saint-Honoré, tout près de la maison de Robespierre, une petite boutique de lingerie où elle établit Auguste Cardot, le jeune frère du secrétaire de son mari. A l’entresol, au-dessus de la porte cochère, elle avait un petit atelier où elle peignait des tableaux, des miniatures et des camées. Quelquefois aussi, elle pénétrait dans les retraites où se cachaient les proscrits et dans les cachots pour reproduire les traits des malheureux condamnés qui n’avaient plus que ce souvenir à léguer à leur famille. Souvent pour gagner la bienveillance des geôliers, des soldats ou des municipaux, elle dut peindre, dans la fumée des corps de garde, ces brutes avinées qui n’avaient aucun respect pour ses délicatesses de femme, ni pour ses malheurs d’épouse.
Des paroles cruelles qui retentirent alors à ses oreilles, Sophie conserva toute sa vie un douloureux et terrible souvenir!
Jusqu’au 9 thermidor, elle crut, chaque jour, qu’elle serait arrêtée à son tour. Elle eut de fréquentes visites du comité révolutionnaire d’Auteuil. Un jour, il y eut une perquisition chez elle; on lui dit même de préparer son paquet pour aller en prison. Mais elle s’en tira encore une fois en faisant le portrait de chacun des membres du comité.
Enfin, le soin de sa sûreté et le désir de sauvegarder, s’il était possible, la fortune de sa fille, l’obligèrent à faire une démarche qui lui fut très pénible.
Le 14 janvier 1794, elle se présenta devant la municipalité d’Auteuil pour lui faire connaître son intention de divorcer et de continuer à vivre dans la commune «comme une artiste qui cherche à subsister paisiblement par ses travaux[148]».
[148] Le divorce fut prononcé le 18 mai, c’est-à-dire plus de six semaines après la mort ignorée de Condorcet «pour cause de séparation de fait depuis plus de six mois, la dame Grouchy étant domiciliée dans la commune depuis deux ans et demi et ledit Condorcet étant séparé d’elle depuis plus de dix mois par son évasion». Signé: «P.-J.-G. Cabanis, médecin, trente-six ans, domicilié à Auteuil, témoin et Benoît, officier public.»--Le divorce fut une précaution que prirent, à cette époque, beaucoup de femmes d’émigrés. Mme de La Fayette n’agit pas ainsi. Elle revendiqua toujours très haut son titre de _Citoyenne La Fayette_, et le général, plus tard, s’en montrait fier. (Voir dans ses _Mémoires_, t. V, sa lettre à M. de Maubourg.)
C’est que Mme de Condorcet avait des ennemis redoutables. Aux Jacobins, le 27 novembre 1793, Hébert l’avait dénoncée personnellement. Voici comment il s’était exprimé[149]: «Il en est un autre aussi que les femmes veulent sauver parce que,--et il faut en convenir,--il est joli; c’est celui que Marat appelait _le furet de la Gironde_, car on sent que celui qui, dans une affaire aussi astucieuse, aussi compliquée, celui qui faisait le métier de furet ne jouait pas le rôle le moins important. Ses liaisons avec Mme de Condorcet lui garantissent le parti de toutes les femmes de sa clique. C’est Ducos, c’est celui-là que les femmes ont pris sous leur sauvegarde.
[149] _Journal des Débats et de la Correspondance de la Société des Jacobins, amis de la Constitution de 1793, séante aux Jacobins à Paris_, nº 524, 9e jour, 2e mois de l’an second. (Séance du septidi brumaire.)--Ducos fut condamné à mort le 9 brumaire an II.
«Il est bien singulier que jamais on n’ait voulu comprendre dans une affaire tous ceux qui y ont trempé.»
De même que, dans la bonne fortune, elle n’avait jamais laissé entendre un seul mot intéressé, Sophie, en réponse à ces odieuses accusations, n’eut jamais une parole de haine ou de sévérité.
On n’en est que plus libre pour juger d’anciens amis comme Morellet qui disait d’elle[150]: «La femme de Condorcet, une des plus belles, des plus spirituelles et des plus instruites qui aient jamais brillé parmi son sexe, retirée à Auteuil, est réduite à faire de petits portraits pour vivre, et à peine peut-on la plaindre quand on sait que, non seulement elle a partagé les fautes de son mari, mais qu’elle l’a poussé aux plus grandes de celles qu’il a faites, s’il est permis d’employer un terme aussi faible que celui de _faute_ pour qualifier tout ce qu’on peut reprocher à Condorcet.»
[150] _Mémoires_, t. II, p. 106.
En revanche, Sophie avait gardé quelques amis dévoués et vigilants: Garat, Laplace, Lacroix[151], La Roche et, avant tous les autres, l’excellent Cabanis.
[151] Elle conservait même une influence pour le bien. C’est ainsi qu’en novembre 1793, elle recommandait son neveu Fréteau à Laplace et à Lacroix, alors professeur d’artillerie à Besançon. Archives Fréteau de Pény.
Hélas! combien ils étaient plus nombreux, ceux qui, hôtes autrefois du Salon des Monnaies, avaient disparu dans la tourmente: prisonniers de la Nation ou, déjà, morts sur l’échafaud!
La persécution frappait surtout le talent et la vertu. En prison, Malesherbes qui expie dans les cachots son amour ancien de la Liberté et son héroïsme récent! A Saint-Lazare, le vertueux Roucher qui attend l’échafaud en dirigeant l’éducation de son Eulalie, devenue la plus charmante et la plus instruite des jeunes filles!
Et Volney, et Daunou, en prison, eux aussi!
Chamfort, moins courageux, devance l’heure fatale, en se frappant d’un rasoir sous les yeux de ses gardiens.
Le sensible Ginguené, élève enthousiaste de Rousseau, va rejoindre Roucher sous les verrous de Saint-Lazare. Il a épousé une amie de Sophie; il l’appelle sa Nancy[152], et échange avec elle, pendant sa captivité, une correspondance touchante.
[152] Nancy est l’abréviation anglaise de Suzanne, nom alors fort à la mode. La belle-sœur de Brissot s’appelait Nancy Dupont. Les extraits de la correspondance de Ginguené que nous donnons ici sont inédits. Ils ont été recueillis par l’auteur, dans les papiers de Ginguené gracieusement communiqués par M. Parry, fils de James Parry, fils adoptif de Ginguené et de sa femme.
Ginguené, pour se préparer à la mort, traduisait le dialogue de Platon sur l’immortalité de l’âme; il disait à Nancy: «Le tableau simple et touchant de la mort de l’homme juste, résigné à son sort et consolant lui-même ses inconsolables amis, est une des plus belles choses que l’antiquité nous ait laissées. Puisque nul n’est à l’abri de la ciguë, il importe à tout le monde d’apprendre comment un sage doit la boire.»
Le 8 messidor[153]: «N’oublie pas que c’est de ton courage que dépend celui que je puis avoir; que mon parti est pris depuis longtemps sur tout ce qui me regarde, mais que je ne puis supporter l’idée de tes souffrances et que si je viens une fois à penser que tu ne peux les supporter toi-même, ce sera bientôt fait de moi. Adieu, chère et unique amie, tu m’occupes à tous les instants du jour et je te dirais que tu m’empêches de songer à mes peines si l’idée des tiennes ne m’était mille fois plus difficile à supporter. Reçois les tristes embrassements de ton pauvre Pierre.»
[153] Ces lettres sont écrites sur de petits morceaux de papier que Ginguené cachait dans un ourlet du linge sale qu’il renvoyait. Sur la note ostensible du linge, il soulignait la première lettre de la pièce où se trouvait le billet. C’est à peu près le système qu’employait André Chénier pour envoyer aux siens ses immortelles poésies.
Le malheureux captif avait d’autres préoccupations que celle de sa propre sécurité. Le 30 messidor, il avait aperçu Nancy et il l’avait trouvée malade. Il faut lui laisser la parole: «O ma tendre amie, d’où est donc venue l’impression de tristesse qui s’est répandue tout à coup sur cette entrevue où je ne me promettais que joie et délices? Je t’ai vue là comme une ombre désolée ou plutôt comme la veuve de ton pauvre ami. Ah! rassure-moi. J’en ai besoin. Dis-moi que, sous tes voiles, si j’avais pu lire dans tes yeux, j’y aurais vu l’expression du plaisir. La fatigue, sans doute, peut-être l’attente... Ah! mon cœur ne pouvait y suffire. J’aurais voulu m’élancer, voler à toi, te serrer dans mes bras. Par malheur, un homme était auprès de moi et cet homme, surtout dans le moment où nous sommes, m’est infiniment suspect. Je n’ai pu qu’agiter mon mouchoir avec le moins d’affectation que j’ai pu. Je te dévorais des yeux, mais ta démarche pénible! la lenteur de tes mouvements! O mon amie! La tendresse de ton pauvre Pierre s’est-elle alarmée sans raison? Je l’espère. Je voyais aux fenêtres et à la porte de la maison neuve quelques personnes qui t’observaient. J’ai craint que tu ne fusses trop remarquée. Je t’ai fait un geste que tu as entendu! Tu es rentrée dans la petite rue. Tu t’es retournée. Je t’ai envoyé le baiser d’adieu. Tu te soutenais à peine. Chère, ô mille fois chère Nancy, tout mon cœur s’est brisé quand je t’ai vue t’éloigner tristement et partir. Avant de te voir, je ne m’étais, dans mon agitation, livré qu’au bonheur dont j’allais jouir. Depuis que tu as disparu, je ne me suis plus occupé que des dangers et des fatigues où tu venais de t’exposer. Trois lieues par cette chaleur excessive! Trois autres lieues pour le retour! Il y a de quoi en être malade et tout cela pour voir quelques instants l’infortuné captif! Ah! tout l’excès de sa tendresse pourra-t-il jamais payer de telles preuves d’amour? Oh! si j’avais encore la liberté d’écrire dont nous avons joui quelque temps, que de choses j’aurais à dire! Comme mon cœur est plein! Que de larmes ont coulé de mes yeux sans le soulager! Le tien est habitué à l’entendre. Ma Nancy, ma chère Nancy! que les paroles sont de froids interprètes!... Quel pressant besoin j’ai de savoir de tes nouvelles! Jusque-là je n’aurai pas un instant de repos. Hélas! je n’en ai plus, je n’en aurai plus que nous ne soyons réunis. Que d’obstacles nous séparent encore!... (Il faut rassembler des pièces qui convaincront de l’innocence de Ginguené...) Alors, tous les jours la robe blanche[154], alors les tendres soins, les sollicitations de mon ami. Alors, le pauvre Pierre pourra se livrer à l’espérance de se revoir dans tes bras!...»
[154] C’est ainsi que s’habillait Mme Ginguené quand elle allait devant la prison pour chercher à apercevoir le captif. Elle était ainsi plus reconnaissable.
Avec les premiers jours de thermidor, l’espérance qui, chez Roucher et Chénier, disparaissait vaincue par la cruelle réalité, l’espérance renaissait dans le cœur de Ginguené. Il connaissait, certainement, tandis que d’autres l’ignoraient, le complot libérateur, pressenti et attendu pour le 9 thermidor. C’est ainsi qu’il écrivait, le 3:
«Adieu, tendre et chère amie, conserve, comme moi, beaucoup d’espérance. Ne fais plus rien dire à personne puisque tous sont avertis et aux aguets... _Je fais des vœux pour que cette décade finisse, et surtout pour qu’elle finisse heureusement pour nous._ Mais nos vœux ne font rien sur la lenteur, ni la rapidité du temps, ni sur les événements qu’il amène. Chère et unique amie, adieu!»
Et le lendemain: «Que tous nos amis veillent et surtout auprès du comité de sûreté générale, mais sans rien demander, même sans rien dire. Être tout à fait oublié, ce sera tout gagner. Si je ne l’étais pas, il faut tâcher de le savoir et d’y porter vite remède. Il s’agit désormais de peu de jours; ainsi, que tous les bons anges soient, nuit et jour, sous les armes... Inaction surveillante, voilà le mot.»
A Auteuil même, la tyrannie se faisait sentir. Deux amis intimes de Cabanis, l’excellent La Roche et Destutt de Tracy étaient arrêtés et menacés, eux aussi, de l’échafaud.
Parmi les accusations portées contre le maire d’Auteuil figurait, en bonne place, celle d’avoir favorisé l’évasion de Condorcet.
Des Girondins qui se rencontraient autrefois chez Julie Talma, quelques-uns à peine survivaient et ils étaient traqués comme des bêtes fauves! On ignorait leur sort. C’est ainsi que Mme de Condorcet avait pu rester aussi longtemps dans l’ignorance de celui de son mari.
Quand elle n’eut plus aucun doute, quand, des indices rapprochés, elle tira la preuve du décès du philosophe, sa douleur fut horrible.
Cabanis fit des prodiges et la sauva; mais elle était frappée pour la vie, et ni le travail, ni la misère, ni l’éducation de sa fille ne purent la distraire de son malheur.
«Ce qu’elle avait souffert en 1793 et 1794, dit Mme O’Connor[155], avait profondément altéré sa santé. Elle n’en pouvait parler sans une émotion extrême qui la rendait toujours malade.»
[155] Dans la notice manuscrite déjà citée qui se trouve à la bibliothèque de l’Institut.