La marquise de Condorcet: Sa Famille, son Salon, ses Amis, 1764-1822

Part 6

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[97] Septembre 1788.--Archives du Paty de Clam.

«Vous manquez absolument le but essentiel de mon oncle. En attirant à lui cette enfant, ce but était aussi chrétien que raisonnable. Il voulait: 1º développer sa sensibilité, persuadé qu’un être très sensible et surtout une femme ne pouvait manquer d’avoir, un jour, la douceur, la bonté, le besoin du bonheur de tout ce qui dépend d’elle, enfin toutes les qualités aimables et toutes les vertus domestiques, nécessaires au sexe; 2º il voulait surtout s’emparer en quelque sorte de cette sensibilité, l’occuper par la confiance, par l’amitié, par l’étude, de manière à ce qu’Eléonore pût arriver à l’âge d’être mariée sans que son cœur eût fait de choix et en faire, d’accord avec elle, un qui pût lui convenir et lui assurer à la fois le bonheur si rarement réuni de l’amour et de la vertu, du penchant et du devoir... Il est une réponse secrète que vous faites tout bas, que vous ne m’articulerez point et à laquelle je ne refuserai point de répondre. Vous me craignez sous le rapport de la religion. Vous craignez mon influence et celle de M. de Condorcet. Quant à cette dernière, vous auriez raison de la craindre si le caractère de M. de Condorcet, son amitié pour vous, son respect pour l’enfance, pour l’opinion d’un chacun et son indifférence extrême sur cet objet ne vous assuraient qu’il ne le traitera jamais d’aucune manière devant aucun de vos enfants. Quant à moi, je puis vous répondre et que vous n’avez point à craindre la contrariété de mes opinions avec vos principes et que, dans les détails, les différences qui s’y trouvent ne seront jamais l’objet de ma critique. Vous avez pu voir que, depuis que je suis ici, je n’ai rien conseillé à Eléonore sans vous en parler et je vous promets encore cette déférence quelque mal reconnue qu’elle soit par votre méfiance. Loin de jamais l’éloigner des grandes vues de la religion et de l’influence qu’elle doit avoir sur la conduite, je l’y entretiendrai toujours, non pas à la vérité par les mêmes moyens, mais par des motifs que je crois plus touchants et plus efficaces.»

Pour en revenir au legs des papiers du Président, disons que Mme de Grouchy avait pris énergiquement vis-à-vis de sa sœur, la défense de sa fille et de son gendre. «Cette disposition, disait-elle[98], est aussi sacrée que naturelle. Elle est sacrée puisqu’elle est celle de ton mari et qu’elle porte sur l’objet dont la propriété était celle de son être même; ce sont ses ouvrages. Elle est naturelle, puisqu’il les remet aux personnes auxquelles il les communiquait tous les jours, qui par l’analogie de leurs pensées _et des siennes_ en faisaient le plus de cas, de qui il agréait les conseils et qui se faisaient un devoir de lui faire adopter _les tiens_... Quel prix n’attachait-il pas à ses pensées et à ceux qui en tenaient pour ainsi dire le fil?

[98] Villette, 25 octobre 1788. Archives du Paty de Clam.

«Permets-moi d’appeler un moment, ici, ce trop malheureux ami. Que ne souffrirait-il pas en voyant ce gage d’estime et de confiance menacé d’être pesé au poids de la loi? De quel œil te verrait-il y soumettre ses intentions les plus chères?... N’hésite pas sur une volonté qui ne peut souffrir de doutes sérieux, mais dont il serait réellement trop offensant pour sa mémoire et pour nous que l’exécution ne fût pas immédiatement _due à ta propre adhésion_. C’est ton cœur même que j’atteste: je le connais trop pour douter que la volonté de ton mari et ton estime pour mes enfants n’y triomphent d’un scrupule que la réflexion détruit et que la raison et le sentiment proscrivent également.»

En vain, le 22 décembre, Mme de Grouchy revenait à la charge: «S’il était, dit-elle[99], une loi assez absurde pour priver un homme de la liberté si naturelle, du droit si légitime de disposer de ses ouvrages parce qu’il laisse femme et enfants, il serait inouï que ce fût la veuve du magistrat qui a le plus sauvé d’hommes de l’injustice ou de l’abus des lois, qui invoquât contre lui l’une des plus oppressives et des plus tyranniques, puisque c’est le cœur, l’esprit, l’âme de l’homme qu’elle opprime!»

[99] 22 décembre 1788. Archives du Paty de Clam.

Malgré toutes ces raisons la présidente Dupaty s’obstina dans sa résolution, motivée, disait-elle, par des droits anciens et imprescriptibles. Mme de Condorcet en fut profondément affligée; mais comme, avec elle, le cœur l’emportait toujours, ce fut elle qui se soumit en écrivant que son affection pour la Présidente et ses enfants n’en serait nullement changée[100]: «Tout ce que nous pouvons avoir d’amis et de moyens de vous servir ainsi que vos enfants n’en est pas moins à vous, ma chère tante, et quoique notre zèle attende à l’avenir que vous l’avertissiez, vous le trouverez également actif lorsque vous le réclamerez.»

[100] Archives du Paty de Clam.

C’est ainsi que se termina, sans conséquences fâcheuses, et grâce à la générosité de Sophie, cette affaire qui aurait pu troubler et séparer à jamais une famille aussi unie.

Au commencement de 1786, quelques amateurs de lettres ayant à leur tête Monsieur, le comte d’Artois, MM. de Montmorin et de Montesquiou avaient créé, au coin des rues Saint-Honoré et de Valois, un centre de réunions littéraires et savantes qui prit le nom de _Lycée_.

La Harpe et Condorcet, bien que brouillés depuis la mort de Voltaire[101], étaient les deux hommes remarquables du nouvel établissement.

[101] La Harpe, au lendemain de la mort de Voltaire, s’était montré plus que sévère pour le philosophe qui n’avait eu (c’est Voltaire lui-même qui parle) «que des entrailles paternelles émues de tendresse pour chacun des succès» du critique; c’était, au moins, de mauvais goût; mais c’était bien dans les habitudes de la Harpe. Condorcet s’emporta et, dans le _Journal de Paris_, dénonça la mauvaise action du critique; celui-ci en perdit la direction du _Mercure_.

Les cours de la Harpe, admirablement faits, avaient lieu l’après-midi à deux heures; ses leçons de littérature devinrent rapidement des leçons d’enthousiasme révolutionnaire.

En même temps, Garat et Marmontel enseignaient l’histoire; Condorcet et Lacroix, les mathématiques; Fourcroy, la chimie et l’histoire naturelle; De Parcieux, la physique. «Pour la première fois, en France, dit Sainte-Beuve, l’enseignement tout à fait littéraire commençait et se mettait en frais d’agrément.»

Au bout de bien peu de temps et la mode s’en mêlant, le Lycée obtint un succès prodigieux[102]. On y compta bientôt plus de 700 souscripteurs, et de ce nombre, dit Grimm, «les femmes les plus distinguées de la cour et de la ville». C’était, avec l’élite des jeunes dames, des gens d’esprit, des littérateurs, tout ce qu’il y avait de plus brillant à cette florissante époque de Louis XVI.

[102] Il ne fallut pas moins que la Révolution pour fixer les idées ailleurs.--Les cours furent interrompus en 1793 et ne furent repris qu’après la Terreur, sans que le Lycée ait pu retrouver, dans cette deuxième période, son antique splendeur.--Il y eut des scènes terribles, en 1792 et 1793, et sans parler des cours faits par La Harpe, en bonnet rouge, qu’il soit permis de rappeler qu’un nommé Varlet vint lire à la tribune du Lycée un poème sur l’odieux Marat.

Sophie de Condorcet, qu’un de ses admirateurs[103] avait salué du titre de _Vénus Lycéenne_, devint parmi les jeunes auditrices, la plus assidue et la plus remarquée.

[103] Anacharsis Clootz.

Elle venait écouter son mari proclamant à l’ouverture de son cours de mathématiques que «toutes les prétentions naissent également de l’ignorance de l’homme et de l’ignorance plus grande qu’il suppose à ceux devant lesquels il les montre».

Sophie retrouvait au Lycée tous ceux qui se pressaient, le soir, dans ses salons: Garat, Grimm, Ginguené, Chénier, Lemercier. Elle y tenait une véritable cour. Aussi, l’on ne manqua pas de la chansonner, elle et les jolies femmes qui l’imitaient:

La Grèce n’eut qu’une Aspasie Qui chérit la philosophie Jusqu’au tombeau. Qu’il était pauvre ce Lycée! Sa gloire sera surpassée Par le nouveau.

Non, le Français n’est plus frivole: On démontre dans cette école L’attraction. Là, tout le beau sexe s’amuse Du carré de l’hypothénuse Et de Newton.

Jadis une belle, en physique, Ne connaissait qu’un point unique, Vrai jeu d’enfant; Mais à présent elle compose Et va remonter à la cause Du mouvement.

Je vois ces femmes de génie Etudier l’anatomie En vrai savant. Puis dans l’usage de la vie En appliquer la théorie En pratiquant.

Voulez-vous savoir la chimie, Approfondir l’astronomie Et vous pousser? Allez aux écoles nouvelles, Vous apprendrez ces bagatelles Sans y penser.

Voyez Dunois, voyez Pompée, Voilà David, voici Poppée Et Childebrand. Passons à la guerre Punique... La lanterne qu’on dit magique Instruit autant.

Si jamais, maître en l’art d’Homère, Je peins la reine de Cythère Et ses attraits, Dans ce salon, plein de modèles, D’après Longin, d’après vos belles, Je la peindrais.

Craignons qu’une jalouse fée Bornant les sages du Lycée Dans leurs projets, Hors du giron de la science Ne les change par sa puissance En perroquets!

Dans la belle saison, Sophie quittait l’hôtel des Monnaies soit pour retourner à Villette, où elle avait laissé tant de souvenirs, soit pour aller passer quelques jours à Auteuil, chez une femme illustre et bonne, qui devait l’aimer bientôt comme une seconde mère.

Condorcet, plusieurs années avant son mariage, avait été conduit par Turgot, chez Mme Helvétius, dans cette petite maison d’Auteuil «où l’on fêtait encore les saints de l’_Encyclopédie_». Dupaty, Roucher, Franklin s’y donnaient rendez-vous et, dans cette calme retraite, Condorcet avait goûté, avec les joies de l’amitié, la douceur des longues causeries dans un milieu sympathique où sa timidité n’avait rien à redouter.

Anne Catherine de Ligniville, d’une de ces quatre familles illustres qu’on appelait les _Grands chevaux de Lorraine_, était née en 1719; sans fortune et comme elle avait vingt frères ou sœurs, ses parents avaient accepté avec empressement la proposition de Mme de Graffigny, tante de l’enfant, qui ne demandait qu’à l’adopter en se chargeant de son éducation et de sa présentation dans le monde. En 1740, la tante et la nièce, celle-ci dans toute la splendeur de ses vingt ans, arrivaient à Paris. Logées rue d’Enfer, elles recevaient, parmi beaucoup de beaux esprits, Turgot et Helvétius; celui-ci déjà riche et célèbre, celui-là petit abbé en Sorbonne.

Frappé de la beauté de Mlle de Ligniville, Helvétius la demanda en mariage: l’union fut célébrée le 17 août 1751.

Les jeunes époux partagèrent leur temps entre les terres de Voré et de Lumigny et l’hôtel de la rue Sainte-Anne qui s’ouvrait tous les mardis aux gens de lettres et aux philosophes.

Devenue veuve, après avoir marié ses deux filles et réglé ses affaires, Mme Helvétius s’établit à Auteuil dans une maison qu’elle venait d’acheter à Quentin de la Tour, le fameux pastelliste.

Elle aimait la retraite, mais détestait la solitude. Aussi, dans sa maison ensoleillée, remplie d’oiseaux et des plus beaux angoras du monde, voulut-elle avoir auprès d’elle, à demeure, deux vieux amis de son mari, les abbés Lefebvre de la Roche et Morellet.

Il y avait aussi une chambre toujours prête pour le jeune ménage du poète Roucher et pour la petite Eulalie que Mme Helvétius avait rebaptisée du joli surnom de Minette qu’elle avait porté, elle-même, dans sa jeunesse.

Roucher conduisit à Auteuil Dupaty et Cabanis; celui-ci ne tarda pas à devenir, comme La Roche et Morellet, le commensal ordinaire de la maison.

Enfin, au printemps de 1777, Franklin, qui demeurait à Passy, était entré en relations avec sa voisine par l’intermédiaire de Turgot et de Malesherbes.

Le patriarche, bientôt l’intime ami de celle qu’il appelait si joliment _Notre-Dame d’Auteuil_, y avait rencontré les deux filles de Mme Helvétius, Mmes de Mun et d’Andlau et il les avait nommées _les Étoiles_. Comme Turgot, il avait demandé la main de sa nouvelle amie; mais, pas plus que le ministre, il n’avait pu rompre le veuvage de Mme Helvétius. On connaît la lettre charmante qu’il lui écrivit à cette occasion[104]; on sait moins qu’ayant voulu s’expliquer les causes de l’influence exercée par Mme Helvétius sur les hommes d’État, les poètes, les savants qu’elle recevait et charmait, il se répondit en lui écrivant à elle-même.

[104] V. _Le Salon de Mme Helvétius_, p. 43 et seq.

«Ce n’est pas que vous affichiez des prétentions à aucune de leurs sciences, et, quand vous le feriez, la ressemblance des études ne fait pas toujours que les gens s’entr’aiment. Ce n’est pas que vous preniez quelque peine pour les engager; une simplicité sans art est la partie frappante de votre caractère. Je n’essaierai pas d’expliquer la chose par l’histoire de cet ancien à qui l’on demandait pourquoi les philosophes recherchaient la connaissance des rois, tandis que les rois ne recherchent point celle des philosophes, et qui répondit que les philosophes savaient ce qui leur manquait et non pas toujours les rois. Cependant, la comparaison est bonne en ceci, que nous trouvons dans votre douce société cette charmante bienveillance, cette aimable attention à obliger, cette disposition à plaire et à se plaire que nous ne trouvons pas toujours dans notre société les uns les autres. Ce charme sort de vous; il a son influence sur nous tous, et, dans votre compagnie, nous ne nous plaisons pas seulement avec vous, nous nous plaisons mieux les uns les autres, nous nous plaisons à nous-mêmes.»

Le départ de Franklin, en 1785, laissa un grand vide chez Mme Helvétius. Le patriarche n’oublia ni sa vieille amie, ni les membres de l’«Académie des belles-lettres d’Auteuil» et, de Philadelphie, en 1788, il écrivait à Morellet «Toutes les fois que, dans mes rêves, je me transporte en France pour y visiter mes amis, c’est d’abord à Auteuil que je vais.»

Ces amis, c’étaient La Rochefoucauld, Lavoisier, Le Veillard[105], Chamfort, Cabanis, Roucher, Le Ray de Chaumont[106], Mme Brillon, «la Brillante,» comme disait Franklin qui lui dédia quelques-uns de ses petits traités de morale, véritables chefs-d’œuvre de bon sens et de philosophie pratique.

[105] Savant, propriétaire des eaux de Passy, premier maire de ce village pendant la Révolution, Le Veillard est surtout célèbre par les soins filiaux qu’il prodigua à Franklin, pendant son séjour en France.

[106] Le Ray de Chaumont, ancien directeur de l’Hôtel des Invalides, grand ami des Américains, logea, chez lui, à Passy, Franklin sans vouloir rien accepter en échange.

Tel était le milieu hospitalier où Mme de Condorcet fut reçue à partir de 1787; accueillie d’abord en considération de l’estime affectueuse qu’on avait pour son mari, elle sut bientôt conquérir pour elle-même les sympathies les plus vives.

Bien que tout près de la grande ville, on en était assez loin cependant pour sentir l’influence pacifique des larges horizons dans des campagnes boisées.

Aussi, dans l’intervalle des agitations qui précédèrent la grande tourmente, Sophie vint jouir plusieurs fois, et toujours avec délices, de ce calme précieux; elle en garda pour l’humble village une sincère reconnaissance et quand les événements l’obligèrent à quitter Paris, ce fut à Auteuil qu’elle vint se fixer, assurée d’y rencontrer de bons amis et d’y retrouver, croyait-elle, une tranquillité, qu’hélas! elle ne devait plus connaître.

CHAPITRE II

LE SALON DE SOPHIE AU DÉBUT DE LA RÉVOLUTION

Le foyer de la République.--Condorcet et sa femme se séparent de leurs anciens amis.--Naissance d’une fille.--Pamphlets contre le marquis et sa femme.--Les Girondins chez Condorcet et chez Julie Talma.--Etablissement à Auteuil avec Jean Debry auprès de Cabanis.--_Lettres sur la Sympathie._--Mort de la marquise de Grouchy chez Condorcet.--Mise en arrestation de Condorcet.

Condorcet ne s’était pas présenté aux États généraux; mais la situation qu’il occupait, ses relations dans le monde philosophique, ses travaux appréciés de l’Europe savante, tout contribuait à lui créer une place à part, dans le mouvement général qui entraînait les esprits.

Attaché, pour quelques mois seulement, au groupe constitutionnel ou _Société de 89_, il servait les idées nouvelles dans le _Journal de Paris_ et dans la _Feuille villageoise_.

Mais c’était surtout sa maison, devenue bien vite un foyer politique, qui lui assurait une influence prépondérante; Mme de Staël semblait destinée à présider les salons de la Constituante; chez Mme de Condorcet, on sentait, sans pouvoir préciser comment, qu’on dépasserait rapidement les timides réformes pour se lancer à corps perdu dans les rêves généreux et dans les entreprises les plus aventureuses. Et de fait, pendant la Législative et les premiers mois de la Convention, la royauté de Sophie alla tous les jours grandissante.

Condorcet, après avoir contemplé son admirable épouse, aurait voulu que toutes les femmes fussent admises au droit de cité. Il invoquait les exemples d’Elisabeth d’Angleterre, de Marie-Thérèse, de Catherine de Russie et ajoutait[107]: «La princesse des Ursins ne valait-elle pas un peu mieux que Chamillart? Croit-on que la marquise du Châtelet n’eût pas écrit une dépêche aussi bien que M. Rouillé? Mme de Lambert aurait-elle fait des lois aussi absurdes et aussi barbares que celles du garde des sceaux d’Armenonville contre les protestants, les voleurs domestiques, les contrebandiers et les nègres?»

[107] _Journal de la Société de 89._

Du reste, dans la famille, tout le monde se mettait à l’unisson de Condorcet et de sa femme; le vieux marquis de Grouchy s’était fait nommer avec Berthier, alors major de la garde nationale de Versailles, un des deux commissaires recenseurs des citoyens actifs des villages[108]; c’était une mission difficile, ingrate même, sans grand honneur et sans aucun profit. Mais, on s’occupait de la chose publique et rien ne semblait plus enviable à cette époque d’enthousiasme et d’illusions.

[108] Archives du vicomte de Grouchy.

Il n’y avait pas jusqu’à la sage Mme Fréteau qui ne fût prise, elle aussi, de l’envie des réformes. Elle ne voulait plus que le roi conservât sa maison militaire, et il fallait que son neveu, le futur maréchal, la rassurât par cette lettre scellée d’un cachet étrangement prophétique. (Il représentait un nœud avec cette légende: _Dénouera qui pourra_)[109]: «Vous avez donc bien envie, ma chère tante, que ce pauvre roi n’aie plus de maison militaire. En vérité, vous n’êtes pas brave; je serais même tenté de me moquer un peu de vous. Une ombre vous fait peur. Sept ou huit cents gardes du corps, dangereux dans un pays où il y a quatre à cinq millions de gardes nationales! Enfin, sur la perte de son état, comme sur celle de sa fortune, il faudra bien prendre son parti. C’est en cultivant mon esprit et mon cœur que je chercherai à me mettre au-dessus des privations qu’impose le malaise actuel.»

[109] Pontécoulant, 27 novembre 1789. Archives Fréteau de Pény.

Bien qu’il ne fût pas député à l’Assemblée constituante, Condorcet y passait de longues heures, dans les couloirs, et sa femme, pendant ce temps-là, suivait, dans une loge, les séances intéressantes.

La marquise de Créquy,--dont les _Mémoires_, on le sait, sont loin d’être authentiques,--a raconté, à propos de Sophie, cette anecdote, certainement arrangée et dont il faut lui laisser toute la responsabilité: «Je me trouvais, dit-elle, dans une tribune placée près de la porte; arrive une espèce de tricoteuse, en gants de soie[110], qui riait à grande bouche en causant avec un jouvenceau, couleur de rose et blond, qu’elle endoctrinait en philosophisme et qui rougissait quelquefois, le cher enfant! Les voilà qui s’asseyent et la conversation continue. J’entends qu’il est question de l’Ecriture sainte et la dame se met à dire, avec un air de malice et d’enjouement séducteur, que si la chaste Suzanne avait été une vieille femme, entre deux jeunes gens, elle aurait eu plus de mérite.» Mme de Créquy affecta de ne pas la connaître et quitta la loge sans saluer. «On vint me dire ensuite, ajoute-t-elle, que c’était Mme de Condorcet.»

[110] Les tricoteuses n’avaient pas encore fait leur apparition au temps de la Constituante et qu’est-ce qu’une tricoteuse en gants de soie?

Un décret royal du 13 août 1790 supprima la place d’inspecteur des monnaies; mais Condorcet gardait son logement du quai Conti, où il devait habiter encore plusieurs mois.

Ainsi dégagé de toute fonction officielle, il se fit aussitôt nommer membre de la municipalité parisienne; il connaissait les services qu’on pouvait rendre dans cette place modeste, mais honorée de la considération publique. C’est ainsi qu’à Auteuil, Lefebvre de la Roche avait été nommé maire, et Cabanis, premier officier municipal. Leurs concitoyens, sans nul doute, avaient voulu les remercier de leur bienfaisance inépuisable et de la part que tous deux avaient prise à la rédaction des _cahiers de 1789 pour la paroisse d’Auteuil_. N’a-t-on pas le droit de croire aussi que ce témoignage de confiance s’adressait plus encore à la généreuse châtelaine qui les abritait sous son toit?

Au mois de mai 1790, Mme de Condorcet donnait le jour à une fille Alexandrine-Louise-Sophie, qui fut appelée toute sa vie du nom d’Elisa qu’elle n’avait pas reçu.

Au commencement de 1791, Condorcet, nommé commissaire de la Trésorerie, dut résigner ses fonctions municipales.

Deux mois après la mort de Mirabeau, qui venait d’être emporté par un mal que Cabanis, dévoué comme le meilleur des fils, n’avait pu vaincre, le roi, affolé, avait tenté cette fuite, si piteusement échouée dans l’auberge de Varennes, et son arrestation avait amené, dans les idées de Condorcet, un changement considérable.

Le philosophe s’était aussitôt prononcé pour la République; il avait donné sa démission de commissaire de la Trésorerie et quitté l’hôtel des Monnaies pour aller loger rue de Lille, numéro 50, au coin de la rue de Bellechasse.

C’est de là que, le dimanche 17 juillet 1791, Mme de Condorcet partit, accompagnée de sa fille, à peine âgée d’un an, pour se rendre au Champ-de-Mars; le peuple s’y était donné rendez-vous pour signer une pétition qui demandait la déchéance du roi. Les constitutionnels formaient encore la majorité dans l’Assemblée constituante et ils décidèrent que la Fayette et Bailly se mettraient à la tête de la Garde nationale et des troupes pour marcher contre les manifestants. La foule, inoffensive et calme, était composée de beaucoup de femmes et d’enfants; à côté de Mme de Condorcet, on voyait Mme Roland. Par quelle fatalité des coups de fusil furent-ils tirés? Bailly dut proclamer la loi martiale et une décharge de mousqueterie laissa de nombreux morts sur le terrain. La Fayette n’évita de plus grands malheurs qu’en se précipitant, au galop de son cheval, à la gueule des canons chargés à mitraille. Cet acte d’inutile énergie coûta la vie, d’après les historiens les plus modérés, à plus de quatre cents personnes et acheva de détruire la popularité de La Fayette, de Bailly et de l’Assemblée.

Condorcet garda de cette journée une impression inoubliable et, pendant sa proscription, dans une sorte de justification de sa conduite politique antérieure, il s’écriait, en arrivant au récit de cet événement: «Ma fille unique, âgée d’un an, manqua d’être victime de cette atrocité, et cette circonstance augmentant encore mon indignation, je la montrai assez hautement pour m’attirer la haine de tout ce qui avait alors quelque pouvoir.»