La marquise de Condorcet: Sa Famille, son Salon, ses Amis, 1764-1822

Part 5

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[82] Le jour même, ce jeune homme remit ces vers à son bienfaiteur:

Après quatre ans entiers de crainte et de douleur Aux pieds du sauveur de mon père Conduit par l’amitié, dans un jour de bonheur, Je verrai mon Dieu tutélaire; Par mille infortunés, je l’entendrai bénir, S’il oublie aisément tout le bien qu’il sait faire, Mes regards et mes pleurs l’en feront souvenir.

Lardoise, un des trois Roués, reçut, lui aussi, de la part de Condorcet, des preuves d’intérêt; il donna bien des ennuis à son sauveur et à la famille de Dupaty, après la mort du Président.

La calomnie des pamphlétaires, négligeant le désintéressement dont Condorcet avait fait preuve au moment de son mariage, s’est attaquée à la mémoire du savant et, par contre-coup, elle a cherché à atteindre aussi l’honorabilité de Mme de Condorcet.

Ces récits ne mériteraient aucune créance et, depuis longtemps, seraient oubliés si Lamartine et Michelet ne les avaient repris pour leur compte, leur donnant ainsi une importance telle que l’histoire, aujourd’hui, est contrainte de les réfuter.

Dans l’_Histoire des Girondins_[83], Lamartine a raconté que le duc de la Rochefoucauld, à l’occasion du mariage de Sophie, avait donné 100.000 francs à Condorcet ou, du moins, qu’il en servait la rente, soit 5.000 livres, au jeune ménage. Après Varennes, lorsque Condorcet et la Rochefoucauld se brouillèrent, le philosophe aurait réclamé très vivement cette somme à son ancien ami.

[83] Il faut constater que cette imputation, maintenue, malgré les protestations de la famille, dans les premières éditions, ne figura plus, du vivant même de Lamartine, dans les derniers tirages de cette _Histoire des Girondins_.

Arago, dans les pages qui suivent sa biographie de Condorcet[84], réfute ainsi l’allégation du poète-historien:

[84] Elles sont intitulées: _Remarques sur divers passages de l’Histoire des Girondins, relatifs à Condorcet_.

«Deux voies s’offraient à moi; je pouvais consulter des contemporains et amis désintéressés du fils de la respectable duchesse d’Anville et recourir ensuite à des documents écrits. M. Feuillet, bibliothécaire de l’Institut et membre de l’Académie des sciences morales et politiques, avait été secrétaire intime du duc de La Rochefoucauld jusqu’à la catastrophe effroyable qui enleva ce bon citoyen à la France. Au moment ou j’écrivais la biographie de Condorcet, je demandai à M. Feuillet de vouloir bien m’éclairer sur les bruits relatifs à la pension et à la demande du capital qui étaient aussi venus à mes oreilles. Il me répondit sans hésiter qu’il n’en avait personnellement aucune connaissance. Ce renseignement négatif et du plus haut prix est corroboré par l’examen minutieux que j’ai fait du compte de tutelle de Mme O’Connor. Je trouve là des détails très circonstanciés sur le passif et sur l’actif de la succession à diverses époques, sur la vente opérée par Condorcet au moment de son mariage d’une petite propriété située près de Mantes, nommée Denmont; sur l’acquisition qu’il fit, avec une partie du prix de la vente, de fermes près Guise provenant de l’abbaye de Corbie. Il est mention dans ce compte, à l’article du passif, de mémoires très peu importants de menuiserie, de serrurerie, etc. Je cite cette circonstance pour montrer avec quel scrupule, avec quelle minutie cet acte est rédigé. J’y trouve aussi, dans l’actif, l’origine, je dirais presque la filiation de petites rentes de 3, 4 et 5 francs.

«Je n’y vois, au contraire, aucune trace d’une augmentation de revenus correspondant à 1786, année du mariage de Condorcet, ni rien qui puisse faire croire à une augmentation de capital de 100.000 francs qui aurait eu lieu à l’époque de la rupture de Condorcet et du duc de La Rochefoucauld.

«Il faudrait renoncer à toute logique pour supposer qu’après cette simple remarque il restera quelque chose de l’horrible calomnie qu’on a voulu faire peser sur la mémoire de Condorcet.»

M. Isambert qui fut avocat à la cour de cassation et qui joua un rôle actif dans les partages de famille entre les petits enfants de Condorcet, n’est pas moins affirmatif qu’Arago. Il a examiné tous les actes, notamment la liquidation du 2 juillet 1807[85], et il affirme que la fortune de Condorcet ne reçut aucun accroissement soit à l’époque de son mariage, soit depuis.

[85] A l’occasion du mariage d’Elisa de Condorcet avec le général O’Connor, la succession de Condorcet, restée jusque-là indivise entre sa femme et sa fille, fut liquidée.

Michelet, dans son livre sur les _Femmes de la Révolution_, a parlé d’un roman d’amour, antérieur au mariage du 28 décembre 1786 et dont Sophie aurait été l’héroïne; les noms de la Rochefoucauld, de La Fayette, de l’abbé Fauchet, d’Anacharsis Clootz ont été prononcés; Sophie aurait prévenu loyalement son mari que son cœur n’était pas libre et elle n’aurait aimé réellement Condorcet qu’après trois ans de mariage et lorsque le philosophe aurait conquis son cœur par ses enthousiasmes généreux, au lendemain de la prise de la Bastille.

Sans insister sur l’impossibilité où les pamphlétaires se sont trouvés de préciser leurs accusations, qu’on dise donc si la vie de Villette, dont nous avons minutieusement retracé tous les détails, se prêtait à une pareille intrigue; qu’on dise aussi, quelque opinion sévère que l’on puisse professer à son égard, si Condorcet aurait été homme à supporter de pareilles conditions!

Il vaut mieux en croire ce que les apparences criaient aux yeux de tous. Charlotte de Grouchy, qui avait assisté aux préliminaires et à la cérémonie du mariage, écrivait à sa tante Dupaty, au moment où elle se préparait à partir pour le chapitre de Neuville[86]:

[86] De Villette, vendredi. Archives du Paty de Clam. Charlotte resta à Neuville jusqu’à 1789.

«Je vois dans l’union de Sophie, dans l’amitié de M. de Condorcet un nouvel appui précieux pour mon âme trop sensible et pour ma vie qui va avoir un si grand besoin d’appui. Un sentiment douloureux va me suivre encore à Neuville; celui que je laisse le bonheur derrière moi et que je n’en aurai, là, d’autre que l’espérance.»

Le jeune ménage s’installa, de suite, à l’Hôtel des Monnaies, quai de Conti. Condorcet y habitait déjà et il y avait logé sa mère et un de ses oncles maternels, tous deux morts à cette date de 1786. Ses revenus s’élevaient à environ 18.000 livres de rentes qui se décomposaient ainsi: 5.000 livres d’appointements comme inspecteur des monnaies, 11.000 livres en terres, provenant pour les deux tiers de l’héritage de son oncle, et 2.000 livres en rentes viagères, qui venaient de la succession du père de Condorcet.

Le brave Cardot gérait cette petite fortune, dont le savant ne s’occupait guère.

Le salon de l’Hôtel des Monnaies, à cette époque où l’esprit de société tenait une si grande place en France, ne tarda pas à devenir le rendez-vous des philosophes, des savants et des littérateurs. Et non seulement les Français illustres s’y réunissaient, mais la demeure de Sophie, qui s’ouvrait en même temps que le salon de Mme de Staël, était rapidement devenue le centre de l’Europe éclairée.

La grande génération du XVIIIe siècle se faisait chaque jour de plus en plus rare; les Voltaire, les Diderot, les d’Alembert, les Helvétius étaient morts: leurs héritiers s’appelaient Dupaty, Chamfort, Beaumarchais, Roucher, Garat et tant d’autres moins illustres, mais célèbres cependant, qui aimaient à se grouper autour du dernier des grands survivants, dans le salon qu’y tenait sa femme, maîtresse de maison exquise de bonté, charmante de jeunesse, rayonnante de grâce et d’amabilité.

Aux admirables perfections d’un corps superbe, la marquise de Condorcet joignait une figure malicieuse et spirituelle qui restera curieuse et fine, alors même que les grands chagrins l’auront voilée d’une douceur mélancolique; des sourcils accentués, indice d’une volonté puissante; des yeux grands et noirs; un menton gracieux; un nez légèrement retroussé, aux ailes frémissantes; une bouche un peu grande, mais habituée au sourire; le visage ovale, cher aux grands artistes, qu’encadrait une chevelure abondante et fine; au repos, l’air rêveur des femmes qui ont cueilli la pervenche avec Jean-Jacques; dans la conversation, l’étincelle qui jaillit et qui traduit dans un regard tout l’esprit de Voltaire, résumant ainsi dans une même physionomie ce double caractère, si rarement réuni, qui personnifie le XVIIIe siècle; telle était Sophie qui, calme et victorieuse, a pris place dans le cortège des beautés éternelles, chers et doux fantômes, ombres légères et insaisissables, qui ont gardé le privilège d’être aimées d’amour à travers les âges.

Cette femme délicieuse allait présider, pendant plusieurs années, les dernières assises de l’esprit français.

Son mari était timide, ombrageux, sauvage; elle lui donna le goût du monde et de ses fêtes. Chez son oncle Fréteau, elle avait connu les deux Trudaine: elle voulut les recevoir à son tour et ceux-ci amenèrent, à l’Hôtel des Monnaies, le plus sublime des poètes, alors dans tout le charme de sa jeunesse, le divin Chénier.

Roucher, un de ses hôtes les plus assidus, ne se séparait guère de Cabanis, et le jeune docteur était entré, à son tour, dans ce salon, en attendant qu’il devînt le beau-frère de la marquise.

Que d’autres illustrations se donnaient rendez-vous au quai Conti! et Morellet, et La Fayette, et Volney, et Charles de Constant, et les Suard, «le petit ménage,» comme on disait, tandis que Condorcet, aveugle comme tous les idéologues, définissait ainsi celle qui devait le trahir un jour et le faire mourir[87]: «Je donnerais la moitié de ma géométrie pour le talent que possède Mme Suard, sans le savoir: elle est éloquente dès qu’elle est émue, dès qu’on blesse son cœur ou son goût. Aussi, je remarque que les femmes dont l’adresse modère l’amour-propre évitent de la blesser.»

[87] _Mémoires historiques sur la vie de M. Suard_, etc., _et sur le XVIIIe siècle_ par D.-J. Garat. Paris, 1820, 2 vol. in-8º.

Les étrangers de passage à Paris sollicitaient l’honneur d’être présentés à Condorcet et à la femme qui savait si bien faire les honneurs de sa maison. C’est ainsi que la marquise fut saluée, pendant ces années, par les souverains et les hommes d’État de toute l’Europe et de l’Amérique: par Christian VII, roi de Danemarck, disciple de Rousseau, esprit déjà faible et qui devait finir dans la déchéance physique la plus cruelle; par ce baron de Gleichen, ancien ambassadeur du monarque danois, mais qui chez Mmes Geoffrin, de Graffigny et Helvétius, avait conquis ses grandes lettres de naturalisation française; par Adam Smith, qui avait connu autrefois Condorcet chez Turgot et qui, à ce second voyage, venait admirer celle qui devait, après sa mort, traduire si éloquemment sa _Théorie des sentiments moraux_. Grimm ne vient-il pas chercher chez Sophie de nouveaux matériaux pour ses inépuisables correspondances? Voici Alfieri, le tragique, qui va épouser la comtesse d’Albany, veuve du dernier des Stuarts; il salue la France, «terre de la Liberté,» en attendant qu’effrayé il la maudisse dans son pamphlet le _misogallo_. Celui-ci c’est Mackintosh, tout jeune alors, pas encore marié, préludant déjà aux enthousiasmes futurs par ses doctrines libérales que la Révolution fera éclore.

Dans ce coin, c’est Dumont, le pasteur genevois, demain l’ami et le conseil de Mirabeau; il cause avec Jean-Baptiste Clootz, baron du Val-de-Grâce, prussien riche de 100.000 livres de rentes, parent des Montesquiou-Fezensac, reçu dans les meilleures sociétés, lui qui fut l’ami des Diderot, des d’Alembert, des Jean-Jacques et des Franklin. Ce promeneur mélancolique, c’est Beccaria qui ne peut se distraire de cette épouse qu’il adore et qu’il brûle d’aller rejoindre à Milan, où elle l’attend avec tant d’impatience.

Thomas Payne, le héros de la guerre d’Indépendance, expose bruyamment des idées et des inventions qui, en Angleterre, lui vaudront la prison et ruine.

Cet original, c’est David Williams qui a fondé à Chelsea une chapelle desservie par les prêtres de la nature et qui, à ce premier voyage, est tout entier aux Condorcet, tandis que, dans quelques années, il viendra travailler, chez Mme Roland, à la constitution définitive rêvée par les Girondins.

Voici encore les lords Stormon et Stanhope, Mylord Dear, Bache-Franklin, Jefferson et tant d’autres, qui, «après avoir reçu les théories de la France, viennent, dans le salon de Condorcet, en chercher, en discuter les applications[88]».

[88] Michelet. _Les Femmes de la Révolution._

C’est qu’en effet bien que l’heure fatidique de 1789 n’ait pas encore sonné, la Révolution est commencée dans les faits et dans les esprits. Sophie prend sa large part du mouvement; elle pousse Condorcet à l’assaut de la vieille société; Dupaty la suit. Fréteau résiste et s’effraye. «J’envoie quelques lignes à Mme de Condorcet, écrit-il de Troyes où il est en exil[89], mais je ne puis partager sa joie sur les changements.»

[89] 31 août 1787, à sa femme. Archives Fréteau de Pény.

Le secrétaire perpétuel de l’Académie des Sciences s’est, en effet, mis en avant, sans hésitation, dans toutes les questions politiques. Le public s’inquiète de sa manière de voir et cherche à connaître le fond de ses pensées. Rien ne dut plus étonner Dupaty que cette lettre que lui écrivait un de ses amis, Midy d’Andé, et où un véritable questionnaire était dressé[90]: «Dites-moi, je vous prie, _et pour cause_, qu’est-ce que M. de Condorcet? C’est un homme d’esprit, de l’Académie française, etc. Je sais tout cela. Mais ce n’est pas cela que je demande. Est-ce un homme? un homme d’honneur, sur la parole duquel on puisse compter? Est-il bon citoyen? Ne fronde-t-il pas les opérations du ministre principal? J’ai la bonhomie de penser qu’il vaut mieux être gouverné par un seul que par plusieurs et qu’un bon citoyen ne doit rien faire ni dire qui puisse nuire aux projets généreux du ministre, en vue du bien public. Il a déjà assez à faire pour vaincre les obstacles naturels, sans qu’on en jette de nouveaux sur son chemin. En deux mots, j’ai besoin de savoir si M. de Condorcet est partisan ou détracteur des intentions connues de M. de Toulouse? Votre réponse sera entre nous deux, vous pouvez y compter.»

[90] Rouen, 25 décembre 1787. Archives du Paty de Clam.

Le 17 septembre 1788, le président Dupaty, dont la santé était chancelante depuis longtemps, mourait presque subitement à Paris. Ce fut un deuil cruel pour Sophie et pour toute la famille de Grouchy. Charlotte, alors à Neuville, s’exprime ainsi dans une lettre à son cousin Charles[91]: «Charles, mon cher Charles, est-ce vrai? Est-il vrai que ton père n’est plus? Est-il vrai que tu l’as perdu, que ta jeunesse est sans guide, que sa gloire ne t’éclairera plus, que tu ne seras plus l’espoir de son cœur, l’objet de sa complaisance et de ses projets?... Fais-moi voir ton cœur, ton cœur qui lui promettait tant! Que je revoie une fois cet esprit, cette plume vivante et énergique, cette âme immortelle en toi. Quel plus touchant hommage à sa mémoire que son fils le rappelant, que son fils vivant pour celle qui lui a donné la vie!»

[91] 15 octobre 1788. Archives du Paty de Clam.

On trouva dans les dossiers du Président la note suivante:

«_Tous mes papiers seront remis, sans exception, après ma mort, à Mme la marquise de Condorcet qui en disposera à son gré. Ce 14 septembre 1787. Le président Dupaty._»

Ce legs de conscience ne fut pas exécuté; mais la faute n’en doit être imputée ni à Mme de Condorcet, ni à son mari. La présidente Dupaty, mal conseillée, prétendit que son devoir de tutrice ne lui permettait pas de souscrire à un pareil désir. Ce fut en vain que Condorcet écrivit à Fréteau[92]: «Mon cher oncle, j’ignore quelle est la valeur légale de la disposition de M. Dupaty; mais je sais que dans toutes les familles honnêtes ces sortes de dispositions sont respectées jusqu’au scrupule. J’en ignorais l’existence jusqu’à mon retour à Paris où ma femme, en rangeant quelques fragments que son oncle lui avait confiés, a trouvé enveloppé et non cacheté le papier dont je vous ai envoyé l’exacte copie. Le sens m’en paraît très clair, c’est évidemment une disposition de confiance et, par conséquent, aucun billet, aucun titre de propriété, d’aucune espèce, ne peut y être compris... Rien de plus simple qu’une telle disposition; il est naturel de laisser ses papiers à une personne de ses amies qu’aucune des relations qu’on a pu avoir ne peut offenser et qui verra tout avec l’indulgence de l’amitié. Il est naturel encore qu’un homme occupé toute sa vie de littérature et de philosophie, laissant des ouvrages commencés, en rende dépositaire un homme de sa famille qui a toujours cultivé les lettres et la philosophie, surtout lui connaissant des opinions assez conformes aux siennes et une grande tolérance pour celles qui y sont contraires. Si cette disposition faite en faveur d’une jeune femme peut paraître extraordinaire à des esprits difficiles, l’usage qu’elle en fait en la remettant à un mari de mon âge doit dissiper tous les nuages. J’ose croire aussi ma réputation assez bien établie pour être sûr qu’aucun créancier ne me supposera l’intention de lui dérober une partie de son gage et que, si quelqu’un d’eux témoignait de la défiance, elle ne serait pas sincère, d’autant plus que la disproportion très grande de la masse des dettes et de celle des biens ne peut leur laisser aucun motif raisonnable d’inquiétude.

[92] Villette, 13 octobre 1788. Archives du Paty de Clam.

«Mme Dupaty connaît mon amitié pour elle et pour ses enfants. Nous avons été assez heureux pour lui donner des preuves de notre zèle pour la gloire ou les intérêts de son mari et pour ceux de ses enfants et, sûrement, elle a une âme naturellement trop sensible et trop bonne, un cœur naturellement trop droit et trop pur pour nous faire l’injure de voir avec regret ce dépôt passer dans nos mains. Elle sait bien que nous n’en ferons jamais qu’un usage auquel sa tendresse maternelle et son attachement pour la mémoire de son mari puisse applaudir. Elle doit penser que nous prendrons les précautions nécessaires pour que ces papiers retournent à leur source en cas d’accident et cette assurance doit lui ôter la seule inquiétude qu’elle puisse avoir.

«M. Dupaty a fait cette disposition en partant pour aller achever à Rouen la noble et courageuse action qui lui assure l’immortalité[93]. Je n’y vois point de trace de précipitation, mais seulement peut-être le manque de ces précautions multipliées qu’inspire la défiance, lorsqu’on a le malheur de ne pouvoir compter après soi sur l’amitié et les égards de sa famille, malheur que M. Dupaty était éloigné d’avoir à craindre...

[93] En allant plaider la cause des trois hommes injustement condamnés à la roue, il les sauva.

«Voilà, mon cher oncle, ce que je pense sur l’objet dont vous m’avez parlé. J’espère que la manière un peu différente dont nous l’envisageons n’altérera point ni vos bontés, ni votre amitié. Je vous abandonnerais volontiers mon opinion par déférence pour vos lumières comme par le désir de ne rien faire qui ne vous soit agréable, s’il était en mon pouvoir de consentir à sacrifier la confiance d’un homme qui n’est plus.

«Adieu, mon très cher oncle, nous vous prions tous deux d’agréer les assurances de notre tendre et inviolable attachement.»

C’était là le langage de la raison et du respect pour la volonté des morts. Cependant Fréteau n’en fut guère touché[94]: «Je sais, mon cher neveu, répond-il à Condorcet, et je reconnais que M. Dupaty partageait quelques-unes de vos opinions; mais, d’une part, il ne les avait pas toutes, à beaucoup près; par exemple vos idées sur la parfaite sécurité où doivent être toutes les nations de l’Europe à l’égard des entreprises du despotisme et sur le danger imminent qu’elles doivent apercevoir, au contraire, dans les aristocraties, l’affectaient douloureusement. Il en pleurait dans mon sein, il n’y a pas trois mois, en me remettant les écrits où vous publiiez ces aperçus pendant que la magistrature était réduite au silence et une foule des membres de la noblesse renfermés dans les châteaux. Au surplus, il savait aussi que ma nièce usait encore quelquefois de la liberté que vous vouliez bien lui laisser de ne pas partager toutes vos opinions et il a pu croire qu’en la choisissant personnellement pour dépositaire et pour arbitre de l’usage à faire de ses compositions, il ne lui interdisait pas le droit de déférer sur ce point à ses propres lumières, à celles d’une veuve si bien méritante, à celles de ses tantes, de ses oncles, concurremment avec les vôtres, quoique d’une manière toujours subordonnée à vos idées. Si ma nièce en usait ainsi, si même elle s’arrêtait à ce que l’écrit en question peut avoir d’irrégulier dans la tournure pour laisser à sa tante la disposition des papiers de confiance, comme elle fera de ceux d’affaires, elle ne paraîtrait à personne _avoir exposé cette confiance du testateur à être compromise ou troublée_. Peut-être même louerait-on (au moins quelques esprits assez droits le pensent ainsi), peut-être louerait-on cette réunion de sa part à des cœurs dont l’attachement si ancien n’est point équivoque et auquel on ne croirait point que vous eussiez fait à tort le _sacrifice de la confiance exclusive d’un homme qui n’est plus_. Quand je dis «vous», mon cher neveu, c’est que je ne vous sépare pas de ma nièce qui n’est aux yeux de personne ce que vous appelez une jeune femme et qui ne pense pas, sans doute, que j’aie supposé le besoin d’aucun appui extérieur à une raison aussi ferme et aussi exercée que la sienne.»

[94] 25 octobre 1788. Archives du Paty de Clam.

Dans une lettre qu’elle adressait à de Sèze, son conseil[95], la présidente Dupaty laissait parfaitement voir les motifs de sa résolution et le fond de sa pensée: «Ma nièce et son mari, homme de lettres et philosophe connu par des maximes fort opposées à celles de la magistrature, ou leurs héritiers peuvent, soit en ce moment, soit à quelque autre époque voisine de l’établissement de mes enfants, disposer de ces papiers d’une manière qui compromette la mémoire de leur père, déjà si fortement attaquée par l’envie, la prévention ou la malignité et qui, par là, nuise à mes enfants... Malgré tout mon respect pour les volontés du défunt qui, depuis trois ans environ, était l’ami très intime de ma nièce et jusqu’à un certain point de son mari, je crois ne pas devoir obéir à cette loi de rigueur qui semble un peu pénible pour moi après une union de dix-neuf ans qu’autant que le titre en est valable...»

[95] 8 novembre 1788. Archives du Paty de Clam.

En réalité, la Présidente très pieuse n’avait confiance ni en Condorcet, ni en Sophie. Elle l’avait bien montré, dès le lendemain de la mort du Président, en rappelant auprès d’elle sa fille Eléonore[96] que Dupaty, au contraire, s’il avait vécu, aurait voulu laisser sous la direction de Mme de Condorcet le plus longtemps possible.

[96] Eléonore Dupaty épousa, en 1797, Armand Elie de Beaumont, fils du grand avocat et père de l’illustre savant.

Sophie s’en était montrée très affectée. Cette jeune fille l’aimait, pourquoi la séparer d’elle? «Comment voulez-vous, écrivait-elle à sa tante[97], qu’elle ait pour vous la confiance, l’attrait qu’elle avait pour son père? Comment voulez-vous entrer dans son cœur pour la diriger, pour y faire germer la piété, pour gouverner le développement de sa sensibilité? Comment voulez-vous la rendre heureuse et devenir son amie en l’éloignant de celle qu’elle a déjà, en lui demandant après la perte qu’elle a faite de s’imposer à elle-même une seconde perte? Ah! permettez que je m’arrête ici et que je parle à votre cœur. De bonne foi, peut-il se flatter d’obtenir par de pareils moyens la confiance et l’amour?