La marquise de Condorcet: Sa Famille, son Salon, ses Amis, 1764-1822
Part 14
Enfin, un autre commensal, Benjamin Constant venait à la Maisonnette à chacun de ses voyages en France; c’était l’une des plus vieilles relations de Mme de Condorcet; il avait suivi auprès d’elle les cours du Lycée, fréquenté chez Suard et chez Mme Necker et conspiré avec Bernadotte, dans les environs du 18 brumaire.
En 1806, Mme de Staël était à Acosta, chez les Castellane; elle terminait _Corinne_ et cherchait à régler des affaires d’intérêt assez embrouillées. Elle appela auprès d’elle pour l’y aider Fauriel et Benjamin; le premier arriva de la Maisonnette qui était toute proche: on se rappela les entretiens d’autrefois, mais le charme était rompu et la séparation fut sans amertume. Le second avait traversé toute la France; un orage de cœur éclata et l’ancien ami de Mme de Staël ne trouva autre chose à faire que de se sauver. Rentré à Paris, il écrivait[233]: «Je passe une soirée _très douce_ chez Mme de Condorcet avec Cabanis et Fauriel.»
[233] _Journal intime_ de Benjamin Constant. Ollendorff, 1895, p. 118. Le lendemain, il se rencontre encore avec Fauriel chez Mme Récamier.
En 1809, Sophie vint passer quelques jours à Paris. Elle quittait rarement Fauriel; les deux lettres qu’elle lui écrivit dans cette circonstance méritent donc d’être données[234]:
[234] En manuscrit à la bibliothèque de l’Institut. Ces deux billets sont écrits sur un papier dans le filigrane duquel on voit le profil de Napoléon, empereur des Français et roi d’Italie.
«Je suis arrivée ici accompagnée par le soleil et j’y ai trouvé le feu bien établi en bas et dans ma chambre. Du reste, des soins simples pour moi qui m’y laissent presque aussi libre que si j’étais seule. Ma belle-sœur venait de recevoir une lettre de mon frère (le général de Grouchy) d’Als, du 19; Alphonse (fils du général), pris par Châtelet, s’est échappé au bout de dix jours et a rejoint le général Zusca qui l’a envoyé à l’Empereur lui rendre compte de l’Etat du Tyrol. L’Empereur l’a bien reçu et lui a dit qu’il n’avait pas son père avec lui parce qu’il se confiait plus à lui qu’à personne pour mener sa cavalerie et qu’il n’en savait pas moins qu’il avait pris un bidet de poste pour arriver à temps à la bataille de Piave, etc., etc... Mon frère ajoute: «On s’occupe à prendre Raab, place fortifiée qui nécessiterait des pièces de siège dont nous manquons. Les affaires avancent peu. La sanglante et glorieuse bataille du 14 n’a pas eu autant de résultats qu’il eût été à désirer. Enfin, ce n’est que dans un avenir terriblement éloigné qu’on peut entrevoir la fin de cette guerre, à moins que les Russes n’y prennent une part active.»
«J’ai trouvé le cabinet occupé par de la musique et du dessin, le tout assez passable pour me mettre en train, si j’avais la force de l’être. L’air d’ici me semble bon, mais un affreux bouillon m’a fait passer une affreuse nuit.
«Adieu. Désirer de te voir vient si fort après désirer qu’il ne te coûte pas un moment de gêne que je te répète: Ne viens pas. Mille choses à nos amis.»
Et une autre fois:
«Bon sommeil et néanmoins douleurs cruelles pour quatre lignes. J’ai envoyé les clefs hier. A jeudi, _Nâfsi_[235], et n’oublie pas de faire envoyer une paire de draps bons jeudi...--_P.-S._ Salut, douce retraite, parfum des fleurs, aimables ombrages, paix pour le travail et tout ce dont il double le charme.»
[235] Mot arabe qui signifie: _ma chère âme ou mon cher cœur_. Fauriel avait appris quelques mots de cette langue à Mme de Condorcet.
Paris, on le voit, ne lui faisait pas oublier la maison bénie où, dans l’amour et l’étude, elle avait presque retrouvé le calme heureux de son enfance.
L’affaire Malet, en 1812, fut un premier coup de tonnerre dans le ciel, déjà chargé d’orage, de l’Empire. Napoléon, dans un discours fameux, reprocha aux amis de Mme de Condorcet une conspiration à laquelle ils n’avaient certainement pas pris part[236].
[236] Voir cette sortie contre l’Idéologie dans le _Moniteur_ du 21 décembre 1812 ou dans la _Correspondance de Napoléon_, XXIV, p.398-399.
Ils n’en restèrent pas moins patriotes et français au moment des désastres. Mais la Restauration ne leur en sut aucun gré. Les restes déjà décimés des Idéologues furent les premières victimes des Bourbons; on les chassa de l’Institut, de l’Université[237]; tous ceux qui tenaient une plume indépendante furent condamnés à l’exil.
[237] Ou du conseil d’État, comme Guizot.
Eulalie se rendit chez le préfet de police Anglès pour demander la grâce de son mari qui subvenait aux besoins de cinq enfants en bas âge et comme le fonctionnaire lui répondait: «Pas de pitié pour lui, madame.»--«Oh! monsieur, s’écria la fille de Roucher, vous me faites frémir. Je crois entendre encore les assassins de mon père!»
Mme de Condorcet et sa sœur furent dénoncées, traquées par la police. On représentait Mme Cabanis comme «une jacobine déterminée qui détestait et tournait en ridicule le roi et la famille royale». On voulut la priver de la pension qu’elle touchait comme veuve de sénateur[238].
[238] Archives nationales. F. 7. 6788. 20 octobre 1815. «Le sieur Bontemps est arrêté pour loger chez lui la sœur du général Grouchy. Bontemps, employé au ministère de la marine, rue des Vieilles-Tuileries, ayant loué partie de sa maison à la dame Cabanis, sœur du général Grouchy, qui reçoit habituellement chez elle sa belle-sœur. Cette dernière a avoué à un sieur Boutard, demeurant en face, qu’elle était inquiète de son mari jusqu’à ce qu’il fût arrivé à destination. Il y a huit ans que Mme Cabanis demeure rue des Vieilles-Tuileries, nº 47. La somme de 6.000 livres de sa pension pourrait être mieux employée. La rue des Vieilles-Tuileries, faubourg Saint-Germain, est extrêmement mal habitée. Tous les soirs, on chante des horreurs contre la famille de Bourbon.»
Mais ce fut sur le maréchal de Grouchy que retomba toute la haine du nouveau gouvernement.
La cause principale qui détermina la mise du nom de Grouchy sur la liste de proscription et de mort du 24 juillet 1815 fut sa nomination de maréchal à la suite de la capture du duc d’Angoulême[239].
[239] Voir aux pièces annexes l’explication donnée par Grouchy de sa conduite dans ces circonstances.
Traduit, le 19 octobre 1816, devant le premier conseil de guerre de la première division militaire, sous l’inculpation de trahison, crime qui entraînait la mort, Grouchy, en fuite, fut déclaré contumace. On procéda néanmoins au jugement. A l’audience assistaient Mme de Grouchy, le colonel et le vicomte de Grouchy, ses deux fils, Mme la marquise de Condorcet, sa sœur.
Le colonel défendit son père en ces termes[240]:
[240] _Mémoires du maréchal de Grouchy_, t. V, p. 14 et seq.
«A qui fera-t-on croire que, pour prétendre à cette récompense (le grade de maréchal de France), il eut besoin de nouveaux titres, celui qui, maréchal de camp en 1792, lieutenant général en 1793, général en chef en 1795, a, pendant vingt-cinq ans, commandé des divisions, des corps d’armée et, dans quelques campagnes, l’arme entière de la cavalerie; celui qui s’est trouvé à soixante batailles, à plus de cent combats où la victoire fut, dans presque tous, arrosée de son sang; celui qui disait au chef du gouvernement, fatigué de ses réclamations en faveur des émigrés: «Je ne vous ai pas encore demandé autant de radiations que j’ai reçu de blessures pour la patrie et vous me faites souvenir que j’en compte vingt et une.»
«Quand mon père gémit sous le poids d’une accusation terrible, interdirait-on à la piété filiale de lui rendre une justice que lui rendra l’équitable postérité? Elle dira de lui, messieurs, qu’étranger à toute faction, uniquement dévoué à sa patrie, la seule prérogative qu’il réclama jamais fut celle de se présenter le premier sur tous les champs de bataille et qu’au milieu des souvenirs honorables qu’il emporte dans son exil, le plus cher à son cœur fut d’avoir ramené des bords de la Dyle, à travers 200.000 ennemis, 40.000 Français invaincus jusque sous les murs de la capitale.»
Après ces paroles, il fut donné lecture d’une consultation que Mme de Condorcet avait obtenue de MM. Chaix d’Est-Ange, Delavigne, Billecocq et Tripier et qui concluait à l’incompétence du conseil de guerre, le maréchal de Grouchy, en sa qualité de colonel général des chasseurs, étant devenu grand-officier d’Empire et, dès lors, justiciable de la Chambre des Pairs.
L’incompétence fut prononcée; mais le lendemain, 20 octobre 1816, le capitaine rapporteur remplissant les fonctions de procureur du roi se pourvut devant un conseil de revision qui renvoya Grouchy devant un nouveau conseil de guerre. Celui-ci se déclara incompétent à son tour.
Dès le début de 1816, le maréchal était passé en Amérique; c’est de là qu’il donna l’ordre de vendre Villette et ses dépendances. Mais, tandis que Mme de Condorcet ne cessait de s’occuper de lui, en retour Grouchy écrivait des lettres pleines du nom de Sophie et du souvenir le plus touchant pour cette sœur dévouée[241].
[241] _Mémoires du maréchal de Grouchy_, t. V, p. 46 et _circà_.
A partir de 1817, Mme de Condorcet vécut très retirée et ne s’occupa plus que d’œuvres de bienfaisance et de charité. Elle ne faisait plus à la Maisonnette que de courtes apparitions et s’était établie à Paris au nº 68 de la rue de Seine.
Les douleurs aiguës et presque continuelles d’une névralgie qui avait son siège dans la tête n’avaient atteint ni sa beauté, ni son esprit, et Firmin Didot, comme aux beaux jours du Consulat, lui offrait un volume des _Bucoliques_ sur lequel il avait écrit ces vers[242]:
De la main d’un pasteur accepte avec bonté Ce fruit de son jardin peut-être un peu sauvage. Il ne te vit jamais sans songer à l’hommage Qu’un pasteur autrefois offrit à la beauté.
[242] Manuscrit à la bibliothèque de l’Institut.
Mme de Condorcet avait eu la joie de revoir son frère le maréchal dont l’exil avait cessé. Mais un nouveau chagrin avait suivi ce court bonheur; elle en faisait part, en ces termes, à son neveu Ernest de Grouchy, alors élève à la pension Hix[243]:
«Mardi, 29 janvier 1822.
«La nuit du départ de mon frère, le feu a pris au bâtiment de la Ferrière[244], à 2 heures du matin et à 4 il ne restait plus que les murs. Meubles, linge, bibliothèque, papiers relatifs à ses campagnes, tout son ménage d’Amérique, tout ce qu’il avait rapporté d’effets curieux ou précieux des quatre coins de l’Europe où il a fait la guerre, ses habits, ses armes, tout a été consumé.
«Dis-le à M. Hix et prends le temps d’écrire à ce sujet à ton oncle ce que ton cœur t’inspirera, où se trouvera sûrement le regret de n’avoir aucun sacrifice à lui offrir.
«Je t’embrasse, cher enfant.»
[243] Lettre communiquée par M. le vicomte de Grouchy. La pension Hix, alors située 10, rue de Matignon, et plus tard, 5, rue de Berri, avait une réputation considérable; en dehors des jeunes de Grouchy, elle compta comme élèves Alfred de Vigny et les enfants de Barante, de Ségur, de Wagram, de Valmy, Tascher de la Pagerie, etc. Cette pension suivait les cours du collège Bonaparte, aujourd’hui Lycée Condorcet. Ernest de Grouchy, ancien préfet, ancien député, officier de la Légion d’honneur, est mort en 1879. Il était le beau-père du général de Miribel.
[244] Propriété du maréchal de Grouchy, en Normandie. On voit, par la suite de cette lettre, que Mme de Condorcet continuait à exercer son influence douce, mais pénétrante et très réelle sur tous ceux qui l’approchaient.
Dans les premiers jours de septembre 1822, la maladie prit un caractère des plus graves; au milieu de ses cruelles souffrances, Mme de Condorcet ne retrouvait quelque force que pour s’entretenir des besoins et du sort futur de ceux qu’elle avait coutume de secourir, et lorsque sa langue devint embarrassée, ce furent encore les noms de ces personnes qu’elle prononça le mieux et qu’elle répéta le plus souvent.
Le 8 septembre, elle s’éteignit, après avoir demandé pour ses funérailles la plus grande simplicité.
Quelques jours après, Mme Ginguené écrivait sur le cahier où elle notait ses pensées[245]:
«La veuve de l’illustre Condorcet vient de mourir. Toutes les ressources de l’art le plus habile n’ont pu que prolonger de quelques moments cette existence précieuse à ceux qui l’ont connue. Mme de Condorcet fut peut-être la plus belle femme de son époque; elle fut certainement une des plus spirituelles et des meilleures de son temps. Elle eut toutes les vertus sans un seul préjugé.
«Mme de Condorcet est morte le dimanche 8 septembre. Elle demanda à être enterrée avec les pauvres et sans cérémonie religieuse. Huit ou dix parents et amis ont accompagné les restes de cette excellente femme au Père-Lachaise. Sa tombe est près l’avenue où repose mon pauvre ami[246].»
[245] Sur Mme Ginguené, en dehors de ce qui a été dit d’elle, soit dans ce volume, soit dans le _Salon de Mme Helvétius_, je signalerai l’ouvrage de Lady Morgan, intitulé France, 1817, au t. II, p. 276 à 282, il est longuement question de Nancy Ginguené; signalons toutefois l’erreur qui place à Eaubonne une propriété qui, effectivement, était située à Saint-Prix. A part ce détail, la description est parfaitement exacte.
[246] Ginguené était mort le 16 novembre 1816; sa femme mourut le 14 octobre 1832. La tombe de Mme de Condorcet est des plus simples: «Ici repose Marie-Louise-Sophie Grouchy, veuve Condorcet, décédée à Paris, le 8 septembre 1822.» Elle est placée tout près de Nicolo, Cherubini, Bellini, Boïeldieu, Chopin, Lakanal, Lesueur, Denon, Regnault de Saint-Jean-d’Angély, Delille, Target, Saint-Lambert, Elzéar de Sabran et Suard!
Guizot, le 12 septembre, écrivait à Fauriel[247]:
«Mon pauvre ami, je n’ai su qu’hier soir le coup qui vous a frappé; je vous ai cherché chez vous. J’étais loin de m’attendre à ce malheur; depuis quelques jours au contraire, j’étais tranquille. Aussi, n’envoyions-nous plus, tous les matins, savoir des nouvelles... Ma femme partage tous mes sentiments et veut que je vous le répète bien. Adieu, mon pauvre ami, je vous embrasse, le cœur bien serré.»
[247] Préface par M. Lud. Lalanne des _Derniers jours du Consulat_, p. v.
De son côté, Emmanuel de Grouchy, de Fribourg, le 6 octobre 1822, s’adressait au même correspondant[248]:
«Quelque douloureuse que dût être notre entrevue, je la désirais vivement; quelque amères qu’eussent été les larmes que nous aurions versées ensemble, j’aurais souhaité avoir l’occasion de vous témoigner tous mes sentiments d’estime et d’affection. C’est en obéissant religieusement aux vœux constants de l’amie dont la perte est irréparable pour nous, vœux toujours partagés par vous et qui tendaient à ce que je devinsse un homme digne de ce nom que je tâcherai de vous prouver ces sentiments et qu’en même temps je mériterai votre intérêt que je réclame au nom et en la mémoire de notre amie. Le neveu et l’objet constant des soins de Mme de Condorcet ne saurait vous être indifférent.»
[248] Manuscrit à la bibliothèque de l’Institut. Emmanuel de Grouchy, chargé d’affaires de France à Turin, officier de la Légion d’honneur, est mort en 1839. Il était le père de M. le vicomte de Grouchy.
Immense fut la douleur de Mme O’Connor qui consacra à la mémoire de sa mère quelques pages touchantes.
Quant à Mme Cabanis, elle écrivait le 3 septembre 1823, à son frère Henri, que nous avons connu chevalier de Malte avant 1789[249]: «Le 8 de ce mois, il y aura un an que nous avons perdu cette chère Sophie de Condorcet; je la regrette sans cesse. Après mon mari et mes enfants, elle était ce que j’aimais le plus au monde. Elle aurait, ainsi que mon mari, bien aimé le mariage qu’Annette vient de faire...»
[249] Lettre communiquée par Mme la générale de Miribel, petite-nièce de Mme de Condorcet. Cette lettre annonce le mariage d’Annette Cabanis avec son cousin Charles Dupaty, le sculpteur, membre de l’Institut. Henri de Grouchy demeurait, à cette époque, à Vigny, près de Meulan: toujours le même joli coin!
Faut-il ajouter, hélas! que Fauriel, qui avait dû à Sophie le bonheur et l’aisance de la vie, fut le moins affligé de tous ceux qui l’avaient connue. Son testament, en date du 19 octobre 1823[250], montre qu’il n’avait pas attendu longtemps pour se consoler. Pas un souvenir n’était laissé, pas un mot n’était dit pour la fille ou pour les petits-enfants de Mme de Condorcet[251].
[250] En manuscrit à la bibliothèque de l’Institut. Il ne mourut qu’en 1844.
[251] Et cependant, Mme O’Connor jeune fille s’intéressait aux moindres indispositions de Fauriel qu’elle appelait le _Gentleman_; plus tard et jusqu’en 1822, les enfants O’Connor écrivaient à Fauriel comme au plus aimé des grands-pères. Les lettres manuscrites qui sont à l’Institut en font foi.
Il semble même qu’on l’importunait en lui rappelant des souvenirs qui auraient dû lui être bien chers. Le 30 mars 1842, Mme Cabanis, qui, elle, n’oubliait pas, lui renvoyait des objets qui avaient appartenu à Sophie et lui écrivait:
«Mon ami, voici encore une restitution que je vous fais. Des livres à vous qui remplissent ce panier et d’autres livres, encore à vous, qui sont en liasse. Quoique ces envois réveillent dans votre âme des souvenirs qui ont un côté douloureux, ils y remuent aussi, _j’en suis sûre_, une masse de tendresse imperturbable et qui doit être profonde et douce jusqu’à votre dernier jour.»
Déjà, le 20 octobre 1838, elle lui disait: «Quelques relations avec vous m’auraient conservé quelques parcelles de ces richesses dont, autrefois, mon âme et mon esprit se sont nourris.»
L’ingratitude de Fauriel, triste exemple de la faiblesse humaine, est restée unique; elle ne peut atteindre que lui.
Le souvenir aimé de Mme de Condorcet, gardé comme un culte par tous ceux qui l’ont approchée, vivra au contraire.
C’est que, à l’éternelle beauté dont elle fut l’un des types les plus parfaits, elle sut joindre la douceur qui charme, l’esprit qui pénètre et la charité qui purifie.
PIÈCES ANNEXES
JUSTIFICATION DE LA CONDUITE DU MARÉCHAL DE GROUCHY EN MARS 1815[252]
[252] Cette pièce et la suivante ont été communiquées à l’auteur par M. le vicomte de Grouchy.
I.--AU MARÉCHAL GOUVION-SAINT-CYR
Mon cher Maréchal,
J’apprends avec bien du plaisir votre nomination: elle m’est un sûr garant que le sort de chacun de nous sera le moins défavorable possible.
Jusques à ce moment, j’ai pensé qu’il ne convenait point que je fisse de démarches directes près de S. M. Maintenant, je réclame de l’attachement que vous m’avez toujours témoigné de me guider à cet égard.
Voici un exposé de ma conduite depuis le mois de mars dernier. Je vous demande instamment d’engager le Roi à y jeter les yeux: il y verra que mon expédition du Midi m’a donné l’apparence de torts qui, dans leur réalité, sont moins graves qu’on ne l’imagine. Il y verra aussi comme je me suis conduit, dans ces dernières circonstances.
Si on doit licencier l’armée, je ne saurais croire que S. M. laisse sans traitement celui qui, entré au service en 1779, est arrivé au premier grade militaire, sans avoir acquis d’autre fortune que son état.
Si on conserve l’armée, je vous demande de me faire confirmer dans mon grade par S. M. Les sentiments que j’ai partagés avec le reste ou, du moins, la majorité de l’armée, ne sauraient, ce me semble, me dépouiller des titres que j’ai acquis par tant de campagnes et de blessures.
Comme je présume qu’on ne m’emploiera pas, dans ces premiers moments, je me retirerai à la campagne, pendant quelques mois. Quoi qu’il en soit, mon cher Maréchal, comme j’ai bien à cœur de causer avec vous, sur ma position, et cela, en particulier, faites-moi dire par mon aide de camp si vous pouvez me recevoir, un de ces soirs, et si vous trouvez bon que j’aille chez vous, en frac.
Agréez, mon cher Maréchal, le renouvellement de mes affectueux sentiments.
Le Maréchal Comte DE GROUCHY, rue Ville-Lévêque, nº 26.
Le 10 juillet 1815.
II.--EXPOSÉ DE LA CONDUITE QUE J’AI TENUE DEPUIS LE MOIS DE MARS DERNIER
J’étais à soixante lieues de Paris lors du débarquement de Napoléon: aussitôt que j’en fus informé, je me rendis en poste dans la capitale, et j’allai prendre les ordres de M. le duc de Berri qui commandait l’armée. Il me reprocha publiquement, dans les termes les plus durs, d’avoir tardé à venir, et m’annonça qu’il n’avait point de fonctions à me donner.
J’écrivis à S. M. pour me plaindre des reproches injustes que me faisait M. le duc de Berri et pour demander à être employé: ma lettre resta sans réponse. Alors, je me déterminai à voir Monsieur en audience particulière; je lui témoignai combien j’étais douloureusement affecté de l’injure gratuite que m’avait faite M. le duc de Berri, mais j’ajoutai que je n’en étais pas moins désireux de servir la cause du Roi.
Cette dernière démarche fut encore inutile; on me laissa sans ordres et sans fonctions à Paris.
Napoléon y arriva. Je n’avais point été au-devant de lui: il m’envoya chercher, me demanda si je ne partageais pas l’opinion du reste de l’armée, et m’engagea à ne pas me séparer de mes compagnons d’armes. Le Roi avait quitté la France, renvoyé les généraux qui l’accompagnaient, licencié sa maison. La nation paraissait, comme l’armée, prononcée dans le vœu de reconnaître Napoléon; il n’existait d’autre gouvernement que le sien; je n’avais jamais été employé par le Roi; il ne m’avait confié ni commandement de troupes, ni celui d’aucune province; je n’avais prêté d’autre serment depuis son retour que celui pour la Croix de Saint-Louis; mes demandes de servir récidivées à diverses époques et au moment même du départ du Roi, avaient été rejetées: j’ai donc pu me croire libre, et j’ai suivi l’impulsion générale.
Des troubles éclatèrent dans le Midi: Napoléon me donna ordre de m’y rendre pour les apaiser et y faire déployer les couleurs arborées alors dans le reste de la France. Je témoignai de la répugnance à me charger de cette mission, sachant que M. le duc d’Angoulême était encore dans cette partie du royaume.
Napoléon exigea que je partisse; je ne le fis que lorsqu’il m’eût donné l’assurance que si le sort des armes mettait à même d’empêcher M. le duc d’Angoulême de s’embarquer, il le renverrait; et qu’il m’eût dit que son intention était de faire contraster la générosité de sa conduite envers ce prince avec le sort que les alliés annonçaient vouloir lui réserver. Il ajouta seulement que peut-être il le garderait comme gage du retour de l’impératrice Marie-Louise. Je partis le cœur navré, mais il fallait ou renoncer à mon état ou obéir.
Les ordres successifs que m’adressa Napoléon réitéraient tous l’injonction d’empêcher le prince de sortir de France, et il envoya près de moi un de ses aides de camp pour assurer l’exécution de ses ordres, si je balançais à y obtempérer.