La marquise de Condorcet: Sa Famille, son Salon, ses Amis, 1764-1822
Part 12
«Tu auras un bien beau temps pour cette fête qui n’est pas la mienne, mon Mail. Puisses-tu, en jouissant, cette nuit, de la beauté de ce ciel prêt à se parer de mille feux, en regardant cette lune argentée, en respirant cet air frais qui s’élève pour moi des bords de la Seine, penser à ta Sophie qui, seule, loin de toi, sacrifie de bon cœur le bonheur de te voir (cependant si nécessaire) aux plaisirs de distraction et d’amitié que tu as été chercher. Puisse l’image de ton amie, moins agréable sans doute que celles que cette fête t’aura offertes, s’embellir à tes yeux par d’assez touchants souvenirs pour rester la seule image qui se soit offerte à ton réveil et qui ait charmé ton goût et tes pensées. Les miennes sont bien mélancoliques aujourd’hui, ainsi que je l’avais prévu, et cette horloge qui sonne si vite les heures de notre union ici les amène aujourd’hui plus lentement, ce me semble, qu’à l’ordinaire... (Elle s’occupe à embellir la Maisonnette.) La dépense s’élevât-elle au plus haut degré, jamais rien ne nous rapportera tant de bonheur et jamais rien n’aura ajouté un charme plus nécessaire aux charmes divers de cette retraite. Je t’écris à cette fenêtre où la Seine se découvre parée des fraîches saulaies de l’Ile-Belle; en voyant couler paisiblement ces eaux dont les bords suivent des courbes si douces au regard, j’espère que notre vie coulera paisiblement, ici, comme ces eaux, et que le charme de cette nature, si riante et si belle, s’unira toujours à toutes les impressions heureuses et faciles que nous éprouverons dans ce séjour. Cher ami, reviens-y bien vite m’ôter cette vague anxiété que je ressens toujours loin de toi, que l’occupation ne saurait charmer et que l’espérance même ne suspend qu’à demi... Adieu, mon âme; je vais m’endormir en pensant à toi aussi tendrement que si tu pensais beaucoup à moi à Villiers. Tu devrais bien prononcer mon nom aux hôtes du lieu, afin que ta petite femme ne soit pas un être inconnu aux personnes pour lesquelles tu peux la quitter quelques moments. Adieu encore, toi que le cœur le moins passionné ne pouvait, ce me semble, aimer sans passion. Adieu, être attirant qui as su charmer une vie flétrie par tous les malheurs et que j’espère n’avoir aimé d’abord avec trouble que pour sentir davantage le bonheur de l’aimer avec confiance et avec paix.»
Et, quelques jours après cette première lettre, pendant la même absence, elle lui écrivait encore:
«Je viens de recevoir ta lettre, mon Mail. Quoique bien tendre, elle ne me rend pas cette présence si chère et si nécessaire et qui me manque tant! Pourquoi mon Mail ne me parle-t-il pas de ce qu’il fait, de ce qu’il voit, comme je lui parle de ce que je fais, de ce que je vois et de ma manière de sentir tout ce qui n’est pas lui? Serait-il possible qu’en te conjurant de m’aimer je t’éloignasse de la première base de tout sentiment, de cette confiance intime qui, seule, prouve le besoin que l’on a de ce qu’on aime? Ah! cruel, quel mauvais moyen tu as pris pour rendre la paix à mon pauvre cœur et pour lui persuader que des _enfantillages_ peuvent inspirer l’accent des sentiments les plus tendres et les plus profonds! Un peu de sincérité coûte donc trop à ton sexe!
«Laissons ces douleurs que tu ne veux pas seulement adoucir. Crois, mon Mail, que l’espoir toujours renaissant, bien malgré moi, de lire enfin dans ton âme est la seule cause du vœu inutile et certainement importun que je t’exprime trop souvent à cet égard. Je t’aime bien plus pour ton bonheur que tu ne crois, et si je n’étais persuadée que ton cœur et ta vie absolument à moi seraient bien plus complètement au travail et à cette gloire que ton imagination rêve si souvent et dont tu as tous les moyens, sois sûr que par une justice rigoureuse sur moi-même, comme par une résignation facile à l’amour, je subirais sans murmure les pertes que j’ai faites et les privations de ta présence avec tous les risques qu’elles font courir à mon bonheur.
«Je ferme les yeux de ce côté pour te dire que nos prairies verdissent, que nos arbustes de la Maisonnette promettent bien des fleurs, que l’air est plein de ces parfums légers du printemps qui portent dans l’âme l’attendrissement et la sérénité. Où es-tu, mon cher bonheur, et pourquoi ne respirai-je pas à côté de toi toutes ces impressions délicieuses de la nature renaissante? Puisse, du moins, cette lettre arriver dans un moment où tu les regrettes et surtout où la fatigue d’autres impressions ne soit pas la seule cause qui te les fasse regretter! Il est si différent de goûter les plaisirs vrais par ce que d’autres ont épuisé et étourdi! Cher Mail, penses-tu un peu à moi dans ces rues, dans ces salons, dans ces jeux, dans ces spectacles? Va, si jamais était là un être plus capable que moi de faire ton bonheur, estime-moi assez pour me le dire. Mais s’il n’y a là que le bruit, que de l’étourdissement, reviens, reviens tout à fait à celle qui t’adore et qui t’aime trop pour pouvoir te l’exprimer!»
Sophie avait comme le pressentiment de la nouvelle douleur qui la menaçait. Pendant ce voyage, en effet, Mailla-Garat avait fait la connaissance de Mme de Coigny, et il s’était laissé prendre aux charmes de celle qu’André Chénier avait immortalisée sous le nom de _la Jeune Captive_.
Ce fut pour Mme de Condorcet une cruelle rupture; mais elle avait l’âme trop haute pour récriminer et, de la Ferrière, où elle avait été passer quelques jours chez son frère, le général, elle écrivait à l’infidèle ce touchant billet:
«... Mon tendre ami, tu me garderas la petite part que la tendresse peut avoir à côté de l’amour. Puisses-tu être heureux! Ménage ta santé et conserve quelques forces pour le travail sans lequel je suis persuadée que tu ne seras jamais heureux. Adieu, je te presse contre mon cœur. Le tien peut se reposer sur l’idée de ne jamais perdre une amie.»
Enfin, le 30 fructidor 1800, dans une lettre scellée de son cachet ordinaire, qui portait ces mots _La Vérité_, elle s’exprimait ainsi:
«... Cher Mailla, tu me fais sur mon silence envers Mme de Coigny des reproches inouïs. Mon cœur est vis-à-vis d’elle au-dessus des faiblesses ordinaires, et certes, s’il n’y était pas, je ne t’aurais pas averti qu’un acquéreur se présentait pour la maison que tu désirais qu’elle habite; mais, si ces faiblesses ordinaires à presque toutes les femmes dans ma situation étaient dans mon cœur et dans ma conduite, devrais-tu les traiter avec cette sèche rigueur? Tu me demandes de t’écrire un mot chaque jour. Cher ami, c’est pour ne pas faire passer les impressions qui accablent ma santé dans ta vie que je ne t’écris pas tous les jours et retarde la douceur de te voir. Ingrat! L’amour étouffe dans ton cœur jusqu’à cette tendresse qui devait, disais-tu, être à l’abri de tout, et c’est le mien seul, que tu dépouilles successivement de tous les biens que tu lui avais donnés, qui te conserve la réalité de celui-là.»
C’est dans l’année qui avait suivi cette séparation que Mme de Condorcet avait rencontré Fauriel. Elle reprit avec lui le rêve ébauché.
On avait, au printemps de 1802, proposé à Fauriel de quitter la France pour aller occuper un poste diplomatique, il se hâta de refuser.
Personne ne l’en blâma et, le 9 mai, de Vitteaux, Benjamin Constant lui écrivait: «Il y a une complication de destinée qu’il est impossible de débrouiller et avec laquelle on roule en souffrant sans jamais prendre terre pour regarder autour de soi. Peut-être au reste, le bonheur est-il presque impossible, du moins à moi, puisque je ne le trouve pas auprès de la meilleure et de la plus spirituelle des femmes[198]. Je m’aperçois que le superlatif est malhonnête et je le rétracte pour l’habitante de la Maisonnette.
[198] Mme de Charrière.
«Je veux cesser mes tristes exclamations et vous parler de vous qui êtes heureux et qui, au milieu des nuages de toute espèce qui couvrent notre horizon, m’offrez un point de vue consolant et doux. Oh! soignez bien cette plante rare qu’on nomme le bonheur! C’est si difficile à acquérir et c’est peut-être impossible à retrouver!»
L’hiver, à Paris, dans son appartement de la Grande Rue Verte[199], tout près de la maison de Lucien Bonaparte, Mme de Condorcet avait rouvert un salon plus intime que celui de l’hôtel des Monnaies ou de la rue de Lille, mais où les étrangers cependant se rencontraient avec le monde politique qui prenait son mot d’ordre au Tribunat ou à l’Institut.
[199] La Grande Rue Verte est devenue, par ordonnance du 4 novembre 1846, rue de Penthièvre, mais a repris son ancien nom de 1848 à 1852. En 1690, on l’appelait chemin des Marais; en 1734, il n’y avait encore aucune construction; en 1750, elle s’appelle rue du Chemin-Vert, puis Grande Rue Verte. La Petite Rue Verte est devenue rue de Matignon. Mme de Condorcet demeura quelque temps, en 1805, au nº 2 de cette rue, chez Mailla-Garat. Elle habita aussi rue de Marigny. Dans une lettre de 1806, elle donne cette adresse: Grande Rue Verte, près de la Caserne. Enfin, à l’_Annuaire du Commerce_ de 1812, je la vois inscrite: Grande Rue Verte, nº 30. Elle quitta le faubourg Saint-Honoré à la fin de sa vie, puisqu’elle mourut, 68, rue de Seine.
C’est ainsi que Fauriel, au mois de décembre 1801, avait amené rue Verte le philologue Hase, qui allait donner à Sophie des leçons d’allemand[200]: «C’était le 18 frimaire 1801, écrit Hase à son ami Erdmann; cherche ce jour et marque-le, c’est un des plus importants dans la vie de ton ami. Car, je te l’avoue, le sens droit de cette admirable femme, sa joie des progrès tout-puissants que fait le génie de l’Humanité vers un beau but, sa connaissance des grands événements de la Révolution où elle a joué elle-même un rôle nullement insignifiant (la veille du 10 août, Condorcet, son mari, reçut chez lui quatre cents Marseillais et elle fut la reine de la fête), peut-être aussi son amabilité, toutes ces choses n’ont point manqué d’exercer leur influence sur moi.»
[200] _Deutsche Rundschau_ de décembre 1881. Hase naquit en 1780, se fixa en France où il fut attaché d’abord à la Bibliothèque nationale, puis devint professeur de langues orientales et membre de l’Institut.
Les idéologues avaient pris, eux aussi, l’habitude de se retrouver chez Mme de Condorcet, lorsqu’elle était à Paris. Et non seulement les philosophes d’Auteuil comme Garat, Tracy, Cabanis, Volney, Le Couteulx de Canteleu, tous compris dans la première liste des sénateurs, mais encore les amis de Mme de Staël, comme Benjamin Constant, qui, dans ses voyages en France, ne manquait jamais de venir saluer la veuve du philosophe. Vers novembre 1804, Constant écrivait[201]: «J’ai rencontré à dîner Gallois et O’Connor. Celui-ci est un esprit fin, ayant dans ses plaisanteries plus de légèreté que les étrangers n’en ont d’ordinaire et par cela même ayant un peu du défaut français de plaisanter sur ses propres opinions. Plus ambitieux qu’ami de la liberté, mais ami de la liberté parce que c’est le refuge des ambitieux sans succès. Je passe la soirée chez Mme de Condorcet.»
[201] _Journal intime de Benjamin Constant et lettres à sa famille et à ses amis_, précédés d’une introduction par Melegari. Paris, Ollendorff, 1895, p. 93, 102 et 107.
Et, à la même époque à peu près: «Je fais visite à Mme de Condorcet chez qui je rencontre Baggesen, avec qui j’entre en conversation.»
Si les adversaires de Napoléon aimaient à se retrouver chez Mme de Condorcet, c’est qu’elle était restée fidèle aux opinions politiques de son mari. Le Premier Consul l’ignorait si peu que, lors de la publication du _Parallèle entre César, Cromwell et Bonaparte_, ayant eu au conseil d’Etat une discussion avec l’amiral Truguet, vieux républicain, Napoléon conclut ainsi: «Tout cela est bon à dire chez Mme de Condorcet ou chez Mailla-Garat[202].»
[202] _Mémoires sur le Consulat_ (par Thibaudeau), p. 34.
Sophie, quand elle voyait ses amis, effrayés et découragés, cherchait à les consoler, et c’est ainsi qu’elle écrivait à l’un d’eux[203]:
«... Je désire vivement que tes nouvelles ne soient pas, comme ta dernière lettre, une suite d’impressions aussi extrêmes que douloureuses; car, quand il serait vrai que la chose publique irait aussi mal, c’est se mettre dans une mauvaise disposition pour la défendre que de se laisser aller à tant de lamentations, à tant d’abattement et surtout à l’idée absurde qu’un revers de la liberté en France anéantirait toute liberté sur notre globe...
«... Adieu, mon Mail; tu m’as attristée par-dessus la tristesse de l’absence. Je t’embrasse de toute mon âme.»
[203] Mailla-Garat. Lettre inédite, de la collection de l’auteur.
Les Idéologues, cependant, avaient approuvé le 18 brumaire; quelques-uns, comme Cabanis, y avaient pris une part considérable. Tous avaient accepté des places au Sénat, au Tribunat ou au Conseil d’Etat; La Fayette, d’ailleurs, sans rien vouloir pour lui-même, y avait poussé les héritiers de la Gironde[204].
[204] Les Mémoires du général La Fayette, et spécialement le Ve volume qui comprend (p. 148 et suivantes), une notice intitulée: _Mes rapports avec le Premier Consul_, sont à consulter avec fruit sur ce rôle unique joué par La Fayette dans l’opposition. Ses relations avec Cabanis y sont analysées avec finesse et bienveillance.
Mais, ces amis incorrigibles de la liberté n’avaient pas tardé à s’apercevoir du sort réservé à leur idole; et ils n’avaient pas été plutôt installés dans leurs nouvelles fonctions qu’ils avaient commencé à conspirer.
Bonaparte, il est vrai, n’était pas homme à rester inactif en face d’eux. Avec la promptitude du génie, il vit aussitôt quels étaient les plus dangereux de ses adversaires et, comme à l’armée, il frappa promptement et au bon endroit.
Un jour, il s’écria devant ses intimes[205]: «Ils sont douze ou quinze métaphysiciens bons à jeter à l’eau; c’est une vermine que j’ai sur mes habits; mais je ne me laisserai pas traiter comme Louis XVI. Ils sont comme de petits chiens qui attaquent la citadelle de Strasbourg. Il n’est pas nécessaire d’avoir cent hommes pour discuter des lois faites par trente.»
[205] _Mémoires sur le Consulat_ par Thibaudeau. Napoléon regardait tous les philosophes comme des _boudeurs d’Auteuil_ (le mot est de lui), mûrs pour le Sénat, et il pensait volontiers, comme Chateaubriand, que l’Institut était une «tanière de philosophes».
Le lendemain, vingt tribuns étaient éliminés; ils se nommaient Jean-Baptiste Say, Benjamin Constant, Andrieux, Daunou, Ginguené, Desrenaudes, Laromiguière, le moins bruyant des tribuns, Chénier, qui l’était le plus, Parent-Réal, Mailla-Garat[206], Isnard, «tous les restes encore vivaces des pouvoirs civils[207]». «Les autres, dit Thiers, moins connus, gens de lettres ou d’affaires, anciens conventionnels, anciens prêtres, n’avaient eu d’autre titre pour entrer au Tribunat que l’amitié de Sieyès et de son parti. Le même titre les en fit sortir.»
[206] Il habitait Auteuil en 1796 et avait alors vingt-huit ans. Il était neveu de Dominique Garat. Lors de sa nomination au Tribunat, on avait dit:
Pourquoi ce petit homme est-il au Tribunat? C’est que ce petit homme a son oncle au Sénat.
Mailla-Garat fut, dans la suite, employé par Daunou, aux Archives; ami de Mme de Coigny, il demeurait chez elle.
[207] Daunou.
La classe des sciences morales et politiques à l’Institut, autre refuge de l’idéologie, était supprimée par prétérition lors de la réorganisation du 24 janvier 1803; ses anciens membres furent dispersés dans les autres classes.
La mutilation du Tribunat et la suppression de la classe des sciences morales eurent leur contre-coup au Luxembourg et se traduisirent par la fameuse conspiration de 1802, appelée aussi complot du Sénat.
Sous le Directoire, Garat, Cabanis, Tracy, Thurot, Gallois, Jacquemont, Le Breton, Laromiguière, Chénier, Andrieux, Ginguené, Benjamin Constant et Daunou se réunissaient, le tridi de chaque décade, chez un restaurateur de la rue du Bac sous prétexte d’y dîner; mais en réalité, pour y parler politique et philosophie[208]. Ces réunions s’étaient continuées pendant le Consulat. Naturellement, on y épargnait peu le Premier Consul. Jacquemont, parent de La Fayette, avait été éliminé du Tribunat, en même temps que Daunou, Ginguené, Chénier, etc. Il était chef du bureau des sciences au ministère de l’Intérieur et connaissait intimement Moreau, Pichegru et les chefs du parti royaliste. Daunou était souvent appelé au ministère sous prétexte d’affaires, mais, en réalité, pour s’entretenir du complot dont le but était le renversement de Bonaparte[209]. Bernadotte en était l’âme; Mmes de Staël et Récamier s’y trouvaient naturellement mêlées.
[208] Taillandier p. 121-122.
[209] Taillandier avoue ces entretiens. V. aussi les _Mémoires_ de Rovigo, de Thibaudeau et de Fouché, l’_Histoire de France_ de Bignon, _Dix ans d’exil_, par Mme de Staël, et les _Mémoires d’outre-tombe_.
Cabanis et Tracy furent-ils gagnés à cette cause qui était celle des Bourbons? On l’a dit, sans en fournir aucune preuve. Fauriel, dans les _Derniers jours du Consulat_[210], prétend que Fouché, aidé par ce triste intrigant qui s’appelait Méhée de la Touche, eut l’idée de compromettre, dans la conspiration de Moreau, les quelques membres du Sénat qui s’étaient fait remarquer par leur opposition au Premier Consul. Mais aucun ne prêta l’oreille aux insinuations du ministre de la Police: «Soit qu’ils eussent, ajoute Fauriel, des informations qui les fissent se tenir en garde, soit qu’ils fussent résolus à s’abstenir de toute détermination qui eût exigé de leur part du dévouement et du courage, ils écartèrent les émissaires de Fouché et restèrent paisibles.» Fauriel, qui n’avait pas destiné ces pages à la publicité, parlait de ses meilleurs amis avec un ton qui montre bien quelle était la fausseté instinctive de son caractère; mais, du moins, en découvrant le rôle provocateur de Fouché, dont il fut l’ami et le secrétaire, il se garde d’avouer la culpabilité des sénateurs. Que Ginguené et Daunou soient entrés dans la conjuration, que Volney, dont le dévouement aux Bourbons est hors de doute, y ait trempé aussi, que Garat, qui l’a avoué[211], ait pris part au complot, la chose est certaine. Mais les sentiments républicains de Cabanis et de Tracy auraient dû suffire à les protéger contre cette imputation calomnieuse.
[210] Nous employons ce titre très ingénieux donné par M. Lalanne et non par Fauriel au curieux manuscrit trouvé dans les archives de l’Institut.
[211] Garat, avec sa belle inconscience, écrivait dans son ouvrage sur Moreau: «A cette époque, il fallait tout le courage des conspirations pour oser seulement se communiquer ses pensées. Moreau, que je ne connaissais guère que par sa gloire, et moi qui ne lui étais connu que par quelques lignes écrites, _garantie si peu sûre des vrais sentiments d’un homme_, nous ouvrîmes nos âmes tout entières l’un à l’autre. Sans cesse occupés de la chose publique, nous avions sans cesse le besoin de nous voir. Nous nous réunissions à l’une des barrières de Paris, chez un ami commun, dans un appartement à la fois chambre à coucher, bibliothèque et salon d’un homme de lettres. C’est là que, seul, couvert d’une redingote et à pied, se rendait le vainqueur de Hohenlinden.»
Quoi qu’il en soit, Fouché fit savoir que le complot était découvert; à partir de ce jour, les dîners du Tridi cessèrent et les Idéologues ne se virent plus que chez Cabanis ou chez Mme de Condorcet, tandis que les royalistes que Daunou accompagnait[212] retournèrent chez Mathieu de Montmorency et chez Mme de Staël.
[212] Taillandier, p. 117 et 118.
C’est qu’en effet les deux oppositions ne se ressemblaient guère, ni dans leur personnel, ni dans leurs moyens d’action, ni dans le but poursuivi.
Celle qui se groupait autour de Mme de Staël était plutôt internationale et royaliste; on le vit bien en 1814. Elle comptait, dans ses rangs, des préfets comme MM. de Barante, de Castellane et Rougier de la Bergerie.
L’autre, celle qui avait son centre chez Mme de Condorcet, était composée des débris vaincus de la Révolution, elle était philosophique, mais purement française. On y voyait d’anciens conventionnels, comme Riouffe[213] ou comme Jean Debry, préfet du Jura, qui ne se servait de son influence que pour protéger des littérateurs comme Charles Nodier ou pour placer des amis de Sophie et de Mme Vernet. «Au souvenir des derniers jours de M. de Condorcet se trouve tellement joint le vôtre, lui écrivait en 1811[214] Mme de Condorcet, que je viens vous recommander un ami de Mme Vernet, Emeric. Pourriez-vous le placer dans votre département ou le recommander à Quinette.»
[213] Préfet, légionnaire et baron, Honoré Riouffe, dit Toussaint, était né à Rouen, le 1er avril 1764. Il avait fréquenté, autrefois, chez Julie Talma et avait même correspondu avec elle, à l’époque où il était acteur au Théâtre de la République à Rouen.
[214] Je dois communication de cette lettre à M. le professeur Pingaud dont les travaux sur la Révolution sont si remarqués. Dans les papiers de Jean Debry, il a trouvé quatre lettres de Mme de Condorcet: celle que nous venons de donner en partie; deux autres lettres de 1811, toujours relatives à Emeric; et une lettre datée de Meulan, an VII, dans laquelle Mme de Condorcet félicite Jean Debry du mariage de sa fille et l’invite à venir la voir dans sa nouvelle propriété.
Quant à Gérando, il avait traversé le monde d’Auteuil; il s’y était heurté aux idées antireligieuses des Idéologues et, voulant rester dans l’opposition était passé dans le camp de Mme de Staël.
En dehors de ces hommes politiques, Mme de Condorcet et Fauriel recevaient encore des amis de Cabanis, médecins comme lui, quelques-uns savants distingués, tous gens d’esprit et littérateurs qui savaient causer et plaire, quel que fût leur auditoire.
Ils se nommaient Pinel, Boyer, Alibert, Richerand, Roussel et avaient pour interprète le plus éloquent, après Cabanis, cet excellent Pariset qui, en 1803, dans une lettre à Fauriel, traçait la ligne de conduite à suivre dans les circonstances que l’on traversait[215]. Il y parlait de cette doctrine secrète qu’il faut réserver pour soi et pour le petit nombre, viatique nécessaire qui aide à passer la vie sans jamais sacrifier l’honneur ni la vérité.
[215] Cette lettre, véritable profession de foi, a été donnée dans le _Salon de Mme Helvétius_, p. 180, 181 et 182.
La dernière intervention des amis de Mme de Condorcet, dans le domaine de la politique active, s’exerça au moment du procès de Moreau[216]; quelques jours après, l’Empire était proclamé.
[216] Sur le procès de Moreau et le rôle qu’y jouèrent les Idéologues, voir l’ouvrage cité dans la note précédente aux pages 186 et 187.
Mais la veuve du philosophe était trop intelligente pour se contenter d’une opposition stérile et bavarde; elle n’y donnait pour ainsi dire que ses loisirs et consacrait la plus importante partie de sa vie à la lecture et aux travaux de l’esprit.