La marquise de Condorcet: Sa Famille, son Salon, ses Amis, 1764-1822

Part 11

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[185] Eymar qui appartenait à la noblesse avait adopté les idées nouvelles. On le voyait souvent à Auteuil. Il mourut préfet de Genève en 1800.

Bonaparte, en retour, donnait des gages à l’Idéologie. Sieyès, Cabanis, Volney lui-même étaient gagnés.

Deux femmes, seules, restèrent sur la réserve: Mmes Helvétius et de Condorcet.

La première, recevant un jour à Auteuil la visite du jeune triomphateur qui s’étonnait de la petitesse de son parc, lui répondit: «Vous ne savez pas, général, tout le bonheur qu’on peut trouver dans trois arpents de terre!»

La seconde, à ce mot du consul: «Je n’aime pas que les femmes se mêlent de politique,» répliquait par cette spirituelle parole: «Vous avez raison, général; mais, dans un pays où on leur coupe la tête, il est naturel qu’elles aient envie de savoir pourquoi.»

CHAPITRE II

LA MAISONNETTE ET PARIS

MORT DE LA MARQUISE DE CONDORCET

Mme de Condorcet recouvre ses biens.--Le Muséum.--Rencontre de Fauriel.--La Maisonnette.--Le Consulat et l’Empire.--L’opposition se donne rendez-vous chez Mme de Condorcet.--Mariage d’Elisa de Condorcet avec le général O’Connor.--Mort de Cabanis.--Les hôtes de la Maisonnette.--Benjamin Constant, Manzoni, Ginguené, Guizot.--Le procès du maréchal de Grouchy en 1816: rôle de sa sœur.--La marquise de Condorcet se retire du monde.--Rentrée à Paris.--Ses bonnes œuvres.--Sa mort.

La mode n’était plus d’aller au Lycée; les jeunes filles, les jeunes femmes, les savants et quelques-uns de ces oisifs qui ne méprisent pas les choses de l’esprit se rencontraient maintenant aux leçons de botanique du Muséum et aux herborisations dans la plaine de Gentilly. Ce retour au culte de la nature était un dernier hommage, pacifique celui-là, rendu par la Révolution finissante à Jean-Jacques Rousseau.

C’est au Muséum qu’un matin de l’automne de 1801 Fauriel avait rencontré Mme de Condorcet. Bientôt, s’était établie entre eux une de ces liaisons discrètes que le XVIIIe siècle admettait, sans penser à les critiquer. On les considérait comme une sorte de mariage morganatique. Malgré la Révolution, les préjugés étaient encore tenaces; le vieux marquis de Grouchy avait déjà vu d’un assez mauvais œil le mariage de sa seconde fille avec Cabanis et il n’était guère disposé à supporter une nouvelle mésalliance. Mme de Condorcet, de son côté, tout en ne tenant pas à son titre de marquise, ne voulait pas, du moins, changer le nom illustre de son mari, contre celui d’un homme qui n’était encore connu que par des fonctions remplies à la police, sous la direction de Fouché.

A ne voir que le grand portrait de Fauriel dû au crayon de Mme de Condorcet[186], on ne comprend guère la passion qu’une femme, admirablement belle et remarquablement intelligente, pouvait éprouver pour cet homme, aux cheveux frisés et presque crépus, qui n’avait dans son extérieur aucune apparence de distinction; l’œil est rêveur et méditatif peut-être, mais il y manque la flamme qui anime et qui embellit les physionomies, même les plus vulgaires.

[186] Il se trouve aujourd’hui dans la salle principale de la bibliothèque de l’Institut.

Quoi qu’il en soit, Fauriel, qui était intelligent et instruit, dut à cette bonne fortune l’honneur d’être introduit dans la société d’Auteuil. Cabanis, toujours excellent, fut charmé des dispositions laborieuses de ce nouvel ami et il se donna tout entier, tandis que Fauriel semblait se réserver et attendre.

Au printemps, le médecin-philosophe lui écrivait de Villette[187]:

«Oui, venez voir nos riches prairies, nos blés admirables, notre verdure aussi riche que fraîche et riante. Les insectes qui bourdonnent ici appellent la rêverie et invitent à un calme heureux; ceux qui carillonnent, ailleurs, ne produisent pas toujours le même effet; je n’en excepte pas même les journalistes dont vous me parlez. M. de Grouchy vous destine une chambre à côté de la mienne. Vous savez combien ce voisinage me sera précieux.»

[187] Manuscrit à la bibliothèque de l’Institut.

Et à quelques jours de là[188]:

«Nous vous attendons après-demain ou dimanche au plus tard avec Mme de Condorcet. Vous trouverez la campagne superbe, et paisible, et douce, ce qui arrive rarement au superbe. C’est dans ce genre d’impressions et dans les beautés poétiques ou littéraires qu’il faut chercher la source de cet enthousiasme et de ce sentiment élevé de la nature humaine, dont les hommes qui ne sont pas rapetissés et énervés, comme le dit Longin, ont besoin pour passer la vie heureusement; on ne les trouve point ailleurs. La culture de la vertu, l’amitié, les lettres, la campagne: voilà les vrais biens et plus on avance vers le terme de cette courte vie, plus on sent que les passions factices de la société et les tableaux qu’on y a sans cesse sous les yeux sont peu propres à satisfaire le cœur. Je vous avouerai même que les travaux philosophiques me ramènent trop vers ce monde moral si mal arrangé: j’ai porté ici un manuscrit que je me suis hâté de rempaqueter, après y avoir jeté un coup d’œil. J’ai, de même, repoussé Tacite que j’avais pris avec moi pour le relire: il me reportait trop à Rome. C’est Homère, c’est Virgile, c’est la Bible, ce sont enfin des poètes et quelques écrivains de prose qui s’en approchent pour la perfection, auxquels j’ai promis et voué tout le temps que je serai ici. Vous voyez que nous sommes à l’unisson.

«Venez donc au plus tôt: ma femme et moi nous vous embrassons tendrement; nous vous prions aussi d’offrir mille amitiés de notre part à Sophie. Elisa a écrit une lettre charmante à son grand papa: elle l’était surtout parce qu’elle annonçait votre arrivée prochaine à nous tous.»

[188] Manuscrit à la bibliothèque d’Avignon (Musée Calvet). Collection Requien.

Ces harmonies de la campagne, évoquées avec tant de grâce mélancolique, cette retraite méditative et studieuse partagée entre les livres et la nature, allaient saisir victorieusement Fauriel et l’arracher à la société de Mme de Staël, qu’il avait beaucoup fréquentée jusque-là. Elle s’en plaignait en lui reprochant son «amitié paresseuse» et sa quasi-indifférence: «Cette amitié, lui écrivait-elle, qui ne s’excuse de rien que de son empressement, qui est beaucoup plutôt insistante que négligente, celle qui se retient d’écrire au lieu de s’exciter, cette amitié-là est beaucoup plus aimable et je vous l’ai crue pour moi; mais à présent, j’en doute et j’ai raison d’en douter. Ce qui fait donc que si nous parlons sérieusement, solidement, comme deux bons vieux hommes, je suis très reconnaissante de ce que vous êtes pour moi; mais, si je reviens à ma nature de femme encore jeune et toujours un peu romanesque, même en amitié, j’ai un nuage sur votre souvenir, que vos arguments ne dissiperont pas.»

Mme de Condorcet n’avait eu qu’à se montrer pour être victorieuse: il en était aujourd’hui comme au temps de la Constituante. La rivalité qui régnait entre ces deux femmes supérieures et le malaise qui en résultait ne pouvait donc étonner personne.

Il y avait d’ailleurs bien des motifs de brouille et de séparation. Mme de Staël était une chrétienne, parfois militante; Mme de Condorcet, Cabanis et Tracy étaient dans de tout autres idées. Ils ne pouvaient se comprendre. Cette lettre de Mme de Staël à Tracy en est la preuve: «Vous me dites, Monsieur, que vous ne me suivez pas dans le Ciel, ni dans les tombeaux. Il me semble qu’un esprit aussi supérieur que le vôtre et détaché de tout ce qui est matériel par la nature de ses travaux, doit se plaire dans les idées religieuses, car elles complètent tout ce qui est grand, elles apaisent tout ce qui est sensible et, sans cet espoir, il me prendrait je ne sais quelle invincible terreur de la vie et de la mort.»

Une autre source de mauvaise entente entre le monde d’Auteuil et Mme de Staël, c’était la rancune mal dissimulée que la fille de Necker avait vouée à Condorcet et à sa mémoire.

Dès l’année 1776, le philosophe avait écrit à Voltaire pour lui dire tout ce qu’il pensait de la médiocrité et de l’insuffisance du Genevois. Depuis, Condorcet n’avait cessé d’être un juge inexorable pour l’étranger qui avait supplanté Turgot au ministère. Lors du second passage de Necker aux affaires, cet avènement n’avait pas été sans rapports avec la disgrâce qui avait retiré à Condorcet la place qu’il occupait à l’hôtel des Monnaies.

Mme de Staël n’ignorait aucun de ces détails. Elle se plaisait à dire que le philosophe offrait, au plus haut degré, les caractères de l’esprit de parti. Elle cherchait depuis longtemps l’occasion de venger son père et crut la trouver en publiant, dans son livre _de la Littérature_, quelques lignes sur «un homme diversement célèbre», qui n’était autre que Condorcet. Talleyrand avait senti l’inconvenance du procédé, puisqu’il écrivait à son ancienne amie, le 18 février 1797: «Votre ouvrage est superbe... Les Condorcet[189] sont à la campagne; ils n’en reviennent que dans huit jours. Je n’ai vu personne qui ait pu me dire ce que le _diversement célèbre_ avait fait sur eux. Il est probable qu’ils ne se portent pas pour choqués; car il sortira un bon extrait de la maison Helvétius qui est un écho de Condorcet[190].»

[189] Les Condorcet, c’est-à-dire Mme de Condorcet, Cabanis et sa femme; car Elisa était trop jeune pour qu’on se préoccupât de son jugement.

[190] Talleyrand, à son retour, s’était établi à Auteuil, chez Mme de Boufflers, d’abord, et, ensuite, au château de la Thuilerie, chez son ami le général d’Arçon. Mme de Staël vint, plusieurs fois, y visiter l’ancien évêque d’Autun: elle y rencontrait Daunou, Cabanis et Tracy. Mais, ce ne fut là qu’une époque très courte pendant laquelle les idéologues et la fille de Necker suivirent la même ligne politique.--Sur ce séjour de Talleyrand, à Auteuil, on trouve des renseignements du plus haut intérêt dans un ouvrage rare: _Souvenirs d’histoire contemporaine; Episodes militaires et politiques_, par le baron Paul de Bourgoing, sénateur, ancien ambassadeur, ancien pair de France. Paris, Dentu, 1864, in-8º. Page 50 et suivantes, M. de Bourgoing raconte que son père chargé de mission à Copenhague, vit en Scanie le roi de Suède Gustave IV qui, hostile d’abord à la France, puis subjugué par le génie du premier consul, fit des ouvertures à Bourgoing père et lui parla même, comme au nom de plusieurs autres souverains, de la possibilité de voir un jour Bonaparte monter sur le trône. Bourgoing, sans rien répondre de positif, fit part, dans ses lettres particulières, de ces ouvertures à Talleyrand: «C’est à Auteuil que lui fut adressée cette partie confidentielle de la correspondance du ministre en Danemark. Ma mère et mes sœurs avaient passé quelques semaines de la belle saison dans cette maison de campagne de l’habile ministre. M. de Talleyrand s’empressa de porter à Malmaison l’information de ces instances indirectes.»

Bourgoing ayant été nommé ministre en Suède prononça, lors de sa réception à la cour, un discours où l’on crut voir l’annonce de l’Empire. Le premier consul se mit en colère et disgracia Bourgoing d’autant que, dans l’intervalle, Gustave IV avait changé d’avis sur le premier consul et sur la France.

On voit combien, dans ces années, Auteuil était un centre politique où tout se traitait, affaires extérieures ou intérieures: presque tous les événements graves de l’époque furent préparés ou discutés dans ce petit village.

Il ne sortit aucun bon extrait. Faut-il s’en étonner?

Mais, au contraire, Chénier répondit: «Condorcet fut sans doute et restera diversement célèbre, puisqu’il était à la fois habile dans les sciences mathématiques, profond dans les sciences morales et politiques, éclairé en littérature, écrivain distingué, philosophe illustre et grand citoyen; il est bien vrai qu’il aimait les vertus, le génie, les opinions de Turgot; qu’il admirait son administration et qu’il n’avait pas, à beaucoup près, les mêmes sentiments pour un ministre dont le nom n’est pas sans célébrité[191]. A cet égard, les panégyriques exagérés peuvent convenir à l’amour filial; mais entre-t-il aussi dans ses droits d’inculper gravement et sans motifs admissibles un des premiers hommes du XVIIIe siècle?»

[191] Necker.

Malgré tout, Mme de Staël rendait justice à sa rivale et, à l’occasion des _Lettres sur la Sympathie_, elle lui écrivait ces lignes remarquables[192]:

[192] Manuscrit à la bibliothèque de l’Institut.

«Canton Léman, Coppet, ce 20 mai. 1er prairial.

«Je viens de lire, Madame, les huit lettres que vous avez ajoutées à la traduction de Smith, et elles m’ont fait un si grand plaisir que j’ai besoin de vous en parler.

«Vous êtes une personne insensible à la louange, mais vous ne le serez pas à atteindre le but que vous vous êtes proposé: Convaincre et toucher. Vous me savez trop facile à l’émotion pour compter comme un succès celle que j’ai éprouvée, mais mon père est moins mobile et, dans la lecture que je viens de lui faire de votre ouvrage, il n’a cessé de remarquer et les pensées réfléchies et les sentiments heureusement exprimés. Vous serez plus obligée que jamais de me passer mon impression de respect en vous voyant. Il y a, dans ces lettres, une autorité de raison, une sensibilité vraie, mais dominée qui fait de vous une femme à part. Je me crois du talent et de l’esprit, mais je ne gouverne rien de ce que je possède. J’appartiens à mes facultés, mais je n’en puis garder l’usage. Enfin, je vous ai admirée, et dans vous, et par un retour sur moi. Et comme j’ai la bonne nature de n’être point jalouse, je n’ai eu que du plaisir en pensant que je connaissais et que j’aimais une personne si rare. Si j’avais en moi la possibilité du bonheur, elles (les fameuses lettres) l’auraient développée; c’est du calme sans froideur, de la raison sans sécheresse. C’est ce qui compose dans toute la nature l’idéal du bien et du beau, la réunion de quelques contraires. Oh! que nous sommes loin de toutes ces institutions sociales qui doivent former l’homme tel que vous le voulez. J’ai un besoin extrême de causer avec vous.

«Parlez-moi de vos lettres quand je vous reverrai. Votre caractère vous les a inspirées, et elles doivent confirmer votre caractère. Que vous dirais-je de ce pays? Il est couvert de malheureux comme le reste de la terre. Pour moi, je suis tout à fait ruinée. Notre revenu entier était en dîmes. Ne me disiez-vous pas qu’on parlait de moi parce que j’étais riche? J’ai droit au silence actuellement. Je mène depuis quatre mois une vie de courage, mais j’étais où mon devoir marquait ma place. A présent, je voudrais retrouver du bonheur. _Mais, déjà, la coupe n’est-elle pas renversée?_ Enfin, quoi qu’il m’arrive, vous m’avez fait retrouver un plaisir depuis longtemps perdu, l’émotion et l’admiration que le cœur et la vertu font éprouver.

«Parlez de moi, je vous prie, à Gallois et à Cabanis. Notre famille poétique[193] est toujours loin de vous!»

[193] Le groupe Chateaubriand, Fontanes, Joubert, etc.

Le 25 mars 1800, naissait à Auteuil, dans la maison de Mme Helvétius, Annette Paméla Cabanis qui eut pour parrain Destutt de Tracy. Mais cette année, qui avait commencé sous d’heureux auspices, devait bientôt se continuer dans les larmes. Mme Helvétius, parvenue à l’âge de quatre-vingt-un ans, avait conservé l’habitude de se lever de très bonne heure. A la fin de l’hiver, elle contracta un catarrhe dont ne purent la guérir les soins empressés de Cabanis et de Roussel.

Elle avait auprès d’elle, dans ses derniers jours, Cabanis et sa femme, La Roche et Gallois, le tribun, qui habitait chez elle depuis 1793. Ces fidèles amis ne la quittèrent pas un instant. Le 13 août, l’agonie commença dans la matinée. Mourante, elle pressait encore sur son cœur déjà glacé les mains de Cabanis qui, comme d’habitude, l’appelait sa bonne mère. «Je la suis toujours,» murmura-t-elle; ce fut son dernier mot.

Suivant ses dernières volontés, elle fut enterrée au bout de son parc, dans un caveau qu’elle avait fait construire, à l’extrémité droite du pavillon où Cabanis avait passé les premiers temps de son mariage.

Celui-ci était inconsolable de cette perte et, le 16 fructidor, il écrivait à Gérando: «Mon cher ami, je n’ai point répondu à votre lettre amicale parce que, d’après son contenu, je vous attendais d’un moment à l’autre. Mais, comme vous ne venez point, je ne veux pas que vous puissiez me croire indifférent aux témoignages touchants de votre amitié; j’y suis, au contraire, infiniment sensible et j’attache un très grand prix aux sentiments qui les ont dictés.

«Vous ne pouvez pas savoir à quel point est irréparable la perte que j’ai faite; mais votre excellent cœur, en s’associant à mes regrets, m’offre le seul genre de consolations qui puisse me toucher véritablement. Recevez-en ma sincère et éternelle reconnaissance.»

Bien que Mme Helvétius eût laissé, en mourant, la jouissance de sa maison à La Roche et à Cabanis, ceux-ci, cependant, n’eurent pas le courage de continuer à y vivre comme par le passé.

La Roche, qui fit partie du Corps législatif jusqu’en 1803, quitta Auteuil à cette date et se retira à Orville, dans le Pas-de-Calais, où il mourut en 1806.

Cabanis, de son côté, ne fit plus que de rares apparitions dans cette propriété où il avait connu toutes les extrémités des joies et des douleurs humaines. Il se rendit à Villette, auprès de son beau-père, en attendant qu’il s’installât séparément au château de Rueil, situé tout près de la terre des Grouchy.

Depuis 1798, Mme de Condorcet, tout en gardant son pied à terre d’Auteuil[194], était devenue propriétaire d’une maison sur le coteau qui domine Meulan et les bords de la Seine; jusqu’en 1800, elle n’y vint qu’en passant, mais, après la mort de Mme Helvétius, elle s’y fixa presque toute l’année, ne conservant plus à Paris qu’un appartement qu’elle habitait pendant les quelques mois de la mauvaise saison.

[194] A cause de la présence de Mme Cabanis et de son mari, Mme de Condorcet venait encore par moments à Auteuil; mais ce village lui rappelait de trop tristes souvenirs et, dès qu’elle eut recouvré sa fortune, elle chercha une nouvelle habitation. La proximité fatigante de Paris fut aussi pour quelque chose dans la résolution qu’elle prit de se transporter à la Maisonnette.--Le 28 septembre 1806, Mme de Rémusat écrivait à son mari, alors à Mayence: «Je pense à toi dans cette petite retraite d’Auteuil qui me plairait si elle était plus solitaire. Mais il faut convenir que ma mère a raison et que les oisifs de Paris ont trop beau jeu pour y venir importuner à tous les moments du jour. On nous accable de visites et nous nous réfugierons à Paris pour y vivre plus seules et plus économiquement.» La même correspondante, le 4 octobre, donnait la contre-partie: «Ce que j’aime d’Auteuil, c’est que la vérité seule y arrive et qu’on ne vous raconte les faux bruits que lorsqu’ils sont démentis.» _Lettres de Mme de Rémusat_ (II, p. 19 et 26).

Toute la famille se trouvait donc réunie autour de Villette, dans ce petit coin de terre béni où la nature embellissait encore les affections et les joies de la famille.

La Maisonnette,--c’est ainsi que Mme de Condorcet baptisa son riant ermitage,--est construite auprès des ruines de l’ancien château fort de Meulan. En 1638, la reine Anne d’Autriche y avait fondé un couvent, dirigé par les Annonciades jusqu’en 1793, époque où il fut vendu comme bien national[195]. Dans une partie des bâtiments, conservée par l’acquéreur de la Nation, fut prise la maison actuelle qui est restée, à l’extérieur comme à l’intérieur, ce qu’elle était à la fin du siècle dernier.

[195] La propriété appartint donc successivement aux rois de France, aux Annonciades, à la Nation, à la municipalité de Meulan et à Chévremont, acquéreur de la Nation. Entre celui-ci et Mme de Condorcet se placent cinq acquéreurs. Le 9 juillet 1823, Mme O’Connor la vendit à M. Loiselet pour 22.000 francs. Depuis 1860, elle est dans la famille de M. Roger, le propriétaire actuel. Mme de Condorcet, les 6 prairial et 25 fructidor de l’an VI, acheta la plus grande partie de la propriété pour 8.600 livres. Elle compléta par l’acquisition de la chapelle Sainte-Avoie avec un terrain de 30 ares, 62 centiares, le 5 août 1807, moyennant 2.400 francs.

Ces renseignements sont dus à l’obligeance du propriétaire actuel, M. Roger, que je suis heureux de remercier ici pour ses communications si précises.--Une histoire locale raconte que les _Mémoires d’Outre-Tombe_ furent rédigés à la Maisonnette. Jusqu’au mois de novembre 1817, ils sont datés de la Vallée-aux-Loups. Après cette date et tant que vécut Mme de Condorcet, Chateaubriand ne vint pas à la Maisonnette. Postérieurement à 1823, je n’ai rien trouvé qui confirme, ni qui infirme l’allégation de l’historien.

Un cloître, au rez-de-chaussée dont il dessert toutes les pièces, occupait tout le fond de la maison. Le salon et la salle à manger, boisés, s’ouvraient sur un jardin planté d’arbres élevés et de massifs de verdure[196]; un grand escalier et un autre plus petit, conduisaient au premier étage où se trouvent les chambres à coucher. «La maison, point trop petite, dit Guizot, était modeste et modestement arrangée... Sur les derrières et au-dessus de la maison, un jardin planté sans art, mais coupé par des allées montantes le long du coteau et bordées de fleurs. Au haut du jardin, un petit pavillon, bon pour lire seul ou pour causer à deux. Au delà de l’enceinte, toujours en montant, des bois, des champs. D’autres maisons de campagne, d’autres jardins dispersés sur un terrain inégal. Dès le premier moment, le séjour de la Maisonnette me plut.»

[196] Guizot, dans les _Mémoires pour servir à l’histoire de mon temps_, t. I, ch. VII, a donné une description de la Maisonnette au temps de Mme de Condorcet. Cette description est encore vraie aujourd’hui tant les choses ont peu changé.

Dans l’intérieur de la propriété se trouve une chapelle, construite au Xe siècle et dédiée à sainte Avoie. Sophie y laissait venir en pèlerinage les paysans des environs.

Enfin, un souterrain voûté qui part de la maison conduit dans la campagne.

Mais le joyau de la Maisonnette est la terrasse d’où l’œil contemple une vue admirable. Au premier plan, Meulan et ses deux églises; dans la vallée, la Seine coulant au milieu de vertes prairies; l’Ile-Belle entourée de grands peupliers; et, au loin, quelques hauteurs, dernière ceinture de la vallée de la Seine, qui se dessinent à l’horizon.

C’était la demeure du Sage; une halte heureuse dans la vie.

Mme de Condorcet avait rêvé d’y passer ses dernières années dans l’intimité de Mailla-Garat, avec lequel elle était liée depuis 1798. Au printemps de 1800, pendant un voyage que le tribun fit à Villiers et à Paris, elle lui écrivait[197]:

[197] Inédit. Cette lettre et les suivantes font partie de la collection de l’auteur.

«Ce 10, soir (de Meulan).