La marquise de Condorcet: Sa Famille, son Salon, ses Amis, 1764-1822

Part 10

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Bien des années après, une fille de Cabanis, Mme Joubert écrivait[156]: «La conversation tombait fréquemment, cela se conçoit, sur les Girondins; mais on n’en parlait jamais devant ma tante (Mme de Condorcet). Ces souvenirs étaient trop cruels!»

[156] _Vergniaud_ par C. Vatel, t. I, p. LXVIII.

Un écho des douleurs de Sophie se retrouve dans cette admirable lettre qu’elle écrivait, le 26 octobre 1794, à sa tante, Mme Fréteau, qui avait, elle aussi, perdu son mari dans la tourmente[157]:

[157] Archives Fréteau de Pény. Cette lettre est scellée d’un cachet de cire rouge portant ces mots: _La Vérité_.

«Quoique je doive une réponse à Félicité[158], ma chère tante, c’est à vous que je veux écrire et je l’aurais fait depuis un mois si je n’eusse été malade et surchargée d’affaires. J’avais besoin de vous dire combien j’ai souffert avec vous, comme je pense que vous avez souffert avec moi, et ne pouvant m’étendre sur les inexprimables douleurs qui nous sont communes, je voulais vous parler de vos enfants qui en sont l’unique consolation. Je les ai trouvés tous deux dignes du respectable nom qu’ils portent et aussi bons, aussi raisonnables, aussi instruits que la mère la plus tendre et la plus difficile le peut désirer. J’ai joui bien profondément pour vous de les voir répondre aussi complètement à leur éducation et à vos vœux. Jouissez-en vous-même. Je sais par ma douloureuse expérience que le sentiment maternel est le seul baume de nos douleurs, et si peut-être vous éprouvez quelque inquiétude sur les ressources nécessaires à sept enfants, du moins votre cœur n’éprouve pas le mortel effroi qui saisit quelquefois le mien en n’en ayant qu’un seul à serrer entre mes bras.

[158] Félicité Fréteau, qui devint la vicomtesse de Mazancourt.

«Le comité de sûreté générale m’a réintégrée dans mon ancien domicile en vertu du décret qui défend les poursuites contre les députés hors la loi.

«Ensuite, le comité des finances, à ma requête, a suspendu la vente des biens qui, heureusement, n’était qu’au quart et non entamée pour le mobilier de Paris. Maintenant, je fais devant et par les tribunaux rectifier l’extrait mortuaire de mon malheureux mari qui, lorsqu’il fut pris, ne déguisa que son nom et donna d’ailleurs tous les moyens d’être reconnu[159]. Ensuite, je redemanderai au nom de ma fille et au mien son héritage et, comme on a rendu complètement à d’autres mis aussi hors la loi et n’ayant pas subi de jugement, j’espère qu’on nous rendra de même. Je ne vois malheureusement dans tout cela et la position de vos enfants rien de commun que l’innocence des pères. Peut-être le temps leur sera-t-il plus favorable?

[159] Cette rectification fut prononcée par jugement du 12 ventôse an III. Le 21 pluviôse an III, dans le «procès-verbal des déclarations reçues pour la rectification» apparaissent comme témoins Cabanis et Joseph-François Baudelaire, demeurant à Auteuil. Acte dressé par Jean Libert, juge de paix du canton de Passy.--Ce Baudelaire, allié aux Condorcet, était le père du poète.

«J’ai chargé Emmanuel[160] de vous dire que, du moment où j’aurais recouvré notre fortune, je prierais vos enfants de me regarder comme leur seconde mère, de croire que tout ce qui est à moi et à ma fille est à eux. Je ne puis jouir de rentrer dans l’aisance qu’en adoucissant les malheurs semblables aux miens. Mon intention est d’élever Clémentine, la seconde fille de mon frère[161] et, sans doute, vous ne me refuserez pas le bonheur d’offrir quelquefois à vos enfants des ressources que leur père et vous m’eussiez sans doute offertes dans le cas où la fortune vous eût été plus favorable qu’à moi. J’ai prié Emmanuel, quoique mon dîner soit toujours un fort mauvais dîner, de venir le partager avec moi du moment que votre chère maman[162] sera retournée et j’espère qu’il aura assez d’amitié pour moi pour ne trouver que du plaisir à me procurer ce plaisir-là. Adieu, ma chère tante, embrassez pour moi vos chères petites. La mienne se souvient de Félicité et est toujours bien portante. Vos petites jumelles[163] vont-elles toujours bien?»

[160] Emmanuel Fréteau, qui fut élève d’artillerie, aide de camp de Menou et quitta l’armée pour entrer dans la magistrature.

[161] Mariée à M. Filleul de Fosse. Elle devint presque folle; un jour, on la trouva morte dans un fossé en Normandie.

[162] Mme Colin de Plancy.

[163] Nées après la mort de M. Fréteau.

La levée des scellés et la rentrée en possession des diverses propriétés deviennent à cette époque, dans toutes les familles, une des grosses préoccupations. Les formalités sont interminables; mais on entrevoit, cependant, une éclaircie et ce rayon suffit pour rendre quelque espoir. Mme de Condorcet est soumise à la règle commune.

Le 12 novembre 1794, Félicité Fréteau écrivait à sa mère[164]: «Sophie est venue à moitié chemin d’Auteuil à Chaillot au-devant de moi. Elle m’a témoigné la plus vive sensibilité et nous nous sommes embrassées avec la plus douce émotion. Elle m’a appris que sa position était la même que la nôtre et que son mari est mort de la manière la plus malheureuse il y a environ six mois. Elle est pleine de courage et de résignation. C’est nous qui lui avons appris qu’on allait lever les scellés chez elle. Elle n’avait pas encore fait la moindre démarche. Il me paraît qu’elle est mal conseillée. Je lui ai indiqué la marche que nous avons tenue et elle m’a prié de la conduire demain chez le citoyen qui nous a été si utile. Je lui ai promis et je vais la prendre demain à 8 heures. Elisa est infiniment jolie, mais très mignonne. Elles m’ont toutes deux prié de vous parler d’elles et de leur tendre intérêt. Elles m’ont fait mille instances pour rester deux jours avec elles; mais je n’ai pas cru devoir y consentir et je suis revenue le soir.»

[164] Archives Fréteau de Pény.

Et, le lendemain, la même correspondante écrivait encore à Mme Fréteau[165]: «La pauvre Sophie est bien à plaindre. Elle a perdu hier son portefeuille qui contenait 600 livres, fruit de son travail. Depuis trois mois, du reste, elle a beaucoup à se louer de nous avoir vues. Elle va recouvrer son mobilier et ses tableaux. Elle est aussi bonne et plus belle que jamais. Elle vous dit mille choses tendres. Son enfant est charmante et des plus aimables. Dites à Octavie qu’elle a cinq ans, qu’elle épelle et travaille supérieurement..... J’oubliais de vous prier de dire à mon frère que le jour où j’ai vu Sophie elle se disposait à faire le voyage de Paris exprès pour le voir ayant appris qu’il était malade.»

[165] Archives Fréteau de Pény.

Le 22 novembre[166]: «Les fermes de Sophie sont en vente et peut-être même vendues. Elle est vraiment sans ressources.»

[166] Archives Fréteau de Pény. Le 8 messidor an IV, le conseil des Cinq-Cents déclarait: «Considérant qu’après avoir coopéré à établir la liberté et à fonder la République, ils l’ont scellée de leur sang et sont morts victimes de leur dévouement à la Patrie et de leur respect pour les droits de la nation,» c’est le préambule du décret qui accordait un secours annuel de 2.000 francs aux veuves des Girondins Valazé, Pétion, Carra, Buzot, Gorsas, Brissot, Salle et Gardien, _réduites à l’indigence_. Mme de Condorcet ne reçut rien.--Les Archives nationales renferment certains documents relatifs aux scellés de Condorcet, à leur levée, etc. F{7}. 4652. 27 pluviôse: Le Comité de sûreté générale ordonne que les scellés soient mis sur les papiers de Condorcet. 21 frimaire an III: levée desdits scellés.--Sans date: Marie-Louise Sophie Grouchy, veuve Condorcet, expose qu’on a levé les scellés, mais pas le séquestre des biens à cause de la communauté entre elle et son mari.--Sans date: Grouchy, général de brigade, réclame la levée des scellés sur les effets de Cardot pour en extraire les contrats de rente à lui confiés pour en toucher les arrérages. 6 nivôse 1793: Le Comité de sûreté générale fait droit à cette réclamation et Cardot est extrait de prison pour assister à la levée des scellés.--Sans date: Le citoyen Cardot informe le Comité que s’étant présenté à la section le 21 fructidor lors de l’Assemblée primaire, il en fut rejeté comme désarmé et ayant voulu représenter qu’un décret de la Convention l’y autorisait, le citoyen Rossignol l’a mis à la porte en le maltraitant et l’a consigné au corps de garde.--Sans date: Cardot, négociant, rue Saint-Denis, 28, section des Amis de la Patrie, renouvelle sa plainte.

Enfin, au mois de janvier 1795, Mme de Condorcet obtenait une partie de la justice qui lui était due. Emmanuel Fréteau écrivait à sa mère[167]:

«M. Lemor[168] a été hier à Auteuil. Sophie est réintégrée dans ses biens. Quant à la partie vendue, la Nation lui rendra ce qu’elle a reçu du prix et elle recevra le reste de l’acheteur. Tout cela se fait à muchepot. Les députés ne veulent pas être importunés.»

[167] 5 janvier 1795. Archives Fréteau de Pény.

[168] Précepteur des enfants Fréteau. En effet, en nivôse de l’an III, le département de l’Aisne reçut un arrêté ordonnant de surseoir à la vente des biens de Condorcet.

Sophie n’avait pas encore recouvré toute sa fortune; elle allait demander à sa plume de nouvelles ressources pour assurer son existence et celle des siens. Cependant puisqu’elle retrouvait une modique partie de son ancienne aisance, elle se décida aussitôt à régler ce qu’elle considérait comme des dettes sacrées. C’est ainsi qu’elle reprit, jusqu’à leur mort, le paiement des 300 livres de rente annuelle que son mari servait aux domestiques de d’Alembert; puis elle distribua 16.000 livres, payables à sa volonté, mais avec intérêt à 5 p. 100, à ses propres serviteurs. «C’est moins, dit-elle[169], de son propre mouvement qu’elle a contracté ces obligations qu’en exécution des intentions de M. de Condorcet; ces rentes et donations, quoique disproportionnées à la fortune qu’il a laissée, sont de faibles marques de reconnaissance relativement aux preuves courageuses d’attachement qu’il a reçues des personnes ci-dessus dénommées qui, tandis que M. de Condorcet était hors la loi, sollicitaient à l’envi d’être chargées de prendre pour lui les soins nécessaires qui les mettaient dans le même péril que lui.»

[169] En manuscrit à la bibliothèque de l’Institut.

Ces affaires réglées, Mme de Condorcet, tout en conservant à Auteuil son principal établissement, meubla, à Paris, un petit appartement rue de Matignon[170].

[170] Il est impossible de comprendre comment Tallien put dire aux Cinq-Cents: «Il y a quatre jours que la veuve de Condorcet est inscrite sur la liste des émigrés.» _Journal de Paris_, nº 162, 12 ventôse an VI, p. 672.

Elle retrouva bien vite quelques-unes de ses anciennes relations. Sa famille recommençait à avoir en elle une protectrice d’une bonté inépuisable[171].

[171] «Sophie m’a donné hier soir une lettre pour Garat.» Emmanuel Fréteau à sa mère, 23 novembre 1794.--«Je dois me trouver ce soir chez Sophie où il y aura quelques personnes qui peuvent m’être fort utiles.» Le même à la même, 30 novembre 1794.--«Je dîne aujourd’hui avec Sophie chez un des commissaires de l’Instruction publique.» Id., 24 février 1795. Archives Fréteau de Pény.

Quant à Julie Talma, dont le salon, après le 9 thermidor, avait eu encore quelque éclat[172], elle venait de se brouiller avec le grand acteur. Après lui avoir renvoyé ses costumes, ses casques et ses armures, elle vint demander à Mme de Condorcet, rue de Matignon, une hospitalité que la veuve du philosophe s’empressa de lui accorder[173].

[172] _Correspondance inédite de Mallet du Pan avec la cour de Vienne_ (Edition André, 1884), I, 269, note. De Turin, août 1795: «Le parti dominant Girondin Républicain tient sa cabale principale chez Julie Talma. Sieyès, Chénier, Louvet, Guyomard, Bailleul décident là le destin de l’Etat.» Même renseignement, p. 272, Berne, 2 août 1795.

[173] Séparés de fait depuis 1795, Julie et Talma ne furent officiellement divorcés que le 6 février 1801.

La société française se reprenait à la vie et, au lendemain de la Terreur, il semblait que chacun éprouvât le besoin d’affirmer sa jeunesse et sa joie. On respirait enfin; et de suite, passant de l’extrême douleur à une joie excessive, on vit, dans tous les mondes, comme un renouveau et une résurrection. Le _bal des victimes_ fut une des manifestations les plus significatives de ce nouvel état de choses; il faut reconnaître que les historiens n’ont pas exagéré; mais leurs jugements seraient moins sévères peut-être s’ils s’étaient bien rendu compte de l’état des esprits à cette époque.

A Auteuil, malgré la tristesse de Mme Helvétius qui ne put jamais oublier ses amis disparus, la joie fut grande quand on vit revenir La Roche, Tracy et Ginguené, qui s’établit dans la grande rue du village pour être plus près de ses amis[174].

[174] 3 brumaire an II. Déclaration de contribution aux charges de la Commune. Le village, d’ailleurs, n’est pas heureux. D’un rapport de police du 11 nivôse an III, j’extrais ceci: «Un officier de paix a entendu dire, ce matin, au café de la Régence, par une blanchisseuse demeurant à Auteuil, que sept personnes traversant hier la glace de la Seine, près de Longchamps ont été englouties avec le pain qu’elles apportaient à leurs familles; que, dans ces cantons, des malheureux passaient quelquefois deux jours sans pain.» Nécessité de s’occuper de cette disette qui pourrait amener des rassemblements aux barrières. (_Tableaux de la Révolution française_, par A. Schmidt, Leipzig, 1867-1870, t. II, p. 257.)

Sophie subit, malgré elle, l’influence de ces joyeuses réunions: Isabey faisait, en même temps le portrait d’Elisa et celui de Mme Tallien[175]; de là, dans son atelier, des rencontres qui forçaient Mme de Condorcet, pour quelques instants du moins, à se distraire.

[175] Je dois à M. Elie de Beaumont, ancien magistrat, la très gracieuse communication de ses papiers de famille. C’est là que j’ai trouvé ces détails sur les occupations et la vie mondaine de Sophie de 1795 à 1797. Les lettres sont échangées entre Pauline Le Couteulx de Canteleu, qui devint vicomtesse de Noailles, et son amie Eléonore Dupaty qui épousa le fils du grand Elie de Beaumont.

Puis c’étaient des journées passées chez Mmes de Boufflers dont le parc s’étendait sous les fenêtres de Mme Helvétius; des courses au bord de la Seine, pour assister aux fêtes données par les enfants de l’école de Mars; des promenades au Ranelagh; toutes les inutiles occupations de l’oisiveté mondaine.

Quand Sophie s’arrachait à ces distractions, c’était pour retrouver dans l’intimité Cabanis, Jean Debry, Baudelaire et Mailla-Garat qui, tous deux, lui inspirèrent de tendres sentiments[176].

[176] Baudelaire habitait Auteuil; c’était un ancien prêtre devenu voltairien.

On retrouve comme un écho de cette vie familiale dans la correspondance de Nancy Ginguené; le 20 thermidor de l’an III, elle écrivait à Mme Guadet[177]: «Mon mari a eu l’occasion de voir Jean Debry. Ils ont parlé de vous, mon aimable amie, et vous pouvez penser de quelle manière. Il conserve bien chèrement le portrait de votre ami[178]... Mme de Condorcet que je vis hier et qui me trouva à vous écrire me pria de la rappeler à votre souvenir. Elle est toujours belle malgré tous les chagrins qu’elle a éprouvés. La petite Elisa est aussi charmante.»

[177] Cette lettre justifie le mot de Vatel que «la correspondance de Mme Ginguené était remarquable par le naturel et par l’agrément du style».

[178] Les Girondins avaient échangé leurs portraits. Jean Debry avait celui de Guadet, tandis que celui-ci avait reçu l’image de Jean Debry. C’est ainsi que le portrait de ce conventionnel se trouve aujourd’hui entre les mains de Mme Lacombe-Guadet.

Cependant, la Convention rappelait dans son sein Isnard, Louvet, Pontécoulant, Larivière, La Revellière-Lépeaux, tous les proscrits de la Terreur, et Marie-Joseph Chénier s’écriait, dans une improvisation sublime qui répondait déjà aux atroces calomnies: «Pourquoi ne s’est-il pas trouvé de cavernes assez profondes pour soustraire aux bourreaux l’éloquence de Vergniaud et le génie de Condorcet?»

En vertu d’une loi historique fatale, le pouvoir appartenait maintenant aux vaincus et aux opprimés de la veille. Les Idéologues,--c’est eux-mêmes qui se donnèrent ce nom,--arrivaient au Gouvernement dans les conditions les plus difficiles. Tout était à reconstruire. Ces honnêtes gens qui sortirent de la Révolution avec un renom d’intégrité incontestée ont été victime de cette iniquité qui traitait de _sensualistes_ des gens comme Daunou, Tracy et Cabanis, la sobriété même. En réalité, les Idéologues tiraient tout de la réflexion et de l’analyse; l’intellectuel et l’abstrait étaient leurs seuls domaines. Cette débauche d’abstraction et cet excès de métaphysique ne convenaient pas au caractère national.

Certes, l’idée était généreuse qui voulait installer dans le gouvernement des hommes la raison à la place de la force, la générosité et l’initiative au lieu de l’égoïsme et de la routine. Mais cette théorie qui trouva sa forme dans la philosophie et dans la littérature républicaines de l’an III ne faisait qu’augmenter la méfiance qui a séparé de tous temps les théoriciens des hommes d’action. La pensée pure, qui éclate d’autant plus qu’on la comprime, survit à l’œuvre des politiques, mais ses fidèles doivent savoir d’avance qu’incompris de leurs contemporains, ils sembleront toujours les adversaires des régimes mêmes qu’ils auront fondés.

La constitution de l’an III fut l’œuvre de Daunou et la Charte des Idéologues. Ces aimables rêveurs pouvaient croire de bonne foi à sa durée; mais auraient-ils dans la pratique du pouvoir les qualités indispensables de science, de force et d’énergie? Des Chénier pourraient-ils organiser une Université française et des Ginguené ou des Garat occuper des ambassades? Et les Grouchy, les Moreau, les Joubert pourraient-ils lutter victorieusement avec le génie même de la Guerre?

Le 18 brumaire répondit à toutes ces questions et l’enthousiasme qu’il provoqua, surtout chez les philosophes d’Auteuil, est la preuve même de l’impuissance des théories humaines aux prises avec les événements.

En l’an III, l’ombre de Condorcet planait sur l’Assemblée[179]; elle était aux Ecoles Normales, à l’Institut, dans les conseils du gouvernement; elle inspirait la _Décade_, où le monde nouveau cherchait un évangile.

[179] Sur la proposition de Daunou, la Convention souscrivit à 3.000 exemplaires de l’_Esquisse des progrès de l’esprit humain_ et ordonna la distribution de cet ouvrage de Condorcet dans toute l’étendue de la République.--Archives de l’Arsenal: 1er pluviôse an VI: Le ministre de l’intérieur Letourneur autorise la remise à la veuve de Condorcet de 540 exemplaires confisqués de l’_Essai sur l’application de l’analyse à la probabilité des décisions_. 2 ventôse: Mme de Condorcet reconnaît avoir reçu ces volumes.

Mme de Condorcet le comprit et elle apporta elle-même sa part dans l’héritage en publiant ses _Lettres sur la Sympathie_[180] et en donnant une première édition des œuvres du philosophe.

[180] Elles parurent à la suite de sa traduction de la _Théorie des sentiments moraux_, d’Adam Smith.

En tête de l’_Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain_[181], Sophie s’exprimait ainsi:

[181] An III (1795).

«Condorcet proscrit voulut un moment adresser à ses concitoyens un exposé de ses principes et de sa conduite comme homme public. Il traça quelques lignes; mais prêt à rappeler trente années de travaux utiles et cette foule d’écrits où, depuis la Révolution, on l’avait vu attaquer constamment toutes les institutions contraires à la liberté, il renonça à une justification inutile. Etranger à toutes les passions, il ne voulut pas même souiller sa pensée par le souvenir de ses persécuteurs et, dans une sublime et continuelle absence de lui-même, il consacra à un ouvrage d’une utilité générale et durable le court intervalle qui le séparait de la mort...

«Puisse ce déplorable exemple des talents perdus pour la Patrie, pour la cause de la Liberté, pour les progrès des lumières, pour leurs applications bienfaisantes aux besoins de l’homme civilisé, exciter des regrets utiles à la chose publique! Puisse cette mort qui ne servira pas peu dans l’histoire à caractériser l’époque où elle est arrivée, inspirer un attachement inébranlable aux droits dont elle fut la violation! C’est le seul hommage digne du sage, qui, sous le glaive de la mort, méditait en paix l’amélioration de ses semblables; c’est la seule consolation que puissent éprouver ceux qui ont été l’objet de ses affections et qui ont connu toute sa vertu!»

L’année 1796 réservait à Sophie une de ses dernières et de ses plus grandes joies.

Cabanis qui avait traversé la Terreur, non sans être inquiété et menacé chaque jour d’arrestation, et qui n’avait dû la liberté qu’à l’amour des habitants d’Auteuil pour celui qui était à la fois leur médecin et leur bienfaiteur; Cabanis qui saluait ainsi le 9 thermidor[182]: «Que de bénédictions pour la Convention nationale! Et que de jouissances pour ceux de ses membres qui contribuent plus directement à ces actes humains et justes! Oui, c’est maintenant que la République est impérissable!» Cabanis venait de demander la main de Charlotte-Félicité de Grouchy, sœur de Mme de Condorcet. Il la connaissait depuis de longues années et savait tout ce qu’il pourrait trouver en elle d’amour et de fidélité. Eprise des arts et des choses de l’esprit, elle disait[183]: «La musique est une amie de l’âme et il est difficile d’en trouver d’aussi intimes parmi les choses inanimées. Le vallon de Villette en présente aussi à la paresse et à la rêverie. Mais la nature est si belle qu’elle ne permet point de tristesse. On est forcé de rester à la mélancolie... La santé de maman est toujours bien faible et son âme bien vive et bien bonne. Je me fais un plaisir d’en reposer l’activité et d’en distraire les peines par ma présence qu’elle chérit et qu’elle goûte bien.»

[182] 24 thermidor. Lettre à Jean Debry.

[183] Villette, 4 juillet 1789, à son cousin Charles Dupaty. Archives du Paty de Clam.

Charlotte avait vécu trop longtemps auprès de Condorcet pour ne pas partager toutes ses opinions philosophiques. C’étaient aussi les idées de Cabanis et aucun nuage ne pouvait séparer les jeunes époux qui se marièrent le 25 floréal de l’an IV[184] et se fixèrent aussitôt chez Mme Helvétius dans un pavillon au fond du parc.

[184] 14 mai 1796. Xe arrondissement. Témoins: Mailla-Garat et Dominique Garat, tous deux hommes de lettres.

A ce moment même, le général Bonaparte remportait, en Italie, ses premières victoires. Au printemps de 1795, Volney et La Revellière-Lépeaux l’avaient présenté à Barras; ce fut l’origine de sa fortune et les Idéologues, on le voit, n’y furent pas étrangers. Ils continuèrent quelque temps encore à l’observer avec un curieux et bienveillant intérêt. «Depuis le débarquement de Bonaparte, disait Eymar[185], il y a une pyramide de plus en Egypte.» A l’Institut, Chénier célébrait le héros «à qui la France devait l’éclat de ses triomphes et la grandeur de ses destinées»; Garat le dépeignait «comme un philosophe qui aurait paru un instant à la tête des armées».