La marquise de Condorcet: Sa Famille, son Salon, ses Amis, 1764-1822

Part 1

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LA MARQUISE DE CONDORCET

DU MÊME AUTEUR

=Napoléon=: L’HOMME, LE POLITIQUE, L’ORATEUR. (Librairie académique.) 1889. 2 vol. in-8º.

=Pendant la Terreur=: LE POÈTE ROUCHER. (C. Lévy.) 1890. 1 vol. in-18. 2e édition.

=Le Salon de Madame Helvétius=: CABANIS ET LES IDÉOLOGUES. (C. Lévy.) 1894. 1 vol. in-18. 2e édition. (_Ouvrage couronné par l’Académie française_).

=Les Boufflers à Auteuil.= (Publication de la _Société historique d’Auteuil et de Passy_.) 1895.

_En préparation_:

=Une Famille parlementaire=: LE PRÉSIDENT DUPATY ET LE CONSEILLER FRÉTEAU.

=Les Oppositions pendant le Consulat et l’Empire=: COPPET. LA VALLÉE AUX LOUPS. LE MUSÉUM. LE CORPS LÉGISLATIF.

Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays, y compris la Suède et la Norvège.

S’adresser, pour traiter, à M. PAUL OLLENDORFF, éditeur, 28 _bis_, rue de Richelieu, Paris.

ANTOINE GUILLOIS

LA MARQUISE

DE

CONDORCET

_Sa Famille, son Salon, ses Amis_

1764-1822

TROISIÈME ÉDITION

[Logo: PO]

PARIS PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR 28 _bis_, RUE DE RICHELIEU, 28 _bis_

1897 Tous droits réservés.

IL A ÉTÉ TIRÉ

_Dix exemplaires sur papier de Hollande_

Numérotés à la presse

A MONSIEUR LE VICOMTE DE GROUCHY

MINISTRE PLÉNIPOTENTIAIRE PETIT-NEVEU DE MADAME DE CONDORCET

_Si vous ne m’aviez soutenu par vos encouragements de tous les jours, aidé par vos découvertes si heureuses, ce livre, mon cher ami, n’aurait sans doute jamais été publié._

_J’aimerais écrire votre nom auprès du mien et consacrer par là cette collaboration précieuse; afin de laisser à l’historien une liberté plus grande et une impartialité qui ne saurait être soupçonnée, vous ne l’avez pas voulu._

_Du moins, laissez-moi mettre ces pages sous vos auspices; ce ne sera qu’un bien modeste hommage d’affection et de reconnaissance._

Femme supérieure qui savait charmer et dominer les réunions les plus diverses; sœur par le cœur, la parenté et le génie de celui que Manzoni appelait «l’angélique Cabanis»; épouse de l’un des savants les plus illustres que l’humanité ait produits; exemple sublime, aux heures douloureuses, de dévouement conjugal et d’amour maternel, la marquise de Condorcet synthétise et rappelle une époque qui marquera, en dépit de bien des fautes, une des étapes glorieuses de l’Histoire.

Mme de Condorcet avait été élevée dans une famille noble, mais ouverte aux idées philosophiques, et sa jeunesse avait commencé avec ces années délicieuses dont on a pu dire que ceux qui ne les ont pas vécues ont ignoré ce que c’était que la douceur de vivre. Au milieu d’une société qui, sous les apparences les plus légères, agitait les problèmes les plus graves, à Villette et dans le salon de l’hôtel des Monnaies, la fille du marquis de Grouchy représentait, à la fois, les grâces délicates et les pensées sérieuses.

Sans doute, son imagination et son cœur s’égarèrent dans les utopies et les rêves qui agitaient alors le monde nouveau; mais ses erreurs, toujours désintéressées, ne furent que des illusions généreuses et, au lendemain des malheurs les plus terribles, elle ne renia, du moins, jamais les convictions de sa jeunesse.

Depuis le Consulat jusqu’à sa mort, conformant sa conduite à ses principes et montrant une dignité que beaucoup de ses amis avaient trop oubliée, Mme de Condorcet resta ce qu’elle était à l’aurore de 1789.

Cette unité de sa vie en fait la véritable gloire.

Si les existences cruellement agitées par des événements tragiques inspirent déjà l’intérêt, combien plus l’attention de l’Histoire n’est-elle pas sollicitée quand les acteurs de ces époques troublées se sont fait remarquer par l’énergie de leur caractère ou les qualités de leur âme.

De cette pensée est né ce livre.

Bellevue, 16 avril 1896.

Qu’il me soit permis de remercier ici mon excellent ami, le marquis du Paty de Clam et M. le baron Fréteau de Pény qui m’ont laissé puiser, avec tant de générosité, dans leurs archives de famille.

J’exprime aussi toute ma gratitude à M. Fernand d’Orval, à qui je dois communication du portrait de Mme de Condorcet, sa grand’tante.

LA

MARQUISE DE CONDORCET

LIVRE PREMIER

LA CHANOINESSE

CHAPITRE PREMIER

ENFANCE DE SOPHIE DE GROUCHY

Le château de Villette.--Les Grouchy.--Le marquis et sa femme.--Vie patriarcale à la campagne.--Les hôtes littéraires à Paris.--Rue Gaillon et rue Royale.--Les Fréteau, Dupaty et d’Arbouville.--Enfance de Sophie.--Son frère Emmanuel.--Sa sœur Charlotte.--Le chevalier de Grouchy.--Grave maladie en 1775.--Lectures et travaux de Sophie.

Sur les confins de la Normandie et de l’Ile-de-France, dans une fertile vallée, à quelques kilomètres de Meulan, s’élève le château de Villette.

Ce n’est pas une ancienne forteresse féodale, mais bien plutôt la maison, large et confortable, d’une de ces familles parlementaires qui arrivaient à l’apogée de leur fortune à la veille de la Révolution.

Une allée de vieux tilleuls conduit, par une pente douce, à la cour d’honneur dont le château, avec ses deux ailes qui s’avancent en demi-cercle, forme le fond. A droite et reliée au château par une galerie qui ressemble à un cloître, c’est la chapelle. A gauche, les communs.

On entre dans la maison par un double escalier en fer à cheval et l’on se trouve dans une pièce immense, ronde et fermée par un dôme élevé. C’est là que donnent les différentes pièces du rez-de-chaussée: salon à six fenêtres s’ouvrant sur le parc; salle à manger ornée de grottes en rocailles et dessus de portes peints en camaïeu; voici une autre grande pièce qui servait autrefois de bibliothèque, puis quelques petits appartements, qui se retrouveront, plus nombreux, au premier étage.

L’escalier qui y conduit part aussi de l’immense vestibule tandis que, dans une niche faisant face au visiteur, se dresse le buste en marbre blanc du vieil Homère.

Une terrasse domine le parc et les rivières, qui sont le véritable joyau de cette demeure seigneuriale.

Le marquis de Grouchy, qui l’habitait avec sa femme dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, l’embellissait tous les jours; il en avait fait un lieu de délices, et Mlle Fréteau, fiancée du président Dupaty, pouvait lui écrire: «Il semble que Flore, Cérès et Neptune se soient plu à embellir cette demeure, dont les propriétaires sont parvenus à faire un petit paradis terrestre.» Villette l’était bien, en effet, et, comme les visiteurs, les animaux eux-mêmes y trouvaient une hospitalité sympathique. Un jour, un essaim d’abeilles vint se fixer dans un des angles du château; les domestiques et les enfants reçurent l’ordre de le respecter et il semble bien que ces bêtes intelligentes en conçurent quelque reconnaissance, car on n’eut jamais aucun accident à déplorer. Aujourd’hui encore, la troupe bourdonnante est attachée aux flancs du château comme pour rappeler que de l’ancienne demeure tous les vieux habitants n’ont pas encore disparu[1].

[1] Le château de Villette qui, après la mort du marquis de Grouchy, devint la propriété du maréchal fut vendu par celui-ci, sous la Restauration, à l’époque de son exil en Amérique. Il était, récemment encore, la propriété de Mme la comtesse de Castelbajac, née de Thermes.

La terre de Villette était entrée dans la famille de Grouchy, au commencement du règne de Louis XV par le mariage de Nicolas-Pierre de Grouchy, capitaine des vaisseaux du Roi, avec Nicole-Ursule-Elisabeth Cousin qui apportait en dot le château et ses dépendances.

On trouve la famille de Grouchy, qui est d’origine normande, parmi celles qui suivirent Guillaume le Conquérant en Angleterre. En 1248, Robert et Henri de Grouchy prirent part à la croisade de saint Louis. Leurs descendants s’illustrèrent dans les lettres et aux armées.

Nicolas de Grouchy, savant humaniste, fut précepteur de Montaigne, tandis que François de Grouchy, capitaine de cavalerie sous le duc d’Alençon, se montrait un des partisans les plus dévoués d’Henri IV, qu’il reçut à Dieppe avant la bataille d’Arques[2].

[2] Les Grouchy possédaient les fiefs de Monterollier, de Robertot, de la Chaussée, etc. Ils portaient _d’or fretté de six pièces d’azur, en cœur, sur le tout d’argent à trois trèfles de sinople_ (lettres patentes de décembre 1671);--sur la généalogie de cette famille, voir les _Mémoires du Maréchal de Grouchy_, Dentu, Paris, 1873, t. I, p. IV et seq.; mais consulter surtout à la bibliothèque nationale, au département des Manuscrits, fonds latins 17803, nº 60 et, au cabinet des Titres, nº 1397, un travail très important de M. le vicomte de Grouchy. Celui-ci est encore l’auteur des Vies de Nicolas de Grouchy (Caen 1878) et de Thomas de Grouchy, sieur de Robertot; cette dernière en collaboration avec le comte de Marsy (Gand, 1886).

François-Jacques, seigneur de Robertot, marquis de Grouchy, ancien page de Louis XV et cornette de cavalerie, avait épousé[3] à l’automne de 1760, Marie-Gilberte-Henriette Fréteau, sœur du conseiller au Parlement de Paris.

[3] En secondes noces. De son premier mariage, il n’avait pas eu d’enfants.

Il avait quarante-six ans[4], tandis que sa femme était toute jeune; mais la différence d’âge ne semblait pas aussi grande et un des amis de la famille écrivait, le 30 octobre 1760, à Mme Fréteau, mère de la jeune femme[5]:

«Transpire-t-il quelque chose de plus du culte intérieur de M. de Grouchy? Il cherche à cacher sa dévotion, mais je crois que l’on peut décider qu’il en tient à présent tout plein et tout à travers le cœur. Il me semble qu’il rappelle assez le philosophe marié qui n’ose avouer son amour et que ce même amour trahit sans cesse. Au reste, sa méthode n’est pas mauvaise, car plus on est recueilli plus on a de ferveur et le feu concentré n’en est que plus ardent.»

[4] Il était né en octobre 1714.

[5] Les lettres que je donne sont toutes, sauf mention contraire, inédites. Celle-ci provient des archives Fréteau de Pény. A l’avenir je me bornerai à indiquer la source.

Sous l’éloge, même dans l’agrément de ces premiers jours, on sent une certaine réserve; le marquis était froid et renfermé. Son caractère était parfois difficile et sa charmante femme ne pouvait pas toujours dissimuler, sinon son chagrin, du moins son ennui.

En parlant de la mère du président Dupaty, elle laissait échapper cette confidence qu’on saisit à travers l’allusion[6]:

«Je suis de votre avis, disait-elle à son beau-frère le président, sur les moyens qui auraient pu la rendre toujours aussi aimable qu’intéressante. La froideur est aux agréments, quelquefois même aux vertus, ce que l’hiver est à la nature. Ses richesses sont resserrées dans son sein, mais son extérieur est sec et aride. Il gèle sur l’écorce. Vous voyez d’où je prends cela. (Et devenant plus explicite, parlant directement de son mari)... Je voudrais qu’il fût destiné à vivre longtemps. Je prends sa vie en masse et je vois que, plus que d’autres, il l’a passée à labourer. Il est vrai qu’il a souvent changé la rosée en brouillard. Qu’importe! je ne lui en suis pas moins attachée.»

[6] Archives du Paty de Clam.

Mme de Grouchy, au contraire, était délicieuse. On ne tarissait pas d’éloges sur son compte. Son père[7], quand il parlait d’elle, ne l’appelait que _la sublime Grouchy_; et son frère, le conseiller, la dépeignait ainsi[8]: «Femme incomparable par l’élévation de son esprit, femme avec l’âme de laquelle je changerais la mienne, s’il était en mon pouvoir.»

[7] Fréteau de Saint-Just, conseiller maître des comptes, décédé le 30 août 1771.

[8] Archives du Paty de Clam.

En la quittant, après un séjour à Villette, sa jeune sœur Adélaïde,--celle qui sera Mme Dupaty,--disait[9]: «L’habitante de ces lieux ne contribue pas peu à en rendre le séjour agréable. Elle m’a fait passer les jours les plus heureux. On ne peut la quitter quand une fois on la possède. Pour moi, je ne pouvais m’y résoudre. Jugez combien j’ai été sensible à notre séparation.»

[9] Archives du Paty de Clam.

La chasse, la promenade à pied et en bateau, la lecture[10] étaient presque les seules occupations des châtelains de Villette qui, dans ces premières années, avant la naissance de leurs enfants, n’avaient d’autre distraction, à la campagne, que d’y recevoir leurs parents et quelques amis intimes comme Lope, Dussaulx et Roucher.

[10] Villette, 27 avril 1762. Fréteau à sa mère, née Lambert.--Archives Fréteau de Pény.

Mme de Grouchy avait deux sœurs: l’une, Félicité, mariée au marquis d’Arbouville, habitait Versailles; l’autre, Adélaïde, avait épousé Dupaty et partageait son temps entre Bordeaux, où son mari était président à mortier, Paris et les nombreux exils auxquels l’esprit aventureux du magistrat l’avait fait condamner.

Nous savons aussi qu’elle avait un frère, le conseiller Fréteau, qui demeurait tantôt à Vaux, près de Melun, tantôt à Paris, rue Gaillon, nº 15.

C’est là qu’en hiver toute la famille se réunissait[11], dans cet hôtel qui vit passer les hommes les plus remarquables de l’époque: Turgot, d’Alembert, et plus tard Beaumarchais et Condorcet. Là, qu’un jour, l’abbé Sabatier, membre de l’Académie française, fut condamné à faire, comme gage, une description de la femme et qu’il s’en tira par ces vers spirituels:

A moi vous demandez ce que c’est que la femme, A moi dont le destin est d’ignorer l’amour! A l’aveugle éploré vous déchirerez l’âme Si vous lui demandez ce que c’est qu’un beau jour.

[11] Les Grouchy demeuraient bien rue Royale, mais ils passaient presque toutes leurs soirées rue Gaillon où la maison était plus grande et plus commode pour les réceptions.

Au printemps de 1764, le marquis de Grouchy et sa femme se hâtèrent de gagner Villette, et, quelques jours après leur arrivée, la marquise donnait le jour à une fille qui fut appelée Marie-Louise-Sophie[12].

[12] Le docteur Robinet, dans _Condorcet: sa vie, son œuvre_ (Paris, May et Motteroz, p. 80) dit que Sophie de Grouchy naquit «au mois de septembre 1766, et non pas en 1764, comme dit Isambert». C’est là une erreur. D’abord, M. Isambert, ami très intime de la famille O’Connor ne pouvait pas se tromper sur un point aussi sérieux. De plus, le maréchal qui fut le second enfant du marquis de Grouchy, naquit le 23 octobre 1766, ce qui rend impossible la naissance de Sophie au mois de septembre de la même année. Enfin, Mme de Grouchy, dans une lettre datée de 1775, dit qu’elle jouit de la présence de sa fille depuis dix ans; et Dupaty, en décembre 1777, disait que sa nièce avait près de quatorze ans. Le doute n’est donc pas possible.

Cette enfant, dont l’existence devait être si agitée, montra, dès ses premières années, en même temps qu’un extérieur gracieux une âme peu commune. La «jolie Grouchette», comme on l’appelait dans sa famille, savait lire et écrire à l’âge de six ans. «Pour te donner une idée de la petite de Grouchy, écrivait la Présidente à son mari[13], je t’envoie deux petites lettres qu’elle a écrites d’elle-même à sa mère pendant sa dernière absence. Il est aisé de deviner quel germe a donné naissance à un être aussi intéressant. C’est un personnage. Ce sera le portrait de sa mère.»

[13] Sans autre date que «Jeudi, 22, 1770». Archives du Paty de Clam.

Et la même Mme Dupaty, le 2 octobre 1770, écrivait à son père[14]: «Notre sœur sublime est toujours aussi aimable et aimante; son aînée se décore et emprunte chaque jour quelque trait de l’âme de sa tendre mère. Elle n’acquiert que trop de ressemblance avec elle, car sa santé est, à mon gré, bien délicate et en bien mauvais état. Pour moi, je n’en dis rien, mais elle m’inquiète. Un jaune universel répandu sur tout son corps me fait appréhender pour elle une jaunisse. Les yeux battus, des lassitudes dans les jambes sembleraient l’annoncer. Elle est encore gaie, cependant, mais mange fort peu. Les autres sont bien gentils et bien portants.»

[14] Archives Fréteau de Pény.

«Les autres», c’est qu’en effet depuis 1764 M. et Mme de Grouchy avaient eu deux nouveaux enfants; un fils, Emmanuel, qui naquit le 23 octobre 1766 et qui deviendra maréchal d’Empire et une seconde fille, Félicité-Charlotte, venue au monde au mois de mars 1768 et le 27 du même mois, tenue sur les fonts baptismaux par son oncle, le président Dupaty.

Naturellement, dans cette branche de la famille, la filleule du magistrat tiendra désormais une grande place dans les préoccupations et dans la correspondance; mais on n’oubliera pas, cependant, Sophie, «la jolie petite nymphe aux yeux noirs,» comme disait le Président, et, malgré les titres de la cadette à une préférence qui aurait été légitime, c’est l’aînée qui, en secret, restera la plus chérie de toute la famille. Quand il venait à Paris[15], le Président déclarait que Sophie avait une bonne part dans son impatience et dans ses désirs de retrouver les siens.

[15] De Bussac, 2 novembre 1774. Archives du Paty de Clam.

Cependant, il n’est pas possible de séparer ce que la nature avait si bien uni; et la peinture de la vie patriarcale qu’on menait à Villette ne serait plus exacte si l’on négligeait de rappeler tous ceux qui vivaient dans cet intérieur charmant.

Le 25 mai 1769, la Présidente écrivait à son mari[16]: «Votre filleule devient gentille à manger. Elle court toute seule. Il ne lui manque que la parole. Son esprit voudrait se manifester et trouver une porte de sortie. Il étincelle dans ses grands yeux, dans ses petits mouvements. Mais il faut attendre la nature... Son petit frère est beau comme un ange. C’est un amour aux yeux bleus. Il est doux et avisé à plaisir. Pour votre petite Grouchette, elle est toute prête à monter en graine.»

[16] Archives du Paty de Clam.

Mais il faut laisser la parole à la mère elle-même. On y verra mieux que dans tous les récits sa bonté, son esprit et son cœur[17]: «Il ne me reste d’existence, écrivait-elle au Président, que ce qu’il en faut pour l’éducation de mes enfants. Il commence à entrer de l’esprit et du sentiment dans l’âme de ma fille dont les dispositions sont heureuses; mon fils m’astreint par sa jeunesse à ce que l’éducation a de plus sec et de plus aride. Mais il me laisse entrevoir de la sensibilité et l’espoir de l’intelligence.

[17] Archives du Paty de Clam. Sans date.

«Charlotte est un vrai petit bijou pour le caractère; rien de plus caressant, de plus gai, de plus drôle. Ce petit peuple me prend bien des moments que je lui consacre avec plaisir. M. de Grouchy les aime éperdument, vient souvent les voir chez moi et jette un coup d’œil de complaisance et de satisfaction sur les soins que je leur donne.»

Et, une autre fois, elle écrit encore au même correspondant[18]:

«Je vais te parler des miens en bref. D’abord, le bouquet, c’est Charlotte: il est moins frais que de coutume. Un rhume, un mal d’estomac l’ont un peu défleurie; ce n’est rien. La rose blanche,--c’est ma Grouchette,--croît assez et reste sensible aux charmes des arts, de l’esprit et de la vertu. L’Emmanuel mord à la grappe que lui présente son jeune mentor qui a trouvé le chemin du cœur.»

[18] Archives du Paty de Clam. 10 avril 1775.

Mais il n’est pas dans l’ordre des choses qu’un pareil bonheur puisse durer longtemps. Au mois de septembre 1775, Sophie fut atteinte d’une petite vérole des plus graves; tous les médecins la condamnèrent. Elle y survécut cependant et cette crise terrible fut, pour elle, salutaire. De cette maladie date une transfiguration physique qui l’ayant trouvée laide, engoncée, de petite taille, la rendit grande, élancée, superbe, douée de cette beauté qu’elle garda jusqu’à ses derniers jours et qui était tellement établie, qu’on ne l’appelait jamais, même parmi ses ennemis, que la belle Sophie de Grouchy et, plus tard, la belle Mme de Condorcet[19].

[19] Mme O’Connor, fille de Mme de Condorcet, a laissé sur sa mère une notice manuscrite qui est aujourd’hui à la bibliothèque de l’Institut. Il résulte de ce document que la maladie de Sophie serait arrivée au couvent de Neuville. Il est certain que Mlle de Grouchy fut malade à Neuville, après quelques excès de fatigue. Mais la crise qui la transforma est de 1775, et les lettres, toutes datées, que nous donnons sont formelles sur ce point.

Aimante comme nous la connaissons, Mme de Grouchy fut bouleversée par la maladie de sa fille. Les lettres où elle en parle sont trop touchantes pour ne pas être données ici[20]; le 13 octobre 1775, de Villette, elle écrivait à sa sœur, Mme Dupaty:

[20] Toutes trois sont extraites des Archives du Paty de Clam.

«Le savez-vous, ma chère amie, que je viens d’être menacée du plus terrible sacrifice que la Providence pût m’imposer? Ma fille vient d’avoir la petite vérole de la plus mauvaise qualité et compliquée d’un venin affreux... Jugez de ma situation pendant treize jours, mais surtout pendant une semaine que, l’arrêt prononcé, je n’attendais plus sa vie que d’un miracle. Il n’y a point de termes pour rendre ce déchirement, quand les liens du sang, ces liens brûlants de la maternité, vont être rompus! Hélas! vous l’avez éprouvé, tendre mère, mais l’objet que vous perdiez, quelque intéressant qu’il fût, ne pouvait vous être ce que m’est cette enfant; un attachement de dix années, dont toutes les heures me liaient par des soins et des espérances, un cœur vraiment tendre, sensible et reconnaissant, sentant les besoins de l’amitié et s’élevant à tout par l’action du sentiment et de la raison, développant pendant cette maladie qui a été un supplice infernal par sa nature et par celle des remèdes, un courage bien supérieur à tout ce que je pouvais présumer, voilà ce qu’il fallait perdre et voilà ce qui m’a été rendu. Je n’ai pas d’expressions pour dire ma joie, mais tu peux la mesurer sur mes alarmes qui ont été portées au dernier point. Le ciel a entendu nos vœux. Il nous a rendu ma fille. Hélas! que serais-je devenue s’il m’avait fallu voir tomber cette fleur? La plaie se serait agrandie tous les jours. Les temps, les lieux, les personnes, les secours, la triste nécessité de vivre pour des devoirs aussi sacrés et que je n’entrevoyais plus qu’avec un affreux dégoût, tout m’eût rappelé ma perte, tout aurait enfoncé le poignard. Je ne puis rendre compte, ma chère amie, de tout ce que j’ai ressenti; le souvenir de mille pensées depuis six mois prenait l’apparence de funestes pressentiments. L’idée désespérante de sa perte s’était présentée à moi depuis que je la voyais confirmer de plus en plus les promesses de son bon naturel; j’en avais été poursuivie et je croyais y lire mon cruel destin. Que le cœur d’une mère est neuf à cette vérité si frappante que nos vies ne tiennent à rien! Avec quelle amertume j’en dévorais l’expérience! Je ne finirais pas, chère amie, de te peindre ma douleur. Tout l’accroissait. M. de Grouchy était dans le désespoir du père le plus tendre. Son état m’effrayait. Il me prouvait que tout ce que j’avais attendu, projeté, désiré de cette enfant s’était réalisé pour être impitoyablement brisé... Nous voilà sur la route de la convalescence...»

Quinze jours après, le 28 octobre, Mme de Grouchy écrivait à Dupaty[21]: