La Marquise de Boufflers et son fils, le chevalier de Boufflers

Part 8

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«N'allez pas vous récrier, comme Mme de Boufflers, sur la tristesse du séjour que j'ai choisi; je ne veux pas que l'on m'en dise du mal; j'y trouverai de la tranquillité et de l'aisance, voilà ce que je cherche, et ce qu'il me faut.

«... Il me paraît impossible que dans quarante filles, je n'en rencontre pas quelques-unes de bonne conversation. Je ne suis pas difficile, je le serai encore moins quand j'aurai perdu l'amertume et l'aigreur que ce pays-ci commençait à me donner. J'aime à écrire, j'aime à lire, j'aime à travailler, je me ferai des occupations et je crois que je me défendrai de l'ennui. Enfin, mon Veau, je suis tout accoutumée à cette idée-là, qui, je l'avoue, m'a d'abord effrayée. Il me semblait que le feu était à la maison, que je me jetais par la fenêtre, et je ne savais où j'allais tomber. Cependant je n'ai pas balancé, parce que je crois qu'il ne faut pas résister à la raison, à moins qu'une heureuse étoile ne nous ait habitué à tout donner au hasard.

«N'êtes-vous pas persuadé qu'on peut être heureuse partout à bon marché excepté ici où tout s'achète bien cher. Plaisir, amis, considération, tout se paie et mille fois au delà de sa valeur...»

Si Panpan avait un grain de bon sens il viendrait habiter avec elle à Remiremont:

«Je vous donnerai, lui dit-elle, tout le haut de ma maison; je serai votre ménagère; vous seriez caressé par quarante chanoinesses qui se trouveraient trop heureuses d'être vos commères[59], et nous serions tous deux riches comme M. de la Borde et M. de Montmartel.

[59] Panpan désignait sous le nom de «compères» et «commères» ses amis et amies de Lunéville qui formaient sa petite société journalière.

«La _princesse Boursoufflée_[60] ne me fait pas peur. Je ne lui dois que parce qu'elle est une plus grande dame que moi. Cela ne peut pas être bien gênant. Elle fait bonne chère, elle a des chevaux; cela peut même être une ressource...»

[60] La princesse Christine de Saxe, abbesse de Remiremont; voir _les Dernières années de la Cour de Lunéville_, p. 360.

Les projets de la marquise sont déjà complètement arrêtés. Elle fera ses paquets pendant le carême, puis elle quittera Paris à Pâques. Elle se rendra d'abord à la Neuveville, de là elle ira à Haroué voir la vieille princesse de Craon, et son été se passera ainsi fort paisiblement.

Le séjour à Haroué n'attire pas irrésistiblement Mme de Lenoncourt. D'abord tout le monde dit que la princesse est fort baissée, qu'elle a souvent des absences, enfin qu'elle est plus difficile à vivre que jamais. Puis plusieurs de ses filles parlent de venir s'installer chez elle: Mme de Mirepoix pour cacher la honte qu'inspire à tous sa conduite; Mme de Bassompierre pour y faire des économies parce qu'elle a perdu au jeu plus de 4,000 louis. La visite probable de ces deux dames n'enthousiasme pas particulièrement la marquise, mais il faut bien s'y résigner. Si au moins Mme de Boufflers annonçait son arrivée; elle en a parlé, mais elle est si incertaine dans ses projets, si changeante. Qu'adviendra-t-il au dernier moment?

Enfin Pâques approchant, la marquise, toujours gracieuse et bonne amie, écrit à son Veau pour lui demander ce qu'elle peut lui rapporter de Paris, quel souvenir de la capitale lui sera le plus agréable. Panpan, modeste dans ses prétentions, exprime le désir certes le plus étrange qui se puisse imaginer: il demande à son amie de lui rapporter des poissons rouges! Ainsi fut fait, à la plus grande satisfaction du Veau.

Conformément au programme qu'elle s'est tracé, Mme de Lenoncourt se rend d'abord à la Neuveville, mais elle n'y fait qu'un court séjour, elle doit se rendre à Craon, où elle est attendue. En juin, elle écrit à Panpan:

«Le 11.

«Je m'en vais à Craon, mon Veau, il faut bien à la fin _sauter le bâton_. J'y serai quinze jours tête à tête avec la princesse. Si Dieu voulait que Mme de Boufflers arrive! Mais jamais il ne veut qu'elle soit raisonnable, ni que je sois heureuse. Du moins il ne l'a pas encore voulu et sa volonté est, dit-on, immuable.

«A mon retour, il faudra bien qu'il permette que je vous voie ou bien je me passerai de la permission, car c'est assurément ma plus forte volonté.»

_P.-S._--Mettez toujours sur mon adresse: Mme de Lenoncourt-Haussonville, parce que ma belle-mère reçoit et décachète mes lettres.»

Ainsi qu'elle le prévoyait, Mme de Lenoncourt ne se plaît que fort médiocrement à Craon où les distractions ne sont pas nombreuses. Elle prend patience en se disant que tout a une fin, même les pires ennuis, et puis, il est sérieusement question d'un voyage de Mme de Boufflers en Lorraine, d'une visite que l'on ferait au Veau à Lunéville, et cette perspective est si délicieuse qu'elle aide Mme de Lenoncourt à prendre son mal en patience.

«A Craon, le 19.

«Cette marquise vous a donc aussi mandé, mon Veau, qu'elle partait. Je me flatte qu'elle mettra ce projet à exécution, excepté, toutefois, qu'elle ne se soit pas abîmée à cette belle fête de M. de Fuentès, ambassadeur d'Espagne, où l'on me mande que l'on jouait encore le lendemain à quatre heures après midi. Dieu veuille qu'il lui reste de quoi payer la poste. Si elle est tout à fait ruinée, nous ne la verrons pas; si elle a gagné nous la verrons encore moins. Au reste, je me lamente et je m'inquiète à plaisir, car je ne sais pas même si elle était à cette fête. Mais, comme vous dites, elle est sujette à péter dans la main.

«Moi, mon Veau, je reste ici jusqu'au 27, et je vous jure que c'est tout ce que je puis faire, car cela est mortel. La levrette arrive à la Neuveville le 29 et n'y reste que vingt-quatre heures. Après son passage je serai libre et très pressée de vous aller voir. Si la mère Boufflers est de ce voyage nous nous arrangerons très bien dans votre petite maison. Vous lui donnerez la belle chambre parce qu'elle est la plus vieille et que je suis pour elle une manière de nièce, et moi je me trouverai mille fois mieux quelque part où vous me mettiez, fût-ce dans le lit de votre cuisinière, que je ne pourrais être dans le plus bel appartement, s'il était hors de chez vous.

«Rien n'arrive ici; je n'y reçois point de lettres et je ne sais pas de nouvelles plus fraîches que celles du sacre du Roi, que la princesse me raconte toutes les après-dîners avant de s'endormir. Je trouve que la santé se soutient, mais que la tête baisse; elle est lourde, elle n'a plus de mémoire; en vérité, mon Veau, il ne faut pas vieillir; il ne faut pas non plus mourir jeune. Dites-moi donc ce qu'il faut faire, car pour moi je ne le sais pas et me voilà pourtant dans ma quarantième année.

«Adieu, ma vache, je suis moult bête ici, je m'y sens une espèce d'engourdissement fort nuisible à l'esprit. Le chevalier est pourtant venu me faire une visite, mais si courte, si courte que c'est comme si j'avais vu son ombre.»

Comme il fallait s'y attendre, tous ces beaux projets de réunion s'écroulent, Mme de Boufflers, sous des prétextes plus ou moins futiles, renonce à son voyage, et Mme de Lenoncourt, assez découragée, va s'installer à Remiremont. A peine a-t-elle fini ses derniers arrangements qu'elle écrit à Panpan pour le supplier de la venir voir:

«Si vous pouviez venir passer quelques jours avec moi, vous me feriez un plaisir extrême. Ce sont vos maudites commères qui vous retiennent. Vous seriez bien ici, et je vous assure que vous ne vous y ennuieriez pas. Nous y jouerions au (je ne sais pas écrire ce nom-là), vous auriez des légumes, je sentirais bon la religieuse, nous causerions, nous nous promènerions. Venez, mon Veau.»

Mais Panpan, en bon et franc égoïste qu'il est, reste insensible aux plus pressantes sollicitations. Son indifférence est d'autant plus fâcheuse que Mme de Lenoncourt éprouve de grandes déceptions; sa nouvelle installation est moins agréable, qu'elle ne l'imaginait, les chanoinesses moins aimables qu'elle ne l'espérait; bref, au bout de peu de temps, la marquise sent venir l'ennui, aussi est-elle trop heureuse d'accepter les invitations qu'elle reçoit de ses amis. Elle retourne passer quelque temps à Craon, puis elle va s'établir à la Neuveville où elle compte passer l'hiver. Mais là non plus, elle ne trouve pas le bonheur.

C'est encore à Panpan qu'elle confie ses doléances:

«La Neuveville.

«Me voilà, mon Veau, je suis comme un porte-balle, courant de château en château.

«Je suis ici très doucement, très commodément, mais il faut convenir que ce n'est point amusant.

«Nous sommes à la cloche, comme dans un couvent; mes voisins les Chartreux ne sont pas plus solitaires que moi. Je supporte cette solitude assez gaîment. On dit que l'hiver sera bien long; moi je dis que je me chaufferai, que je lirai, et qu'enfin il se passera comme un autre.»

Mme de Lenoncourt ne tarde pas à se fatiguer de cette vie errante. Remiremont, la Neuveville, Haroué étaient des ressources momentanées, mais qui ne pouvaient être durables. «Il faut être chez soi, écrit-elle, commander son dîner, son souper, voir qui l'on veut; le contraire, à la longue, est très insupportable.» Et elle se décide enfin à chercher une demeure à Nancy, au risque de ce qui pourra arriver.

Justement, à cette époque, Mme Alliot venait de se résoudre à quitter la Lorraine; elle fut trop heureuse de louer à Mme de Lenoncourt la maison qu'elle occupait place de l'Alliance.

Panpan ayant demandé s'il y serait bien accueilli, la marquise lui offre une hospitalité vraiment écossaise. «Oui, sans doute, mon cher Veau, vous y aurez un appartement, et s'il n'y avait qu'un lit, je le partagerais avec vous.»

A peine est-elle installée qu'elle réclame son ami à grands cris: «Venez, mon Veau, venez admirer ma charmante maison; jamais je n'ai été meublée et logée comme je le suis; je serai ravie de vous montrer tout cela. J'en suis si occupée et si contente que je ne pense pas au voisinage.»

Si Mme de Boufflers n'avait pas mis à exécution son projet de voyage à Lunéville, il n'en est pas moins certain qu'elle y avait songé. Elle commençait à parler sérieusement de retourner vivre en Lorraine. Il est vrai que la plupart du temps c'étaient propos en l'air et bien vite oubliés.

Sa vie devenait de jour en jour plus difficile; le jeu avait vite eu raison de sa petite fortune et bien qu'elle s'efforçât de vivre avec la plus stricte économie, elle n'arrivait plus «à joindre les deux bouts». Il faut dire à sa louange qu'elle s'accommodait des privations avec la plus surprenante facilité et qu'elle montrait dans sa misère relative une philosophie tout à fait méritoire.

Depuis longtemps son frère de Beauvau, ses meilleurs amis, Mme de Lenoncourt et Panpan, la suppliaient de renoncer à l'existence de Paris qui causait sa perte et de retourner vivre en Lorraine. Hélas! la pauvre marquise promettait toujours et au dernier moment elle trouvait quelque prétexte pour ne pas quitter la capitale.

Le départ de Mme de Lenoncourt lui fit cependant une certaine impression; elle comprit qu'elle serait un jour ou l'autre réduite elle-même à une semblable nécessité et elle commença à parler plus sérieusement de son retour en Lorraine. Mais où fixerait-elle ses pénates? Habiterait-elle Nancy, où depuis longtemps déjà elle possédait une demeure? Résiderait-elle à la Malgrange, qu'elle devait à la libéralité de Stanislas? Son goût l'entraînait plutôt vers Lunéville, mais depuis qu'elle avait dû quitter les appartements du château, elle n'y avait plus d'abri; elle songea un instant à louer un assez grand appartement qu'elle connaissait et qui, à ses yeux, avait le très grand avantage d'être situé tout proche de la demeure de Panpan.

Mais sa famille, au courant de son intention, souleva mille objections.

Elle eut alors l'idée de proposer à Panpan de lui louer une partie de la maison qu'il occupait; de cette façon ils vivraient ensemble, sous le même toit, dans une charmante intimité.

Elle lui écrit en mars 1770.

«Paris, 5 mars.

«Il s'en faut bien, mon cher cœur, que je vous croie un tort, mais j'ai été fâchée de la publicité de mon projet, à cause des importunités que cela m'attire. Il faut renoncer à cet appartement dont l'idée m'enchantait. Tout le monde dit que ce serait loger dans des casernes. Ainsi, il faut se retourner et songer à votre maison. Acheter à vie, est-ce payer tous les ans le loyer comme mon frère fait de la maison qu'on lui bâtit actuellement[61]? Autrement je ne pourrais pas payer, n'ayant pas d'argent. Voyez comment vous pouvez arranger cela. Il ne faut pas songer à l'hôtel de Craon que mon frère compte vendre à la première occasion[62].

[61] Le prince de Beauvau faisait bâtir l'hôtel qui est actuellement le ministère de l'intérieur.

[62] L'hôtel de Craon, à Nancy, où est installé actuellement la Cour d'appel, avait été vendu par le prince, en 1751; il s'agit évidemment ici de l'hôtel de Craon, à Lunéville; il était situé le long du parc du château.

«Adieu et bonjour, mon cher ami, je vous embrasse mille fois.

(D'une main étrangère.)

«Le remède qu'on applique à l'œil de Mme la marquise lui fait quelque bien et on lui fait espérer qu'avec le temps, il guérira tout à fait. L'oculiste est de Lyon; il est à Paris pour affaires. Il est connu par des cures extraordinaires.»

Cette proposition, qui aurait dû combler de joie le vieux Panpan, ne parut pas le séduire le moins du monde.

Il reçut avec beaucoup de froideur les offres de son amie et il souleva plusieurs objections: la principale était que sa modeste demeure ne pouvait convenir à une grande dame, qu'elle n'y trouverait pas l'élégance et le faste auquel elle était habituée, enfin il s'étendait sur des considérations de décence, de convenance, qui, sous sa plume, étaient au moins assez singulières.

Mme de Boufflers réfute ses objections avec autant d'esprit que de cœur:

«Paris, ce 9 avril 1770.

«J'ai répondu à la lettre du 1er février et à celle du 5. D'abord il est question de votre maison que je voulais louer ou acheter. Croyez-vous, mon Veau, qu'en prenant le parti de renoncer à ceci pour jamais, et en ne songeant qu'à finir doucement ma vie loin d'ici, je me croie obligée à mettre beaucoup de faste ou de décence, comme vous l'appelez, dans une retraite, où, _comme je le désire_, je serai bientôt oubliée, et où ne devant jamais voir les gens qui mettent toute leur vertu et tout leur esprit à trouver de l'importance à ces choses-là, je doive seulement songer à ce qu'ils en penseront. Je n'ai en vérité pensé qu'à me procurer la consolation de vivre avec vous, et dans le seul pays que j'aime, parce que c'est le seul où j'ai été heureuse.

«Croyez, mon Veau, que les choses qui vous paraissent indécentes, parce que vous en jugez d'après les idées de certaines personnes, perdront toute leur importance, dès que nous serons bien sûrs de ne jamais les revoir.

«Je conclus donc à louer la partie de votre maison que vous n'habitez pas, ou quelque chose qui en soit tout près.

«Voilà mes conditions, voyez si vous me voulez à ce prix-là.»

Où Panpan a-t-il pris que Mme de Boufflers voulait mener grand train et faire du faste? Elle le voudrait qu'elle ne le pourrait pas, puisqu'elle est à peu près ruinée par les impôts nouveaux; du reste, elle n'y songe pas un instant:

«Quant à ma manière de vivre, elle sera fort bourgeoise, de quelque manière que les choses tournent, c'est-à-dire soit qu'on paie ou non. Je compte dans les deux cas ne pas dépenser au delà de ce que j'ai sur M. de Beauvau, le chevalier et le marquis de Boufflers, et la Malgrange. Du reste, si l'on paie, nous tâcherons d'en faire du bien à tous ces pauvres gens qui m'ont, presque tous, marqué de l'attachement. Je perds à peu près 5,200 livres aux troisièmes[63], mais si l'on est payé, comme on le croit, j'y gagnerai.»

[63] On parlait de frapper les revenus d'un troisième vingtième.

La marquise termine sa lettre en citant un trait charmant du duc de Choiseul, à propos de La Harpe et de sa fameuse pièce _Mélanie_ ou _la Religieuse malgré elle_.

La Harpe s'était plu à retracer les vertus de son bienfaiteur, M. Legier, curé de Saint-André-des-Arts; il dépeignait l'intérieur d'un couvent, les vertus d'un pasteur vénérable, les souffrances d'une jeune novice. La pièce ne pouvant être jouée, parce qu'on ne l'aurait pas permis, La Harpe en faisait des lectures dans les salons de Paris; ses tirades, qui correspondaient si bien aux idées de l'époque, soulevaient l'enthousiasme général et faisaient «couler bien des larmes». La pièce fut même représentée trois fois sur le théâtre de M. d'Argental: La Harpe y jouait le rôle du curé, aux applaudissements de tous[64].

[64] M. I. Chénier a écrit dans l'Épître à Voltaire:

La Harpe, aux sombres bords, t'aura conté, peut-être, Des préjugés bannis le burlesque retour, Et comment il advint que lui-même, un beau jour, De convertir le monde eut la sainte manie. Tu lui pardonneras, il a fait _Mélanie_.

«Vous serez bien aise d'apprendre ceci de M. de Choiseul. Nous avons, ou plutôt Saint-Lambert a parlé à Mme de Beauvau d'une pièce de La Harpe que nous avons entendue et qu'il ne connaissait pas. Mme de Beauvau l'a fait venir et a été contente de la pièce qui s'appelle _Mélanie_ ou _la Religieuse malgré elle_. La pièce a été lue chez Mme de Grammont où était M. de Choiseul. On a demandé à l'auteur s'il ne la ferait pas imprimer en Hollande. Il a dit qu'il croyait qu'il faudrait finir par là, parce qu'on lui disait qu'il se ferait des affaires en la faisant imprimer ici; qu'il en était d'autant plus fâché qu'il avait trouvé deux libraires qui lui en offraient mille écus. Le lendemain M. de Choiseul lui a mandé qu'il voulait être son troisième libraire et il lui a envoyé mille écus[65].»

[65] _Mélanie_, drame en trois actes. Il fut imprimé secrètement à Paris sous la rubrique: Amsterdam, 1770.

Au mois de septembre 1770, Mme de Boufflers a complètement oublié ses projets de départ, elle est toujours à Paris.

L'abbé Terray a remplacé M. d'Invaut au contrôle général depuis le mois de décembre 1769, mais ses procédés financiers ont soulevé de grandes clameurs, et il y a une fermentation générale. Le crédit est absolument perdu et pour le relever l'abbé ne voit d'autre moyen que de faire une banqueroute totale. On est accablé de remontrances, de représentations, de réquisitoires, d'arrêts, de lettres patentes, etc. Mme de Boufflers envisage avec calme tout ce bouleversement; si ses pensions sont payées, elle se tient pour satisfaite.

La marquise narre à son Veau les incidents de la capitale:

«Paris, 28 septembre 1770.

«Bonjour, mon Veau. Voilà la première fois de la vie que vous ayez été un peu content de moi! aussi vous verrez comme la louange me donne de l'émulation.

«Hier matin, M. le Dauphin se trouva mal, il eut de la fièvre, mal aux reins et à la tête. On vient de dire qu'il était mieux en ce moment.[66]

[66] L'on sait, sans qu'il soit nécessaire d'insister, les difficultés qu'éprouvait le Dauphin à donner à son épouse des marques de sa tendresse. Il dut à plusieurs reprises, et très à contre-cœur du reste, subir de légères opérations. Mme de Lenoncourt faisait plaisamment allusion à cette situation quand elle écrivait à Panpan: «Le Dauphin me fait pitié; ils lui ont fait encore une opération. On le tourmente comme pour lui faire prendre une médecine. Je suis persuadé qu'avec ces manières-là on en aurait dégoûté le chevalier de Beauvau lui-même!»

«Savez-vous que le contrôleur général a envoyé chercher l'abbé Morellet et lui a défendu de faire paraître son Dictionnaire. L'abbé lui a dit que comme il l'avait fait par ordre de M. d'Invaut, qui lui avait dit qu'il se chargeait des frais, il espérait au moins que M. l'abbé Terray voudrait bien s'en charger aussi. Le contrôleur général lui a répondu: «Que ceux qui vous ont fait travailler vous payent; ce n'est pas mon affaire.» Il y a pour 2,000 livres de frais[67].

[67] Cet ouvrage avait paru en 1770, sous le titre: _Prospectus d'un nouveau dictionnaire de commerce_. Paris, 1770, in-8º.

«Savez-vous que le chancelier a fait venir M. Thomas pour le menacer de la Bastille, au cas que son discours courût, et qu'en même temps il le lui a gardé huit jours, si bien qu'il est possible qu'on en ait pris copie chez lui[68].

[68] Thomas (1732-1785), de l'Académie française. L'archevêque de Toulouse, Charles de Loménie de Brienne, élu à l'académie en 1770, prononça le 6 septembre son discours de réception. Thomas répondit en qualité de directeur. Cette réponse donna lieu à des interprétations auxquelles Thomas n'avait pas songé. Le duc d'Aiguillon se plaignit au Roi par l'intermédiaire de Mme du Barry et l'avocat général Séguier adressa une plainte à Maupeou.--Les discours de l'archevêque et de Thomas ne furent imprimés qu'en 1808.

«L'archevêque de Toulouse a dit que, puisque le discours de M. Thomas n'était pas imprimé, le sien ne le serait pas non plus. On dit aussi que l'Académie a dit à M. Séguier que, sans le respect de son nom, on l'aurait rayé de l'Académie, à cause de son réquisitoire.

«M. de Choiseul est à Chanteloup jusqu'à Fontainebleau, avec beaucoup de monde. Il y aura beaucoup de fêtes et de plaisirs. On ne parle de rien. Je vis hier une maison énorme qu'il fait bâtir à l'arsenal pour lui; elle n'a que vingt-six croisées de face.

«Je passai hier la journée à Port-à-l'Anglais, dans une maison que la maréchale de Mirepoix a louée à vie, qui est charmante. En vérité, cela dégoûte de tout. C'est sur les bords de la rivière Marne-Seine; la vue et les jardins sont charmants.

«Adieu donc, Cœur, je m'adonne aux nouvelles.»

CHAPITRE VIII

1770-1771

Départ du chevalier de Boufflers pour la Hongrie.--Son séjour au camp des Confédérés.--Ses déceptions.--Son retour à Vienne.

Nous avons vu que le chevalier de Boufflers consacrait la meilleure partie de son temps à rimer en l'honneur des dames et à courir les grandes routes. Mais il ne se bornait pas à ces deux occupations, en somme inoffensives; pour son malheur il était, comme sa mère, possédé de la passion du jeu, et la fortune ne lui était guère favorable. Un soir, au Palais-Royal, il perdit plus de mille louis dont il n'avait pas le premier sol. Il ne put payer naturellement, ce qui causa «de grandes criailleries». Paris était sa perdition, tout le monde le lui disait et il le sentait très bien lui-même, si bien qu'il recherchait toutes les occasions de fuir la capitale.

En 1770, ayant appris que le Roi projetait d'envoyer un ambassadeur extraordinaire auprès de l'infante de Parme, à l'occasion de ses couches, il s'imagina que nul n'était plus apte que lui à remplir cette mission de confiance et il écrivit à Choiseul pour lui demander la préférence. Il rappelait plaisamment les missions dont Stanislas l'avait autrefois chargé et qu'il avait, assurait-il, remplies à son entière satisfaction.

«Monsieur le duc,

«On dit que l'infante de Parme va bientôt accoucher, et vous êtes trop poli pour ne pas lui faire un petit compliment. Je m'empresse de m'offrir, parce que j'ai pensé que vous dépêcheriez peut-être un courrier extraordinaire, et, assurément, vous ne pouvez pas en trouver un plus extraordinaire que moi. Je ne suis pas neuf en politique; j'ai fait mes premières armes avec la princesse Christine; de là, j'ai été à Francfort boire à la santé du Roi des Romains, et, quelque temps après, je suis venu à la mort de M. le Dauphin, faire compliment sur sa guérison. Je me sens tout l'acquit et tous les talents nécessaires pour haranguer dans cette occasion-ci le père, la mère, et même l'enfant sans qu'il y trouve un mot à redire; mais ce qui me plaira le plus, ce sera de parcourir ensuite toute l'Italie avec les profits de mon ambassade, et de voyager sur le velours.

«Je crois que mon projet sera fort goûté de mes créanciers; je souhaite qu'il le soit autant de vous, et, en attendant votre réponse, je suis avec respect, monsieur le duc...»[69].

[69] Communiquée par le comte de Croze-Lemercier.