La Marquise de Boufflers et son fils, le chevalier de Boufflers

Part 4

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Pendant l'été, l'existence de la marquise n'est pas moins agréable que durant l'hiver; elle est invitée dans tous les châteaux des environs; elle villégiature à droite, à gauche, partout et sans cesse elle retrouve sa famille et ses amies.

Le prince de Conti la reçoit dans son splendide domaine de l'Isle-Adam; il y vit entouré d'une société aussi galante que distinguée. On fait de la musique, on joue la comédie, on chasse. La maréchale de Luxembourg, Mme de Cambis, qui sont les plus intimes amies de l'_Idole du Temple_, y font d'interminables séjours; elles y entraînent Mme de Boufflers qui devient une des assidues de la maison.

La marquise n'est pas moins recherchée à Saint-Maur, chez le duc de Nivernais; à Roissy, chez les Caraman; à Auteuil, chez Mme Helvétius; à Saint-Ouen, chez Mme Necker; à Ruel, chez Mme d'Aiguillon; au Raincy, chez le duc d'Orléans; etc.

Mais c'est surtout à Montmorency, chez Mme de Luxembourg, que Mme de Boufflers aime à faire de longs séjours; là, elle se sent chez elle, là elle est heureuse, car elle y retrouve sa chère maréchale et tous les amis dont la société lui est la plus précieuse.

De tous les environs de Paris la vallée de Montmorency était assurément l'endroit le plus fréquenté et le plus apprécié de la société parisienne pendant tout le dix-huitième siècle. Ses collines verdoyantes, si riches en fleurs et en fruits de toutes sortes, ses bois séculaires, ses eaux superbes, lui avaient valu une réputation méritée. La proximité de la capitale, qui permettait à la fois de goûter les plaisirs de la campagne sans rien perdre de ceux de Paris, contribuait encore à augmenter la vogue de ce riant séjour.

A Montmorency, à Soisy, à Groslay, à Margency, à Sannois, à Andilly, à Eaubonne, à Saint-Brice, partout s'élevaient d'élégantes maisons de campagne, entourées de parcs superbes, la plupart avec une vue ravissante sur la vallée.

Le château de Montmorency appartenait au maréchal de Luxembourg, le château de Saint-Leu au duc d'Orléans[31], le château de la Chasse au prince de Condé. Les châteaux de Groslay, de Saint-Gratien, de Saint-Prix, de la Briche[32], d'Épinay, de Franconville, etc., etc., étaient tous habités par des familles de l'aristocratie ou de la haute finance.

[31] Il appartint plus tard à la reine Hortense.

[32] Il avait appartenu à Gabrielle d'Estrées et devint plus tard la propriété de M. de Sommariva.

Dès l'approche des beaux jours, les heureux propriétaires de ces belles demeures venaient y chercher le calme et le repos, et goûter au sein d'une société choisie les joies de la nature.

La vallée de Montmorency ne séduisait pas seulement les grands seigneurs; les gens de lettres paraissaient avoir fait de ce séjour leur asile préféré. A partir de 1750, Mme d'Épinay attire dans son château de La Chevrette tous les encyclopédistes[33], et son salon champêtre devient le rendez-vous d'une société de beaux esprits, d'hommes aimables et de femmes spirituelles. Les principaux habitués sont d'Holbach, Diderot, Marmontel, d'Alembert, J.-J. Rousseau, Galiani, Grimm, Saint-Lambert, etc.

[33] Mme d'Épinay quitta La Chevrette en 1760.--La situation embarrassée de son mari l'obligea à la louer.

La belle-sœur de Mme d'Épinay, Mme d'Houdetot, a loué, elle aussi, une habitation dans la vallée; elle s'est installée dans un joli petit village nommé Eaubonne, et elle y passe presque tout l'été.

Saint-Lambert, qui ne voulait pas quitter la femme qu'il aimait, ou du moins aussi peu que possible, acheta à son tour une propriété à Franconville, à quelques minutes de Sannois.

Nous verrons bientôt que, par un singulier hasard, Mme de Boufflers allait bientôt retrouver dans la charmante vallée tous ses meilleurs amis de Lorraine.

Son séjour dans la capitale ou dans les châteaux des environs offrait d'autant plus d'intérêt à Mme de Boufflers qu'elle était arrivée, comme nous dirions aujourd'hui, au moment psychologique. L'évolution dans les idées et dans les mœurs, qui se préparait depuis une vingtaine d'années, commençait à se manifester au dehors. Avec sa rare intelligence, avec son esprit ouvert et perspicace, la marquise de Boufflers ne pouvait manquer de s'en apercevoir, et de se passionner elle aussi pour ce mouvement des idées.

La société française se transformait de fond en comble et l'on voyait déjà poindre l'aurore des temps nouveaux. L'influence de la Cour allait s'amoindrissant et la tutelle qu'elle exerçait sur les esprits et les idées diminuait de jour en jour.

«On recherchait avec empressement, dit Ségur, toutes les productions nouvelles des brillants esprits qui faisaient alors l'ornement de la France; elles donnaient un aliment perpétuel à ces conversations où presque tous les jugements semblaient dictés par le bon goût. On y discutait avec douceur, on n'y disputait presque jamais, et comme un tact fin y rendait savant dans l'art de plaire, on y évitait l'ennui en ne s'appesantissant sur rien.

«Les idées philosophiques émises d'abord timidement gagnaient de jour en jour du terrain. L'habitude de la discussion qu'elles avaient fait naître s'appliquaient non seulement aux productions de l'esprit, mais aux actes du pouvoir, aux délibérations du Parlement, aux croyances religieuses, etc.»

A partir de la seconde moitié du dix-huitième siècle, on voit se former ces salons où toutes les classes se confondent, où les philosophes, les hommes de lettres, les financiers marchent de pair avec les courtisans, où l'on s'entretient de toutes choses, où l'on émet audacieusement les idées les plus subversives, où on les discute avec passion, où l'on fait table rase de toute l'organisation sociale, où l'on détruit tout ce qui existe, religion, morale, gouvernement, sans se soucier des conséquences.

Il semble qu'un véritable vent de folie ait poussé toute cette société à sa perte et à se détruire elle-même de ses propres mains.

Que les philosophes qui poursuivaient un idéal, qui voulaient une rénovation sociale, aient marché de l'avant envers et contre tous, cela se comprend et s'explique. Mais la noblesse, les gens de Cour, ceux qui profitaient et abusaient le plus largement de l'ordre de choses établi, par quelle aberration d'esprit, par quelle inconcevable aveuglement se montraient-ils aussi ardents à détruire que les philosophes?

Les femmes elles-mêmes ne dédaignaient pas de se mêler à ce mouvement des esprits; elles s'occupaient avec enthousiasme de philosophie et d'économie politique, et l'on entendait les plus jolies bouches prononcer des dissertations passionnées sur la sortie des blés et les droits prohibitifs. Sur les cheminées des salons comme sur les toilettes des boudoirs on ne trouvait que des ouvrages philosophiques ou les ennuyeuses élucubrations du marquis de Mirabeau, de l'abbé Baudeau et autres pédants économistes.

Mme de Boufflers partageait l'étrange aveuglement des gens de son monde; elle n'était pas moins ardente que ses amies à discuter les idées du jour, et à en adopter le plus grand nombre.

CHAPITRE IV

1768-1770

Séjour de Mme de Boufflers à Paris.--Sa correspondance avec Panpan.

Quand Mme de Boufflers revint à Paris en 1767, elle descendit d'abord chez son frère, mais ce n'était là qu'une solution provisoire; elle voulait avoir sa liberté, et puis elle avait eu avec sa belle-sœur quelques difficultés qui excluaient toute idée de vie commune. Leurs caractères, en effet, après avoir beaucoup sympathisé, n'avaient pas tardé à se heurter, et dans l'intérêt de tous mieux valait vivre chacun chez soi.

Mme de Boufflers s'installa d'abord rue du Rempart, au Marais, mais c'était fort loin, la maison était laide, incommode, il fallut trouver ailleurs. Après bien des recherches, la marquise finit par découvrir dans le faubourg Saint-Honoré, à côté de l'hôtel de Duras, la maison de Mme de Lorge qui venait de mourir; elle la loua pour 4,500 livres. L'habitation était charmante, agréable et commode; «elle avait à elle seule plus de vue, de soleil et de bon air que tout Paris ensemble.» Il y avait un beau jardin, de grands arbres, mais comme la perfection n'est pas de ce monde, l'escalier était un vrai casse-cou, «un véritable escalier de blanchisseuse». Il fallut bien cependant s'en contenter.

La marquise, à cette époque, a cinquante-sept ans bien sonnés, mais elle n'a rien perdu de ses qualités intellectuelles. Son fils, qui la dépeint à cet âge, s'extasie «sur le charme, la justesse, la finesse, la gaieté, la soudaineté, disons le mot, l'originalité de cet esprit qui ne ressemblait pas plus aux esprits ordinaires que la lumière à la couleur... Jamais aucun soin, aucun apprêt, aucune recherche... Ses paroles étaient inattendues, promptes, vives, pénétrantes, comme autant d'étincelles électriques... Sa gaieté était pour son âme un printemps perpétuel, qui l'a garantie toute sa vie de trop d'ardeur comme de trop de froid et qui n'a cessé de produire des fleurs nouvelles jusqu'à son dernier jour[34].»

[34] BOUFFLERS, _Œuvres posthumes_.

Mme de Boufflers retrouve d'abord avec une joie profonde ses chers amis de Lunéville, Mme de Lenoncourt et l'abbé Porquet, qui tous deux lui font fête à l'envi. Mais elle est bien vite débordée; ses parents, ses amis, tout le monde se l'arrache, tout le monde veut jouir de cet esprit charmant, si aimable et si gai.

Bientôt elle est à ce point recherchée, qu'elle ne sait auquel entendre; elle n'a plus une minute à elle, et elle devient insaisissable.

Mme de Lenoncourt fait tous ses efforts pour la voir le plus souvent possible, mais «elle échappe comme un oiseau, et c'est un véritable chagrin de la regretter toujours et de la voir si peu».

Elle n'est jamais chez elle; on prend avec elle un rendez-vous, elle y manque: «C'est une poignée de puces, écrit son amie désolée, il n'y a pas moyen de prendre des arrangements stables avec elle, elle est toujours où elle ne comptait pas être un quart d'heure auparavant.»

Ce ne sont pas seulement les joies de la famille ou de l'amitié qui absorbent si complètement Mme de Boufflers. Elle a toujours adoré le monde et elle en a peu joui pendant les dernières années si moroses du vieux Stanislas; aussi à peine arrivée dans la capitale cherche-t-elle à rattraper le temps et elle se jette à corps perdu dans une vie mondaine qui ne convient, il faut l'avouer, ni à son âge, ni à sa situation de fortune; on ne voit qu'elle à la Cour, chez tous les princes, à toutes les fêtes; elle ne manque pas un spectacle; il n'y a pas de jeune femme plus affolée de plaisirs.

«Elle s'amuse comme si elle avait quinze ans, écrit Mme de Lenoncourt qui en a trente-huit, c'est moi la grand'mère!»

Quelques jours après, elle s'écrie encore dans un moment de dépit:

«J'ai soupé trois jours de suite avec votre marquise. Peut-être vais-je être trois mois sans la voir. Il n'y a pas à Paris assez de jeu, assez de princes, assez de spectacles pour elle, jugez du temps qui lui reste. Et puis elle me soutient qu'elle m'aime! Cela me fait enrager. Je voudrais trouver une bonne raison de m'en détacher[35].»

[35] Toutes les lettres de Mme de Lenoncourt à Panpan, citées dans ce volume nous ont été gracieusement communiquées par Mlles de Ravinel, Mme Léon Noël et le capitaine Noël.

S'en détacher! c'est plus facile à dire qu'à faire!

Tous ses amis sont furieux après elle; ils finissent par lui en vouloir véritablement et il n'y a pas de reproches qu'ils ne lui adressent, mais elle est si aimable, elle a tant d'agréments, il émane d'elle un charme si singulier qu'on ne peut lui tenir rigueur. Dès qu'on la revoit, on l'aime plus que jamais. On passe sa vie à la détester et à l'adorer.

Ce ne sont pas seulement les fêtes, les spectacles, les réceptions princières que Mme de Boufflers aime avec rage, elle a une passion terrible, irrésistible, le jeu, et rien ne l'en peut détourner. C'est un mal de famille, car ses enfants eux-mêmes, sa sœur de Mirepoix en sont également les victimes. Déjà à Lunéville, du temps de Stanislas, la marquise a commis mille folies et s'est placée souvent dans les plus terribles embarras. Mais à Paris c'est bien pire encore. D'abord les occasions sont plus fréquentes et puis l'on joue bien plus gros jeu. Il n'y a pas de réunion à la Cour ou chez les princes qui ne soit l'occasion d'un jeu effréné.

Depuis la Régence, cette passion avait pris des proportions inouïes.

«La cause de presque tous les malheurs ici, c'est la fureur du jeu, écrit en 1720 la duchesse d'Orléans. On m'a souvent dit: «Vous n'êtes bonne à rien, vous n'aimez pas le jeu.»

«Les rues de Paris étaient éclairées la nuit de pots à feu placés devant les hôtels des plus grands seigneurs, convertis en maisons de jeu. Entrait qui voulait.»

On ne jouait pas seulement dans les tripots, dans les hôtels particuliers, on jouait chez tous les princes, à la Cour, et un jeu effrayant. Cette passion amenait avec elle tous les désordres qui en sont la conséquence. Plus d'un grand seigneur, plus d'une noble dame n'hésitait pas à aider la fortune quand elle ne leur souriait pas suffisamment. On se rappelle l'aventure de Mme du Chatelet à Versailles en 1747; elle joue au jeu de la Reine et en peu de temps elle a perdu non seulement ce qu'elle a sur elle, mais encore plus de 80,000 livres sur parole. Voltaire l'entraîne de force en lui criant qu'elle joue avec des fripons![36]

[36] Voir _la Cour de Lunéville_, p. 264.

Pendant tout le dix-huitième siècle cette passion a régné sans conteste et amené dans la société une démoralisation profonde.

Mme de Boufflers allait donc trouver à Paris plus que partout ailleurs la satisfaction de son déplorable penchant. Aussi partout où l'on joue, est-on sûr de la rencontrer. Et elle ne se contente pas d'un jeu modeste, en rapport avec ses ressources. Point du tout; elle joue gros jeu et perd ou gagne facilement 1,000 louis dans sa soirée. «Du reste dans le monde on ne parle que par 1,000 louis; 4 ou 500 louis sont des bagatelles qu'on ne daigne même pas citer.» Rien ne peut détourner la marquise de sa terrible passion, ni les pertes fréquentes, ni les sages conseils de ses amis.

A Marly, à Chantilly, à Compiègne, à Villers-Cotterets, à l'Isle-Adam, au Palais-Royal, partout elle joue un jeu d'enfer. Souvent on la voit rester à la table de jeu toute une nuit et toute une journée, sans désemparer!

Comme elle ne possède pour toute fortune qu'une rente de 18,000 livres sur le trésor royal, elle est bien vite au bout de ses ressources. Alors elle emprunte à droite, à gauche, mais comme elle ne peut rendre, toutes les bourses se ferment bientôt devant elle.

Ses enfants, tout en la blâmant, imitent son exemple; à Marly, dans une seule soirée Mme de Boisgelin gagne 2,500 louis; au Palais-Royal, le chevalier perd 200 louis dont il n'a pas le premier sol[37].

[37] Le chevalier lui-même écrivait en 1778 à Mme de Sabran, à propos d'une soirée à Marly: «Le jeu est devenu si fou qu'il n'est plus tentant.»

C'est une folie, une démence! Il n'est pas jusqu'à l'abbé Porquet qui ne soit atteint de la maladie régnante. On le voit perdre en quelques heures 250 louis au trente-et-quarante! «L'auriez vous cru capable de cette folie? écrit Mme de Lenoncourt indignée. Il faut que l'air de la maison soit bien contagieux. Le pauvre petit fou me fait pitié!»

Ce jeu effréné de la part de gens qui sont plus que besoigneux, entraîne les conséquences ordinaires, des scènes regrettables, des suspicions humiliantes. Un soir, à l'hôtel de Luxembourg, on joue au vingt-et-un. Mme de Boisgelin est assise à côté de son frère, le chevalier. Le banquier donne à la comtesse un certain valet de cœur, mais par une étrange fatalité, ce valet se retrouve parmi les cartes du chevalier et lui fait avoir 21. Par un hasard non moins fâcheux, Mme de Boisgelin a mis beaucoup d'argent sur les cartes de son frère et fort peu sur les siennes. Celui qui tient les cartes se récrie, proteste, tout le monde baisse les yeux, mais les inculpés nient avec indignation et il n'en est rien de plus[38]. Il est juste de dire qu'au dix-huitième siècle on considérait avec une rare indulgence les joueurs qui corrigeaient la fortune.

[38] Mme du Deffant à Walpole, 7 mars 1770.

Le chevalier de Boufflers, dans le portrait qu'il a tracé de sa mère, n'a pas caché le penchant qu'elle éprouvait pour les jeux de hasard et combien ce goût lui a été funeste.

«On lui a reproché avec trop de raison, d'aimer le jeu. Elle y a souvent été malheureuse; mais on peut dire aussi que ses amis ne l'étaient pas moins, puisque dans les heures qu'elle y perdait, Mme de Boufflers était perdue pour eux. Au reste, dans les moments les plus critiques, au milieu des plus grands orages, des naufrages mêmes, dont le gros jeu menace tous ceux qui ne craignent pas assez de s'y embarquer... on ne l'a jamais vu déroger à cette noble égalité d'humeur, à cette franche liberté d'esprit qui faisait le fonds de son caractère et la base de son bonheur; jamais abattue, jamais enivrée, elle portait en elle-même le contrepoids de toutes les inégalités de la fortune[39].»

[39] _Œuvres posthumes._

Ce portrait, écrit pour les besoins de la cause, est beaucoup trop flatteur. La vérité est que l'existence déraisonnable et surmenante que menait Mme de Boufflers était aussi désastreuse pour sa bourse que pour son humeur et pour sa santé; elle était horriblement changée et paraissait vieillie de vingt ans depuis la mort du roi de Pologne. Quand elle perdait, elle avait beau chercher à se dominer, elle ne pouvait s'empêcher d'être d'une humeur massacrante. Ses meilleurs amis déploraient une conduite si folle et peu à peu s'éloignaient d'elle.

Mme de Lenoncourt, profondément attristée, faisait à Panpan cette navrante description:

«Paris, 18 novembre.

«Mon Veau, je n'ai que des condoléances à vous faire. Notre pauvre amie détruit sa fortune et sa santé à plaisir. Je sais par ses enfants, qui en gémissent, qu'elle a joué à Fontainebleau nuit et jour, qu'elle a perdu prodigieusement, et je sais par Mme de Grammont qu'elle s'est querellée avec sa belle-sœur, qu'il y a entre elles tant d'aigreur que cela ne peut que mal finir. Mme de Grammont en est excédée. J'ai dit tout ce que j'ai pu pour excuser sa conduite en faveur des motifs, mais vous savez bien que l'humeur ne se supporte pas, et que c'est, de tous les défauts de la société, celui qui se pardonne le moins.

«Tout cela m'afflige jusqu'au fond de l'âme. Je vois cette malheureuse femme tout près de la caducité et de la pauvreté, sans existence, sans société, sans ressources. Le jeu est son unique plaisir et son unique occupation. Quelle malheureuse passion!»

Mme de Lenoncourt serait bien désireuse de rencontrer plus fréquemment cette amie, qu'au fond elle aime si tendrement, mais c'est là chose impossible: «Elle a deux maudites rosses qui la mènent partout où l'on joue, écrit-elle avec rage, mais bien peu chez moi.»

La marquise est d'autant plus désolée de ne pas voir plus souvent Mme de Boufflers, qu'elle-même a éprouvé bien des déceptions en s'installant à Paris et qu'elle avait compté sur son amie pour lui rendre la vie plus agréable.

D'abord, au point de vue matériel, elle s'est trouvée dans des conditions déplorables. Elle a naturellement peu d'argent à mettre à son loyer et elle a dû se loger dans un chenil, «une maison culbutée de la cave au grenier, de l'huile puante partout!» Ces odeurs horribles jointes au bruit de la rue la tuent. Aussi Paris lui paraît-il laid et désagréable, et elle a peine à «s'y rhabituer». Combien elle regrette son cher Lunéville où elle était si bien logée, où elle jouissait de tant de repos!

Certes, ses amis ont été charmants pour elle, elle les a retrouvés tels qu'elle les avait quittés; ils la comblent de marques d'affection, mais la vie de province avait bien plus de charme.

Elle écrit tristement à son cher Veau:

«Je fais des visites qui me fatiguent, je ne trouve que les gens que je ne désire pas; je fais des soupers tristes, ennuyeux et dont tout le monde se plaint. Je vois mes amis souvent pour Paris, peu pour moi qui les voyais tous les jours à Lunéville, enfin, mon cher Panpan, il faut que je sois très vieillie, car je sens que cette vie ne me convient plus.»

L'été est pire encore que l'hiver, s'il est possible: «On n'y a pour toute société que quelques ennuyeux qui ne savent que devenir, les rues sont empuantées, enfin Paris est un séjour odieux.»

A force de chercher, Mme de Lenoncourt finit par trouver dans un quartier éloigné un appartement grand, gai et commode. Malgré la distance qui l'éloigne encore davantage de ses amis, elle est ravie, car elle n'y entend d'autre bruit que le chant du coq.

Cependant Mme de Boufflers, loin de se calmer, continuait à mener la même vie agitée et troublante dont nous avons fait une rapide description. La visite du jeune roi de Danemark, en octobre 1768, fut un prétexte pour elle à de nouvelles folies. Ce roi de «marionnettes[40]», à peine débarqué à Paris, fut accablé de fêtes de tous genres, bals, comédies, opéras-comiques, jeu, on ne lui laissait pas un instant de repos: «Nous ferons crever le petit Danois, écrit Mme du Deffant, il est impossible qu'il résiste à la vie qu'il mène.»

[40] Walpole l'appelait «l'empereur des fées» tant il était petit.

Mme de Boufflers était de toutes ces fêtes. La plus remarquable fut celle donnée à Chantilly par le prince de Condé, elle dura trois jours pleins, le lundi, le mardi, le mercredi.

«Le lundi, il y eut un opéra, un grand souper, un jeu et un bal; le mardi, une chasse, une comédie française, un souper, un jeu et un bal; le mercredi, un opéra, un feu d'artifice, un souper, un bal masqué pour lequel il y avait 2,000 billets distribués dans Paris et un jeu à tout casser.»

Mme de Boufflers n'eut garde de laisser échapper cette occasion de faire une folie; elle joua et perdit plus de mille louis.

Enfin le petit Danois reprit la route de ses États et la société élégante de Paris retrouva un peu de calme.

Cependant la vie que menait Mme de Boufflers ne lui réussissait pas précisément. En décembre 1768, elle tomba malade et fut pendant quelques jours dans un état fort alarmant; elle avait une fièvre considérable, crachait le sang et avait un point de côté; son médecin, très inquiet, ne cachait pas à la famille ses préoccupations. Mme de Lenoncourt ne quittait pas son amie et la soignait avec autant d'intelligence que de dévouement. Enfin, le mieux se déclara et l'on put regarder la marquise comme sauvée.

Pendant sa maladie elle avait eu souvent auprès d'elle sa sœur de Bassompierre, mais la vieille dame n'avait plus que le souffle et ne songeait qu'à jouer au trictrac, qui était devenu son unique passion. Mme de Lenoncourt mandait gaiement à Panpan:

«La marquise a chez elle Mme de Bassompierre dont l'ombre joue au trictrac du matin au soir. La dernière fois que j'ai vu cette apparition, je disais: cette pauvre femme va rendre le dernier soupir en jetant les dés; elle tombera dans le trictrac et ce sera son tombeau. Je suis sûre que voilà comment elle finira.»

Mme de Boufflers se rétablit donc, mais elle restait «maigre, brûlée, desséchée», elle toussait, avait de fréquents accès de fièvre; elle aurait eu besoin d'un grand régime; au lieu de s'y résigner, elle reprit sans perdre de temps son existence ordinaire. Avant tout elle prétendait ne pas se priver des soupers et des parties de jeu qui faisaient tout son bonheur.

Ses amis s'efforçaient en vain de lui faire entendre raison:

«Prêchez-lui le lait et les ménagements, écrivait Mme de Lenoncourt à Panpan; sa poitrine s'attaquera si elle n'y prend garde. Elle est comme une bouteille d'éther; un jour le verre cassera et tout s'évaporera.»