La Marquise de Boufflers et son fils, le chevalier de Boufflers

Part 30

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M. de Craon avait émigré avec sa mère et tous deux avaient fixé leur résidence à Aix-la-Chapelle. En 1792, le jeune homme, il n'avait guère plus de dix-neuf ans[196], annonça à son oncle son mariage avec Mlle de Mortemart. Cette union avec une famille à laquelle l'attachaient tant de liens d'amitié, comblait tous les vœux du vieux prince.

[196] Il était né en 1773.

Le mariage fut célébré à Aix-la-Chapelle en mai 1792. M. et Mme de Beauvau envoyèrent à leur nièce comme cadeau de noces une montre avec sa chaîne.

A partir de ce moment, le prince de Beauvau entretient avec sa nièce une correspondance très fréquente et des plus affectueuses; il la charge d'être son _gazetier_, de lui envoyer toutes les nouvelles qu'elle pourra recueillir, mais _avec prudence_ naturellement. Il veut des détails sur ce qui la concerne, il veut tout savoir et il lui écrit tendrement: «J'ai le droit, ma chère nièce, de partager vos plaisirs, vos peines, vos inquiétudes, vos sentiments, vos pensées, etc.»

Mme de Beauvau n'a pas avec la jeune Mme de Craon des rapports moins affectueux. Il y a entre elles un échange incessant de petits billets charmants, pleins de délicatesse et d'affection. Mais il n'est fait que bien rarement allusion aux terribles événements du jour; à peine de temps à autre un mot échappé par-ci par-là.

Le 6 juillet 1792, la princesse dit à sa nièce tout le chagrin qu'elle éprouve à ne la point connaître encore et elle ajoute: «Je n'ose encore penser au moment qui nous rapprochera. Beaucoup de gens fuient Paris. _M. de Beauvau regarde comme un devoir pour lui d'y rester tant que le Roi y sera._ Nous touchons à une terrible crise...»

Le 7 septembre, le prince fait une brève allusion aux horribles massacres qui ont ensanglanté Paris:

«7 septembre 1792.

«J'ai reçu, ma chère nièce, avec tout le plaisir dont on est susceptible en ce temps-ci, votre lettre du 30 août. Nous sommes entourés d'horreurs et dévorés d'inquiétude. Malgré cela, jusqu'à présent, la santé de Mme de Beauvau et la mienne se soutiennent... Nous vous embrassons, ma chère nièce, très tendrement.»

En octobre Nathalie de Craon annonce à sa tante ses prochaines espérances et en même temps elle lui envoie un petit ouvrage fait de ses propres mains: Mme de Beauvau lui répond gracieusement:

«29 octobre 1792.

«Votre joli présent, ma chère nièce, et votre charmante attention, ont été reçus avec toute la reconnaissance qu'ils méritent, et ils ajoutent pourtant encore aux regrets que nous avons d'être séparés d'une aussi bonne ouvrière et d'une aussi aimable nièce... Nous attendons de vous un présent encore plus cher et nous souffrons beaucoup de ne pouvoir vous rendre les plus tendres soins...»

Mme de Beauvau écrit encore à sa nièce le 10 janvier:

«10 janvier 1793.

«Je ne crois pas, ma chère nièce, qu'on ait jamais autant aimé une personne qu'on n'a pas encore le plaisir de connaître: il est vrai qu'il est impossible de se rendre plus aimable que vous l'êtes pour M. de Beauvau et pour moi; il est vrai encore que tout ce qui vous connaît nous parle de vous avec éloges...

«M. de Beauvau est charmé d'être le parrain de votre enfant, comme il veut ainsi en être le père. C'est une obligation de plus que vous a (mot manquant) votre mari d'avoir augmenté beaucoup par votre union avec lui l'intérêt que lui portait déjà son oncle.

«Mme de Craon est charmée de vous; nous regrettons de ne pouvoir partager ses soins dans une circonstance aussi intéressante, j'espère qu'elle nous donnera promptement et régulièrement de vos nouvelles.

«M. de Beauvau a demandé que votre enfant s'appelât Charles, et moi je demande qu'on lui donne les deux noms de son parrain Charles-Just. J'espère qu'il justifiera comme lui ce dernier.

«Princesse de B.»

Pas un mot des événements terribles qui se préparent, pas une allusion au procès du roi!

M. et Mme de Beauvau, toujours tendrement occupés de la jeune Nathalie, veulent lui envoyer un souvenir pour le moment de ses couches. Après bien des recherches, ils lui expédient une jolie tasse à bouillon avec la soucoupe et aussi un petit coquetier de porcelaine.

«17 février 1793.

«Votre lettre du 3 m'a fait, ma chère nièce, le plaisir que me feront toujours toutes les marques de votre souvenir et de votre sensibilité à mon attachement pour vous. Je vous embrasse de tout mon cœur et vous souhaite d'heureuses couches. Il me semble que vous ne devez pas être éloignée du terme, madame Nathalie!

«Je voudrais savoir si vous êtes contente de la tasse que vous devez avoir reçue par l'ambassadrice de Suède, et si un autre envoi que je vous ai fait à peu près en même temps vous est parvenu[197].»

[197] Ces lettres nous ont été gracieusement communiquées par M. le prince de Beauvau.

Cependant M. de Beauvau, bien qu'il n'eût jamais été inquiété, ressentait profondément tout ce qui se passait, et peu à peu sa santé s'altérait.

Au printemps de 1793, le prince sentit ses forces décliner; il pensa que l'air pur des champs lui redonnerait la vigueur qui lui manquait, et il partit pour le Val, accompagné seulement de la princesse et de Saint-Lambert. A peine arrivé, il fut pris d'un catarrhe et il dut s'aliter. Mme de Beauvau, fort inquiète, voulut faire venir Mme de Poix, mais on défendait en ce moment tout mouvement à la jeune femme et le prince s'opposa à ce qu'on la dérangeât; il ne voulut pas davantage qu'on fît venir sa sœur, l'abbesse de Saint-Antoine. Mais l'état devint bientôt si inquiétant qu'on passa outre aux défenses du malade et qu'on appela en toute hâte sa fille et sa sœur. Elles eurent la consolation de pouvoir lui prodiguer leurs soins pendant ses derniers moments et lui dire un éternel adieu.

Fidèle aux idées philosophiques qui avaient toujours été celles de son entourage et les siennes également, le prince ne demanda pas à recevoir les secours de la religion et il mourut en philosophe comme il avait vécu[198].

[198] La princesse de Beauvau mourut en 1820. Elle partageait toutes les idées de son mari et l'on voyait un buste de son ami Voltaire sur la cheminée de son salon. C'était au moins audacieux sous la Restauration. Quand sa fin approcha, toute sa famille s'empressa pour lui faire recevoir un prêtre; mais elle s'y refusa obstinément, se bornant à dire: «Tout cela est fort inutile, je veux mourir comme M. de Beauvau.» On dut, pour sauvegarder les convenances, se borner à un simulacre.

Il s'éteignit dans les bras de sa femme le 19 mai 1793; il était âgé de soixante-treize ans[199].

[199] C'est à la fin de 1793 que Saint-Lambert écrivit _la Vie du maréchal de Beauvau_. Cet ouvrage existe au château de Mouchy avec une préface écrite par le duc de Poix.

Un journal républicain, faisant allusion à la tranquillité dans laquelle le prince avait vécu jusqu'à sa mort, écrivait: «Malgré son nom et ses dignités, l'ascendant de ses vertus et de ses bienfaits l'a environné de respect jusqu'à la fin de sa carrière[200].»

[200] Le Val, qui avait été donné au prince par Louis XV, fut repris par l'État en 1794, puis rendu à Mme de Beauvau en 1797.

La douleur de Mme de Beauvau fut immense. En perdant ce mari qu'elle adorait, elle perdait tout au monde. La tendresse de Mme de Poix et de la jeune Ourika apporta, il est vrai, quelque adoucissement à son chagrin, mais elle se retira du monde et elle ne vécut plus que pour honorer le souvenir de celui qu'elle avait tant aimé.

Elle relisait souvent ces jolis vers de Saint-Lambert, sur les désillusions de la vieillesse, et cette lecture, qui lui rappelait si cruellement sa propre douleur, lui arrachait des cris de désespoir:

Malheur à qui les dieux accordent de longs jours! Consumé de douleurs vers la fin de leur cours Il voit dans le tombeau ses amis disparaître. Et l'être qu'il aimait arraché à son être. Il voit autour de lui tout périr, tout changer; A la race nouvelle il devient étranger, Et lorsqu'à ses regards la lumière est ravie, Il n'a plus, en mourant, à perdre que la vie[201].

[201] Nous empruntons beaucoup de ces détails aux _Souvenirs de la princesse de Beauvau_ publiés par Mme STANDISH. Paris, Tchener, 1872.

CHAPITRE IV

1794-1803

M. et Mme de Boisgelin devant le tribunal révolutionnaire.--Leur mort.--Les derniers jours de Panpan.--Mort de l'abbé Porquet.--Saint-Lambert et Mme d'Houdetot.--Mort de Saint-Lambert.

M. et Mme de Boisgelin furent moins heureux que M. et Mme de Beauvau.

En 1794, sur une dénonciation, ils furent enfermés dans la maison d'arrêt du Luxembourg, puis à la suite d'un soi-disant complot, ils en furent extraits le 18 messidor, et ils comparurent devant le tribunal révolutionnaire.

Avec eux se trouvaient le prince d'Hénin, Potier ci-devant duc de Gèvres, Papillon de la Ferté, Laroche Lambert, les deux Goussainville, Mique, l'ancien architecte du _Tyran de Pologne_, son fils, homme de loi, etc. Ils étaient en tout soixante et un.

Voici le réquisitoire de Fouquier-Tinville:

«Les chefs de la conjuration formée contre le gouvernement révolutionnaire sont tombés sous le glaive de la loi; ils ont laissé des complices, qui, dépositaires de leurs plans, emploient tous les moyens pour les mettre à exécution. Le tribunal a connu leurs tentatives, toujours infructueuses et toujours renaissantes, dans les maisons d'arrêt de la commune de Paris, et le châtiment mérité déjà infligé à plusieurs coupables n'a pas découragé les conspirateurs qui s'étaient flattés qu'ils resteraient toujours impunis au milieu des victimes qu'ils sacrifiaient à leurs intrigues et à leurs complots. Ils viennent encore de renouveler leurs tentatives dans la maison d'arrêt du Luxembourg... On remarque parmi les prévenus les dignes agents de Dillon, des ex-nobles comme lui, on y remarque de ces hommes masqués en patriotes, pour en imposer au peuple, et qui, sous les apparences d'un zèle patriotique immodéré, voulaient déchirer l'empire pour le livrer aux despotes coalisés et à toutes les horreurs d'une guerre civile; enfin on y voit les cruels ennemis de la souveraineté et de la liberté des peuples, ces prêtres dont les crimes ont inondé le territoire français du plus pur sang des citoyens, etc., etc.»

Tous les accusés, «ayant été convaincus de s'être déclarés les ennemis du peuple en conspirant contre sa liberté et sa sûreté, provoquant par la révolte des prisons, l'assassinat et tous les moyens possibles la dissolution de la représentation nationale, le rétablissement de la royauté et de tout autre pouvoir tyrannique», furent condamnés à mort et leurs biens confisqués.

L'exécution devait avoir lieu dans les vingt-quatre heures, sur la place dite «barrière de Vincennes». On était probablement pressé, car les infortunés furent conduits au supplice le jour même de leur condamnation.

M. de Boisgelin était âgé de soixante et un ans et sa femme de cinquante-neuf[202].

[202] Peu de jours après montait également sur l'échafaud le duc du Châtelet, fils de la célèbre amie de Voltaire; il était né en 1727. Son fils, général dans les armées de la République, fut emprisonné comme Girondin; il s'empoisonna.

On peut supposer la douleur qu'éprouva l'ancien lecteur de Stanislas en apprenant la fin tragique de cette «divine mignonne» qui avait été élevée près de lui et qu'il aimait comme une fille. A partir de cette époque Panpan ne fit plus que végéter misérablement.

Depuis quelques années ses douleurs physiques avaient été sans cesse en augmentant et il n'était plus que l'ombre de lui-même. Ses douleurs morales, les privations, le besoin contribuaient encore à l'accabler.

La pension que Stanislas lui avait accordée avait été maintenue par l'Assemblée nationale et Panpan était inscrit au nombre des pensionnaires de la République, mais hélas! il était payé en assignats et sa pension était bien insuffisante pour le préserver de la misère. Malgré sa philosophie, il souffrait cruellement de cet état précaire.

Il n'avait plus que deux amis, Guibal, le notaire, qui venait encore presque chaque jour chez lui faire sa partie d'échecs, et Mme Durival, avec laquelle il était resté en relations très intimes.

En 1795, sentant ses forces décliner de plus en plus, Panpan comprit qu'il ne tarderait pas à aller rejoindre les amis qui l'avaient précédé dans la tombe; il comprit que l'heure était venue de prendre ses dispositions dernières.

Poussé par le désir si humain de ne pas disparaître tout entier et de laisser après lui une trace, si légère fût-elle, de son passage en ce monde, il se décida à léguer ses manuscrits à Mme Durival, avec l'espoir qu'elle les publierait un jour.

En lui envoyant le volumineux dossier qu'elle ne devait ouvrir qu'après sa mort, il lui écrivait:

_A mon adorable amie Mme Durival._

Trop souvent l'avenir nous gâte le présent. D'un éternel oubli la crainte m'importune, Un portefeuille complaisant Me paroit, pour mes vers, une bonne fortune; Souffrez qu'entre vos mains je m'en fasse un présent. Gardez-le, jusqu'au temps, qui ne tardera guère, Si j'en crois la vieillesse et ses fatales loix; Mes vers seront à vous à mon heure dernière. Si vous les lisez quelquefois Si vous daignez en faire un choix, Que dans ce portefeuille ils vous suivent sans cesse. Le peu que je valus y peut être enfermé; Qu'ils vous disent souvent combien je vous aimai. Autour de ce dépôt, qu'un doux espoir vous laisse, Mes mânes satisfaits s'empresseront d'errer; C'est un petit tombeau d'une nouvelle espèce, Qu'au sein de l'amitié j'aime à me consacrer.

Panpan ne se contenta pas de remettre à Mme Durival tout ce qui le concernait, il déposa également entre ses mains tous les papiers qu'en mourant Mme de Graffigny lui avaient légués et qui reposaient paisiblement dans son secrétaire depuis trente-huit ans.

Il écrivait encore à son amie en lui donnant ses instructions pour ce nouveau dépôt:

Mais d'un autre tombeau je vous fais la prêtresse, C'est un autel ce tombeau-là, Et trop longtemps de ma tendresse L'attendit vainement la muse enchanteresse A qui nous devons Rika. Daignez être dépositaire Du trésor qu'en mourant elle m'a confié. C'est à vous de remplir ce sacré ministère; Faites ce que je n'ai pu faire; Que l'amitié supplée à l'amitié. Publiez son recueil, il sera sûr de plaire; Il peindra son esprit, peignez son caractère. Vous trouverez dans votre propre cœur Les vertus qui feront respecter sa mémoire. De ce monument à sa gloire Peut-être que le Temps ne sera point vainqueur, De ce Temps sous qui tout succombe. Peut-être pourrai-je braver sa dure loi Si ce qui peut rester de moi Pouvait avoir l'honneur de partager sa tombe[203].

[203] Ces pièces nous ont été communiquées par le capitaine Noël.

Le 11 avril 1796, Panpan s'éteignit obscurément à Lunéville, dans sa petite maison de la rue d'Allemagne. Il était âgé de quatre-vingt-quatre ans.

La même année succombait à Paris son vieil et très cher ami l'abbé Porquet.

Qu'était-il advenu du galant abbé, depuis que nous l'avons vu en aimable compagnie courir les lieux de plaisir de la capitale? Il avait continué à vivre paisiblement dans une société choisie, fréquentant les gens de lettres et écrivant pour l'_Almanach des Muses_ et les _Étrennes_ des pièces de vers qu'il signait modestement: _le petit vieillard_.

On le rencontrait chaque jour aux Tuileries ou aux Champs-Élysées; il se promenait toujours dans les mêmes allées, marchant d'un pas paisible, en compagnie d'une dame, qui avait des bontés pour lui, et qui ne le quittait presque jamais. Il était toujours d'une extrême recherche dans sa tenue et il affectait même une véritable coquetterie.

Il jouissait d'un revenu modeste mais qui suffisait à ses besoins.

Cependant, l'âge arrivant, il chercha à augmenter ses ressources et il adressa une supplique à son ancien élève, le cardinal de Brienne; celui-ci promit une pension, mais il avait en tête bien d'autres préoccupations et il oublia son protégé.

Porquet, impatient, lui rappelait sa promesse en lui envoyant ce quatrain:

Pauvre, malade et vieux, irai-je encor poursuivre Ce fantôme d'espoir que vous daignez m'offrir? Ah! Monseigneur, faites-moi vivre Un moment avant de mourir.

Peu de jours après, étant tombé malade, il plaisantait sur son triste sort en écrivant cette boutade:

Trop séduisante illusion, Hélas! qu'êtes-vous devenue? J'attendais une pension, C'est la goutte qui m'est venue.

La révolution bouleversa la vie de l'abbé. Non seulement elle le priva des sociétés qu'il aimait à fréquenter, mais elle lui enleva peu à peu ses dernières ressources. Puis il se crut menacé dans sa liberté et dans sa vie; la crainte d'une arrestation possible empoisonnait son existence; il vivait dans des transes continuelles, s'attendant toujours aux pires catastrophes.

Porquet ayant fini par être complètement ruiné, le gouvernement crut de toute justice de lui accorder une compensation. Un décret du 4 septembre 1795 lui attribua un secours de 1,500 francs comme homme de lettres. Mais il fut payé en assignats!

Cependant le pauvre abbé, malgré des prodiges d'économie, avait fini par épuiser toutes ses ressources. La veille de sa mort il alla voir un de ses intimes et il lui dit:

Quand on a tout perdu, quand on n'a plus d'espoir, La vie est un opprobre et la mort un devoir.

Son ami offrit de lui venir en aide, mais Porquet était fier, il refusa. Il rentra paisiblement chez lui, et le lendemain on le trouva mort dans son lit. Nul doute qu'il n'eût volontairement mis fin à ses jours[204].

[204] Magasin Encyclopédique, 1807.

La liaison de Saint-Lambert et de Mme d'Houdetot, commencée en 1756, avait persisté en dépit du temps et des orages; le monde, fort indulgent pour ces attachements extraconjugaux dont la durée prouvait la sincérité, avait accepté avec sérénité ce faux ménage qui ne se cachait pas et on l'accueillait partout et toujours avec joie.

Mais en 1793, M. d'Houdetot eut la douleur de perdre l'amie avec laquelle il vivait depuis quarante-cinq ans, dans la plus douce union. Effrayé de la solitude, il se rappela fort à propos qu'il était marié, qu'il avait une femme légitime, et que c'était le moment ou jamais de se rapprocher d'elle. Il arriva donc tout uniment avec son bagage à l'hôtel qu'habitaient Mme d'Houdetot et Saint-Lambert, et il reprit sa place au foyer conjugal le plus simplement du monde; mais comme c'était un homme qui savait vivre et qui n'attachait pas aux préjugés de ce monde plus d'importance qu'il ne convient, il se garda de montrer le moindre ennui de la présence du poète. C'est ainsi que l'arrivée du mari transforma le faux ménage en un ménage à trois des plus corrects.

Mme d'Houdetot, de son côté, ne montra pas moins d'esprit et elle accueillit à merveille l'époux repentant. Seul Saint-Lambert laissa percer beaucoup de mauvaise humeur, et il fallut tout le tact de Mme d'Houdetot pour lui faire accepter ce mari qui, du premier, le faisait passer au second plan.

M. d'Houdetot cependant se montrait fort aimable et indulgent. Il disait gaîment: «Nous avions, Mme d'Houdetot et moi, la vocation de la fidélité, seulement il y a eu un malentendu.» Il était doux, aimable, conciliant, et il se trouvait parfaitement heureux entre sa femme et Saint-Lambert. Il en arrivait même à regretter le temps qu'il avait passé loin de cet intérieur charmant et il disait naïvement: «Ah! nous aurions été bien heureux[205]!»

[205] Nous empruntons la plus grande partie de ces détails au livre si intéressant de M. BUFFENOIR: _La comtesse d'Houdetot_. Paris, Calmann Lévy.

La vie commune, en effet, eût été fort agréable dans ce vieux ménage à trois, si elle n'avait été troublée par les incessantes mauvaises humeurs de Saint-Lambert. Avec l'âge, le poète n'était pas devenu plus agréable, il était resté aussi fat, aussi prétentieux que par le passé; de plus, depuis le retour inattendu du mari, il manifestait à tout propos la plus ridicule jalousie.

Heureusement M. et Mme d'Houdetot étaient tous deux d'humeur facile et, grâce à leur esprit conciliant, la vie s'écoulait assez paisiblement. Tous les soirs Mme d'Houdetot jouait au loto avec Saint-Lambert jusqu'à minuit, pendant que son mari lisait auprès d'eux ou dormait dans un fauteuil. Touchant tableau de famille!

Ils s'étaient réfugiés dans la vallée de Montmorency, à Eaubonne, pour fuir la Révolution; ils y vécurent dans la retraite et à aucun moment on ne les inquiéta.

En 1798, M. et Mme d'Houdetot célébrèrent en grande cérémonie leurs noces d'or. Ce fut un plaisant spectacle que celui de ces deux vieillards qui fêtaient, suivant l'usage, une si singulière union. La mariée avait 70 ans, le marié 80, et ils avaient vécu séparés pendant quarante-cinq ans! Après eux la place d'honneur avait été donnée à Saint-Lambert, et vraiment il la méritait bien. Il était âgé de 84 ans et il vivait avec Mme d'Houdetot depuis trente-huit ans!

En dépit de cette délicate attention, il était furieux de voir que toutes les politesses, toasts, souhaits, s'adressaient au mari, et il fut pendant tout le repas d'une humeur abominable.

Plus il avançait en âge, et plus les tendances de son esprit portaient Saint-Lambert au matérialisme. Infatué de la philosophie dont il avait été un des apôtres les plus ardents, il en avait fait le synonyme de l'intolérance et de l'irréligion.

Il avait composé, en 1786, un _catéchisme universel_ où il prêchait la pure doctrine du matérialisme et où il montrait ouvertement sa haine contre toute religion. En 1798, il le fit imprimer, mais c'était précisément le moment où l'on recommençait à pratiquer la religion. Son _catéchisme_ n'eut pas le moindre succès.

En 1803, Bonaparte constitua les quatre sections de l'Institut. Saint-Lambert fut appelé à faire partie de celle qui représentait l'Académie française, mais son état de santé était tel qu'il ne put même pas assister à la première séance, qui avait été fixée au 28 janvier 1803.

Les derniers mois de la vie du poète furent des plus tristes. Il était complètement tombé en enfance et le spectacle de sa déchéance physique était lamentable. L'acrimonie de son caractère avait depuis longtemps éloigné de lui tous ses anciens amis. Seule Mme d'Houdetot lui était restée immuablement fidèle et l'entourait des soins les plus tendres.

Voilà à quel état se trouvait réduit celui qui avait fait les beaux jours de la cour de Stanislas, la coqueluche des belles dames de Lunéville, l'amant heureux de Mme de Boufflers, l'heureux rival de Voltaire et de Rousseau.

Saint-Lambert s'éteignit sans s'en douter, le 9 février 1803, chez Mme d'Houdetot, à l'hôtel de Beauvau, rue du faubourg Saint-Honoré.

Il fut d'abord enterré au cimetière sous Montmartre, puis son corps fut transporté au Père-Lachaise, à côté de Delille.

Mme d'Houdetot[206] lui survécut plus de dix ans. Elle succomba le 28 janvier 1813, âgée de quatre-vingt-cinq ans.

[206] Mme d'Houdetot fit graver sur le tombeau de Saint-Lambert cette épitaphe:

CI-GIT JEAN FRANÇOIS SAINT-LAMBERT NÉ LE 16 DÉCEMBRE 1716 DE L'ANCIENNE ACADÉMIE FRANÇAISE MILITAIRE DISTINGUÉ POÈTE ET PEINTRE DE LA NATURE GRAND ET SUBLIME COMME ELLE PHILOSOPHE MORALISTE IL NOUS CONDUISIT AU BONHEUR. PAR LA VERTU HOMME DE BIEN, SANS VANITÉ ET SANS ENVIE, IL AIMA; IL FUT AIMÉ LE MONDE ET SES AMIS LE PERDIRENT LE NEUF FÉVRIER 1803 CELLE QUI FUT CINQUANTE ANS SON AMIE A FAIT POSER CETTE PIERRE SUR SON TOMBEAU[206-a].

[206-a] _La comtesse d'Houdetot_, par M. BUFFENOIR, Paris, Calmann Lévy.

CHAPITRE V

1789-1800

Le chevalier de Boufflers et Mme de Sabran pendant la Révolution.--Leur séjour à Wimislow.--Leur retour à Paris en 1800.