La Marquise de Boufflers et son fils, le chevalier de Boufflers
Part 29
Pour occuper sa solitude, Panpan a repris un morceau de tapisserie qu'il avait commencé il y a dix ans; c'est sa seule distraction. Si Mme de Boisgelin avait par hasard des rebuts de cette soie de fantaisie qu'on appelle filosèle, quelle que soit la couleur, elle ferait un véritable acte de charité en les lui envoyant; tout lui serait bon.
Un nouveau malheur allait frapper le pauvre Panpan. En 1787, il a la douleur de perdre sa fidèle Marianne, cette gouvernante si utile, si attachée, si économe, qui, depuis tant d'années, sait si bien conduire sa maison. C'est une perte irréparable, qui non seulement fait souffrir son cœur, mais est désastreuse pour ses intérêts.
L'année 1787 fut fatale aux contemporains de Mme de Boufflers; nous avons vu déjà que sa cousine la maréchale de Luxembourg avait succombé dans les premiers jours de janvier. Au mois de novembre Mme de Bassompierre la suivit dans la tombe. Mais la pauvre comtesse était depuis longtemps dans un état si lamentable que la mort fut un bienfait pour elle.
La pension supplémentaire que Panpan avait si vivement sollicitée en 1786 allait lui causer les plus cruels tourments. En effet, en 1787, on mit un impôt de dix pour cent sur les pensions au-dessus de 3,000 livres. Comme celles de Devaux s'élevaient à 3,100 livres, il tombait sous le coup de la nouvelle loi et il allait perdre 300 écus.
A cette nouvelle, le pauvre vieillard désespéré demande encore secours et appui à Mme de Boisgelin; il la supplie de faire intervenir tous ses amis: lui-même va écrire à Mme de Grammont, à Mme de Beauvau, à M. de Nivernais; il faut absolument qu'on détourne de lui ce coup qui lui serait fatal.
S'il doit perdre ses pensions, il serait en vérité tenté d'envier le sort de Mme de Bassompierre. Supporter à la fois la vieillesse, les infirmités et la misère est au-dessus de ses forces.
Mme de Boisgelin le rassure, lui promet de s'occuper de lui.
Il lui répond, ravi, le 10 août:
«Mon Dieu, madame la comtesse, quel baume vous répandez dans mon âme en me montrant le vif intérêt que vous daignez prendre au sort de votre pauvre vieux Veau. Que votre lettre est bonne, qu'elle est prompte, qu'elle me touche!... Je tiens donc encore par quelque fil à ce que j'ai perdu. Vous aimez encore ce que daigna si longtemps aimer votre adorable mère...»
Panpan allait bientôt avoir d'autres soucis.
Stanislas avait autrefois voulu faire nommer son lecteur à la survivance de Solignac, au secrétariat de la Lorraine; mais il n'avait pu l'obtenir du duc de Fleury. Comme compensation il avait exigé pour Panpan une pension de 500 livres sur cette place, et elle avait toujours été exactement payée.
En 1788, apprenant que le duc de Fleury était au plus mal, Panpan écrivit au prince de Beauvau «comme au chef de la maison du roi de Pologne, qui devait protéger ses gens et ses bienfaits». En même temps il lui envoyait «une attestation de la main même toute tremblante du bon roi». Mais le maréchal la renvoya simplement, en disant qu'elle était sans valeur et en conseillant à Panpan «de prier Dieu pour la conservation de M. le duc de Fleury.»
Le Veau, affolé, s'adresse à Madame Adélaïde et à son secrétaire des commandements, le comte de Narbonne. Il reçoit peu après cette réponse:
«Votre affaire est faite. M. de Brienne vient de me promettre que dans huit jours vous auriez pour vos 500 livres un titre avec lequel vous n'aurez jamais à avoir la moindre inquiétude.
«Madame Adélaïde est très piquée que vous vous adressiez à elle pour de pareilles billevesées, et pour vous en marquer son mécontentement, elle vous condamne, mon ami, à recevoir d'elle une gratification annuelle de 480 livres. J'espère vous les porter moi-même en allant rejoindre mon régiment qui est en Alsace, et je serai, je vous jure, beaucoup plus heureux que vous.
«Je vous aime et je vous embrasse de tout mon cœur.»
On peut supposer la joie de Panpan à cette nouvelle inespérée! Il croit rêver! C'était bien un rêve en effet, car il ne toucha jamais un sol des deux pensions si libéralement octroyées.
Au mois d'avril 1788, le chevalier de Boufflers vient à Nancy dans l'espoir de se faire élire aux États généraux. «Malgré une cuisse bien hypothéquée et d'autres infirmités qui s'accroissent tous les jours,» Panpan se traîne à Nancy pour lui faire sa cour.
Il écrit le 12 avril à Mme de Boisgelin:
«Le charmant chevalier est aimé ici de tout le monde et admiré dans tout ce qu'il dit et dans tout ce qu'il fait. J'ai dîné hier chez lui avec tout son bureau de notables et je viens d'y dîner aujourd'hui avec Mme de Lenoncourt et Mme Durival...»
Quoi qu'en dise Panpan, le chevalier n'avait pas particulièrement à se louer de l'accueil de ses compatriotes et il faisait part à sa sœur de ses déceptions:
«Ce 29.
«Tu apprendras sans étonnement, ma chère enfant, que MM. de Raigecourt, le Sourdeau, et de Ficquemont, le braconnier, l'ont emporté sur moi à Lunéville malgré tous les soins et les efforts de ce pauvre Panpan qui, dans cette occasion-ci, m'a marqué une amitié dont je ne pouvais pas me flatter.
«Je n'ai point d'espérance à Nancy pour moi, j'en ai même bien peu pour mon oncle dont je sers, autant que je le puis, les intérêts, quoiqu'il me paraisse assez froid sur les miens.
«Je termine seulement à présent le discours que je dois lire demain; j'espère qu'il vaudra celui du grand comte d'Ourches, qui a dit entre les dents à Vézelize qu'il ne parlerait pas qu'on ne lui ouvrît la bouche, et personne n'en a paru tenté...
«Pourquoi pas de lettre de ma bonne sœur? Croit-elle qu'il faille imiter l'indifférence des Lorrains pour moi, comme si je pouvais imiter l'indifférence des Bretons pour elle.
«Adieu, ma fille, j'ai à faire, mais toute affaire cessant, je veux t'embrasser à mon aise et de toute mon âme et de tout mon cœur[190].»
[190] Communiquée par M. le comte de Croze-Lemercier.
Malgré ses prévisions pessimistes, au mois d'octobre 1788 le chevalier est nommé bailli d'épée à Nancy et à ce titre admis à siéger aux États généraux ainsi que le comte de Ludre.
Il écrit à sa sœur pour lui annoncer cet heureux événement et en même temps son retour; il termine ainsi sa lettre:
«Adieu, ma toise, ma perche, mon obélisque, ma pyramide d'Égypte, je t'aime et je t'embrasse comme si je n'avais rien de mieux à faire.»
La même année, le chevalier de Boufflers avait été élu à l'Académie française en remplacement de M. de Montazet, archevêque de Lyon. La séance de réception eut lieu le 29 décembre 1788. Il y avait une affluence de monde énorme; le prince Henri de Prusse était au premier rang.
Après l'éloge de son prédécesseur, Boufflers fit une dissertation sur la clarté du style, puis une harangue sur les États généraux.
C'est Saint-Lambert qui était chargé de recevoir le nouvel élu. Il ne lui ménagea pas les compliments flatteurs:
«La finesse de l'esprit, l'enjouement, je ne sais quoi de hardi qui ne l'est point trop, des traits qui excitent la surprise et ne paraissent pas extraordinaires, le talent de saisir dans les circonstances et dans le moment ce qu'il y a de plus piquant et de plus agréable, voilà, monsieur, le caractère de vos pièces fugitives.»
CHAPITRE III
1788-1793
Pénible situation de M. de Boisgelin.--Ses démêlés avec Martin.--Cerutti prend parti pour les idées nouvelles.--Sa mort.--Le prince de Beauvau pendant la Révolution.--Sa correspondance avec sa nièce.--Mort du prince.--Douleur de Mme de Beauvau.
La correspondance de Mme de Boisgelin avec Panpan cesse complètement à partir de l'année 1788. A ce moment, les événements se précipitent, la situation devient chaque jour plus menaçante, la comtesse a vraiment d'autres soucis en tête que les pensions du vieux Panpan et ses éternelles lamentations.
Les Boisgelin, depuis plusieurs années, étaient très cruellement frappés, et ils voyaient la misère, la hideuse misère approcher à grands pas. En 1788 ils éprouvèrent une nouvelle et terrible catastrophe.
Louis XVI, mécontent du «zèle» avec lequel M. de Boisgelin avait défendu les intérêts de la Bretagne, lui ordonna par une lettre de sa propre main de lui envoyer sa démission de sa charge, et il lui fit défense de reparaître à la Cour. C'était la ruine, la ruine immédiate, absolue, irrémédiable.
Depuis vingt-huit ans que M. de Boisgelin occupait la charge de maître de la garde-robe, il devait toujours les 656,000 livres qu'elle lui avait coûtés et qu'il avait dû emprunter pour la payer[191]; de plus, pendant ces vingt-huit ans, il avait payé 510,450 livres d'intérêts à ses créanciers.
[191] Voir _les Dernières années de la Cour de Lunéville_, chap. XVII, p. 274.
M. de Boisgelin réclama naturellement le remboursement de sa charge: ce n'était que justice, mais on avait alors de bien autres préoccupations et on ne l'écouta même pas.
Les États généraux s'ouvrirent. La Constituante déclara que la nation rembourserait loyalement toutes les charges de la maison du roi. C'était parfait, mais la Législative fut d'un avis différent et elle décida qu'il ne serait point fait de liquidation au-dessus de la somme de 10,000 livres. C'est, en effet, ce qui eut lieu. Ainsi, M. de Boisgelin reçut 10,000 livres pour une charge qui lui en avait coûté 656,000!
D'un autre côté, il avait perdu également ses autres charges, il avait été privé de ses droits féodaux, de tous ses revenus quelconques, de telle sorte qu'il se trouva réduit à la plus extrême détresse. Non seulement il fut dans l'impossibilité de payer un sol de ses énormes dettes, mais il ne put pas davantage payer les intérêts. Le peu qu'il avait sauvé du naufrage lui servait à ne pas mourir de faim.
La situation pécuniaire des Boisgelin était si douloureuse qu'ils avaient souvent avec leurs gens de pénibles démêlés.
M. de Boisgelin avait eu à son service, en 1785, pendant les États de Bretagne, un certain Martin, puis il n'en avait plus entendu parler. En 1789, Martin s'avisa tout à coup de réclamer une somme de 199 livres qui soi-disant lui était due pour une prétendue part dans le profit des cartes pendant les États, profits qui se partageaient entre les valets de chambre.
M. de Boisgelin refusa de payer cette somme qu'il estimait ne pas devoir.[192]
[192] On retrouve dans les cartons des Archives nationales plusieurs réclamations adressées par d'anciens domestiques qui n'ont jamais pu toucher ce que les Boisgelin leur devaient.
A partir de ce moment, Martin, grisé par l'esprit révolutionnaire, ne laisse plus un moment de repos au malheureux gentilhomme. Chaque jour, dans un style inénarrable, il lui adresse des reproches violents et des menaces. Voici un spécimen des élucubrations épistolaires du sieur Martin:
«J'écris à un aristocrate qui a l'âme vendue à l'iniquité... Je ne sais même pas si la terre voudra ouvrir son sein pour vous y recevoir... Je rougirais de vous faire grâce de la somme de 199 francs que vous voulez m'escroquer, comme vous avez fait à tant d'autres infortunés comme moi. Autrefois, vous nous payiez en menaces comme «pendre et faire mettre à Bicêtre.» Ils sont passés, ces jours de fête!
«Hélas! je vous plains de tout mon cœur de vous voir des sentiments aussi impudiques. J'aurai toujours pour refrain:
Les mortels sont égaux! Ce n'est pas la naissance, Mais la seule vertu qui fait la différence.»
Pour que personne n'en ignore, le refrain était inscrit en gros caractères sur toutes les enveloppes envoyées par le sieur Martin.
Telles sont les moindres aménités que M. de Boisgelin recevait à chaque courrier[193].
[193] Tout un carton des Archives nationales est rempli des invectives du sieur Martin.
La correspondance ne produisant aucun résultat, Martin eut recours à un autre genre de persécution; il attendait son prétendu débiteur devant sa porte, rue Saint-Honoré, et quand M. de Boisgelin sortait, il l'accablait de reproches et d'injures, le traitant d'aristocrate, de détrousseur du peuple, tant et si bien que la foule s'amassait et ne tardait pas à devenir menaçante. Le malheureux gentilhomme, atteint de paralysie, ne marchait qu'avec une béquille; il allait donc très lentement et il lui était complètement impossible d'échapper à son persécuteur.
Le comte, à bout de forces, menaça Martin de porter plainte au comité de police, mais Martin répondit gaillardement qu'il s'en f.... Cependant, devant le juge de paix, il montra moins d'assurance, et peu à peu il se décida à laisser en paix sa victime.
La mauvaise fortune s'acharnait sur M. de Boisgelin. Pendant qu'il résidait à Paris sans en bouger, les municipalités de la Loire-Inférieure et du Morbihan, où se trouvaient ses terres, le déclaraient émigré et séquestraient ses biens et ses revenus. C'est en vain qu'il envoyait des certificats de résidence parfaitement réguliers et authentiques, on n'en tenait aucun compte.
Il allait subir encore des épreuves plus cruelles. En 1792 il fut dénoncé, comme aristocrate, et emprisonné pendant trois semaines dans l'horrible prison de l'Abbaye; il y fut enfermé dans un grenier sans cheminée avec cinq autres personnes. Comme il était accablé de rhumatismes, son état devint si grave, qu'il obtint d'être mis en état d'arrestation chez lui. Il demeurait alors rue de Bourbon, no 502. Enfin il fut remis en liberté.
Nous verrons dans un prochain chapitre ce qu'il advint de cet infortuné ménage.
Le lecteur n'a pas oublié ce grand ami de Panpan, de Mme Durival et de Mme de Brancas, ce Cerutti qui, après avoir fait partie de la Compagnie de Jésus, était devenu un de ses plus violents adversaires. Cerutti ne s'était pas contenté de jeter la soutane aux orties; sous l'influence de son tempérament passionné, il s'était précipité à corps perdu dans le courant révolutionnaire. Non seulement il prodiguait sa prose dans les journaux les plus avancés, mais il fonda «la feuille villageoise» pour pouvoir exprimer plus librement sa pensée.
Lui, l'ancien jésuite, disait aux paysans:
De tous les animaux qui ravagent un champ, Le prêtre qui vous trompe est le plus malfaisant.
Sa vieille amie, Mme Durival, s'inquiétait de cet enthousiasme révolutionnaire; dans toutes ses lettres elle lui prêche la prudence et la modération; mais Cerutti, ivre de liberté, est insensible à tous les conseils:
«A Paris, ce 9 avril 1789.
«Mon Dieu, que j'ai de plaisir à vous lire, madame, que j'en aurais à vous entendre si vous étiez à Paris! Pourquoi, dans une circonstance comme celle-ci, une femme éloquente et instruite, courageuse et philosophe, n'est-elle pas au milieu des partis pour les tempérer, pour les concilier, s'il était possible.
«Vous avez appris l'audace et la fuite de M. de Calonne. Chassé de Douai, il a reparu à Dunkerque et il se promet dans cette ville une meilleure fortune. Ses amis, car cet homme a des amis, à la honte de l'amitié, se flattent tous qu'il sera élu pour l'Assemblée nationale. Peut-être que la Justice divine nous l'amènera sur un char de triomphe pour être jugé, peut-être qu'après avoir donné tant de scandales à la patrie, il lui donnera un grand exemple.
«Tandis que ce brigand trouble la pacifique Flandre, on dit que M. de Mirabeau pacifie l'orageuse Provence; la ville d'Aix s'était ralliée sous lui à la Concorde et les trois ordres, auparavant si désunis, ont marché de concert dans une procession solennelle portant un drapeau sur lequel étaient les armes du roi et celles de la ville. Mais Marseille est encore loin d'imiter cette procession, elle veut redevenir une République et se détacher de la France. C'est le vœu des principaux habitants; le vœu du peuple leur est contraire et l'on s'attend à d'horribles débats, si M. Mirabeau, l'orateur du peuple, n'arrête le torrent et n'apaise les mouvements qu'il a excités. Il s'est comparé à la lance d'Achille qui blesse et guérit tout ensemble.
«Nous allons aussi avoir notre part de discussions électives. Vous aurez lu le règlement fait pour Paris. Le d'Eprémesnil, éternel dénonciateur de tout ce qu'on fait, de tout ce qu'on écrit, et ne faisant et n'écrivant lui-même que des sottises, a dénoncé le règlement. De quelque manière que ce règlement eût été arrangé, il l'aurait dénoncé; dénonciation est devenue le jurement ordinaire du Parlement. Heureusement que la presse le tient en respect. Les écrivains hardis ont repoussé les magistrats audacieux. Vous paraissez, madame, blâmer cette audace, mais je parie que cette opinion pusillanime n'est pas de vous.
«Lorsque dans une dispute un adversaire tonne, voulez-vous que l'autre adoucisse la voix. Il ne serait pas entendu. Il est inutile, il est dangereux même d'avoir des ménagements pour un parti qui n'en a pas, et qui prendrait le silence pour une défaite, et la modération pour l'infériorité. Réfléchissez-y, madame, et vous verrez qu'il ne faut paraître sur la place publique qu'en tigre ou en lion, sans quoi on y est dévoré. Des hommes frivoles, de belles dames, et quelquefois de très laides vont prêcher la douceur; elles veulent qu'on soit tranquille dans une maison qui brûle, parce que la flamme n'a pas encore gagné leur appartement. Je suis persuadé que vous et Mme de Lenoncourt vous pensez comme moi.»
«Quoi, vous, un tigre! Eh! bon dieu, y pensez-vous? lui répond son amie. Vous aurez beau en prendre la peau, les ours ont vu votre patte blanche, et j'ai peur qu'ils ne vous dévorent la nuit pendant que vous sommeillez. Votre bonne conscience ne me tranquillise pas; c'est une excellente fourrure pour le dedans, mais une très mauvaise pour le dehors. Un fort logicien (je ne sais pas qui c'est) a dit que vous jouez avec la lumière: eh bien, voilà votre arme! n'en employez point d'autre, faites-vous respecter comme le citoyen le plus lumineux... ne combattez pas, éclairez. Je connais trop la délicatesse de votre santé, la vivacité de votre sang, la douceur de votre caractère, pour ne pas insister sur un conseil qui ne tient nullement à cette pusillanimité que vous méprisez avec raison. C'est l'intérêt, c'est l'amitié qui vous parle, soyez-en sûr[194].»
[194] Ces lettres nous ont été communiquées par le capitaine Noël.
Mais Cerutti, emporté par le courant, n'écoute plus les conseils de l'amitié. Il devient secrétaire de Mirabeau, administrateur du département de la Seine, membre de la Législative. Enfin il se surmène si bien qu'il meurt épuisé, en février 1792. Cette fin prématurée fut heureuse pour lui, car elle lui épargna très vraisemblablement l'échafaud[195].
[195] Nous devons ces détails sur Cerutti à l'intéressant article de M. V. Jacques, _Annales de l'Est_, 1888.
Qu'était devenue la famille de Beauvau depuis 1788?
Le prince de Craon était mort, laissant un fils, Marc de Craon, qui émigra presque immédiatement.
En 1791, la sœur de Mme de Boufflers, la vieille maréchale de Mirepoix, préoccupée des événements qui se passaient sous ses yeux et qui bouleversaient complètement sa conception des choses de ce monde, abandonna son hôtel de la rue de Varennes, et elle parvint à passer la frontière. Elle se réfugia à Bruxelles, puis au château de Levergheim, près de Gand, chez son amie la comtesse de Marsan. Elle s'y éteignit en 1791, loin des siens et de tous ceux qu'elle avait aimés.
Des nombreux enfants de la princesse de Craon deux seuls survivaient donc maintenant, le prince de Beauvau et l'abbesse de Saint-Antoine. Cette dernière, chassée de son couvent par la Révolution, s'était réfugiée chez son frère.
Dès le début de la Révolution M. de Beauvau montra un courage et une énergie dignes de lui. Au lieu de fuir la France comme tant d'autres et de chercher à l'étranger un refuge trop facile, il estima que son devoir était de rester auprès du roi, et il vint offrir à Louis XVI, éperdu, son bras et son épée. Payant de sa personne, on le vit aux côtés du monarque pendant ce lamentable voyage de Versailles à Paris, le 16 juillet 1789.
Le prince accepta même le ministère de la guerre, qu'il avait autrefois refusé, mais il annonça qu'il se retirerait dès qu'il ne pourrait plus être utile. Il resta cinq mois en fonctions.
A partir de ce moment il vécut dans la retraite, entouré de sa famille et de quelques amis fidèles; il s'occupait de questions littéraires, il attirait chez lui les gens de lettres et il suivait scrupuleusement les séances de l'Académie où il jouissait d'un grand prestige.
Il avait recueilli chez lui plusieurs de ses confrères, Suard, Marmontel, l'abbé Morellet, Gaillard, et son salon dans ces temps troublés était un centre où l'on aimait à se réunir pour causer arts et belles-lettres, et échapper aux tristesses du présent.
Mais le plus fidèle de ses hôtes était son vieil ami Saint-Lambert, ce camarade d'enfance qui ne l'avait pour ainsi dire jamais quitté. Il vivait avec lui dans la plus étroite intimité et il le garda chez lui jusqu'à sa dernière heure.
Reconnaissant d'une amitié qui n'avait jamais subi d'altération et de bienfaits sans cesse renouvelés, Saint-Lambert célébrait volontiers les mérites du fidèle compagnon de sa vie: désabusé, ayant perdu peu à peu toutes ses illusions, le poète ne voyait plus que son ami qui pût le réconcilier avec les hommes:
Auprès de toi, Beauvau, j'oublie Combien ils sont légers, aveugles, ou pervers; Si je méprise en eux la nature avilie, J'admire et j'aime en toi la nature ennoblie. Sans toi j'irais chercher les plus sombres déserts; Et, dans un antre obscur, ou sous un toit de chaume, Pleurant d'avoir connu le néant des vertus, Je m'écrirois avec Brutus, O vertu! n'es-tu qu'un fantôme?
Dans un petit poème intitulé _Les consolations de la vieillesse_, Saint-Lambert parle encore des souvenirs qui tiennent lieu des plaisirs perdus, pour ceux qui, comme M. de Beauvau, ont toujours fait le bien:
Il est des souvenirs qui rendent plus heureux. Au terme de ses jours, un vieillard vertueux Revient sur tous les pas de sa longue carrière; Content d'être et d'avoir été, Il parcourt avec volupté Le tableau de sa vie entière. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Ces fantômes brillants escortent sa vieillesse, Il en passe avec eux les moments fortunés; Il fut heureux, il l'est encore; Il jouit à la fois du soir et de l'aurore, Des plaisirs qu'il goûta, de ceux qu'il a donnés; Ah! voilà le plaisir où tu pourras prétendre, Beauvau, toi dont le cœur si pur, si généreux, De tes penchants n'eut point à te défendre, Et n'a jamais formé des vœux Que l'univers ne puisse entendre.
Après avoir loué son ami, le poète s'extasie sur les mérites de ce ménage incomparable, sur l'exemple qu'il a donné par ses vertus:
Il faut dès l'âge le plus tendre Préparer le bonheur du reste de nos jours. Heureux qui sut aimer et choisir ses amours! Heureux sont ces amants que le Dieu du bel âge Enchaîna l'un à l'autre et n'a point corrompus; Qui du sein des plaisirs s'élèvent aux vertus Et se rendent meilleurs pour aimer davantage! Ils n'ont rien à craindre du temps; L'humeur, les soupçons, les caprices, Et des goûts épuisés les tristes injustices, N'affligent point leurs cœurs animés et contents. Vainement de ses mains glacées, La vieillesse a flétri leurs sens, Occupés l'un de l'autre, objets de leurs pensées, Par un zèle facile, un doux empressement, Ils expriment encore le même sentiment. Oh! vous, couple sublime et sage, Qu'un siècle corrompu, l'exemple de la Cour, N'ont jamais égaré: ce pur et tendre amour Au déclin de vos ans sera votre partage.
Pendant la dernière année de sa vie, M. de Beauvau fut heureusement distrait du drame effroyable qui s'accomplissait autour de lui par d'agréables soins de famille. N'ayant pas d'enfant mâle, il avait reporté toutes ses affections sur son neveu, le prince Marc de Craon, et il le regardait comme son véritable fils.