La Marquise de Boufflers et son fils, le chevalier de Boufflers

Part 26

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Un oculiste, chimiste en même temps, découvrit une poudre, qui, jetée au milieu des odeurs les plus infectes, anéantissait toute odeur; tout le monde acheta de la poudre merveilleuse, mais l'infection resta la même. Un minéralogiste, M. Sage, prétendait ressusciter les morts avec de l'alcali volatil et faire de l'or en barres avec de la terre glaise; il eut beaucoup d'adeptes. Puis M. Dufour, chirurgien major à l'école militaire, inventa un remède qui était la panacée universelle. Dès qu'on se sentait malade, on devait se frotter la peau des jambes avec des orties, puis s'enivrer avec de l'absinthe; on se réveillait parfaitement guéri. Quelques patients ne se réveillèrent pas; on répondit à leurs parents qui se plaignaient que l'exception confirmait la règle, et on donna à M. Dufour la croix de Saint-Michel. Enfin, un physicien empirique arriva avec un secret plus miraculeux que tous ceux qui avaient excité jusqu'alors une enthousiaste curiosité; il promettait de faire naître des hommes et des animaux de toutes espèces sans le secours des femmes. C'était une vieille idée égyptienne analogue à ces fours artificiels où l'on faisait éclore les poulets. Tout Paris se moqua du nouveau charlatan et finit par y croire.

Enfin arrivèrent Mesmer et Cagliostro.

On peut supposer l'effet produit par les théories de Mesmer sur des tempéraments nerveux et détraqués. Sa prétention de guérir toutes les souffrances, tous les maux physiques parut toute simple. Il ne trouva pas seulement des adeptes parmi les faibles d'esprit; les gens les plus distingués vinrent le trouver et assister aux séances du baquet mesmérique.

Cerutti, qui suivait avec intérêt toutes ces insanités, écrivait à Mme Durival:

«La folie de Mesmer embellit tous les jours; ses adeptes sont les plus grands enthousiastes que le charlatanisme ait produit. Rien n'égale l'audace des magnétistes, si ce n'est la crédulité des magnétisés. Les convulsions de saint Paris, l'astrologie judiciaire, les enchantements, les manies, les extravagances de toutes espèces vont revenir. On pourra dire: «Les monstres reparurent de tous côtés à la mort «d'Hercule et les sottises à la mort de Voltaire».

«Je plaide inutilement la cause de la raison, j'essaye en vain d'opposer ma faible voix aux clameurs mesmériques; la folie semble s'arrêter quelques instants pour courir mieux ensuite. Elle gagne bien du terrain et Mesmer bien de l'argent.

«Les convulsionnaires jansénistes étaient des paralytiques en comparaison de ceux que produit le magnétisme: les uns bondissent comme des chevreuils, les autres aboient comme des chiens; malades et médecins se roulent ensemble par terre. Mais le spectacle le plus rare est celui qui se passe dans la chambre des crises. Molière serait stupéfait, et il avouerait que la sottise humaine donne des comédies meilleures que les siennes. Toutes les fureurs des nerfs, toutes les attitudes de la démence, les cris, les sanglots, les larmes, les syncopes, font de cette chambre un enfer ridicule. Pour égayer la scène, Mesmer y joue de l'harmonica; un de ses adeptes les plus fameux y joue de la harpe. Au bruit de leurs accords les tourments d'Ixion, de Sisyphe et de Tantale sont suspendus; quelques malades s'écrient: «Assez! assez!» D'autres s'écrient au contraire; «Encore! encore!» Les deux Orphées ne savent qui exaucer.»

L'ancien jésuite se moque spirituellement des diverses transformations des folies humaines, qu'il résume sous cette forme plaisante:

Autrefois Moliniste, Ensuite Janséniste, Puis Encyclopédiste, Et puis Économiste, A présent Mesmériste, Attendant qu'un autre iste Enfle bientôt ma liste...

Les gens du monde n'avaient pas seuls été frappés d'une véritable folie; les gens de maison n'avaient pas tardé à partager la démence de leurs maîtres. Cochers, palefreniers, marmitons, garçons de cuisine, laquais, tous abandonnaient leurs occupations pour courir chez un thaumaturge, venu d'Alsace, et qui guérissait toutes les maladies par la simple imposition des mains. Il s'était établi dans une maison de la rue des Moineaux, sur la butte Saint-Roch. Le désordre occasionné par sa présence devint tel que l'autorité le fit enlever discrètement et qu'on lui défendit de rentrer à Paris.

Ce n'est pas seulement aux folies de Mesmer que Mme de Boufflers assiste avec surprise, Cerutti, qui s'est fait son cicerone, lui montre successivement tous les phénomènes qui passionnent la capitale.

En 1783 la mode est aux ballons. La nouvelle invention a été accueillie avec enthousiasme et tout le monde est convaincu que l'on va pouvoir voyager dans les airs; il n'est plus question dans les conversations que des «bateaux aériens», c'est le terme consacré. Paris en délire se précipite aux expériences de MM. Charles et Robert, de Pilâtre des Roziers, de Montgolfier.

Cerutti écrivait à Mme Durival:

«A Paris, ce 12 décembre 1783.

«C'était à vous, madame, d'inventer les bateaux aériens. Vous vous seriez ouvert par là de nouvelles promenades et vous auriez forcé Mlle de Juvincourt de vous suivre. Sa métaphysique se serait perfectionnée encore dans la région des nuages. Je vous ai bien regretté l'une et l'autre au spectacle du globe. Vous savez qu'il se prépare un spectacle non moins étonnant. Le 7 de janvier on verra sur la rivière un homme passer et repasser à pied cinquante fois. On a cru d'abord que cette annonce était une attrape et que l'on voulait tourner en ridicule la crédulité parisienne. Mais on assure que l'homme est réel et sa découverte éprouvée. Monsieur, frère du Roi, a envoyé quarante louis et en même temps il a fait insérer dans le journal de Paris une lettre de sa façon pleine de bonnes plaisanteries.

«Arrivez donc, madame, arrivez donc, mademoiselle, venez toutes deux être témoins des miracles. La physique va devenir une sorte de religion. MM. de Montgolfier sont les premiers thaumaturges de la science. M. Thouvenel va se mettre du nombre. Il a trouvé, dit-on, une boussole nouvelle qui se dirige vers le couchant avec autant de justesse que l'aiguille aimantée se dirige vers le Nord. Le grand problème des longitudes serait presque résolu par là.»

La province ne se montre pas moins enthousiaste que la capitale pour la nouvelle invention. Mme de Brancas est à ce point ravie qu'elle demande à Pilâtre des Roziers de venir à Fléville et de faire en sa présence des expériences sur les aérostats; bien entendu, tous les amis de Lorraine sont convoqués en grande cérémonie. La séance a lieu au jour fixé et l'aérostat s'élève dans les airs au milieu des cris d'admiration de l'assistance. Mme Durival regrette que les ballons ne soient pas encore dirigeables et qu'un de ces «bateaux aériens» n'emporte pas «son corps aussi vite que sa pensée s'envole».

Les lauriers de la duchesse empêchent Mme de Boufflers de dormir; elle aussi veut montrer son goût pour les sciences et, au mois d'avril, elle donne à la Malgrange une fête magnifique en l'honneur de la nouvelle découverte. C'est son fils, le chevalier, qui est chargé d'initier les populations aux charmes des aérostats. Après un grand repas présidé par la marquise et auquel assiste Mme de Boisgelin et nombre d'invités de Nancy, Boufflers donne les ordres nécessaires et aussitôt l'opération commence. Tout se passe à merveille; et quand le ballon s'élève majestueusement dans les airs, la foule, qui est énorme, le salue par de frénétiques acclamations. Malheureusement à peine est-il passé par-dessus la maison qu'un coup de vent le renverse et il s'effondre piteusement sur les invités qui remplissent les jardins. En un instant il est mis en pièces, chacun voulant emporter un morceau du phénomène.

La fête eut un tel succès que le chevalier n'hésita pas à la renouveler plusieurs fois. Le 9 mai en particulier il lança successivement trois ballons. Tout Nancy et les villages environnants étaient accourus pour assister à l'expérience; le régiment du Roi, en promenade militaire, s'était arrêté dans l'avenue de la Malgrange pour prendre sa part du divertissement. La fête fut charmante et réussit à merveille.

Au moment même où la Lorraine s'enthousiasmait pour les ballons, on donnait à Paris, à la Comédie-Française, en dépit de la censure, le _Mariage de Figaro_, et la ville entière, la Cour comme la bourgeoisie, accueillait la nouvelle pièce avec un véritable délire. La foule fut si grande à la première représentation qu'il fallait risquer sa vie pour pénétrer dans le théâtre. Cerutti, malgré sa santé chancelante, ne craignit pas d'affronter la presse pour tenir ses amis de Lorraine au courant de ce mémorable événement:

«3 mai 1784.

«Le _Mariage de Figaro_ est la comédie la plus folle, le plus gaie, la plus impertinente, la plus ingénieuse chose du monde. Si je n'étais pas malade, j'y retournerais pour rire, pour siffler, pour applaudir. Le prodigieux mouvement causé par cette pièce ne fait point tomber celui du magnétisme: la folie est au comble.»

La fête donnée par Mme de Brancas en l'honneur de Pilâtre des Roziers ne devait pas avoir de lendemain.

En effet, dès les premiers mois de l'année 1784 la santé de la duchesse s'altéra sensiblement. L'hiver fut terrible, une épaisse couche de neige couvrait la terre et à la fin de février il gelait encore à pierre fendre. Mme de Brancas prit un gros rhume et Cerutti en fut très alarmé. Son médecin, M. Thouvenel, la rétablit cependant assez vite, mais elle resta fort délicate.

Elle espérait pouvoir partir en mars pour Fléville et y achever sa guérison, mais l'hiver durait toujours et il fallut y renoncer.

Cerutti chercha longtemps à se faire illusion sur l'état de sa bienfaitrice; il se berçait de l'espoir que le séjour de Fléville lui rendrait ses forces, mais cet espoir s'évanouit bientôt; au mois de juin l'état de la pauvre duchesse était tel qu'on ne put songer à lui faire faire le voyage.

Tous les amis de Lorraine demandaient instamment des nouvelles. Cerutti répond à Mme Durival:

«Paris, 29 juillet 1784.

«Que je suis touché, madame, des tendres expressions, des vives inquiétudes pour Mme la duchesse de Brancas. Votre amitié a tous les avantages de la vérité et tous les charmes du sentiment.

«O malheureux été! comme il m'aurait paru doux de le passer à côté de vous; la seule année que vous auriez pu donner à Fléville est celle que nous sommes condamnés à passer ici!

«Mme la duchesse de Brancas est assez rétablie pour ne pas s'alarmer sur elle, mais elle ne l'est pas assez pour espérer qu'elle soit en état de voyager bientôt, elle en a cependant un vif désir. Elle soupire véritablement après le séjour de Fléville. Elle parle souvent de vous et de Mlle de Juvincourt avec un regret qui augmente les miens. Elle ne peut se résoudre à quitter l'espérance de revoir ce bon, ce paisible Fléville qui semblait avoir été fait exprès pour elle. Ses amis de Paris sont tous ligués contre ceux de la Lorraine et ils voudraient qu'elle achetât ou louât une jolie maison de campagne au voisinage. Ils s'occupent à chercher quelque chose qui lui convienne; moi, j'abandonne tout cela au destin, et je préfère l'intérêt de sa santé à toutes les raisons personnelles qui m'éloigneraient de ce pays-ci. L'air de la capitale est presque mortel pour moi: ses mœurs, ses folies me divertissent un instant, mais, à la longue, on s'ennuie d'être hors de son naturel. Rien d'ailleurs ne me dédommagera des journées charmantes que j'employais à courir les champs ou à disputailler avec vous.

«Soyez heureuse à Sommerviller, le fond de votre bonheur ne peut vous manquer, il est dans votre caractère, dans votre esprit et dans l'amie que votre cœur a choisie. Songez quelquefois toutes deux à moi et soyez persuadées l'une et l'autre que votre souvenir m'accompagnera et m'attendrira en tous temps et en tous lieux.

«Si vous voyez notre Panpan, dites-lui de ma part mille choses. Mme de Brancas vous fait de tendres compliments.»

Les espérances de Cerutti ne devaient pas se réaliser; Mme de Brancas traîna encore pendant un mois et à la fin d'août elle succomba. La douleur de son protégé fut profonde et il exprime en termes touchants à quel point il ressent le coup qui le frappe dans sa plus chère affection. Il écrit à Mme Durival:

«Paris, 4 septembre 1784.

«Nulle expression, madame, ne peut rendre la douleur que je sens; nulle consolation ne peut la calmer. En devenant moins violente, elle devient plus amère. Le poids des réflexions m'accable. Le présent ne m'offre qu'un tombeau et l'avenir qu'un abîme. Sans cesse je vois devant moi la tête mourante de ma bienfaitrice. Sans cesse je l'appelle. Hélas! ses grands yeux qui s'ouvraient sur moi avec une tendresse si maternelle sont fermés pour jamais. Hélas! je n'entendrai plus mon nom prononcé par elle! Je voudrais fuir au bout du monde...

«Je me sens dans le cœur une répugnance universelle. Ses amis et amies de Fléville sont les seuls où j'attache mes dernières espérances. La pitié généreuse me comble ici de soins. J'ai peine à y répondre. Les larmes de l'affliction ne m'en laissent pas pour la reconnaissance.

«Dès que je peux m'échapper, je cours sur les hauteurs de Montmartre, et de là je contemple avec un saisissement terrible les tours de Saint-Sulpice. Je pleure, j'invoque celle qui repose sous ces imposants édifices. Plongé dans les plus noires méditations, je voudrais m'abîmer dans le néant.

«Pardonnez, madame, si j'afflige votre sensibilité. Je ne voulais pas vous parler de mon désespoir. Je ne voulais que vous remercier de la lettre touchante que vous m'avez écrite.»

Mme Durival, amie dévouée et compatissante, fit tous ses efforts pour relever le courage du malheureux Cerutti; ce dernier, reconnaissant, lui répondait:

«Paris, 21 septembre 1784.

«Vous êtes bien bonne, madame, de chercher à raffermir mon courage. La douleur brise les caractères les plus forts, elle écrase les caractères faibles comme le mien. Si j'avais été dans les lieux que vous habitez, vous auriez soutenu un pauvre orphelin qui en perdant une mère tendre est tombé sans appui. Ma chute a été si sensible que je m'en ressentirai toute ma vie. La gloire dont vous avez la bonté de me parler n'aura de longtemps pour moi aucun attrait. Elle tient au goût du monde et je suis détaché du monde tout à fait.

«Si je tourne encore quelquefois les yeux vers la Lorraine, c'est l'amitié qui m'y attire, l'amitié seule. Je croirais retrouver par instants les douceurs de Fléville si j'entendais vos regrets se mêler aux miens.[176]»

[176] Toutes les lettres de Cerutti citées dans ce chapitre nous ont été communiquées par Mme Léon Noël, Mlles de Ravinel, et le capitaine Noël. Plusieurs de ces lettres ont été citées par M. Jacques, dans son article sur Mme de Brancas.

La mort de Mme de Brancas fut douloureusement ressentie par toute sa société. Mme de Boufflers particulièrement en fut très vivement affectée. Non seulement elle perdait une amie intime à laquelle elle était tendrement attachée, mais c'était encore un salon charmant, le plus agréable assurément de tous ceux qu'elle fréquentait, qui se fermait à jamais.

CHAPITRE XXV

1783-1786

Difficultés entre Mme de Sabran et le chevalier de Boufflers.--Mme de Boufflers et le prince Henri.--Dernière lettre de Mme de Boufflers.--Départ du chevalier pour le Sénégal.--Son séjour.--Mort de Mme de Boufflers.

La liaison de Mme de Sabran et du chevalier de Boufflers, dont nous avons conté les délicieux débuts, avait subi le sort ordinaire des affections humaines et elle n'avait échappé ni aux atteintes du temps ni à celles de la satiété; les deux amants, après avoir vécu pendant quelques années dans le plus pur bonheur, avaient vu peu à peu les discussions et les orages troubler leur mutuel attachement. Toute la faute en était au chevalier et à sa nature qu'il ne pouvait dominer. Certes il aimait toujours profondément celle qui depuis cinq ans avait subjugué son cœur, mais il détestait les chaînes, si charmantes fussent-elles, et il n'éprouvait plus pour sa chère maîtresse cet amour exclusif qui leur avait donné de si grandes joies.

Mme de Sabran soupçonnait les infidélités de son amant; elle ne pouvait dissimuler son chagrin, sa jalousie, et il en résultait quelquefois entre eux des scènes douloureuses.

Elles se terminaient toujours par des attendrissements, des larmes, un généreux pardon et des serments éternels auxquels le pauvre chevalier s'empressait de manquer à la première occasion.

Un jour, après une scène plus pénible que d'ordinaire, le chevalier est parti pour Bruxelles; c'est de là qu'il écrit à son amie, mais naturellement en plaidant l'innocence et en se posant en victime:

«Ce 27 au soir 1773.

«... Tu m'as laissé la mort dans le cœur. Je ne vois point d'espoir de bonheur dans l'avenir; toutes mes illusions me quittent comme on voit tomber les feuilles dans les tristes frimas d'automne, où chaque jour annonce un plus fâcheux lendemain. Le courage me manque entièrement; j'éprouve un chagrin également au-dessus de mes forces et au-dessus de mon âge, car à quarante-cinq ans l'amour devrait presque avoir perdu son nom et se fondre dans une douce et paisible amitié. Que nous sommes loin de cela!

«Je ne veux point te faire de reproches, mais mon cœur est navré. Ces peines-là sont trop cuisantes pour lui. Tu as eu avec moi l'injustice d'une enfant de quinze ans. Tu n'as rien vu de ce qui était, tu n'as rien entendu de ce que je t'ai dit, et je demeure dans la crainte de voir toujours renaître ces horribles moments-là, parce qu'il n'y a pas moyen d'empêcher ce qui est sans objet. Quoi qu'il en soit, chère enfant, tu m'es encore plus nécessaire que le repos et le bonheur dont tu me prives.

«Aussi je te pardonne mes chagrins passés, présents et futurs, et même je te demande pardon de te les montrer.»

Quelques jours après il lui écrit encore:

«Charleroi, ce 30.

«Je t'annonce avec grand plaisir, chère et méchante enfant, que je commence à être un peu plus sain de corps et d'esprit. J'ai fait de sages réflexions qui m'ont dit que j'étais un fol, que tu étais une folle, mais que je t'aime et que tu m'aimes, et qu'ainsi il en résultera toujours pour l'un comme pour l'autre plus de bien que de mal. N'en parlons plus; tu aurais dû m'embrasser autant que tu m'as querellé, et moi, j'aurais dû rire autant que je me suis affligé; mais le passé ne reviendra plus, et le chagrin restera avec lui.»

Du reste Boufflers n'est pas homme à s'éterniser sur des tristesses sentimentales; malgré lui sa gaîté reprend le dessus, et puis, n'est-ce pas le meilleur moyen de changer le cours des idées de l'amie blessée? Il termine sa lettre par l'amusante description de son souper:

«Je viens de faire un excellent petit souper apprêté par deux grandes demoiselles en Polonaises. La cuisine était aussi recherchée que les cuisinières. D'abord paraissaient deux grives, grasses comme tu ne le seras jamais, et nonchalamment couchées sur une tranche de brioche qui leur servait de rôtie. Arrivait ensuite une saucisse repliée sur elle-même comme le serpent Python et entourée de tranches de pommes de rainette. Des choux rouges couronnaient l'œuvre, décorés d'une petite branche de laurier, emblème ingénieux qui indique qu'on ne moissonne les lauriers qu'en allant à travers les choux. Je m'attendais toujours qu'une de ces beautés en Polonaises viendrait me faire les honneurs de ma table, mais je leur en ai plus imposé que je n'aurais voulu, et elles se sont bornées modestement à la société de mes gens.

«A propos de choux rouges, ne voilà-t-il pas qu'ils me donnent encore la colique d'estomac! Il est vrai que j'en ai mangé de verts à dîner; cela fait que je ne sais entre les deux à qui m'en prendre, mais je vais essayer un remède pour mon rhume, qui, à ce que j'espère, voudra bien en passant guérir aussi ma colique: c'est de l'eau-de-vie brûlée avec du sucre. Je t'en rendrai compte demain matin, car pour ce soir je n'ai rien de mieux à faire que de me coucher, bien content de m'être débarrassé du fardeau qui accablait mon âme, et me souciant fort peu de tout ce qui peut arriver à mon corps d'ici au 5. Alors, s'il n'est pas guéri de tous ses maux, je suis au moins sûr qu'il les oubliera. Adieu, mon enfant; fais comme moi, écarte tous les nuages qui t'offusqueront, et sois sûre que plus tu verras clair, et plus tu seras contente de moi.»

«Ce 31 au matin.

«Je viens de faire un coup bien rare qui m'est arrivé autrefois à la chasse où, en manquant une caille, je tuai un lièvre. Cette fois-ci le remède destiné à mon rhume n'a guéri que ma colique. Mais c'est toujours beaucoup, d'autant plus que mon rhume lui-même est fort adouci.»

Mme de Sabran après avoir longtemps lutté et combattu, finit, devant la tâche impossible, par se résigner. Elle-même l'écrit à son ami en termes charmants et lui donne «la clef des champs» le plus aimablement du monde:

«Oui, mon enfant, je te pardonne tes maussaderies passées, présentes et futures. Je souffre trop quand il faut te bouder, et je trouve bien mieux mon compte à t'aimer et à te le dire. Quelque chose que tu fasses, il faut toujours en venir là; ainsi je prends une bonne fois la résolution de m'y tenir. Je te donne indulgence plénière pour toutes tes distractions, et je sens mieux que jamais que la meilleure manière de te conserver est de te donner la clef des champs. Il y a dans l'homme une inquiétude vague qui fait qu'il ne se trouve bien qu'où il n'est pas. Tu ne seras pas plus tôt loin de moi, que tu désireras y revenir, et je te promets d'avance que tu seras toujours bien reçu[177].»

[177] Ces lettres sont extraites de _Correspondance de Mme de Sabran et du chevalier de Boufflers_, par MM. MAGNIEU et PRAT. Plon, 1875.

En octobre 1784, Mme de Boufflers apprend que le prince Henry de Prusse, qu'elle connaissait depuis longtemps et dont elle appréciait le mérite, a manifesté l'intention de venir à Nancy pour lui rendre visite. Flattée d'une attention si particulière, la vieille marquise, qui sait ce que l'on doit aux grands de ce monde, n'hésite pas une seconde, elle fait atteler son carrosse et elle part pour Paris pour présenter ses devoirs au prince. Elle a avec lui plusieurs entrevues, puis elle regagne la Lorraine.

Le prince très galamment, et qui ne veut pas être en reste de politesse, vient en novembre passer quelques jours à Nancy et à Lunéville pour rendre à Mme de Boufflers sa visite.

En juin 1785, Mme de Boufflers écrit encore à son cher Panpan; c'est la dernière lettre d'elle que nous possédions.

«Nancy, 16 juin 1785.

«M. de Nédonchel vous aura dit que Mmes de Lenoncourt, Durival et moi nous irions lundi 20 vous demander à dîner, si cela vous convenait, mon cher Veau, car vous auriez eu le temps de nous contremander.

«Nous n'irons point à Spa, au moins pendant la première saison. C'est l'avis de M. du Tillot. Point de prince jusqu'au mois d'août et du Veau à lèche-doigts; plus de Fléville, ce qu'il faut encore compter; enfin une privation absolue de tout ce que j'aime. Et puis, qu'est-ce que la vie?

«Je pense que tout le monde et même Mme de Lenoncourt sera bien aise de voir votre rose.

«Voyez si l'on peut écrire avec ces plumes! voilà quatre fois que j'en change. Mais quand vous n'y êtes pas, tout me manque.

«Il faut que vous disiez à M. de la Tyssonière, qui m'a écrit, que je ne lui réponds pas, faute de plume, et parce que j'espère et me réjouis de le voir lundi.

«C'est assez labourer ce maudit papier gras. Je sens déjà un mélange de joie et de tristesse en pensant que je vous verrai et quitterai.»