La Marquise de Boufflers et son fils, le chevalier de Boufflers

Part 25

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«Vous avez promis de venir passer quinze jours à Fléville, Mme de Brancas vous prie de tenir une promesse à laquelle elle attache un véritable prix... Le Veau beugle après vous, et moi je crie comme un aigle contre votre absence.»

Mais Mme Durival résiste aux plus pressantes instances. Son ami mécontent lui écrit sévèrement: «Vous vous étiez engagée à venir, mais vous promettez par sensibilité et vous vous dispensez par inconstance. La mobilité extrême de votre génie qui le rend si aimable, le rend quelquefois un peu léger.»

Cependant Fléville est toujours un séjour enchanteur. Non seulement l'on y voit réunie toute l'aimable société que nous connaissons, mais c'est le seul endroit de la Lorraine où l'on trouve quelque fraîcheur pendant l'été; «on ne voit plus d'herbe qu'ici,» écrit Mme de Lenoncourt; partout ailleurs «l'on brûle et l'on dessèche». Le salon est frais «comme un souterrain», quand Mme de Brancas du moins ne s'avise pas de tenir les fenêtres ouvertes aux heures les plus chaudes de la journée.

Au mois d'août, les hôtes du château organisent des divertissements variés pour fêter dignement l'anniversaire de la duchesse qui est le 25, jour de la Saint-Louis. Mme Durival, qui s'est enfin décidée à rejoindre ses amis, prépare en secret une grande représentation dramatique; on répète une comédie de Lantier, _l'Impatient_. Cerutti joue le rôle du Magister, Mme Durival celui de l'Impatient. Costumes, décors, tout est l'œuvre de la châtelaine de Sommerviller. On a réservé à Panpan une mission des plus importantes; c'est lui qui est chargé d'annoncer la pièce. Il remplit en outre les fonctions de souffleur, et de ces deux rôles il se tire fort brillamment.

Dès que le rideau est levé, le Veau s'avance sur le devant de la scène et lit ce prologue de sa composition:

J'ai vu Voltaire, à Sceaux, d'une illustre princesse Égayer la retraite et les amusements: Heureux, si nous pouvions, Madame la duchesse, Employer aujourd'hui de semblables talents! Lorsqu'à vous célébrer chacun s'empresse, Je n'irai point à de si nobles chants Mêler, dans l'ardeur qui me presse, De vieux et trop faibles accents. De Lantier la muse riante Va sans doute vous amuser; Pour moi, je n'ose rien oser; Qui pourrait vous chanter, quand Cerutti vous chante[168]?

[168] Ces détails et une partie des lettres de Cerutti sont extraits du très curieux article de M. JACQUES sur Mme de Brancas. _Annales de l'Est_, 1888.

La pièce est jouée à merveille, elle a le plus grand succès. Mme de Brancas, ravie de la surprise, ne se lasse pas d'applaudir ainsi que ses invités.

Après ces brillantes réjouissances, les hôtes de Fléville se séparent et chacun regagne ses pénates. Au mois d'octobre la duchesse rentre à Paris, toujours accompagnée du fidèle Cerutti.

Mais le séjour dans la capitale est loin d'être favorable à l'ancien jésuite; les premiers froids l'éprouvent cruellement. C'est à Mme Durival qu'il confie les ennuis qu'il éprouve dans sa nouvelle résidence:

«5 novembre 1781.

«Je ne cours pas encore Paris. Je suis occupé à me garantir du froid, du bruit et de la fumée. Mme de Brancas jouit en paix de son vaste et magnifique logement. Elle tousse cependant au milieu de sa magnificence[169], mais le plaisir de se voir à Paris et de revoir ses amis est un baume pour sa blessure.

[169] Mme de Brancas occupait un logement au Louvre.

«Ma santé est en dispute avec l'air de ce pays-ci. J'essaie de tenir bon. Je monte presque tous les jours à cheval, je prends du lait de chèvre...»

Heureusement Cerutti est distrait de ses maux par ses relations mondaines; il dîne en ville, il soupe avec ses amis, en particulier avec Saint-Lambert, qui lui demande longuement des nouvelles de tous ses amis de Lorraine, de Mme de Boufflers, de Mme Durival, de Panpan, etc.

Au mois de janvier 1782, il écrit encore longuement à Mme Durival pour la mettre au courant des racontars de la capitale.

«Paris, ce 19 janvier 1782.

«Comme on dit que tout le monde sera tué lundi, jour de la fête, il faut bien vous écrire, madame, pour vous dire un éternel adieu. Car n'imaginez pas que, malgré mon rhume, ma prudence, et les avis de tout le monde, je veullle renoncer au plaisir de voir le feu, les illuminations et la joie publique. Ce jour-là je courrai tout Paris comme si j'étais mordu de la tarentule. J'ignore dans quelle rue je périrai, mais je m'en console d'avance par l'espérance d'une épitaphe que vous me ferez.

«Sérieusement, je ne crois pas à un seul des mauvais bruits répandus à ce sujet dans Paris. Il y a des gens qui se plaisent à effrayer le peuple et ensuite ils rient de sa frayeur comme l'on rit de celle des enfants.

«L'on a dit que Paris serait incendié, égorgé, dépouillé, que cent mille escrocs étaient arrivés de tous les coins du monde avec des massues, des brûlots, des nœuds coulants; que la rivière de Seine serait comblée de cadavres, que trente personnes échapperaient seules et que la prédiction en était dans Mathieu Landsberg. Elle est digne de lui. Enfin on attend ce jour avec tremblement, comme un jour de bataille et de carnage.

«Vous croirez peut-être que j'exagère, point du tout. La sottise va encore plus loin que je dis, et rien n'égale l'horreur des prophéties que l'on a faites. Vous savez que les mauvais prophètes trouvent plus de croyants que les bons; vous connaissez la stupidité populaire. Si vous étiez à Paris en ce moment-ci, vous pourriez faire un traité là-dessus. J'espère qu'il serait plus intelligible que ce que vous avez mandé sur moi à Mme de Brancas.

«Qu'avez-vous voulu dire par vos bouffées de fumée et toutes vos belles métaphores? Je m'entends un peu en figure de rhétorique, mais je n'ai rien compris à celle-là. Je suis bien aise que votre éloquence s'embrouille quelquefois ainsi que la métaphysique de votre amie. Cela m'arrive si souvent! J'aime à vous ressembler en quelque chose.

«J'ai rencontré ces jours derniers Marmontel qui parle de vous comme Panpan et moi nous en parlerions.

«Les querelles de la musique sont un peu assoupies; il s'en est élevée une autre. L'Académie française s'est divisée pour M. de Condorcet; La Harpe était à la tête du parti qui voulait M. Bailly. L'élection d'un pape ne connaît pas plus de mouvements qu'il n'y en a eu. Toutes les fourmilières croient élever des montagnes en élevant leur petit tas de poussière.

«Avouez, madame, que la tranquillité champêtre est bien au-dessus de tout cela. Que je regrette les jours que nous passions à disputer et à disputailler.

«Mon rhume ne veut pas finir. Mme de Brancas supporte le sien avec cette douceur inaltérable que vous lui connaissez. Elle me charge de mille choses tendres pour vous, et pour Mlle de Juvincourt.

«Voulez-vous bien dire ou plutôt peindre à Mme la marquise de Boufflers tout le vide qu'on ressent loin d'elle et de vous.»

Les plaisirs de Paris, quelque nombreux et variés qu'ils soient, ne remplacent pas pour Cerutti les agréments de la campagne. La société qui l'entoure ne lui inspire qu'antipathie et répulsion, il regrette la vie des champs, la nature et surtout l'amie charmante à laquelle il s'est sincèrement attaché:

«Paris, 9 février 1782.

«...Vous dites que ma lettre à M. de Marsanne n'est pas d'un mort; je ne le suis pas tout à fait; mais je sens que si je demeurais de suite en ce pays-ci, je mourrais d'inanition. Comment cela? Parce que mon cœur n'y trouve rien de ce qui lui convient. Il aime la vérité, et le monde la déguise sans cesse; il aime la bonté et presque tous les esprits sont devenus méchants; il aime l'équité, et de toutes parts je ne vois qu'injustice et partialité; j'aime le repos, ce lieu-ci est le tombeau des gens tranquilles; le bruit seul que j'entends me persécute; enfin j'aime l'indépendance, et ici il faut être ou martyr complaisant ou ridicule...»

Au mois de juin 1782, Mme Durival eut la douleur de perdre sa mère qu'elle aimait tendrement; elle en ressentit un chagrin profond et tout son entourage s'efforça d'apporter quelque adoucissement à ses regrets.

Mme de Boufflers, qui se trouvait à Nancy, prit une part très vive à la douleur de sa meilleure amie. A ce propos elle écrivait à Panpan:

«Vendredi, 2 juin 1782.

«Qui m'aurait dit que la mort de Mme Dufrène me donnerait un chagrin sensible? Je ne l'aurais pas cru, ni vous non plus, mon cher ami.

«D'abord j'ignorais combien ma pauvre amie lui était attachée. Ce que Mlle de Juvincourt dit de son état perce l'âme, et le mouvement d'amitié qui l'a portée à vouloir m'écrire, sans le pouvoir, m'a touchée jusqu'aux larmes.»

Panpan, très affecté du malheur d'une amie qui lui est chère, se montre des plus empressés auprès d'elle et il lui offre même, pour échapper à de pénibles souvenirs, de venir partager sa modeste demeure de Lunéville. Mme Durival n'accepte pas l'offre du Veau, mais, touchée de sa sensibilité, elle lui répond ces lignes touchantes:

«Nancy, le 15 mars.

«Ce n'est pas une réponse, mon cher ami, que je fais à votre charmante lettre, on ne répond pas à ces choses-là; par la même raison ne vous croyez point obligé de répondre à ceci. Je cède au besoin d'épancher un sentiment bien doux et je ne veux pas vous donner d'autre peine que celle de me lire. Vous avez une âme bien délicate et bien rare; il semble que vous teniez dans votre main toutes les fibres du cœur de vos amis. Vous y faites naître sans cesse de nouveaux sentiments de tendresse pour vous et de contentement pour soi-même, car on ne saurait sentir croître l'amitié qu'on a pour vous sans s'en estimer davantage.»

«Nancy, 5 août 1782.

Mme de Boufflers s'inquiète de Mme Durival, dont le chagrin, loin de s'atténuer, ne fait que croître; elle lui écrit tendrement en l'exhortant à reprendre courage et à se rattacher à la vie:

«4 juillet.

«On m'a dit hier que vous reveniez ici, ma céleste amie; ainsi, au lieu d'aller demain à Commercy comme j'en avais bien envie, j'allais envoyer savoir de vos nouvelles, quand M. Jobard m'a envoyé celles qu'il venait de recevoir de madame sa femme.

«Il ne faut pas qu'une raison supérieure comme la vôtre cède à la sensibilité, car quelque aimable que soit cette qualité elle deviendrait faiblesse, si on ne lui opposait pas le courage qui convient.

«Je suis bien touchée de l'attention que Mlle de Juvincourt a eue de me faire savoir de vos nouvelles; je ne sais si je vous ai parlé du tendre intérêt de M. de Bauffremont. Mme de Lenoncourt m'a chargée de vous dire que c'était par intention qu'elle ne vous écrivait pas.

«Pour moi qui sais bien que vous vous dites mieux que moi ce que je pourrais vous dire, je vous écris parce que je ne pense qu'à vous, depuis la dernière fois que je vous ai vue et qu'il m'est impossible de ne pas vous le dire.»

Cerutti était à Paris au moment de la mort de Mme Dufrène; dès qu'il apprend le malheur qui frappe son amie, il s'empresse de lui écrire:

«A Paris.

«Je prends une part véritable, madame, à la perte que vous venez de faire. C'est un cruel moment que celui où l'on reste seul de sa famille. Il est si doux de pouvoir nommer une mère, retrouver un père. Votre douleur est juste et loin de vous en distraire j'aime à y mêler les miennes.

«Mon caractère, plus enclin à la mélancolie que le vôtre, embrasse avidement toutes les idées qui peuvent nourrir les regrets. J'ai passé les deux tiers de ma vie à regretter les biens que j'ai perdus. Ni le présent ni l'avenir n'ont jamais occupé mon imagination au point de la consoler. Comme vous avez plus de mouvement dans l'esprit, vous devez être plus esclave des objets et plus docile aux espérances. Vous êtes d'ailleurs entourée d'amies, elles composent pour vous une famille nouvelle, choisie par votre cœur et digne de vos vertus. Vos amis absents peuvent se reposer de votre bonheur sur Mlle de Juvincourt. Si quelque mauvais cœur refusait de croire à l'amitié, votre union suffirait pour le détromper et le rendre meilleur.

«Je suis chargé, de la part de Mme la duchesse de Brancas, de vous dire combien elle compatit à votre affliction, combien elle voudrait être à portée de l'adoucir, enfin combien elle sera charmée de vous revoir au mois de mars à Fléville.»

Quelque temps après, il lui écrit encore ces lignes vraiment étranges sous la plume d'un ancien jésuite:

«Paris.

«Il faut savoir subir les lois de la nature sans crier inutilement contre elle. Les choses sont ce qu'elles peuvent être et nous ne serons jamais ce que nous voudrons devenir. Je sais que des charlatans de toutes espèces ne cessent de nous flatter. L'un nous promet la vie éternelle, l'autre l'éternelle santé, l'autre la pierre philosophale, l'autre le règne de l'évidence...; mais ce sont des charlatans!»

Et il ajoute pour la détourner de chercher un appui dans la Providence:

«Il faut laisser le destin tranquille et ne pas mendier inutilement à sa porte.»

Les regrets de Mme Durival furent durables et elle resta longtemps inconsolable. Au mois d'octobre Cerutti lui écrivait encore:

«21 octobre 1782.

«On dit que Mme de Boufflers va partir pour Paris.

«Notre Veau est attaqué de la goutte en ce moment. J'espère que l'attaque ne durera pas et qu'il viendra à Fléville. Quel bonheur de vous y voir réunis, lui, vous, et Mlle de Juvincourt!

«Votre dernière lettre me montrait en vous un fonds de mélancolie qui m'a saisie. Cette ligne de noir dont vous me parlez et qui vous sépare, dites-vous, de la société des vivants m'afflige. En perdant cette gaîté qui vous rendait si agréable à eux vous perdriez non pas la plus belle, mais la plus utile qualité de votre caractère[170].»

[170] Toutes ces lettres nous ont été communiquées par le capitaine Noël.

CHAPITRE XXIV

1782-1784

Correspondance de Mme de Boufflers avec Panpan.--Mort de Tressan.--Le magnétisme.--Mesmer.--Les ballons.--Mort de Mme de Brancas.

En novembre 1782 Mme de Boufflers, malgré la rigueur de la saison, s'est encore décidée à faire le voyage de Paris; elle est installée au Val chez son frère; c'est de là qu'elle écrit à Panpan:

«Saint-Germain, 14 novembre.

«Je m'afflige tous les jours, mon cher ami, de ne vous point assez écrire, et surtout de ne pas vous dire un mot de ce que je pense et de ce que je sens à tous les instants pour vous. Il semble, depuis que je suis ici, que je sois forcée de ne parler que de ce que je vois et de ce que j'entends. Cependant je ne vois et je n'entends rien qui vaille mon bon Veau.

(De la main de Mme de Boisgelin.)

«Voici une proposition à laquelle je te prie de donner toute ton attention. Il faut me dire le temps que vous pouvez me donner à mon retour en Lorraine, pour que j'y arrive au moment où vous pourrez venir chez moi, et que je n'aie pas le mortel chagrin d'en perdre un moment; car c'est non seulement mon bonheur, mais c'est ma vie. Mon espérance est que vous viendrez d'abord après votre réveillon.

«Voici toutes les nouvelles qui ne sont que tristes:

«D'abord la pauvre Mlle Quinault est tombée en apoplexie[171].

[171] Mlle Quinault mourut en 1783.

«La comtesse du Nord se meurt à dix lieues de Vienne. On dit que la Czarine l'a fait empoisonner, ainsi que la première[172].

[172] C'est une fausse nouvelle. La comtesse du Nord n'était pas morte.

«La charmante vicomtesse du Barry, devenue Mme de Tournon, est morte[173].

[173] La vicomtesse du Barry avait épousé le fils du Roué. Devenue veuve en 1778, elle épousa M. de Tournon.

«Mme Ducrest, femme de celui avec lequel vous avez dîné chez Tressan, est morte aussi.

«Il y a eu un avantage des Espagnols sur les Anglais.

(Mme de Boisgelin continue pour son compte.)

«Maman court pour le dîner et moi je courrai pour la coiffure quand je t'aurai parlé de moi. Je m'ennuie à mourir et je ne m'amuserai que quand nous serons chez nous avec mon cher Veau et notre Marcel que je me réjouis bien d'embrasser.

(Mme de Boufflers reprend la plume.)

«Charge-toi, mon Veau, de faire dire à M. Petitdemange que je lui suis bien obligé de ce qu'il m'a envoyé. Fais-lui mes compliments et dis-lui qu'il m'envoie par le courrier, port payé, une douzaine de fromages de Void. S'il pouvait y joindre une paire de sabots bruns tout unis que Catherine lui remettrait, il me ferait plaisir.

«Mme de Grammont croyait que les prunes venaient de moi. Elle m'a bien priée, ainsi que Mme de Mirepoix et M. de Nivernais de vous en remercier.

«Je n'ai pas entendu parler de ma charmante Durival; en attendant je parle d'elle, et je vois avec plaisir que M. et Mme de Beauvau la croient telle qu'elle est.

(De la main de Mme de Boisgelin.)

«Tu remettras ou feras remettre à Catherine le petit mot ci-joint.

«M. de Nivernais a déjà fait quatre chansons pour moi. Je vous en envoie deux pour que vous voyez que les gens d'esprit font également des choses spirituelles et des bêtises.

«Quand nous serons à Paris je t'achèterai toutes les nouveautés qui pourront t'amuser.

«Mme de Grammont a dit hier devant moi toutes sortes de choses agréables de vous. Elle paraît aimer maman à la folie.»

Le mois suivant la marquise a regagné sa chère Lorraine, et elle passe les fêtes de Noël à Fléville, chez la duchesse de Brancas. C'est de là qu'elle écrit encore à Panpan le 24 décembre:

«Fléville, 24 décembre 1782.

«Mais, vilain Cœur de moi, est-ce qu'être triste et affligée s'appelle bouder? Est-ce que je pouvais vous savoir mauvais gré de partir après m'avoir si généreusement offert de rester? Est-ce que je ne distingue plus le bien du mal, moi qui travaille toute ma vie à me rendre juste en tâchant de voir les choses comme elles sont, sans exiger qu'elles soient comme je les désirerais? Ce n'est pas tout à fait cela; mais ce petit abbé est là qui me parle de messe.

«J'allais vous écrire avec toute la tendresse de mon cœur avant de recevoir votre lettre, car je vous aime autant que si vous étiez ici, mais j'aimerais mieux que vous y fussiez. Entends-tu?

«La duchesse m'a dit qu'elle me priait d'engager Mme Durival et mademoiselle, à ne pas manquer de venir ici quand nous y serions.

«On dit Linguet mort et qu'il s'est tué dans sa prison[174].

[174] Linguet (1736-1794) était alors détenu à la Bastille. La nouvelle de sa mort était fausse.

«M. le duc d'Orléans vit.

«Grand merci des confitures excellentes.

«Envoyez le logo...

(De la main de Mme de Boisgelin.) et puis renvoyez celui que je vous envoie.

«Bonjour, petit Veau, je vous adore toujours; venez bien vite nous voir et amenez avec vous ma Marianne; j'ai beaucoup de jolis romans à lui lire et elle n'a plus rien à faire à Lunéville.»

«Je vais dîner chez Mme de Lenoncourt avec cette charmante d'Haussonville, et de là j'irai voir notre amie.

«Les Philips arrivent demain pour arranger leurs affaires et partir tout de suite et pour toujours. Penser qu'on ne reverra jamais des personnes qu'on aime, avec lesquelles on a vécu longtemps dans l'intimité est bien affligeant. Je crains presque autant la vue des Philips que celle de notre amie.»

La fin de la lettre est de la main de Mme de Boisgelin:

«Maman dit que voir partir pour jamais les gens qu'on aime, et ne jamais voir ceux qu'on aime encore mieux et qui ne partent pas, est de la tristesse sur du chagrin. Et moi je dis:

Le prince se porte mieux; J'en suis bien contente. Mais il nous dit: je suis vieux. De peur qu'il ne tente, Moi je dis les plus grands maux Sont de ne plus voir les veaux, Et de partir pour les eaux. Oh! ça le tourmente.

«C'est sur un petit air nouveau dont je ne sais pas le nom. Je te baise et prendrai pour enseigne: _A la pareille_.

«Mille et mille choses à la cousine et à Marie-Anne.»

En juillet 1783, arrivent de fâcheuses nouvelles de Paris. Mme de Boufflers apprend avec regret qu'un accident grave est arrivé à son vieil adorateur, le comte de Tressan.

Mme de Genlis résidait alors à Saint Leu avec les enfants du duc d'Orléans; elle avait l'habitude d'inviter Tressan tous les ans à la fête que lui donnaient ses élèves le jour de _sainte Félicité_, sa patronne; c'était le 10 juillet. Elle ne manqua pas à l'usage en 1783, et Tressan arriva avec un bouquet et quelques vers. Le soir elle lui offrit l'hospitalité parce que les chemins étaient détrempés par la pluie; mais il s'y refusa et il partit après le souper. Sa voiture versa et il reçut un violent coup à la tête. On crut d'abord à une simple contusion, malheureusement un abcès se forma et la situation fut bientôt des plus graves.

Quand on crut sa mort prochaine, Condorcet et quelques autres philosophes accoururent pour empêcher leur ami «de faire le plongeon», mais la famille et surtout l'abbé de Tressan intervinrent, ils firent fermer la porte aux intrus et, volontairement ou non, Tressan mourut chrétiennement, c'est-à-dire dans les sentiments dans lesquels il n'avait jamais vécu. Il s'éteignit le 1er novembre 1783, âgé de soixante-dix-neuf ans[175].

[175] La toujours véridique Mme de Genlis raconte ainsi, dans ses _Mémoires_, la fin du pauvre Tressan:

«Il se réconcilia avec la religion, il avait reçu tous les sacrements. Quand j'allai le voir, je le trouvai dans les meilleurs sentiments. L'abbé de Tressan son fils était dans sa chambre. Il lui dit de me conter ce qui était arrivé la veille, et l'abbé m'apprit que d'Alembert, ayant su qu'il avait reçu les sacrements, était venu le voir pour lui en faire les plus violents reproches; que M. de Tressan avait répondu qu'il fallait être bien barbare pour venir ainsi troubler ses derniers moments, et qu'il avait ajouté: «Au reste, que vous importe? et même si vous aviez de l'humanité, ne seriez-vous pas charmé de me voir en mourant une grande consolation?»

Il n'y a qu'un malheur à ce touchant récit, c'est que d'Alembert était mort quatre jours avant Tressan.

Bien que ses relations avec Tressan se fussent fort refroidies depuis quelques années, la marquise éprouva une assez vive émotion de la disparition du vieux paladin; ce n'est jamais sans tristesse et sans un fâcheux retour sur soi-même que l'on voit se rétrécir le cercle de ses amitiés et disparaître les gens avec lesquels on a passé une partie de sa vie.

En octobre 1783, Mme de Boufflers est encore à Paris auprès de son frère de Beauvau.

Pendant son séjour dans la capitale, elle assiste à toutes les extravagances du magnétisme. C'est Cerutti qui l'initie aux merveilles du Mesmérisme et qui l'entraîne à ces séances extraordinaires qui bouleversent tout Paris.

L'oisiveté des gens du monde avait eu pour résultat un état nerveux des plus singuliers. Nos pères étaient obsédés par une maladie qu'ils appelaient des vapeurs et que nous nommons aujourd'hui neurasthénie. Les femmes y étaient plus sujettes encore que les hommes, et vers la fin du dix-huitième siècle, beaucoup d'entre elles souffraient de maux de nerfs périodiques, qui dégénéraient en véritables convulsions. On était obligé de matelasser leurs chambres pour éviter les accidents.

Cette société était mûre pour accueillir tous les prodiges, toutes les absurdités. La manie de l'engouement gagnait toutes les classes; on se passionnait successivement pour les sujets les plus divers; en un mot, toutes les têtes se détraquaient.

Après les querelles sur la grâce efficace et sur le formulaire, on abandonna la théologie et on se mit à discuter sur la musique; Lullistes, Ramistes, Glückistes, Piccinistes se prenaient aux cheveux dans les cafés, dans les rues, jusqu'au parterre de l'Opéra. Bientôt personne ne songea plus à la musique, mais on se passionna pour la stratégie; les pires bourgeois disputaient avec rage sur l'ordre mince ou l'ordre profond, sur le plus ou moins d'épaisseur qu'il fallait donner aux bataillons.

Puis vinrent les folies scientifiques.