La Marquise de Boufflers et son fils, le chevalier de Boufflers

Part 23

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«Mme de Luxembourg va faire la demande avec un feu auprès duquel le mien ne serait que de la glace. Mme de Ségur et la comtesse Diane vont être prévenues. Voilà mes batteries bien dressées, mais j'en serai pour ma poudre.

«Adieu, ma fille, je t'embrasse et je t'aime de tout mon cœur.»

Malheureusement si, à Paris et à Versailles, tous les amis et les parents étaient en mouvement pour Boufflers, lui-même, avec son insouciance habituelle, ne faisait aucune des démarches nécessaires. Ce peu de confiance dans le succès lui valait de sa sœur une lettre assez vive à laquelle il répond:

«Valenciennes, ce 22.

«N'ai-je pas eu la bêtise d'être un peu fâché contre toi en lisant ta dernière lettre; j'y ai pensé depuis et j'en ai été honteux. J'aurais dû ne prendre garde qu'à ce que tu fais et point à ce que tu dis. Il faut convenir que personne n'a jamais su mêler aussi bien les injures aux services. Tu es un composé de Juvénal et de Titus. Tu écris comme l'un et tu règnes comme l'autre; non pas que je veuille dire que tu fasses tous les jours un heureux, mais au moins tu veux mon bonheur, et tu y travailles, et tu y réussiras si jamais nous passons notre vie ensemble, car tu as beau dire et beau m'accuser, je n'ai jamais eu de sœur plus chère que toi.

«Je vois par tout ce que tu m'as mandé que les choses vont mieux que je n'osais l'espérer. Toutes les fois que tu parleras, sois sûre du succès, parce que de plaire à triompher, il n'y a qu'un pas. Il est clair que tu n'as pas eu besoin d'être poussée dans les démarches que tu as faites, mais il est clair aussi que tu as été conduite et que tu l'as été de main de maître; embrasse-le, ce maître[161] que j'aime tant à regarder comme le mien dans tous les genres, et dis-lui que, malgré mon horreur pour la Simonie, je lui offre une abbaye en échange de la maison de l'Ermite dans le sacré vallon de Saint-Ouen.

«Adieu, aime-moi comme tu me grondes, au lieu de me gronder comme tu m'aimes.»

[161] Le duc de Nivernais.

Mme de Boisgelin croyait toucher au but de ses efforts, toute la famille estimait le succès certain, assuré, seul Boufflers doutait encore. En effet, la nomination espérée se faisait attendre; et Mme de Boisgelin en éprouvait un énervement qu'elle ne pouvait dissimuler.

Son frère montrait plus de calme et de possession de soi-même; il ne cessait de remercier ses amis de leur bonne volonté à son égard, mais quant à lui, il s'armait de philosophie en prévision d'un échec; c'est lui-même qui remontait le moral de Mme de Boisgelin.

«Morbeck, par Aire, du camp.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . «M. de Nivernais a bien raison de dire que j'ai bien tort de ne pas lui écrire; il serait bien plus fondé à m'en faire le reproche s'il savait combien je l'aime. Je crois que c'est encore plus qu'il n'est aimable, car je sens que s'il n'était point aimable du tout, il faudrait encore l'aimer. Remercie-le du bien qu'il a osé dire de moi à quelqu'un dont je n'en pense point du tout.

«On me mande de partout, que mon affaire est prête, qu'elle va passer, et je vois qu'elle ne presse pas, et qu'on parle du premier ou du second conseil, ce qui annonce, vu le train des choses, que ce sera à peine pour le troisième, et ces lenteurs-là, pour une chose aussi aisée et aussi préparée, annoncent au moins un défaut total de bonne volonté...

«Prends courage, mon enfant. Soumets-toi aux circonstances, fais en sorte, à force de modération, de n'être point contrariée par les contrariétés. J'ai une fois ouvert par hasard un tome de Shakespeare où j'ai vu un roi dépouillé, emprisonné et condamné, qui dit à sa fille: «Ne me plains point, rien de ce qui doit m'arriver ne me déplaît, car j'ai fait divorce avec ma volonté et j'ai épousé la fatalité.» Il faut convenir que c'est là un mariage de raison plus que de fantaisie.»

Bien entendu, le séjour du chevalier à Boulogne ne se prolonge guère; il y est à peine depuis trois semaines, qu'il reçoit de nouveaux ordres: il doit se rendre à Eu avec son régiment. Le déplacement qui le rapproche du Havre n'aurait pour lui rien que d'agréable, s'il n'était désastreux pour ses finances, déjà si mal en point.

Le chevalier fait la route par étapes avec son régiment, non sans gémir, car la chaleur est affreuse et l'on ne peut goûter un instant de repos. Aux étapes, le régiment est dispersé à quatre lieues à la ronde; à trois heures du matin, il faut le réunir, car l'on part à quatre, et malgré cela l'on est rôti, les troupes sont harassées de fatigue; depuis le colonel jusqu'à la dernière recrue, tout le monde est sur les dents; après huit jours de ce régime, presque tout le régiment est malade.

En cours de route, et malgré la fatigue et les ennuis qui l'accablent, Boufflers trouve encore le temps d'écrire à Mme de Boisgelin pour la charger de quelques commissions; comme il n'a pas d'argent, c'est elle qui fera les avances, et sans espoir de les revoir jamais, il le lui avoue bien simplement:

«Montreuil, 21 août 1779.

«Je compte sur un petit mot de ma grande fille en arrivant à la ville d'Eu. J'ai besoin d'avoir des nouvelles des affaires de l'Europe et des miennes. Je voudrais que ceux qui se mêlent des unes se mêlassent aussi des autres. Je serais sûr, après m'être embarqué un peu légèrement, d'arriver à bon port.

«Je marche avec mon régiment, ce qui me fatigue cent fois plus que de courir sans lui. Je suis abattu comme si j'avais fait cinquante lieues en poste, et j'ai la poitrine démontée d'un rhume horrible qui dure depuis un quart d'heure, et qui durera peut-être encore autant. Ce qui me console, c'est que M. de Beauvau ne m'entend pas tousser.

«Si vous avez de l'argent, envoyez-moi deux bridons rouges tressés en or; cela se trouve sur le quai de la Ferraille, à _La Levrette_, et se vend 18 livres. En suivant le quai, on arrive au pont Saint-Michel, on trouve un marchand de couleurs nommé Vernezèbre, et on lui demande un assortiment de pastels fermes pour peindre le paysage et la figure en petit. Ces deux commissions-là vous coûteront 60 livres longtemps avant de me coûter un sol, mais si l'argent vous manque, empruntez-en à Mme la maréchale ou à Lucile.

«Adieu, je sens que je n'ai pas le style vraiment naturel, car si j'écrivais comme je parle, ma lettre serait très enrouée.»

Enfin le régiment arrive à Eu. Boufflers se rappelle tout à coup les commissions qu'il a données à sa sœur et, à la réflexion, il juge utile de lui fournir de l'argent pour les payer.

«Août 1779.

«Mes cartes sont arrivées à bon port et à temps, mon aimable chat maigre. J'attends de jour à autre de nouvelles marques de ta bonté, mais je ne sais pas où tu trouveras les fonds que mes commissions exigent. Je prends le parti de t'envoyer un billet sur mon homme d'affaires, dont tu prendras le montant chez Mme de Mirepoix ou M. de Beauvau, qui se feront payer quand ils le jugeront à propos.

«Je suis ici depuis hier, ignorant si j'y serai encore demain. Je vais demain au soir à Abbeville voir le régiment d'Esterhazy, que je n'ai point revu depuis que je l'ai quitté; je m'en fais un plaisir, mais en même temps j'ai bien peur d'être obligé de faire leur partie à table et de répondre à toutes les santés, car la mienne n'y tiendra pas.

«M. de Thianges est ici; il m'a enlevé comme de raison le seul bon logement de la ville; il est d'ailleurs de la plus grande honnêteté et fait très bonne chère. J'en profite d'autant plus qu'il est cause que je n'ai pas de cuisine.

«On n'a de nouvelles de rien, sinon que le mois d'août se passe et qu'il sera suivi du mois de septembre. On appelle celui-là le balai de la mer, parce qu'il y laisse le moins de vaisseaux qu'il peut.

«Parle de moi à Mme la maréchale de Luxembourg et à Mme de Lauzun, et mande-moi si effectivement la maréchale est fâchée.

«Adieu, mon enfant, j'ai la tête d'une pesanteur horrible et j'ai peur que mon style ne s'en ressente.»

En même temps le chevalier prévient Mme de Sabran de sa nouvelle résidence, et il lui conte spirituellement l'état d'incertitude dans lequel il continue de vivre, à son grand désespoir:

«A Eu, ce 2 septembre 1779.

«Je suis ici dans une pauvre petite ville bien éloignée de tous les points intéressants, à trente lieues du Havre, à trente lieues de Dunkerque, sous les ordres d'un général plein d'honneur, de bonté et de zèle, mais que les autres généraux semblent avoir relégué à dessein. Il paraît que nous sommes destinés à remplacer les gens qui s'embarqueraient, et à passer par le second envoi, c'est-à-dire à trouver la besogne faite ou manquée. Vous imaginez sûrement le plaisir que me fait ma position. Je suis entre la philosophie et l'ambition, comme serait un pauvre diable entre son honnête femme, dont il ne se soucierait guère, et une coquine de maîtresse qui écouterait tout le monde excepté lui, mais qui pourtant lui paraîtrait toujours jolie et ne lui ôterait pas toute espérance. L'une m'attend et me promet le bonheur quand je serai revenu à elle; je me tourne de son côté, mais aussitôt l'autre me fait un petit signe et renverse tous mes projets.[162]»

[162] _Correspondance de Mme de Sabran et du chevalier de Boufflers._ Plon-Nourrit, 1875.

En 1780, Boufflers est toujours errant sur la côte; cette fois, il est en garnison à Dunkerque, et c'est de là qu'il écrit à Mme de Boisgelin:

«Dunkerque, ce 18 juillet 1780.

«La voix intérieure parle toujours et ta lettre la fait parler plus haut que jamais, mon enfant, car jamais je n'en ai lu d'aussi charmante, pas même de l'écriture de Mme de Sévigné. Je me porte mieux qu'avant d'être malade; l'air de ce pays me convient d'autant plus que je le respire moins que personne; je délaie celui de la ville dans celui de toute la province; c'est comme de mauvais vin où je mettrais beaucoup d'eau.

«Baise de ma part l'œil de ma tante, et s'il ne se porte pas absolument bien, contente-toi de le bassiner, parce que j'aurais peur que mes baisers ne fussent trop chauds, si j'en _juge d'après le monde_.

«Adieu, enfant chérie, je t'aimerai de quelque couleur que tu sois, je t'aimerai en perte ou en gain, mais je n'aimerai et ne bénirai la cause de tout que quand tu auras lieu d'en être parfaitement contente. Adieu, baise maman des Cars de ma part et dis-lui que je l'aime comme un enragé[163].»

[163] Toutes les lettres du chevalier de Boufflers citées dans ce chapitre nous ont été communiquées par M. le comte de Croze-Lemercier.

CHAPITRE XXI

1780

Goût persistant de Panpan pour la poésie.--Ses vers à Mme de Boufflers, Mme de Boisgelin, Mme de Bassompierre.--Joute poétique avec Mme Durival.

Panpan n'avait pas renoncé à cultiver les Muses; il semble au contraire que, la vieillesse arrivant à grands pas, il trouvait plus de plaisir encore dans ces jeux poétiques qui de tous temps avaient charmé ses loisirs. Ce n'est pas qu'avec l'âge ses vers deviennent meilleurs, hélas non! mais il éprouve tant de plaisir à les écrire qu'il lui faut pardonner. Et puis il est si modeste, et il se fait si peu d'illusion sur leur médiocre valeur. Personne ne se juge plus sévèrement que lui-même, et il plaisante sur son peu de mérite avec une franchise qui désarme la critique.

Agé de plus de soixante-dix ans, il faisait de sa vie, de ses déceptions et de ses malheurs, cette peinture moqueuse:

J'ai peu connu l'adolescence, A peine j'ai joui de la virilité; Jeune encor, je touchais à la caducité, Et, vieillard, je touche à l'enfance. Toujours contraire au sort qui me fut destiné, D'un souverain que de ma vie Je n'ai vu, ne verrai, ni n'en aurai l'envie, Je fus conseiller presque né. Interprète allemand, je n'en sus point la langue; Avocat: je n'ai fait plaidoyer ni harangue; Devenu financier, je me suis ruiné. Je fus, de notre Roi, lecteur à bouche close; Loin d'avoir pris les mœurs de ma métamorphose, Franc bourgeois, à la cour j'y fus homme de bien. Au rang de nos savants, je fus admis sans cause, Et quoiqu'en bonne forme académicien, N'ayant pas fait la moindre chose, Plus que Piron je ne fus rien. Un autre trait, qui comblerait la dose De tant de singuliers travers, Je ne faisais que de la prose Quand je voulais faire des vers. Encore un mot, et l'histoire est finie. Prêt à mourir, quand je naquis, Pour vivre à peine un an, j'avais assez de vie... Et voilà que j'en ai plus de soixante et dix[164].

[164] Cette pièce et les trois suivantes sont tirées des Mss. de Devau. Bibl. de Nancy.

Le Veau n'a pas perdu les bonnes habitudes d'antan et c'est toujours pour la vieille et chère marquise qu'il cherche ses meilleures rimes. Jamais il n'oublie les heureux anniversaires, et chaque année il compose pour son amie quelque madrigal flatteur.

En 1780 il lui envoie «un écritoire» accompagné de ce bouquet:

Lorsqu'en un temps plus fortuné Pour fêter ce beau jour, que novembre ramène, Je vous offris un vase à la Chine tourné, Dont les arts de l'Europe ont fait une fontaine; Pour fixer sur vos pas la grâce et la Beauté, Je souhaitais, du ciel implorant la puissance, Qu'elle devînt pour vous la source de Jouvence; Et je vois que des dieux je fus presque écouté. Mon présent aujourd'hui vous promet davantage; Si vous daignez en faire usage, Pour vous de l'immortalité Il sera la source et le gage.

Mme de Boisgelin n'est pas moins que sa mère le tendre objet des attentions du Veau. Un jour, pour lui complaire, il lui propose de jouer la comédie chez lui, sur cette terrasse d'où l'on peut contempler ce château, qui leur rappelle à tous deux de si doux souvenirs.

De votre charmante maman, Aimable Boisgelin, suivez ici les traces: Au lieu de diviser les grâces, Venez les rassembler chez votre vieux Panpan. Vous ne lui verrez pas, sous le double turban Dont il coiffe son long visage, L'air et le ton d'un courtisan; Sous son grotesque d'oliman Vous lui verrez du moins quelques goûts de votre âge; De la scène en ces lieux les jeux sont en oubli, Pour vos amusements nous les ferons renaître; A nos regards charmés vous y ferez paraître Ces talens qu'on admire aux fêtes de Chilly; Ma terrasse vous offre un théâtre champêtre, D'où vous verrez au loin ce fortuné palais Où j'ai vu, sous les yeux de notre auguste maître, S'épanouir la fleur de vos jeunes attraits. Là vous avez reçu de votre illustre mère, Avec l'esprit et le sang des Beauvaux, Cet art, cet heureux art de régner et de plaire, Qui lui promet partout des hommages nouveaux.

En dépit des ans Panpan est resté toujours galant, et la vue de la jeunesse paraît l'inspirer au plus haut point. Il se montre même d'autant plus audacieux dans ses propos que son âge lui permet de décliner les requêtes indiscrètes.

A Mme Héré et à sa petite-fille, Mlle de Saint-Etienne, il adresse pour leur fête ce bouquet:

SUR L'AIR: _M. le Prévôt des marchands_.

1

Gogo jadis eut tous mes vœux, Minon charme aujourd'hui mes yeux. Ah! plaignez ma triste fortune, Elles m'ont manqué toutes deux; Car j'étais trop jeune pour l'une, Et pour l'autre je suis trop vieux.

2

Toutes deux ont mal pris leur temps; Dans mon hiver, dans mon printemps, Toutes deux en vain m'ont su plaire. Ah! j'aurais autrement traité La petite-fille et la mère Dans les beaux jours de mon été.

3

De toutes deux, dit-on, c'est la fête demain. Il faut à toutes deux un bouquet de ma main. La Rose est un tribut qui plaît à tous les âges. Toutes deux ayant les mêmes droits sur mon cœur, Je dois à toutes deux offrir la même fleur: Le même sentiment doit les mêmes hommages.

Panpan ne se montre pas moins aimable pour la jeune amie de Mme Durival, Mlle de Juvincourt. Un jour, il lui envoie ce quatrain:

Malgré mes cheveux blancs, malgré votre jeunesse, J'ai pour vous la même tendresse Que si j'avois passé sans cesse à vos genoux Mes cinquante passés dans ce monde avant vous.

Depuis quelques années Panpan s'est lié de plus en plus avec Mme Durival, et il entretient avec elle un commerce épistolaire assez fréquent.

Mais les deux amis s'écrivent rarement en prose: l'un et l'autre trouvent plus agréable de cultiver à la fois l'amitié et les muses, et c'est presque toujours en vers qu'ils échangent leurs impressions. C'est pour eux un jeu et un plaisir.

Complètement sous le charme de l'aimable femme, Panpan ne lui ménage pas les compliments:

Pour ma charmante Durival, Je voudrais faire un madrigal; Je voudrais qu'il fût digne d'elle; Mais je ne fais rien de parfait, Je ne vois rien de si beau qu'elle, La beauté n'est que ce qui plaît.

Un jour, Mme Durival demande à son ami une certaine eau qu'il ne possède pas, et elle le plaisante sur le peu d'empressement qu'il met à la lui procurer.

Le lendemain, elle reçoit ce petit mot:

De vos injustices d'hier Vous aurez grande repentance; Vos reproches me coûtent cher, Ils m'ont fait envoyer un courrier à Valence. L'argent n'est pas une dépense Qui fasse voyager en l'air. J'ai fait de plus grands frais pour vous être agréable, Il m'a fallu donner au diable. Cela ne doit pas étonner; Cependant, pour jouir du bonheur de vous plaire, Ce n'est pas de cette manière Que j'aurais voulu m'y donner.

A ces galants propos, Mme Durival riposte de son mieux:

Mon généreux et tendre Veau, En me donnant un peu de votre eau de la côte, Vous vous arrachez une côte! Pour vous remercier de ce présent nouveau, Je cherche en vain dans mon cerveau. Ainsi que votre bourse, il craint toute dépense. Plus j'y réfléchis, plus j'y pense, Moins je trouve des vers qui soient dignes de vous! Si, dans votre embarras, vous vous donnez au diable, Dans le mien, je me donne à vous. Lequel des deux est le plus misérable?[165]

[165] Cette pièce et toutes celles qui suivent nous ont été communiquées par le capitaine Noël.

Mais Panpan se pique de purisme; s'il admire les vers de Mme Durival, il lui reproche de défigurer les plus jolies choses par les fautes les plus grossières.

Sensible à ces reproches, Mme Durival répond spirituellement:

Mes impromptus sont des bâtards Pour qui vous avez peu d'égards. Vous dédaignez de la nature Les fruits sans goûts et sans culture; Hélas, vous avez bien raison, Et je sens la comparaison. Qui n'a point d'enfant légitime, Ne peut prétendre qu'on estime Les petits enfants clandestins Qu'il fait par hasard les matins.

Mme Durival a de la fortune, et comme elle sait combien les moyens pécuniaires de Panpan sont restreints, elle se montre très généreuse vis-à-vis de son ami; il ne peut témoigner un désir qu'elle ne s'empresse de le satisfaire. Le Veau, qui a de l'amour-propre, s'indigne d'une générosité si persistante, et il veut prendre une éclatante revanche en envoyant chaque jour, pendant une semaine, un cadeau à sa bienfaitrice. Ce sera, en outre, l'occasion d'une joute poétique. Il lui écrit:

Depuis lundi jusqu'à dimanche Je prétends prendre ma revanche De vos abominables tours. Songez que vous avez sans cesse, Au moins depuis sept ou huit jours, Mis mon amour-propre en détresse. Prétendez-vous donner toujours? Vraiment ce n'est pas là mon compte. Il faut que chacun ait sa honte. La vôtre enfin aura son cours. Je veux la filer à mon aise, Mais la filer à peu de frais; Tous les matins, ne vous déplaise, Je vous lâche un présent tout frais. C'est aujourd'hui que je commence, Et cela durera longtemps. Je prétends mettre sur les dents Toute votre reconnaissance. Des instruments de ma vengeance, Voici d'abord le contenant. Mais vous n'aurez que pièce à pièce Le contenu de chaque espèce. Devinez le tout maintenant. C'est l'énigme que je vous offre. Vous n'aurez qu'en la devinant Tout ce qui doit remplir le coffre.

A ces vers était jointe une cassette vide avec son couvercle.

Mme Durival, amusée et charmée, riposte aussitôt; mais elle renvoie en même temps le couvercle de la boîte:

Vous avez l'art inimitable De savoir filer le plaisir. Sans me le rendre insupportable, Vous faites croître mon désir. Je brûle d'avoir vos présents! Mais si j'obtiens à chaque pièce Tous les jours des vers si charmants, Ah! faites durer ma détresse, Soyez avare de vos dons. Dans un seul jour donner la boîte, C'est là trop de profusion, Et je rends à mon poète Le couvercle, qu'il reprendra, Et que demain il me rendra.

Le lendemain, Panpan envoie son premier cadeau: c'est un de ces menus objets dont on se sert pour faire le café.

Des présents que pour vous dans le coffre j'entasse, Le premier est le plus petit. L'un de l'autre suivra la trace, Brin à brin l'oiseau fait son nid. C'est ainsi que toujours, mettant grâce sur grâce, Dans tous les cœurs bientôt vous trouvez une place.

Chaque jour, avec ponctualité, arrive un nouvel objet destiné à la préparation du café; toujours il est accompagné d'un compliment auquel la dame répond de son mieux.

Le jeudi, arrive une pièce plus importante, mais que le Veau se garde de désigner clairement:

Ceci n'est point une théière. Devinez ce que c'est. Je ne le dirai pas. Pour me venger, je veux le taire. Vous me mettez aussi dans l'embarras; Car je ne sais ce qui doit plus nous plaire, De votre esprit ou bien de vos appas.

Mme Durival feint l'ignorance, et elle répond à son bienfaisant persécuteur:

Ah! riez de mon embarras, J'en ris moi-même la première, Si ce n'est pas une théière, Ce sera ce qu'il vous plaira... De moi-même j'avais hier Juré de ne plus vous écrire, C'était donc un serment en l'air! Mais pourquoi m'exciter à rire? Le rire, cet appas léger, Dont on ne voit pas le danger, Fait bien souvent que l'on affronte Ce qu'on n'osait penser sans honte. D'autres que moi, tout en riant, Ont franchi un pas plus glissant, La raison, quoi qu'on puisse dire, N'a pas d'armes contre le rire; Mes vers le prouvent assurément. Monsieur Devau heureusement N'abuse pas des confidences. Est-ce sagesse? Est-ce impuissance? On en parle diversement. Je ne sais lequel ment; Et ce beau secret m'inquiète, Comme celui de ma cassette.

Dans son dernier envoi Panpan rappelle l'usage de son cadeau, puis il offre à Mme Durival d'aller lui montrer comment les divers objets se doivent ranger dans la boîte, et comment il faut s'y prendre pour préparer le café:

Quand madame Alliot me ceignit de sa main Pour ma première épée une longue rapière, Elle me dit d'un ton de Sénateur Romain: «A ma toilette il faut venir demain, Je vous apprendrai la manière De vous asseoir, de vous lever soudain, Malgré ce nouveau poids qui vous pend au derrière.» Si dans l'art d'arranger mes dons de tous les jours Vous vous croyez aussi novice Qu'elle me le croyait dans ce noble exercice, Je vous offre comme elle un utile secours, Tout mon génie est à votre service.

Après cette joute qui a duré toute une semaine et qui lui a coûté beaucoup d'efforts, Panpan demande grâce. Pour terminer dignement la lutte, il envoie cette épître:

PAIX ET CONGÉ