La Marquise de Boufflers et son fils, le chevalier de Boufflers
Part 21
«Je voudrais bien qu'on m'explique comment et pourquoi, aimant ma céleste amie de préférence, comptant sur son amitié comme je me flatte qu'elle compte sur la mienne, désirant d'en recevoir et d'en donner de nouvelles assurances, aimant particulièrement tout ce qui vient d'elle, ne fût-ce que son écriture, il arrive pourtant qu'elle est la seule, je ne dis pas de mes amies, mais des personnes avec lesquelles je vis, à qui je n'aie pas encore écrit. Cela me confirme dans l'opinion qu'on aime surtout la bonté pour en abuser, ou au moins pour se mettre à son aise.
«J'ai trouvé ici M. de Saint-Lambert. Après avoir bien parlé de vous, avec un plaisir sensible de ma part, nous avons parlé du Veau, et l'entrevue s'est passée simplement et poliment, sans aucune mention du passé. Vous et moi avions tout dit. Le Veau a été comme de raison le plus à son aise. Les choses sont comme nous les désirions pour la suite, sans intimité et sans embarras. Vous seriez touchée et enchantée de la réception qu'on a faite au Veau. Des personnes même, qui ne le connaissent que de réputation, se sont empressées de lui procurer des amusements. Les loges lui sont ouvertes à tous les spectacles, on le mène partout, mais il vous a sûrement écrit. Où êtes-vous? Je le saurais par lui, si je le voyais, mais depuis que nous sommes arrivés, je l'ai vu deux fois à Paris, le temps du dîner, et il est venu une seule fois dîner ici.
«Voilà M. de Bauffremont qui veut que je vous dise qu'il ne vous enveloppe pas dans l'opinion presque générale que soixante-sept ans d'expérience lui ont donnée des hommes. Je n'ai encore vu que M. Gaillard des gens de lettres, et c'est un de ceux que j'aime le mieux. Je ne sors presque pas d'ici, il y passe tant de monde et je m'y amuse si bien que je ne pense seulement pas à Paris. M. de Beauvau est beaucoup mieux[149].»
[149] Communiquée par le capitaine Noël.
Panpan a la tête si bien tournée par les flatteries et les grâces dont on l'accable à Paris, qu'il en oublie Mme de Boufflers. On ne le voit presque jamais au Val. C'est l'aimable femme qui vient lui reprocher doucement son absence et le rappeler à son devoir, non sans une pointe d'ironie. Elle lui écrit:
«Saint-Germain, lundi 21 août.
«Je sais que vous faites vos volontés avec une complaisance infinie, et comme les propositions de M. de Beauvau vous conviennent assez, je ne doute pas que vous ne les acceptiez et que nous ne vous voyons bientôt.
«Convenez, mon bon Veau, que vous vous passez aisément des gens que vous aimez et que la Comédie-Française vous tient lieu de tout. Il faut pourtant venir remplacer M. de Saint-Lambert qui s'en va jeudi pour longtemps.
«Adieu jusqu'à jeudi[150].»
[150] Tous ces billets sont adressés à Panpan chez M. de Bauffremont, barrière de Vaugirard, à Paris.
Les petits billets tendres partent journellement de Saint-Germain; la marquise organise sans cesse des parties dont le Veau est toujours le héros.
«Août 1780.
«Mandez-moi ce que fait cette aimable maréchale. Je voudrais la voir et je voudrais aller à la Comédie-Française. Mandez-moi quelque chose. Comment te portes-tu? Si cette maréchale n'était pas ici, je te proposerais de dîner ensemble[151].»
[151] Au verso de ce billet sont écrits ces vers:
_A Madame du Deffant qui appelle son fauteuil un tonneau._
C'est en vain que l'on voyage Pour rencontrer le plaisir; Et la mer et le rivage, Tout a trompé mon désir. J'ai vogué sur l'onde, J'ai vu lancer un vaisseau; Mais il n'y a rien dans le monde D'égal à votre tonneau.
«Août.
«Encore une proposition, mon Veau, quoique vous n'ayez pas répondu à la première. Mme de Grammont vous prie à dîner demain lundi avec MM. du Châtelet et de Liancourt. Elle vous donnera une loge à la Comédie-Française et une à l'Italienne. J'aurai l'honneur de vous y suivre.»
Grisé par les plaisirs de la capitale, Panpan ne songeait guère à ses amis de Lorraine. Il recevait d'eux cependant de fréquentes nouvelles et Mme de Lenoncourt en particulier, qui s'était réfugiée à Fléville pour tromper les longueurs de l'absence, lui racontait volontiers la vie du château.
«Fléville, le 21.
«Votre Durival, qui fait nos délices, vous aime et vous embrasse plus fort que moi, mais pas plus tendrement. Elle court le matin, malgré la chaleur, et ce n'est que quand elle est excédée que nous en jouissons. L'après-dîner elle lit et cause tant que nous voulons; le soir elle joue et veille plus qu'elle ne veut, mais si gaiement qu'il faut l'aimer tous les jours davantage. Mme de Brancas, M. Cerutti, l'abbé Quénard parlent tous ensemble pour m'engager à vous parler d'eux séparément; ils vous regrettent et vous désirent, et se réjouissent cependant de vos plaisirs présents et à venir. Je suis bien aussi généreuse qu'eux, mais je voudrais que rien ne prolonge votre voyage. Nancy n'a ni vie ni mouvement quand Mme de Boufflers n'y est pas, et je me sens dans un abandon que je ne peux pas supporter plus d'un mois.»
Cependant on se désolait à Fléville de l'éloignement prolongée de Panpan; on trouvait qu'il abusait vraiment du droit d'accompagner Mme de Boufflers. Un beau jour les hôtes du château n'y tiennent plus et chacun écrit à l'ingrat ce qu'il pense de son absence.
C'est Mme de Lenoncourt qui débute; elle se défend tout d'abord d'une plaisanterie innocente dont Panpan a montré quelque mauvaise humeur:
«Fléville, le 23.
«Je jure, je proteste sur mon honneur que je ne me suis jamais moquée des lettres de mon Veau, que j'ai partagé tous ses triomphes, et que c'est sans aucun prétexte qu'on lui a fait une plaisanterie que j'ai désapprouvée et qui m'afflige maintenant, puisqu'il a pu douter pendant si longtemps du sensible plaisir que me font les marques de son souvenir...
«J'espère que Mme de Boufflers ne vous retiendra pas. Que feriez-vous l'hiver à Paris, presque aussi séparé d'elle que si vous étiez ici. Revenez, ma vache; c'est autant pour vous que pour moi que je vous en prie.
«Mme de Brancas et M. Cerutti vont achever ma lettre. Adieu, mon Veau!
«Notre Céleste est à Sommerviller; il y a six semaines que je ne l'ai vue; je lui manderai de vos nouvelles.
(De la main de Mme de Brancas.)
«Je vous suis trop attachée, Panpan, pour ne vous pas conseiller de ne pas passer l'hiver à Paris et de revenir ici le mois prochain. Je ne sais si je resterai ici cet hiver ou si j'irai à Paris. J'ai de bonnes raisons pour et contre, et votre décision influera beaucoup sur la mienne. Il est important et convenable que vous arriviez ici le mois prochain. Je ferai tuer le veau gras, qui ne sera pas vous, pour vous recevoir. J'irai vous chercher à Nancy au moment où vous y arriverez. Je vous amènerai ici d'où nous négocierons avec les compères de Lunéville, avec qui je me suis laissé dire que vous aviez beaucoup perdu. Votre Céleste vous fera sa cour le matin quand vous serez dans votre lit; votre Lenoncourt sera à vos ordres toute la journée et votre Cerutti mettra tout son esprit hors du coffre pour vous amuser. Quant à moi, je serai votre très humble servante et je perdrai mon argent contre vous au trictrac tant que vous voudrez; je laisse le papier à votre Cerutti.
(De la main de Cerutti.)
«Que dire après deux si grands écrivains qui, pourtant, ne savent pas l'orthographe. Je n'ai qu'à répéter d'après tout Fléville que vous êtes regretté, mon Panpan, que vous êtes désiré, que vous manquez à tous vos amis le jour et à toutes vos amies la nuit. O merveilleuses Tuileries, que de jalouses vous faites! Que de biens perdus! Tâchez, mon Panpan, de ne pas vous épuiser en pure perte. Conservez-vous pour les grandes duchesses, pour les belles marquises et pour les jolis garçons de toute la Lorraine. On m'a chargé de vous écrire des bêtises; j'obéis de mon mieux; mon amitié voudrait vous dire mille tendresses. Venez et vous entendrez et vous verrez combien on vous aime.
(De la main de Mme de Brancas.)
«Sans lire les griffonnages de M. Cerutti, je reprends la plume pour vous prier de dire à Mme de Boufflers combien je la regrette ici. Cent mille choses pour moi à Mlle Quinault.[152]»
[152] Les lettres de Mme de Lenoncourt citées dans ce chapitre nous ont été communiquées par Mme Léon Noël, Mlles de Ravinel et le capitaine Noël.
CHAPITRE XIX
1779-1780
L'abbé Porquet.--Visite de Mme de Boufflers à Franconville.--Tressan, Saint-Lambert et Mme d'Houdetot.--Tressan est nommé à l'Académie.--Mmes de Boufflers et de Mirepoix chez le duc de Nivernais.--Maladie de Manon.--Départ de Mme de Boufflers et de Panpan pour la Lorraine.
Nous avons dit que Mme de Boufflers et Panpan avaient retrouvé dans la capitale l'abbé Porquet; Panpan surtout avait été dans le ravissement de revoir, après une si longue séparation, l'ami de sa jeunesse, et tous deux passaient ensemble des heures délicieuses.
L'abbé, par ses relations et ses talents, s'était créé à Paris une situation fort agréable, et s'il fréquentait avec plaisir la mauvaise société, on le rencontrait aussi quelquefois dans le meilleur monde. On le voyait souvent chez Mme du Deffant à laquelle, de temps à autre, il adressait des vers galants:
Adoptons sans regret la sagesse moderne; Dépouillant son orgueil et son sale manteau, Diogène, aujourd'hui, ne prendrait sa lanterne Que pour chercher votre tonneau.
Il n'était pas moins intime chez M. de Beauvau, avec lequel il discutait volontiers. Comme le prince se piquait d'un purisme exagéré, Porquet, plus indulgent, lui écrivait:
_Au prince de Beauvau, argument sans réplique._
De bonne foi longtemps on ne dispute guère, Et de même, tous deux, nous pensons en effet. Non, Prince, dans le style une faute légère Ne peut passer pour un forfait; Et le premier mérite est d'instruire ou de plaire. Mais sans vouloir qu'on soit parfait, Faire aussi bien que l'on peut faire Est, à mon gré, toujours bien fait.
L'abbé affectionnait tout particulièrement le commerce des dames, et s'il était souvent en butte aux plaisanteries de ses belles amies, il ne manquait pas avec elles d'esprit de repartie.
Trois dames ayant eu l'imprudence de lui proposer des bouts-rimés, il leur répond gaillardement:
Mesdames, j'aime encor; je suis donc encore _jeune_. Sans cesse après vos cœurs, mon cœur court au _galop_. Depuis le temps que ce cœur _jeûne_, Trois cœurs pour lui ne sont pas _trop_.
Une autre fois, une dame l'ayant accusé, sous le voile de l'anonyme, de se livrer au péché de gourmandise, Porquet riposte:
Je suis un peu gourmand, vous me le reprochez. Par un vice plus gai, j'obtiendrais votre estime. Est vicieux qui peut, ô mon cher anonyme! Mais je n'ai plus, hélas! le choix de mes péchés.
Le bon abbé, dans les sociétés fort libres qu'il fréquentait, se prêtait volontiers à toutes les plaisanteries. Un soir, chez une charmante actrice, on veut jouer un proverbe; mais il manque une perruque, l'abbé s'empresse d'offrir la sienne, et il lui adresse ces adieux qui font la joie de l'assistance:
Respectable perruque, ornement de mon chef, Puisses-tu, dans mes mains, revenir saine et sauve! N'est-ce donc pas assez d'être Porquet le Bref! Sans être encor Porquet le Chauve.
Porquet, on s'en doute aisément, n'était pas possédé d'une foi ardente; il était même nettement matérialiste, et il résumait en ces quelques vers toute sa conception de la vie:
M'amuser n'importe comment, Voilà toute ma philosophie. Je crois ne perdre aucun moment, Hors le moment où je m'ennuie: Et je tiens ma tâche finie, Pourvu qu'ainsi tout doucement Je me défasse de la vie.
Mme de Boufflers et Panpan ne se contentaient pas de fréquenter le plus souvent possible le cher abbé, ils profitèrent encore de leur séjour dans la capitale pour aller visiter leurs anciens amis Saint-Lambert et Tressan; tous deux continuaient à résider dans la vallée de Montmorency; mais alors que le premier n'y séjournait que pendant la belle saison, le second y demeurait toute l'année. Ils y vivaient relativement heureux, malgré leurs infirmités, voisinaient beaucoup, causant du passé et de cette délicieuse cour de Lunéville qui leur avait laissé à tous deux de si précieux souvenirs. C'est bien d'eux que l'on pouvait dire:
Et ces deux vieux débris se consolaient entre eux.
Mme d'Houdetot contribuait beaucoup à augmenter la douceur de cette intimité[153].
[153] Tressan s'était toujours beaucoup occupé de ses enfants et il avait cherché à les établir le mieux possible. Son fils aîné, le marquis, servait en qualité de colonel. Le cadet jouissait d'un bénéfice ecclésiastique. Son père avait fait de lui ce portrait:
Monsieur l'abbé de Tressan Est un grand compère, Qui paraît vif et galant Comme était son père. Il fait tout avec esprit, Il parle comme il écrit, C'est un grand vicaire Fait exprès pour plaire.
Après avoir été grand vicaire de Rouen, il émigra en 1791. Quant au dernier fils, le chevalier, qu'on avait surnommé Freluche, il rimait des madrigaux et faisait la cour aux dames; il obtint un brevet de capitaine d'infanterie et fut nommé exempt aux gardes du corps de la Reine. Il échappa au massacre du 10 août et alla se fixer en Italie. Mlle de Tressan, Michon en famille, avait épousé en 1773 le marquis de Maupeou, colonel du régiment de Bigorre-infanterie. (_Souvenirs du comte de Tressan._)
«Vous avez entendu dire quel était pour nous l'agrément de vivre avec M. de Saint-Lambert et Mme d'Houdetot, écrit Marmontel, et quel était le charme d'une société où l'esprit, le goût, l'amour des lettres, toutes les qualités du cœur les plus essentielles et les plus désirables, nous attiraient, nous attachaient, soit auprès du sage d'Eaubonne, soit dans l'agréable retraite de la Sévigné de Sannois. Jamais deux esprits et deux âmes n'ont fourni un plus parfait accord de sentiments et de pensées. Mais ils se ressemblaient surtout par un aimable empressement à bien recevoir leurs amis. Politesse à la fois libre, aisée, attentive, politesse d'un goût exquis, qui vient du cœur, qui va au cœur, et qui n'est bien connue que des âmes sensibles.»
Il y avait un échange incessant de petits billets entre Sannois et Franconville. On se décochait mutuellement force compliments et gracieusetés.
«Je commence à croire que l'esprit ne vieillit plus, écrit un jour la charmante marquise à son voisin; vous êtes et vous serez une des preuves de cette vérité, si jamais elle peut s'établir.»
L'été, pour ces aimables vieillards, était la saison délicieuse, la saison des visites quotidiennes, mais comme cet heureux temps passait vite! Dès la fin de novembre, Saint-Lambert, qui souffrait de cruels rhumatismes, et qui redoutait la rigueur du climat, quittait Sannois pour regagner Paris, et le pauvre Tressan restait bien seul. La correspondance remplaçait alors les douces causeries de chaque jour. L'affectueuse cordialité de leurs lettres montre bien l'intimité très grande des relations.
En janvier 1779, Saint-Lambert écrit à son ami:
«Que faites-vous cet hiver? Rendez-vous agréable quelque vieux roman qui ne l'était guère? Faites-vous quelques jolis vers pour Fanchon? Grondez-vous un peu? Buvez-vous du bon vin? Avez-vous quelque petit mouvement de goutte? Aimez-vous vos amis? Car il faut de tout cela dans la vieillesse...»
Comme Tressan dans sa réponse se plaint d'avoir la goutte, Saint-Lambert l'en félicite comme d'un bienfait de la Providence qui lui assure la longévité et il ajoute aimablement: «D'ailleurs, la goutte vous laisse tant de liberté d'esprit, tant de facilité, tant de grâces, qu'en vérité je doute qu'elle soit un mal...»
Lors de la visite que Mme de Boufflers fit à ses amis, Tressan lui confia qu'il s'était enfin décidé à se présenter à l'Académie française et il sollicita son appui auprès du prince de Beauvau.
Depuis près de trente ans, la grande ambition de Tressan était de figurer au nombre des Immortels, mais tant que Louis XV avait vécu, il n'avait jamais osé se présenter; il savait que le Roi ne lui avait pas pardonné certains couplets satiriques, et il craignait, s'il était nommé, de se heurter à une exclusion formelle, qui eût été des plus blessantes.
Sous Louis XVI, il en était tout différemment et rien ne l'empêchait plus de briguer les suffrages académiques. Après la mort de l'abbé de Condillac, le comte se mit sur les rangs; il avait pour concurrents Bailly, Lemierre et Chamfort. Mais il possédait sur eux un grand avantage, son âge, qui devait l'empêcher d'occuper longtemps le fauteuil qu'il sollicitait.
Tressan naturellement fit les visites d'usage. Il y en eut une qui lui fut particulièrement pénible, celle qu'il dut faire au duc de Nivernais; il était en fort mauvais termes avec lui depuis un certain couplet assez mordant qu'il lui avait autrefois décoché. Le duc le reçut très froidement, il se borna à lui dire: «Je vous félicite, monsieur le comte, de votre bonne santé, de vos nouvelles espérances et surtout _de vos œuvres d'autrefois_.»
Cet accueil désespéra le candidat et il crut son élection d'autant plus compromise que M. de Nivernais, qui siégeait à l'Académie depuis près de cinquante ans, y jouissait de la plus grande influence[154].
[154] Il avait succédé à Massillon en 1743; il était alors âgé de vingt-sept ans.
Fort heureusement il se rappela l'amitié qui unissait le duc et Mme de Boufflers, et il supplia la marquise de plaider sa cause. Elle y consentit bien volontiers, et Tressan eut la joie d'être nommé.
Quand il alla remercier M. de Nivernais, ce dernier lui dit spirituellement en le reconduisant: «Vous voyez, monsieur le comte, qu'en vieillissant on perd la mémoire[155].»
[155] L'Académie nomma M. Lemierre à la place de l'abbé Batteux et le comte de Tressan à la place de l'abbé de Condillac.
Chamfort qui s'était présenté, furieux de n'être pas nommé, se vengea par cette épigramme:
Honneur à la double cédule Du Sénat dont l'auguste voix Couronne, par un digne choix, Et le vice et le ridicule!
«Et pourquoi M. de Chamfort s'en plaindrait-il, dit un des nouveaux académiciens, il aura deux voix de plus.» (GRIMM, _Correspondance littéraire_.)
Mme de Boufflers avait toujours entretenu avec M. de Nivernais les relations les plus amicales et l'âge n'avait fait que resserrer des liens fondés sur une estime réciproque.
Le duc avait tout ce qu'il fallait pour plaire à la marquise, beaucoup d'aménité, un ton excellent, une grande finesse d'esprit, des manières nobles et douces, sans aucune afféterie, enfin une extrême galanterie avec les femmes de tout âge.
Il n'était pas dépourvu de prétentions littéraires et volontiers il taquinait la muse dans ses moments perdus; on a de lui des pièces fugitives d'un tour fort élégant et qui ne manquent pas d'esprit.
Mme de Mirepoix n'était pas moins liée que sa sœur avec le spirituel vieillard et toutes deux profitèrent de leur réunion pour céder à ses instances et aller faire un assez long séjour dans la magnifique résidence qu'il avait fait élever à Saint-Ouen et où il se plaisait infiniment.
Il y avait devant le château une immense terrasse dominant la Seine et tout autour s'étendaient à perte de vue des pelouses verdoyantes qu'égayaient la présence de petits moutons de Lorraine, plus ou moins enrubannés. C'était un don de Mme de Boufflers qui, en 1771, les avait envoyés au duc avec ce quatrain:
Petits moutons, votre fortune est faite, Pour vous ce pré vaut le sacré vallon. N'enviez pas l'heureux troupeau d'Admète, Car vous paissez sous les yeux d'Apollon[156].
[156] En les voyant, le duc de la Vallière s'écriait: «Et dire que de tous ces gueux-là, il n'y en a peut-être pas un qui soit tendre.»
Le vieux duc, ravi de posséder sous son toit ce couple qui évoque tous les souvenirs des cours de France et de Lorraine, l'accueille avec de grandes démonstrations de joie. Dans la journée on se consacre à la promenade; le châtelain et ses hôtes visitent en carrosse les bords de la Seine, les forêts des environs, les plus jolis sites du pays; le soir on joue au trictrac, l'on se livre aux douceurs de la conversation ou l'on cultive les muses; les heures s'envolent.
Un soir Mme de Mirepoix offre à son ami une mèche de cheveux blancs avec ces vers délicieux:
Les voilà ces cheveux depuis longtemps blanchis: D'une longue union qu'ils soient pour nous le gage. Je ne m'afflige point sur les pertes de l'âge; Il m'a laissé de vrais amis. On m'aime presque autant, j'ose aimer davantage. L'amitié, fruit du goût, de l'estime, et du Temps, Mûrit encor dans l'hiver de nos ans, On ne s'y méprend plus, on cède à son empire: Et l'on joint, sous les cheveux blancs, Au charme de s'aimer, le droit de se le dire.
Le lendemain le duc compose cette jolie réponse:
Quoi! vous parlez de cheveux blancs! Laissons, laissons courir le Temps. Que vous importe son ravage? Les Amours sont toujours enfants, Et les Grâces sont de tout âge. Pour moi, Thémire, je le sens, Je suis toujours dans mon printemps Quand je vous offre mon hommage. Si je n'avais que dix-huit ans, Je pourrais aimer plus longtemps, Mais non pas aimer davantage.
Mais il n'est pas juste que la maréchale soit seule l'objet des attentions du châtelain; Mme de Boufflers a droit également à des galanteries particulières. Un soir le vieillard, après souper, lit à ses amies cette chanson qui a tout le succès que l'on peut supposer.
SUR L'AIR: _de la pantoufle_.
Il est un trésor, Dans le fond de la Lorraine, Il est un trésor, Quoiqu'il ne soit pas de l'or. Il n'est pas de l'or, Ce trésor de la Lorraine; Il n'est pas de l'or, Mais il vaut bien mieux encor.
Il est d'un beau blanc, Des pieds jusques à la tête; Il est d'un beau blanc, Quoiqu'il ne soit pas d'argent. S'il était d'argent, Il tournerait moins la tête; S'il était d'argent, Il ne serait point si blanc.
Il a de l'esprit, Il n'aime pas la louange; Il a de l'esprit, Quand il parle et qu'il écrit. Il a de l'esprit, Il fait des vers comme un ange; Il a de l'esprit Quand il parle et qu'il écrit.
Il fait peur aux sots, Quand il veut ouvrir la bouche, Il fait peur aux sots Qui n'aiment pas ses bons mots. Laissons là les sots Que son esprit effarouche: Laissons là les sots, Jouissons de ses bons mots.
Il a deux enfants Qui sont dignes de leur mère, Il a deux enfants Distingués par leurs talents; Mais les deux enfants Ne vaudront jamais leur mère, Mais les deux enfants N'ont point d'aussi beaux talents.
Il n'a qu'un défaut, C'est d'aimer trop sa Lorraine; Il n'a qu'un défaut, D'y rester plus qu'il ne faut. Disons-lui qu'il faut Renoncer à sa Lorraine, Disons-lui qu'il faut Corriger son seul défaut.
Enfin, grâce à Dieu, Je le tiens dans ma retraite; Enfin, grâce à Dieu, Il est au coin de mon feu. Je demande à Dieu Qu'il se plaise en ma retraite; Je demande à Dieu Qu'il reste au coin de mon feu.
Le duc ne se borne pas à réciter à ses amies des chansons composées à leur seule intention; les soirées sont longues, et quelquefois il choisit dans ses œuvres inédites celles qui peuvent le mieux intéresser ses hôtes; les plus légères ne sont pas les moins appréciées.
CHANSON
_Je ne veux pas me presser_