La Marquise de Boufflers et son fils, le chevalier de Boufflers
Part 2
En attendant, il se lança dans la société littéraire et galante de l'époque, fréquenta les philosophes et les comédiennes, en particulier Mlle Quinault, à laquelle Panpan l'avait recommandé, publia des vers dans l'_Almanach des Muses_, etc., etc.; bref il fit tout au monde, hors ce qui concernait son état.
Panpan avait eu le cœur serré en voyant s'éloigner cet ami si cher et cependant il rimait encore en l'honneur de l'ingrat qui l'abandonnait. Il lui adressait bientôt cette plaintive élégie où il rappelait les joies du passé qui lui rendaient plus cruelles encore les tristesses du présent:
O toi, dont la probité pure, Le cœur dans le bien affermi, Plus que l'heureux talent dont t'orna la nature Pour jamais m'ont fait ton ami, Gentil docteur que le Permesse Plus que la Sorbonne illustra, Toi, qui dis moins souvent la messe Que tu ne vas à l'Opéra, Te voilà donc fixé sur les bords de la Seine! Jadis, aux plaisirs de Paris, Je t'ai vu préférer nos plaisirs de Lorraine. Dans ces lieux autrefois de Boufflers si chéris, Aujourd'hui mon petit domaine, Je t'ai vu rassembler les muses et les ris; Dans mon balustre étoit la tribune aux harangues; Là pour ton chevalier tu fis ces vers charmants Ces vers auxquels toutes nos langues Donnoient plus d'applaudissements Qu'ils n'exigeaient de révérences[13]. Autres temps, autres jouissances... Mais quels moments vaudront ces fortunés moments?[14]
[13] Voir _les Dernières années de la Cour de Lunéville_, p. 318.
[14] Mss. de la bibliothèque de Nancy. Papiers de Devau.
La marquise de Lenoncourt, une des plus spirituelles femmes de la Cour, une des grandes amies de Panpan et de Mme de Boufflers, n'avait pas d'abord suivi l'exemple général. En dépit des ordres de Louis XV, elle avait continué à résider dans l'appartement qu'elle occupait au château, mais bientôt la solitude qui régnait dans cette vaste demeure, la tristesse qui pesait sur les bosquets du parc, assombrirent le moral de la marquise et elle fut prise de la nostalgie du bruit et du mouvement; puis elle était affligée d'un mari détestable «dont elle rougissait et dont elle avait peur». Stanislas la protégeait contre les entreprises de ce «gros monsieur», ainsi qu'elle appelait son époux. Mais le Roi n'étant plus là pour la défendre, elle ne se crut pas en sûreté à Lunéville et elle prit prétexte de son isolement pour quitter la Lorraine et chercher un refuge sur les bords de la Seine.
Panpan, désolé de voir le vide se faire chaque jour plus grand autour de lui, écrivait à sa chère marquise:
_A Mme la marquise de Lenoncourt._
Quand nous l'avons perdu ce Platon couronné, Au bonheur des Lorrains ce sage destiné, J'ai cru que dans ces lieux, de sa Cour éplorée, Il resteroit du moins quelque illustre débris. Tout a fui son tombeau, tout a fui vers Paris! Seule dans son palais, vous m'étiez demeurée; Je comptois, comme à lui, vous y faire ma cour, Objet de tout mon culte, illustre Lenoncourt; Vous m'auriez tenu lieu de sa tête sacrée. De sa présence auguste autrefois honorée, Ma chartreuse lui dut ses embellissements, Et d'arbres, et de fleurs, par ses ordres parée, Fut le théâtre heureux de nos amusements. Vous y suiviez Boufflers, quand, des jeux entourée, Boufflers y rassembloit l'esprit, et tous les goûts. Ils s'y seroient encor rassemblés près de vous! Mais de ces tristes lieux, pour jamais exilées, Les grâces avec elle, avec vous envolées, Ont privé mes jardins de leurs plus chers appas; Hélas! je n'y vois plus l'empreinte de vos pas Sur le sable de mes allées![15].
[15] Mss. de la Bibliothèque de Nancy. Papiers de Devau.
Ainsi Panpan voyait avec terreur s'éloigner peu à peu tous ses amis, tous ceux qu'il avait aimés, qui avaient été les compagnons de sa vie, qui lui rappelaient les joies des années heureuses. Bientôt il allait se trouver seul, n'ayant plus d'autre distraction que de cultiver les fleurs de son jardin, les fruits de son verger. Pour comble d'infortune il restait dans une situation fort modeste, ayant à peine de quoi vivre. C'était le moment ou jamais de faire appel à cette philosophie dont il avait lui-même si souvent vanté les bienfaisants effets.
Dans sa détresse profonde, le pauvre Panpan avait-il au moins l'espoir de conserver celle qu'il aimait par-dessus toutes choses, sa bienfaitrice, la marquise de Boufflers? Si elle lui restait, c'était encore le bonheur.
Hélas! la marquise, elle aussi, songeait à s'éloigner. Douloureusement affectée par la mort de ce vieillard pour lequel elle éprouvait une ancienne et sérieuse affection, chassée de ce château où elle régnait depuis tant d'années, elle se trouvait dans la situation la plus pénible. En perdant le Roi, elle avait tout perdu, honneurs, privilèges, situation, et comme elle s'était toujours montrée pour elle-même d'un grand désintéressement, elle restait sans la moindre fortune. Tout son patrimoine avait été follement dissipé au jeu, et elle n'avait plus pour vivre qu'une maigre pension de 18,000 livres sur le trésor royal.
Le séjour de Lunéville lui était devenu odieux. Elle aussi voulait fuir ces lieux désolés, et elle parlait d'aller s'établir momentanément dans la capitale, près de son frère de Beauvau et de sa sœur de Mirepoix qu'elle aimait beaucoup, et qui y occupaient à la Cour comme dans la société une grande situation.
A la nouvelle d'un départ prochain, Panpan jetait les hauts cris. Une fois entraînée dans la vie de Paris, ne serait-elle pas subjuguée par les succès qu'elle y obtiendrait? N'allait-elle pas oublier son vieil ami? Reviendrait-elle jamais en Lorraine? Ainsi parlait Panpan avec sa connaissance de la nature humaine, et son cœur se serrait à la pensée qu'il ne reverrait peut-être plus celle qui avait été l'idole de sa vie.
Pendant l'automne de 1766, alors que Mme de Boufflers était encore hésitante, son frère de Beauvau lui écrivit qu'il allait venir avec la princesse passer quelques jours en Lorraine pour régler plusieurs affaires urgentes, et que de là il se rendrait dans son gouvernement du Languedoc où il aurait à séjourner plusieurs mois; il pressait instamment sa sœur de faire le voyage avec eux.
Mme de Boufflers ne cherchait qu'une occasion d'échapper à ses tristes souvenirs. Elle estima qu'un voyage dans d'aussi agréables conditions serait pour elle une précieuse distraction. Puis un changement de milieu, d'horizons, d'habitudes n'était-il pas le meilleur moyen pour elle de se ressaisir. Elle verrait ensuite à réorganiser sa vie et à prendre des résolutions définitives.
Elle écrivit donc à son frère qu'elle acceptait sa proposition avec reconnaissance et qu'elle se tenait prête à partir au premier signal.
CHAPITRE II
1766-1767
Départ de Mme de Boufflers pour le Languedoc.--Son séjour à Toulouse.--Correspondance avec Voltaire.--Mme de Boufflers à Paris.--Elle va prendre les eaux de Plombières.--Projets de voyage en Suisse.
Nous avons dit, dans les premiers volumes de cet ouvrage, ce qu'était le prince de Beauvau, ses rares qualités, sa droiture, sa loyauté, ses aptitudes militaires; nous n'y reviendrons pas. Personne plus que lui ne jouissait de l'estime et de la considération générales.
Nous avons raconté comment il avait perdu sa femme presque subitement en 1763 et comment, après un deuil de pure convenance, il avait épousé Mme de Clermont qu'il aimait depuis fort longtemps[16]. Cette seconde union, qui réalisait ses vœux les plus chers, tourna à miracle. Jamais on ne vit ménage plus tendrement uni, plus parfaitement heureux. Il fut à la fois, par sa rareté même, la gloire et l'étonnement du dix-huitième siècle.
La nouvelle princesse de Beauvau, fort bien de sa personne, était en outre une femme de haute distinction. Elle avait un charme infini, un naturel simple, un ton excellent, une «sensibilité vraie, bonne, continuelle».
[16] Voir _les Dernières années de la Cour de Lunéville_, p. 353.
«Je ne crois pas qu'il y ait sous le ciel de caractère plus aimable, ni plus accompli que le sien, écrit Marmontel. C'est bien elle qu'on peut appeler justement et sans ironie «la femme qui a toujours raison». Mais la justesse, la netteté, la clarté inaltérable de son esprit est accompagnée de tant de douceur, de simplicité, de modestie et de grâce qu'elle nous fait aimer la supériorité même qu'elle a sur nous.»
Mme du Deffant était moins élogieuse, mais peut-être plus exacte, quand elle écrivait:
«Je doute que l'amour-propre de Mme de Beauvau lui cause jamais le plus petit chagrin. Cet amour-propre est cuirassé. Elle ne respire que gloire et hommage, elle vit de nectar et d'ambroisie, ne respire que l'encens. Elle dédaigne trop ceux qui ne l'adorent pas pour pouvoir jamais être offensée de leur indifférence. Elle est parfaitement heureuse, elle doit son bonheur à son caractère, et comme il est très bon, il lui attire l'estime de ceux qui la connaissent[17].»
[17] A Mme de Choiseul, 7 septembre 1772. _Correspondance complète_ de Mme du Deffand par le marquis de Sainte-Aulaire. Paris, Calmann-Lévy, 1877.--Toutes les lettres de Mme du Deffand à Mme de Choiseul et de Mme de Choiseul à Mme du Deffand citées dans ce volume sont extraites de cette correspondance.
La princesse avait une manière d'aimer son mari, simple et touchante. Elle ne songeait qu'à le faire valoir et à s'effacer elle-même. A l'entendre, c'était toujours à M. de Beauvau qu'on devait rapporter tout le bien qu'on louait en elle.
Malgré toutes ses qualités, peut-être même en raison de ses qualités, Mme de Beauvau passait pour dominatrice et on lui reprochait «une personnalité intolérable»; il est certain qu'elle avait pris sur son entourage, et en particulier sur son mari, un empire presque absolu. Aussi Mme du Deffant, rarement bienveillante, l'avait-elle surnommée ironiquement _la dominante des dominations_. Elle désignait encore volontiers ces heureux époux sous le nom de _la dominante_ et _le soumis_.
Quand les Beauvau eurent réglé leurs affaires d'intérêt en Lorraine, Mme de Boufflers dit adieu au pauvre Panpan désolé et elle partit avec eux pour Lyon. Ils y restèrent quelques jours, puis, de là, ils gagnèrent à petites journées Arles, où ils visitèrent l'amphithéâtre, les thermes, le palais de Constantin, Saint-Trophime, Saint-Honnorat, etc. Mme de Boufflers, très éprise du passé, ne se lassait pas d'admirer toutes ces merveilles des temps anciens. A Nîmes, elle s'extasia devant la maison carrée, les arènes, le temple de Diane, le pont du Gard, etc. Enfin ils arrivèrent à Toulouse, capitale du Languedoc.
M. de Beauvau était très aimé dans son gouvernement, il y faisait preuve d'une indépendance d'esprit et d'une largeur d'idées fort rares à son époque. Quand il avait été nommé en 1764, son premier soin avait été de secourir de malheureuses familles protestantes qu'on persécutait à cause de leur foi et qui gémissaient dans les prisons depuis des années. Sa généreuse conduite faillit même lui attirer une disgrâce complète, mais rien ne put la lui faire modifier. Il répondait très noblement à des menaces réitérées: «Le Roi est le maître de m'ôter le commandement qu'il m'a confié, mais non de m'empêcher d'en remplir les devoirs selon ma conscience et mon honneur.»
A peine Mme de Boufflers était-elle installée dans la capitale du Languedoc et jouissait-elle avec délices d'une vie toute nouvelle pour elle, qu'elle reçut de Voltaire une lettre pressante.
Le vieux philosophe la suppliait d'obtenir du gouverneur qu'il fit nommer premier capitoul M. de Sudre, l'avocat qui avait défendu Calas, celui qui «seul avait protégé l'innocence lorsque tout le monde l'abandonnait et la calomniait».
«Vous allez en Languedoc, lui disait Voltaire, votre premier plaisir sera d'y faire du bien. Je vous propose une action digne de vous et dont tous les honnêtes gens de France vous auront obligation... J'attends tout d'un cœur comme le vôtre»; et il l'assurait que «si son âge et les maladies le lui avaient permis,» il serait sûrement venu lui faire sa cour quand elle était passée par Lyon.
Pais il lui racontait plaisamment toutes les infortunes qui l'accablaient dans sa très belle et très détestable vallée, où il ne lui manquait que «l'agrément de la peste».
Le 21 janvier il lui écrivait encore:
«Ferney, 21 janvier 1767.
«Madame, non seulement je voudrais faire ma cour à Mme la princesse de Beauvau, mais assurément je voudrais venir à sa suite me mettre à vos pieds dans les beaux climats où vous êtes; et croyez que ce n'est pas pour le climat, c'est pour vous, s'il vous plaît, madame.
«M. le chevalier de Boufflers, qui a ragaillardi mes vieux jours, sait que je ne voulais pas les finir sans avoir eu la consolation de passer avec vous quelques moments. Il est fort difficile actuellement que j'aie cet honneur: trente pieds de neige sur nos montagnes, dix dans nos plaines, des rhumatismes, des soldats et de la misère forment la belle situation où je me trouve. Nous faisons la guerre à Genève, il vaudrait mieux la faire aux loups qui viennent manger les petits garçons. Nous avons bloqué Genève, de façon que cette ville est dans la plus grande abondance et nous dans la plus effroyable disette.
«Pour moi, quoique je n'aie plus de dents, je me rendrai à discrétion à quiconque voudra me fournir des poulardes.
«J'ai fait bâtir un assez joli château et je compte y mettre le feu incessamment pour me chauffer.
«J'ajoute à tous les avantages dont je jouis que je suis borgne et presque aveugle, grâce à nos montagnes de neige et de glace.
«Promenez-vous, madame, sous des berceaux d'oliviers et d'orangers, et je pardonnerai tout à la nature.»
«_P.S._--Je ne sais sur quel horizon est actuellement M. le chevalier de Boufflers, mais quelque part où il soit, il n'y aura jamais rien de plus singulier ni de plus aimable que lui[18].»
[18] _Œuvres complètes de Voltaire._ Paris, Garnier frères.--Toutes les lettres de Voltaire citées dans ce volume sont tirées de l'édition Garnier frères.
Malheureusement, si la recommandation de Voltaire auprès de la marquise de Boufflers et de M. de Beauvau était puissante, celle du prince auprès de M. de Saint-Florentin avait moins de crédit, et le protégé du philosophe ne fut pas nommé.
Voltaire n'en remercie pas moins très aimablement sa correspondante de sa bonne volonté et de l'appui qu'elle lui a prêté. Il termine par ces mots pleins de grâce:
«Je ne sais, madame, si vous allez à la Cour ou à la ville, mais en quelque lieu que vous soyez, vous ferez les délices de tous ceux qui seront assez heureux pour vivre avec vous. Cette consolation m'a toujours été enlevée. Votre souvenir peut seul consoler le plus respectueux et le plus attaché de vos serviteurs.
«V.»
Peu de jours après, nouvelle lettre du patriarche au sujet d'un libraire de Nancy, Leclerc, soupçonné de répandre des livres interdits. Pour couper court à sa propagande, on l'avait prudemment jeté à la Bastille. Voltaire indigné accuse, bien entendu, la Compagnie de Jésus de ce nouveau méfait. Il écrit «pénétré de douleurs»: «Faut-il donc que les Jésuites aient encore le pouvoir de nuire et qu'il reste du venin mortel dans les tronçons de cette vipère écrasée.» Il supplie la marquise d'agir en faveur d'un infortuné. «Rien ne rafraîchit le sang, comme de secourir les malheureux», lui dit-il pour l'encourager.
Après un assez long séjour en Languedoc, Mme de Boufflers et ses compagnons reprirent la route de la capitale. Ils ramenaient avec eux, en l'entourant de soins empressés, une petite chienne barbette destinée à l'amusement de Mme du Deffant. Cet animal fit en effet le bonheur de la vieille aveugle: «Elle n'est pas trop jolie, disait-elle, mais elle m'aime, cela me suffit.»
La marquise resta peu de temps à Paris, car elle avait des affaires urgentes à régler en Lorraine, mais la séparation allait être de courte durée; les Beauvau comptaient faire une saison à Plombières au mois de juillet et il était convenu que Mme de Boufflers les rejoindrait dans la célèbre ville d'eaux dès qu'ils y seraient installés.
La marquise passe donc quelques semaines à Nancy et à Lunéville en compagnie du cher Panpan, puis, vers le milieu de juillet, elle se rend à Plombières où elle a le plaisir de retrouver ses parents et sa fille, Mme de Boisgelin.
En 1767 la société réunie à Plombières est des plus brillantes et une foule élégante se presse sous les ombrages du parc. Rarement l'on a vu pareille affluence, et c'est à croire que la cour de Versailles s'est transportée sur les bords de l'Agron. Les hôtels, les maisons particulières regorgent de baigneurs. Comme de nos jours, l'on publie religieusement chaque semaine la liste des étrangers, avec l'indication des demeures qu'ils occupent.
M. de la Galaizière et l'abbé de Lentillac sont à l'hôtel des Dames, la marquise de la Tour du Pin et la duchesse de Luynes à l'Ange, le chevalier de la Ferronnays à la Fleur de Lys, la duchesse de Nivernais et son confesseur à Saint-Blaize, l'abbé comte de Saintignon à la Croix-rouge, etc.
Les principaux baigneurs sont le marquis et la marquise de Clermont-Gallerande, le comte et la comtesse de Belzunce, le prince et la princesse de Montmorency, la duchesse de Cossé, la marquise d'Avaray, la vicomtesse de Laval, les comtesses de Taxis, de Montalembert, de Sabran, de Bercheny, de Rastignac, le prince de Bauffremont, les marquis de Saint-Aubin, d'Autichamp, les chevaliers de la Bourdonnais, de Beauteville, le baron d'Holbach, etc., etc.
Les malades mènent une vie des plus gaies. Entre les exercices obligatoires du traitement, ils se retrouvent sans cesse et ils imaginent mille occupations pour se distraire. Les uns, les moins valides, ceux auxquels les médecins prescrivent le repos, se réunissent pour jouer à cavagnole, à la comète, faire de la musique; les autres organisent des déjeuners champêtres aux environs, à Remiremont, au Val d'Ajol, etc. Le pays est superbe, on le parcourt à pied, à cheval, en voiture. Chaque jour il y a thé ou café chez l'une ou l'autre grande dame; chaque soir, bal et souper. Enfin la vie est charmante, on n'a pas un instant d'ennui, et dans cette fréquentation continuelle l'amour trouve aisément son compte.
Une des grandes distractions de cette société est d'aller visiter un célèbre thaumaturge du Val d'Ajol. Il s'appelle Dumont et on l'a surnommé _le médecin de la montagne_. Quant à lui, il prend modestement le titre de chirurgien renoueur de S. A. R. Mgr le comte de Provence[19]. Il a obtenu quelques guérisons qu'on regarde comme miraculeuses et qui lui ont valu une réputation considérable. Aussi presque tous les baigneurs, à la grande indignation des Esculapes de la localité, vont-ils le consulter[20].
[19] Il avait en effet donné des soins au Prince.
[20] Ces Dumont étaient rebouteurs de père en fils depuis deux siècles, et ils se transmettaient leurs secrets. On les appelait les Valdajoux, du nom de la vallée qu'ils habitaient.
La colère des médecins était si violente que l'infortuné rebouteur craignait toujours d'être assassiné par ses confrères patentés et il n'osait sortir de chez lui sans être accompagné d'un homme de la maréchaussée[21].
[21] En 1769, la duchesse de Luynes se démit le bras et ses chirurgiens le lui remirent si mal, qu'elle resta estropiée; on voulait même lui couper le membre malade, lorsqu'on songea à faire venir le célèbre Dumont. Ce dernier fit souffrir à la duchesse un véritable martyre pendant plusieurs heures, mais elle retrouva l'usage complet de son bras. Quelques jours après, Dumont, sortant de son hôtel le soir, fut attaqué par deux hommes et il reçut un coup d'épée; on accusa les chirurgiens ordinaires de la duchesse de cette basse vengeance.
Nous ne savons si la santé des malades se trouvait bien de cette existence agitée, mais ce qui est certain, c'est que leur moral s'en accommodait fort.
L'usage, nous l'avons dit, était de saigner les baigneurs dès leur arrivée, pour les mieux préparer à l'action des eaux. Mme de Boufflers, son frère, la princesse, Mme de Boisgelin, se soumirent docilement à cette fâcheuse obligation, puis ils commencèrent leur traitement, mais sans s'astreindre à un régime trop sévère. Ils fréquentaient la société, où ils avaient retrouvé un grand nombre de leurs amis, et ils faisaient de nombreuses excursions dans les environs, si bien que le temps se passait rapidement et agréablement.
Depuis un an bientôt qu'elle voyage et vit avec son frère et sa belle-sœur, Mme de Boufflers a ressenti les bienfaisants effets d'une société aimable et d'une distraction sans cesse renouvelée; elle a retrouvé son équilibre physique et moral, et les tristes événements de l'année 1766 ne sont déjà plus pour elle que de lointains souvenirs.
Mais elle a pris goût à cette existence errante, et maintenant elle redoute le moment où il lui faudra enfin se résigner à une solitude qu'elle n'a jamais connue. Dans l'espoir d'éloigner encore le terme fatal, elle imagine de faire, aussitôt sa cure terminée, un nouveau déplacement et des plus séduisants.
Depuis longtemps elle caressait l'idée d'aller rendre visite à l'ermite du mont Jura, à ce prestigieux Voltaire dont elle avait gardé si délicieux souvenir, et qu'elle n'avait pas revu depuis dix-huit ans, depuis les années éblouissantes de 1748 et de 1749. Le séjour que son fils avait fait près du philosophe en 1764, les récits émerveillés du jeune homme avaient redoublé le désir de Mme de Boufflers d'aller revoir son vieil ami. La récente correspondance qu'elle venait d'entretenir avec lui lui inspira l'idée, une fois sa cure achevée, de faire un voyage en Suisse et de le terminer par un séjour chez le philosophe.
Comme en voyage il est plus agréable d'être en nombreuse société, elle décide d'entraîner avec elle son frère et sa belle-sœur qui ne demandent pas mieux; sa fille, Mme de Boisgelin; sa grande amie, Mme Durival; et enfin le cher et indispensable Panpan, qui, lui aussi, veut revoir son ami Voltaire. Ainsi la fête sera complète, la marquise ne laissera pas de regrets derrière elle et l'on ne s'ennuiera pas en aussi aimable compagnie.
En attendant, Mme de Boufflers consulte des cartes, prépare des itinéraires, et, comme si elle allait à la découverte de pays inconnus, elle interroge anxieusement ceux de ses amis qui connaissent la Suisse, sur l'état des chemins, les difficultés de la route, les ressources du pays, les auberges, etc., etc.
C'est à Panpan qui est resté à Lunéville que la marquise fait part de ses projets, projets qui ont pour lui un intérêt tout particulier, puisqu'il est arrêté, décidé qu'il sera du voyage. En même temps elle lui raconte les menus incidents de la vie de Plombières:
«Plombières, 30 juillet 1767.
«Mon cher Veau,
«Je suis bien étonnée de ne vous avoir pas encore écrit, car je n'ai pas encore cessé de penser à vous, malgré la foule qui m'environne. Il y a prodigieusement de monde ici, et comme je passe à peu près la journée chez Mme de Beauvau, je vois tout.
«Il n'y a que Mme de Gimel et moi dans notre maison; aussi y suis-je fort bien. Le pauvre prince qui était mal, et sans se plaindre, part demain matin, ce qui m'afflige fort.
«M. de Beauvau pense toujours au voyage de Genève. Quoi qu'il en soit je partirai vers le 8 ou le 10 août, et je vous attendrai autant qu'il vous plaira.
«La duchesse de Cossé arrive de Ferney. Elle a parcouru toute la Suisse. Vous croyez bien que je lui ai un peu parlé des chemins; elle dit, comme les autres, qu'ils sont plus beaux que partout ailleurs et que Voltaire est plus aimable et surtout plus poli que jamais.
«Nous voyons beaucoup ici le baron d'Holbach et M. de Tolosan. Le premier est un bien bon homme, et a, dit-on, beaucoup de connaissances; mais le second est parfaitement bon et parfaitement aimable.