La Marquise de Boufflers et son fils, le chevalier de Boufflers
Part 17
«Envoyez bien vite chez le pauvre Viller pour lui dire combien je suis aise de sa croix. C'est par avarice pour vous que je me suis servie de cette feuille[121].
[121] Cette lettre est écrite sur un papier très commun.
«Adieu, mon cher et bien-aimé Veau. Dites comment se porte Marianne.»
En 1777, M. de Beauvau réside quelque temps dans ses terres de Lorraine, puis il se rend avec la princesse à Plombières pour y prendre les eaux. Bientôt, Mme de Boufflers, sa sœur de Bassompierre, M. de Bauffremont viennent les retrouver, et cette aimable visite les aide à passer plus facilement le temps de la saison.
Comme d'habitude, de nombreux baigneurs se pressent dans l'agréable ville d'eaux.
Pendant son séjour, Mme de Boufflers assiste à la procession commémorative de l'inondation de 1770, de celle que l'on a surnommée _le déluge_, et qui a emporté la moitié de la ville. Cette cérémonie se célèbre en grande pompe. Après les vêpres, le clergé suivi de tous les habitants parcourt la ville processionnellement, puis a lieu à l'église une bénédiction solennelle[122].
[122] 26 juillet.
Mme de Boufflers assiste aussi à l'inauguration du «nouveau bain». La ville de Plombières, désireuse de justifier la vogue dont elle jouit et de procurer à ses visiteurs tout le «confort moderne», vient de faire construire un nouvel établissement qui passe pour un prodige de luxe. On peut en juger par cette description de Durival:
«Le nouveau bain, ou bain tempéré, a quatre croisées au levant et au couchant, cinq des deux autres faces, un billard, un café et de petits logements au-dessus. Il est voûté et soutenu par onze pilastres. L'évaporation est à la place du 12e. Il y a douze cabinets où on baigne dans des cuves, avec des robinets à chaque, pour se donner soi-même de l'eau à différents degrés. Un bassin carré au milieu et un bain commun; il a environ 2 pieds 8 p. d'eau et 4 degrés. Tout autour, des cabinets pour l'étuve et la douche. Dans un, on peut être douché de bas en haut, par un jet d'eau![123]»
[123] _Journal de Durival_, Mss. de la bibl. de Nancy.
Pendant leur séjour à Plombières et les longues promenades sous les ombrages des environs, M. et Mme de Beauvau ont longuement parlé de Voltaire avec la marquise. L'idée leur vient, avant de rentrer à Paris, de reprendre le projet si fâcheusement avorté quelques années auparavant et d'aller faire une visite au vieux philosophe; ils s'efforcent d'entraîner Mme de Boufflers avec eux. Mais la marquise qui, plus jeune, n'a pas osé affronter les précipices de la Suisse, ne se sent nullement disposée à un si lointain voyage; cependant elle accepte d'abord, donne même rendez-vous aux voyageurs à l'_Hôtel des Trois Rois_ à Bâle, puis au dernier moment, le courage lui manque ou une autre idée lui traverse la tête, et elle part pour Scey-sur-Saône, sans même prévenir son frère du changement de ses projets.
Après avoir vainement attendu leur sœur pendant deux jours, et l'avoir cherchée sur la route «de cabaret en cabaret», M. et Mme de Beauvau se rendent à Genève. A peine arrivé le prince envoie un message à Voltaire pour lui annoncer sa visite. Le patriarche ravi lui répond:
«1777.
«C'est donc le héros d'Homère qui descend chez les ombres. Il ne passe pas debout comme l'_Empereur_[124]. Je ne suis pas sur les bords du lac, mais du Styx. Sans cela je volerais à vos pieds; mais l'état où je suis ne me permet que d'attendre vos ordres, et de remercier ma destinée.»
[124] L'empereur d'Autriche venait de passer à Genève et il n'avait pas jugé à propos de se rendre à Ferney.
Si l'on veut avoir un portrait saisissant de Voltaire à cette époque, on n'a qu'à lire ce joli crayon du prince de Ligne. Après un séjour chez le philosophe, il écrivait:
«Voltaire était toujours en souliers gris, bas gris de fer, roulés, grande veste de basin, longue jusqu'aux genoux, grande et longue perruque, et petit bonnet de velours noir. Le dimanche, il mettait quelquefois un bel habit mordoré, uni, veste et culotte de même, mais la veste à grandes basques, et galonnée en or, à la Bourgogne, galons festonnés et à lames, avec de grandes manchettes en dentelles jusqu'au bout des doigts, car _avec cela_, disait-il, _on a l'air noble_...
«Il fallait le voir animé par sa belle et brillante imagination, distribuant, jetant l'esprit, la saillie à pleines mains, en prêtant à tout le monde, porté à voir et à croire le beau et le bien, abondant dans son sens, y faisant abonder les autres;... faisant parler et penser ceux qui en étaient capables, donnant des secours à tous les malheureux, bâtissant pour de pauvres familles, et bon homme dans la sienne; bon homme dans son village, bon homme et grand homme tout à la fois...»
M. et Mme de Beauvau furent reçus à Ferney avec les démonstrations de la joie la plus extrême.
Voltaire, ravi de posséder cet illustre couple, se mit en frais de grâce et d'esprit. Il fut étourdissant, incomparable. Que de souvenirs furent évoqués! Et la Cour de Lunéville, et la Cour de Louis XV! On ne se borna pas au passé; le prince raconta avec esprit des anecdotes du nouveau règne, Voltaire jeta des vues profondes sur l'avenir; les heures s'enfuirent. De part et d'autre on fit assaut de séduction et l'on se plut extrêmement.
M. et Mme de Beauvau partirent dans le ravissement de cet homme extraordinaire et sous le charme de son accueil; ils voulurent même lui faire promettre de leur rendre leur visite à Paris et le plus tôt possible, mais il objecta qu'il redoutait quelques tracasseries du côté de la Cour; M. de Beauvau se porta garant qu'il n'éprouverait aucun ennui.
A peine rentré dans la capitale, le prince recevait de son hôte cette lettre enthousiaste où des regrets sincères se mêlaient agréablement aux plus douces flatteries.
«Auprès de ce prince les autres étaient peuples. C'est ce qu'on disait autrefois de je ne sais plus qui, et c'est ce que je dis des deux voyageurs qui ont daigné passer de la fontaine de Plombières au lac de Genève.
«Le vieux pénitent retiré dans sa montagne noire a presque repris un moment de vie à cette belle apparition. Il en a plus appris dans un quart d'heure auprès des deux illustres voyageurs qu'il n'en avait mal deviné en plusieurs années de temps. Il est comme Épiménide qui, en se réveillant dans sa caverne, trouve le monde tout changé, mais quand les deux êtres supérieurs qui avaient illuminé le pauvre homme furent partis, il retomba à l'instant dans sa misère et dans ses regrets. Il sent bien qu'il n'en sera que plus malheureux le reste de sa vie, pour avoir été si heureux un moment.
«Le solitaire, le mourant, le détrompé, le pénitent, ne parlera pas aux deux voyageurs de leurs amis et de leur situation; il ne leur dira pas un mot de cette singulière enfant et de cette brillante imagination de Mme du Deffant; il ne leur dira rien des _Saisons_, qu'il relit, malgré M. Clément; il ne peut parler aux deux voyageurs que d'eux-mêmes, et leur présente du fond de son antre ou de son tombeau son respect, ses regrets, son enchantement et sa reconnaissance.»
L'année suivante, en 1778, Voltaire tint la promesse qu'il avait faite à M. de Beauvau; il vint à Paris pour assister à la première représentation d'_Irène_. A la barrière, quand les commis lui demandèrent s'il n'avait rien contre les ordres du Roi: «Ma foi, messieurs, leur répondit le patriarche gaiement, je crois qu'il n'y a ici de contrebande que moi.»
Il descendit rue de Beaune, chez M. de Villette.
Le lendemain de son arrivée, il reçut en robe de chambre la moitié de Paris. L'Académie lui envoya une députation de trois membres, le prince de Beauvau, Saint-Lambert et Marmontel, pour le féliciter sur son retour. La députation était accompagnée de tous les académiciens qui avaient assisté à la séance.
Une foule immense accourut pour rendre hommage à l'illustre voyageur; l'hôtel de M. de Villette ne désemplissait pas: «Il vit hier plus de trois cents personnes, écrit Mme du Deffant. Je me garderai bien de me jeter dans cette foule. Tout le Parnasse s'y trouve depuis le bourbier jusqu'au sommet; il ne résistera pas à cette fatigue; il se pourrait bien qu'il mourût avant que je l'aie vu.»
Le lendemain, cependant, M. de Beauvau se présentait au couvent de Saint-Joseph et il emmenait Mme du Deffant rendre visite au patriarche; il y avait trente ans qu'ils ne s'étaient vus. La réunion fut des plus touchantes. «Il m'a marqué la plus grande amitié, écrit la marquise, et la joie la plus vive de me revoir. Elle a été réciproque.»
Mise en goût par cet accueil charmant, Mme du Deffant retourne encore deux jours après rue de Beaune:
«Je lui fis hier ma seconde visite, encore avec M. de Beauvau... Nous fûmes reçus par la nièce Denis qui est la meilleure femme du monde, mais certainement la plus gaupe... Après avoir attendu un bon quart d'heure, Voltaire arriva disant qu'il était mort, qu'il ne pouvait pas ouvrir la bouche, etc., etc.»
A part une courte visite de Voltaire deux mois après, les relations des deux amis en restèrent là.
Cependant la présence du philosophe avait causé un indescriptible émoi dans certains cercles de la Cour et Voltaire fut prévenu qu'il serait peut-être obligé de fuir la capitale. Il rappela alors à M. de Beauvau la promesse qu'il lui avait faite à Ferney, et le prince, par l'influence de la comtesse Jules de Polignac, obtint qu'on laisserait le patriarche jouir en paix de son triomphe.
A la fameuse représentation d'_Irène_ au Théâtre-Français, c'est encore M. de Beauvau qui, aux acclamations d'une foule en délire, déposa sur la tête du poète une couronne de lauriers.
En apprenant l'arrivée du philosophe à Paris, Boufflers, qui se morfondait avec son régiment sur les côtes de Bretagne, écrivait à Mme de Sabran:
«Brest.
«J'espère que vous avez vu Voltaire. Je crains que son séjour ne soit trop long; Paris est trop jeune pour lui. La première curiosité une fois passée, on le laissera là. D'ailleurs, il doit avoir de la peine à sanctifier la maison qu'il habite. On dit que ses pièces ne seront pas reçues ou qu'elles tomberont; de manière ou d'autre, je prévois avec peine que son triomphe sera suivi de chagrins.»
Peu de temps après il écrivait encore:
«Landerneau, 11 mars.
«Je crains bien pour ce pauvre Voltaire. Vous ne me mandez pas qu'il s'est confessé; je le sais par M. de Beauvau. Je souhaite que son âme aille en Paradis, mais je voudrais que son esprit restât sur terre; ce sont deux choses bien difficiles. S'il se porte bien, tâchez de le voir encore; il finira par vous aimer à la folie. Si ma vanité n'y était pas trop intéressée, je serais tenté de croire qu'on vous aime en proportion de l'esprit qu'on a...»
Boufflers, apprenant par Mme de Sabran que l'enthousiasme du public pour le philosophe, loin de se calmer, ne faisait que croître et qu'il en devenait la victime, répondait spirituellement:
«1er juin.
«Dites de ma part à Voltaire de vivre de sa gloire; il en a une provision pour plusieurs siècles. Qu'il laisse là le travail et le café; jamais les veilles des autres ne vaudront son repos. En vérité, si vous en avez l'occasion, parlez-lui de moi; dites-lui que votre frère le chérit comme un fils, que je lui écrirais si je ne trouvais pas cela de trop bon air; qu'il me semble d'ailleurs que ce serait faire comme les gueux qui font de petits présents aux riches pour en avoir de gros, ou comme les filles qui donnent des cordons de cheveux pour avoir des colliers de diamants. Dans mon silence, je l'aime mieux que les gens qui l'ennuient le plus[125].»
[125] _Correspondance de Mme de Sabran et du chevalier de Boufflers_, par MM. DE MAGNIEU et PRAT. Plon, 1875.
Quand Boufflers écrivait cette lettre, Voltaire depuis deux jours déjà n'était plus de ce monde:
Surmené par les émotions, la fatigue, les visites, le philosophe n'avait pas tardé à tomber malade; en peu de jours, son état fut des plus inquiétants. Après quelques alternatives de mieux et de pire, il succomba le 30 mai 1778.
Mme du Deffant, froissée de l'oubli relatif de son ancien ami, se borne à mentionner cet événement à la fin d'une lettre à Walpole, en post-scriptum, comme le plus vulgaire fait divers: «Vraiment j'oubliais un fait important, c'est que Voltaire est mort; on ne sait ni l'heure ni le jour.» Et c'est tout. Et voilà l'épilogue de trente ans d'amitié.
L'on connaît les scènes qui précédèrent et suivirent la mort du philosophe et le refus de l'Église de lui accorder la sépulture.
Le chevalier de Boufflers aimait tendrement Voltaire, il éprouvait pour lui, il le dit lui-même, une affection presque filiale, sa perte lui fut profondément douloureuse.
Son indignation n'eut pas de bornes quand il apprit qu'on avait refusé la sépulture aux cendres de ce grand homme. Il écrivait tristement:
«Ce n'est pas la peine de recourir à la philosophie pour juger les persécuteurs de son cadavre, écrit-il, la théologie seule les condamne. Il avait été baptisé dans notre religion, il en avait fait plusieurs actes, il l'avait un peu ridiculisée, mais jamais désavouée publiquement, et on lui refuse la sépulture que les lois n'interdisent qu'aux criminels; quelle règle a-t-on pour le juger damné? Un instant trop court pour s'exprimer suffit pour se repentir, et un instant de repentir efface un siècle de crimes; au milieu du dérangement des organes et de l'abattement de tous les sens, Dieu peut lire le mouvement de contrition dans le cœur du mourant, il peut voir ce que les hommes ne peuvent pas entendre; on ne doit donc jamais présumer de la damnation de personne. Ce n'est pas la religion qui a fermé les portes des églises aux restes de ce grand homme. Je ne veux pas en dire davantage, car je finirais, moi chétif, par me faire aussi refuser la sépulture.»
Mme de Boufflers fut indignée de la conduite du clergé; en souvenir d'une ancienne intimité, elle composa sur la mort du patriarche une ode qui eut le plus grand succès:
Dieu fait bien ce qu'il fait, La Fontaine l'a dit. Si j'étais cependant l'auteur d'un si grand œuvre, Voltaire eût conservé ses sens et son esprit; Je me serais gardé de briser mon chef-d'œuvre.
Celui que dans Athènes eût adoré la Grèce, Que dans Rome à sa table Auguste eût fait asseoir, Nos Césars d'aujourd'hui n'ont pas daigné le voir, Et Monsieur de Beaumont lui refuse une messe.
Oui, vous avez raison, Monsieur de Saint-Sulpice, Eh! pourquoi l'enterrer? N'est-il pas immortel! A ce divin génie, on peut sans injustice, Refuser un tombeau,... mais non pas un autel[126].
[126] Elle écrivit encore ce quatrain moqueur:
Pourquoi donc avez-vous enterré cet impie? Disait à dom Benoît l'archevêque en fureur. --C'est, répondit-il, Monseigneur, Parce qu'il n'était plus en vie.
CHAPITRE XVI
1778
Le chevalier de Boufflers et Mme de Sabran.
Depuis qu'il était revenu de Pologne après avoir si piteusement échoué dans ses rêves de conquête et de gloire, le chevalier de Boufflers, découragé, avait repris sa vie errante, sans profit et sans but. Quand il était à Paris, il fréquentait la société de sa mère, jouait sans rime ni raison, composait des vers galants, faisait la cour aux femmes, enfin «courait les filles», comme l'on disait alors. Cette vie, funeste à la fois pour son cœur, sa santé et sa bourse, ne durait pas toujours, fort heureusement. Une grande partie de l'année, le chevalier vivait en province, tantôt en Lorraine, à la Malgrange ou à Nancy, tantôt chez des amis qu'il visitait à tour de rôle, et où son esprit charmant le faisait toujours accueillir avec joie. Quelquefois, mais rarement, il se rappelait qu'il était colonel du régiment de Chartres (infanterie) et il allait passer quelques semaines à son régiment.
En 1777, le chevalier avait alors trente-neuf ans, une rencontre fortuite vient bouleverser sa vie. Lui qui n'a jamais connu que les liaisons éphémères, qui n'en a jamais compris d'autres, en un mot qui n'a jamais aimé, s'éprend d'une passion profonde qui durera jusqu'à sa dernière heure. Cette affection, comme toutes les affections humaines, hélas! ne sera exempte ni de déceptions, ni d'orages, mais les débuts en furent si exquis que trente ans après Boufflers se les rappelait encore avec délices.
Quand le chevalier était à Paris, il fréquentait assidûment chez la maréchale de Luxembourg. En 1777, un soir, il rencontra par hasard chez la noble dame une jeune veuve très intelligente, très spirituelle, Mme de Sabran; elle venait d'avoir vingt-sept ans. Née en 1749, Françoise-Éléonore de Jean de Manville avait perdu sa mère de bonne heure et elle avait été élevée par son aïeule, Mme de Montigny. On lui fit épouser un officier de marine, M. de Sabran, qui avait cinquante ans de plus qu'elle, et dont elle eut deux enfants[127]. En 1775, M. de Sabran eut l'à-propos de mourir.
[127] Le fils, Elzéar de Sabran, était né en 1774; la fille, Delphine, épousa le vicomte de Custine.
Bien qu'elle ne possédât plus les attraits de la prime jeunesse et qu'elle ne fût pas précisément jolie, Mme de Sabran avait une physionomie si originale, tant de mobilité dans le regard, une grâce si piquante qu'elle séduisait au plus haut point. Et puis son esprit était comme son regard, pétillant, plein de verve, jamais en repos. Elle aimait les arts, et elle cultivait avec succès la musique, la peinture, la poésie.
Dès leur première rencontre, Boufflers attaqua galamment et déploya toutes ses séductions. Mme de Sabran lui répondit avec tant d'esprit et d'agrément, elle montra une raison si droite et des connaissances si variées, que le chevalier ébloui s'éprit pour la jeune veuve d'un amour passionné.
Bien entendu, dès le lendemain, Boufflers, comme c'était son devoir, se rendit chez elle pour lui présenter ses hommages; l'impression fut plus vive encore que la veille, et cette première visite fut suivie de beaucoup d'autres.
Le chevalier n'avait point pour habitude de s'attarder aux préliminaires et de prolonger outre mesure la période du sentiment; il aimait, il n'avait pas lieu de se croire détesté, il demanda bien vite qu'«on couronnât sa flamme». Mais il eut la surprise de trouver chez Mme de Sabran un empressement moins grand. Certes elle ne cachait pas le penchant qu'elle éprouvait pour son adorateur, mais elle se trouvait des devoirs vis-à-vis d'elle-même, vis-à-vis de ses enfants et elle opposa une résistance absolue.
Comme on ne pouvait sans crime rompre une idylle si touchante, Boufflers, qui était l'ingéniosité même et qui savait en plus que tout chemin mène à... Rome, proposa un moyen terme. Puisque le mot _amour_ choquait et effrayait Mme de Sabran, rien n'était plus simple que de le remplacer par _amitié fraternelle_; on serait frère et sœur: quoi de plus pur, de plus touchant, et de quoi pouvait s'effrayer dans ces conditions l'âme la plus timorée. «Soit, répondit Mme de Sabran convaincue, ne m'aimez jamais que d'une amitié fraternelle et j'aurai toujours pour vous l'amitié d'une sœur.»
Le pacte ainsi conclu, signé, et la paix faite, les relations se poursuivirent dans la plus confiante intimité. Pas un jour ne s'écoulait sans que le chevalier ne rendît visite à son amie dans sa maison du faubourg Saint-Honoré, et là, assis tous deux sous les grands arbres ou dans les bosquets du jardin, ils devisaient à perte de vue.
Souvent Boufflers rime en l'honneur de la bien-aimée, mais, toujours original, il ne se croit pas obligé de lui décerner des louanges hyperboliques. Un jour il lui adresse cette chanson où il plaisante cette chevelure ébouriffée qui est un des traits caractéristiques de sa physionomie:
AIR: _Nous sommes précepteurs d'amour_.
Aux attraits les plus séduisants, A la beauté la plus soignée, Je préférerai constamment Qui donc?... Sabran la mal peignée.
Sur sa raison, les envieux N'ont jamais pu trouver à mordre, Et ce n'est que dans ses cheveux Qu'on aperçoit quelque désordre.
De l'amour, c'est un trait nouveau; Sabran, il venge son injure. N'ayant pu troubler ton cerveau, Il s'en prend à ta chevelure.
Fort heureusement pour le frère et la sœur, cette touchante idylle fut brusquement interrompue, ce qui permit au pacte de durer au moins quelques mois. La France venait de promettre des secours aux insurgés américains et la guerre menaçait d'éclater entre le cabinet de Versailles et celui de Windsor.
Il était question d'un débarquement sur les côtes d'Angleterre, et dans ce but l'on décida de réunir en Bretagne toute une armée. Le régiment de Chartres, que commandait en second Boufflers, fut désigné pour se rendre à Brest et le chevalier reçut l'ordre de l'y rejoindre.
Donc Boufflers dut quitter sa sœur chérie; ce ne fut pas sans larmes, sans désespoir, le frère et la sœur s'aimaient si bien! mais il fallait obéir. L'on se promit naturellement de se garder une foi éternelle et de s'écrire souvent pour tromper les rigueurs de l'absence.
Mme de Sabran est une des plus charmantes figures du dix-huitième siècle, c'est une créature délicieuse toute de passion, de charme, de tendresse, et si sensible, si femme, si aimante! Ses lettres sont exquises. A chaque ligne tombe de sa plume sans effort, à l'improviste, les pensées délicates, originales et d'un tour si heureux!
Il semble même qu'elle ait le don d'inspirer son correspondant, car jamais le chevalier n'a l'esprit plus fin que quand il lui écrit[128].
[128] La correspondance de Mme de Sabran et du chevalier de Boufflers a été publiée en entier par M. H. de Magnieu et M. Prat. (Plon, Nourrit et Cie, 1875.) C'est à ce très intéressant volume que nous empruntons tous les extraits cités dans ce chapitre.
Ses lettres respirent la passion la plus vive. On sent qu'il aime Mme de Sabran à la folie, qu'elle est tout pour lui. Son cœur déborde d'amour, et il le lui laisse voir en termes exquis: chaque mot est une caresse, chaque phrase un acte de foi et d'amour.
Ces lettres sont si jolies, d'un sentiment si profond et si vrai, que nous ne pouvons résister au désir d'en citer quelques extraits; ils ne peuvent que contribuer à mieux faire connaître le caractère du chevalier:
«...Mon Dieu, chère sœur, quand vous reverrai-je? Je suis comme un avare éloigné de son trésor: à la vérité il n'en jouissait pas, mais il le contemplait toute la journée... J'ai laissé chez vous mes connaissances et mes goûts. Tout ce qui me plaît est resté avec tout ce que j'aime...»
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«Écrivez-moi un peu, chère et charmante sœur; je ne vivrai que de votre souvenir. Les prédicateurs et même les métaphysiciens ne vous ont-ils pas dit que si Dieu oubliait un moment le monde, il tomberait dans le néant? Vous êtes ce Dieu-là, et moi, je suis ce monde; ne m'oubliez pas...»
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«...Adieu, ma sœur; jamais ce que je sens au dedans, en traçant ce nom de sœur, ne pourra être rendu. Adieu; souvenez-vous du besoin que j'ai de votre amitié. Elle me charme sans me suffire; elle a pour moi le prix que la sécheresse et la soif donnent à une goutte d'eau.»
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«...Avant de vous connaître, j'avais souvent senti de l'ennui, mais jamais de regret. Pourquoi vous ai-je vue si tard? Pourquoi faut-il vous voir si peu? Pourquoi l'absence est-elle si longue et la vie si courte?...»
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«Laissez-moi vous dire, si je puis, tout le plaisir que m'a fait votre dernière lettre... Vous êtes comme cette pauvre Médée qui veut le bien et qui fait le mal; vous charmez, vous rajeunissez tout ce qui vous entoure, il ne vous manque qu'un Jason. Pour moi, je suis tantôt le bonhomme à qui vous rendez ses premiers ans, tantôt le vieux bélier dont vous faites un agneau, tantôt ce pauvre frère que vous mettez en pièces, mais je ne suis jamais celui que je voudrais être.»
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