La Marquise de Boufflers et son fils, le chevalier de Boufflers

Part 16

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Les prévisions de Boufflers ne se réalisèrent pas; sa sœur, loin d'être guérie, eut un abcès qu'il fallut ouvrir, enfin elle éprouva de grandes souffrances. Dès qu'il apprend ses maux, il s'empresse de lui envoyer de fraternelles consolations. En même temps il lui raconte la visite qu'il vient de faire à une de ses tantes, Mme de Torcy:

«Verneuil, ce 4 ou 5.

«Je ne suis pas encore remis de tout ce que tu as souffert, chère enfant, et je crains bien que ton courage ne soit encore exercé, parce qu'il est presque impossible que tu n'aies pas des douleurs aiguës et une grosse fluxion. Mais je veux me distraire de ces inquiétudes-là pour ne voir que le beau côté de la chose et admirer tes belles dents et ta grande âme.

«Souviens-toi des excuses que je t'ai prié de faire à tous les gens chez qui j'aurais pu ou dû souper d'ici à mon retour. Il m'était impossible de refuser cette marque d'attention-là à Mme de Torcy; elle était malade et désirait me voir! Pour éviter l'air intéressé d'un héritier, je ne suis arrivé que quand elle a été hors de danger et elle me paraît infiniment sensible à mes procédés. Au milieu de toute ma noblesse, je n'ai pas pu m'empêcher d'examiner curieusement la maison, les jardins et les meubles; tout cela a l'air un peu bourgeois, mais cela s'accorde assez avec mes inclinations et ma fortune, et je sens que si jamais je possédais tout ce qui est ici, j'en jouirais à merveille.

«Quoique ma tante vous connaisse peu, elle vous aime beaucoup et me charge de vous embrasser de sa part, mais il m'est bien difficile de vous embrasser pour une autre, parce que charité bien ordonnée commence par soi-même, et que celle-là, si je m'en croyais, serait toujours à recommencer.

«Adieu, moitié de moi-même, dis de ma part tout ce que tu sais dire de plus tendre à Madame la maréchale et ajoute que ce sont des brutalités en comparaison de ce que je pense.

«Baisez les yeux de ma mère s'ils vont bien, et s'ils vont mal baisez-les encore plus.»

Les indispositions de Mme de Boisgelin n'étaient pas toujours d'aussi peu d'importance. Une fois elle fut prise d'une crise cardiaque assez grave, et son état causa assez d'inquiétudes pour que Boufflers crût devoir rassurer sa mère:

«Ce 11.

«Votre grande fille se rétablit de jour en jour, mais je crains que la cause du mal ne reste après la guérison, car elle a toujours des palpitations de cœur à chaque mouvement qu'elle fait. Il me semble que vous aviez autrefois quelque remède ou secret pour cela, que vous feriez bien de lui envoyer.

«Pour moi, je suis honteux de ma graisse; cela a trop l'air de vouloir se distinguer de sa mère et de sa sœur; j'espère, malgré cela, vous voir le mois prochain et je souhaite que cela vous fasse le même plaisir qu'à moi, mais cela ne serait pas dans l'ordre; il faut vous rendre et me faire justice.

«Vos petites chansons sont aussi jolies que leurs sœurs, elles ont l'air un peu grêle sur le papier; elles ressemblent à leur auteur qui a toujours eu tant d'esprit et si peu de corps; on en peut dire autant de M. de Nivernais, dont on ne vous aura point laissé ignorer les réponses.

«Adieu, chère mère, je me réjouis de ce que je vous verrai dans un mois et je m'afflige de ce que dans deux mois je ne vous verrai plus.»

Quelquefois le chevalier n'a pas le temps de tenir la plume et il a recours à une main étrangère, mais sa prose n'en est pas moins originale et vive.

«Bonjour, ma fille, je te chéris de toute mon âme.

(De la main d'un secrétaire.)

«Je n'ai que le temps, pendant que je mets mes bottes, de prier ma chère sœur de chercher l'adresse de M. Perrein, avocat aux Conseils, et d'y envoyer sur-le-champ pour le prier de lever à l'instant l'arrêt qui m'accorde la haute justice sur la Malgrange, et de me le faire parvenir sans aucun délai, parce que la chose est de la plus grande importance.

(De la main du chevalier.)

«Je t'écris par mon secrétaire, Je t'embrasse par procureur. Ce que par moi je fais, ma chère, C'est de t'aimer de tout mon cœur.»

A l'automne de 1776, le chevalier se rendit en Lorraine pour voir sa mère et en même temps s'occuper de ses intérêts. A peine arrivé, il écrit à Mme de Boisgelin:

«Lunéville, ce jeudi.

«Enfin, après beaucoup de traverses essuyées sur les grands chemins, me voici dans la maison maternelle, où j'ai été reçu comme un bon fils par une bonne mère. Elle se porte bien, mais elle est inquiète de sa fille et de sa sœur; moi, je n'ai pas d'inquiétude, mais je suis bien empressé d'avoir des nouvelles; nous les voudrions exactes et détaillées; ce sont deux conditions embarrassantes pour vous qui êtes bornée aux parties sublimes; il n'est question à Nancy et à Lunéville que d'une lettre aussi grande, aussi légère et aussi charmante que vous. J'ai dit que vous étiez à ce sujet-là de l'avis de vos lecteurs et que je vous en avais entendu parler avec beaucoup d'éloges; au reste que vous vous êtes fait en province une réputation qui étonnerait tout Paris. Moi, je ne suis étonné que de ce qu'elle n'est pas plus grande et plus générale.

«Adieu, vous savez si je vous aime. Mettez-moi aux pieds de Mme la maréchale et dites-lui que le moyen le plus sûr qu'elle ait de me faire sa cour est de se bien porter.»

Mais le chevalier n'est pas homme à rester longtemps en place; et puis ne doit-il pas profiter de son séjour pour surveiller ses intérêts, visiter ses abbayes, voir sa famille et ses amis. Il se met donc à courir le pays dans une jolie petite vinaigrette où il se trouve fort à son aise, même pour y passer la nuit. Partout il est accueilli à merveille, car partout il apporte la gaieté, la joie et le contentement. En route, il trouve encore le temps de tracer à sa sœur quelques lignes de souvenir et d'affection:

«Ce jeudi 3.

«Je me porte bien, ma bonne grande fille, et les deux nuits que j'ai passées sur les chemins dans la jolie petite vinaigrette que tu as honorée de ta présence ne m'ont pas fait plus de mal que si c'eût été dans mon lit.

«J'ai été reçu ici comme un petit Dieu. Veuille le grand Dieu que cela se soutienne. J'ai vu mon frère Philips avant tout; sa femme est accouchée hier au soir, je la verrai demain[116].

[116] Mme Philips était cette dame anglaise avec laquelle Mme de Boufflers s'était beaucoup liée depuis son arrivée en Lorraine. Elle accoucha en effet d'un garçon à Jarville. L'enfant fut baptisé à Heillecourt avec les cérémonies de l'Église romaine; le parrain fut le prince de Bauffremont et la marraine Mme de Boufflers, représentée par Mlle de Juvincourt. (Journal de Durival.)

«Adieu, embrasse bien tendrement notre pauvre tante et ne manque pas, non seulement de m'écrire, mais même de m'avoir écrit de ses nouvelles.

«Adieu, je te baise un peu fort.»

Enfin, après bien des pérégrinations, bien des déplacements, Boufflers va s'installer dans son domaine de la Malgrange, et c'est de là qu'il écrit encore à Mme de Boisgelin:

«Ce 6 octobre.

«... Je suis triste, j'ai appris hier au soir en arrivant que le pauvre la Jeunesse s'était cassé la jambe d'une chute de cheval; elle est remise, mais il en a pour six semaines, encore ne sera-t-il sûr que dans ce temps-là s'il sera estropié ou non. J'ai été le voir ce matin; il est à Parville, chez sa femme, dans une petite maison fort propre; sa chambre était bien balayée, et bien arrangée, son lit bien fait, ses draps bien blancs; cela m'a un peu raccommodé avec la pauvreté, que je croyais toujours dégoûtante. Il me semble que rien n'empêche d'être heureux dans une maison de paysan, il suffit d'y avoir ce qu'on aime.

«Je ne me porte plus si bien depuis ton départ; si tu avais emporté ma santé, je ne me plaindrais pas. J'ai des maux de tête, des vapeurs et surtout j'ai besoin de revenir à Paris, car je m'ennuie comme un mort.

«Mille hommages à madame la maréchale. Si j'aimais Dieu autant que je l'aime, je serais une petite sainte Thérèse.

«Dis bien des choses au souverain de la Corniche. Tu sais que c'est le chemin d'Antibes à Gênes.»

De la Malgrange, le chevalier se rendait sans cesse à Nancy; il fréquentait la société, et entre temps, pour exercer ses talents, il s'amusait à peindre au pastel les plus jolies personnes de ses amies. Un jour il reproduit les traits de la comtesse d'Haussonville, et c'est la vieille marquise de Boufflers elle-même qui se charge de mettre une légende au portrait. Elle compose ce quatrain:

Le madrigal et la satire Trouveraient à la peindre un embarras égal; Il n'est pas plus aisé d'en dire Assez de bien, qu'un peu de mal.

Ce n'était pas uniquement pour son plaisir que le chevalier prolongeait ainsi son séjour en Lorraine, mais aussi et surtout par raison d'économie. Ses ressources étaient fort limitées, ses dépenses considérables, et il se trouvait le plus souvent réduit aux expédients. Quand ses créanciers devenaient par trop menaçants, il prenait le grand parti, il allait faire une retraite à la Malgrange; il la prolongeait plus ou moins suivant ses nécessités pécuniaires. Lui-même plaisantait sur sa misère; il écrivait à sa sœur en lui remboursant quelques louis qu'elle lui avait avancés:

«A Choisy.

«Fouillez dans la poche du vicomte, mon cher enfant, vous y trouverez vingt-huit louis dont vingt-cinq vous appartiennent, et prenez même les trois autres pour me les garder.

«Soyez sûre que si vous êtes jamais aussi riche qu'aimable, je vous emprunterai beaucoup et je ne vous rendrai rien.

«Ma mère vous mande de ne point oublier le contrôleur général. Elle va faire vos commissions et vous fait dire que Mlle Moutier est mieux et qu'elle fera votre domino.»

Boufflers ne faisait du reste nul mystère des motifs qui le retenaient si longtemps hors de la capitale:

«Ce 31 octobre.

«Il serait bien mal à ma grande sœur d'avoir oublié qu'elle commençait à m'aimer un peu à mon départ de Paris. Moi qui y retourne dans peu, je vais recommencer à l'aimer beaucoup.

«Je comptais revenir beaucoup plus tôt et, si je m'en étais cru, je ne serais pas même parti, mais l'année a été orageuse pour mes finances et je suis venu y mettre tout l'ordre qui peut entrer dans des coffres vides.

«Je crains bien, mon cher amour, que votre fortune ne vous ait abandonnée et qu'il ne vous en reste que l'habitude du gros jeu. Je voudrais, ou que vous restassiez aussi heureuse que vous, ou que vous devinssiez aussi sage que moi. Mais nous raisonnerons mieux de cela quand je vous verrai, et surtout nous nous embrasserons mieux que je ne vous embrasse d'ici.

«Adieu, ma grande serpente. Si vous me répondez, mandez-moi pourquoi ma mère ne me répond pas et baisez-lui les pieds de ma part.»

Avant de revenir à Paris, Boufflers se rendit encore chez le vieil ami de sa mère, le prince de Bauffremont, à Scey-sur-Saône, où il fit un assez long séjour. Il annonce à sa sœur son prochain retour et la joie très grande qu'il éprouvera à la revoir:

«De Nancy.

«Mes lettres sont-elles enfin arrivées, ma chère enfant, et surtout n'y en a-t-il point trop, car je suis si porté à l'excès avec toi que j'ai peur même de te trop écrire.

«Pour mettre une fin à mes lettres, je prendrai bientôt le parti de t'aller trouver. J'avais cru d'abord que j'attendrais jusqu'à ta fête, mais il me semble qu'elle se recule tous les jours et j'espère que la vraie fête sera celle où nous nous reverrons. Si par hasard cette lettre-ci t'arrive à temps, réponds-moi à Scey-sur-Saône où je vais, pour me mander ta marche du mois prochain, parce que, indépendamment de l'intérêt que j'ai à ne pas perdre un des moments que je puis te donner, c'est pour moi un plaisir de penser à toute heure où tu es, et ce que tu fais; mon imagination a besoin de s'arrêter à quelque chose et de savoir où te prendre.

«Adieu, ma chère enfant, tu ne seras jamais et tu n'as jamais été aussi bien aimée que par moi. Je me réjouis de te le dire dans quelque temps mille fois mieux que je ne puis te l'écrire.»

CHAPITRE XV

1775-1778

Difficulté de retrouver l'acte de naissance du chevalier de Boufflers.--Épidémie d'influenza à Paris.--Le remède de Tressan.--Mme de Mirepoix se casse la jambe.--Mme de Boufflers loue la Malgrange à son fils.--Le chevalier sous-loue un pavillon à M. de Bauffremont.--Le prince de Beauvau à Plombières.--Son séjour à Ferney.--Voltaire à Paris.--Sa mort.

Pendant l'année 1775 notre correspondance est vide d'événements marquants.

Nous n'y relevons qu'un incident assez plaisant qui concerne le chevalier de Boufflers. Son frère, le marquis, avait obtenu autrefois le diplôme de noble génois, en raison des services éminents rendus à la République par le duc de Boufflers. Après la mort du marquis, le chevalier sollicita l'honneur d'être également inscrit au livre d'or de la noblesse génoise. La République ne se refusa pas à lui accorder cette faveur, elle lui demanda simplement de produire son extrait baptistaire. Cette formalité, si simple en apparence, souleva la plus étrange difficulté; tous les extraits obtenus portaient des prénoms différents, mais pas un seul ceux de Stanislas-Catherine, qui étaient les véritables noms du chevalier.

L'abbé Porquet, chargé de débrouiller cette affaire compliquée, ne crut pouvoir mieux faire que de s'adresser à Panpan pour obtenir enfin un extrait conforme à la réalité. Il lui écrivait:

«Paris, 24 février 1775.

«Vous savez que le chevalier croyait s'appeler _Stanislas-Catherine_. Dans l'extrait que vous avez reçu, il s'appelle _saint Jean_; et il croit (à ce qu'il m'a mandé) se souvenir distinctement que dans un extrait précédent, il s'appelait _saint Louis_.

«Tous les saints du Paradis ont voulu, apparemment, être les siens. Il devient cependant indispensable de remédier à cette erreur par une sentence ou un arrêt qui valide tous les actes passés par lui jusqu'à présent. Or, je pense qu'avant toutes choses, et pour procéder avec une parfaite sûreté, il convient qu'une personne intelligente, et qui sache lire au moins, consulte et voie de ses propres yeux le registre des actes de baptême de Lunéville. Nous n'osons vous prier de vous donner vous-même cette peine; mais vous pourrez charger de cette commission quelqu'un qui vaudra mieux que vous de toute façon, notre docteur Grapin, par exemple. Mme de Boufflers ne peut pas me dire l'année de la naissance de son fils. Le curé, qui est tout frais émoulu sur la connaissance de l'Extrait, saura tout de suite où le chercher, où le trouver. Répondez-moi tout de suite de votre côté.

«Adieu, mon cher ami, nous ne nous écrivons guères, et vous en connaissez les raisons de ma part, mais qu'est-ce qui pourrait vous faire plus douter de mon amitié que je ne doute de la vôtre?»

On voit que, par une perte de mémoire au moins étrange, Mme de Boufflers ne savait même plus l'année de la naissance de son fils!

Les démarches de l'abbé Porquet ne furent pas inutiles, le chevalier put enfin produire un extrait baptistaire régulier et il eut la satisfaction d'obtenir ce qu'il demandait, c'est-à-dire d'être inscrit sur les registres de la noblesse génoise.

L'hiver de 1776 fut déplorable au point de vue de la santé publique; une violente épidémie de grippe éclata à Paris dès le mois de novembre et elle dura plusieurs mois, causant de terribles ravages.

La maladie commençait par un rhume et un grand mal de tête, puis survenait la fièvre et en peu de jours le patient était à la mort. On se perdait en conjectures sur les causes de cette bizarre épidémie, on accusait le brouillard, le mauvais air, le vent d'est, etc.; les médecins avaient baptisé la maladie _Influenza_, mais à cela s'était bornée leur science, et ils essayaient de tous les remèdes sans le moindre succès. Du reste, ils étaient surmenés et ne savaient auquel entendre; il n'y avait pas une maison de la capitale qui n'eût une ou plusieurs personnes frappées; la mortalité était effrayante.

Mme de Boufflers, qui, suivant son habitude, passait quelques mois d'hiver chez sa sœur de Mirepoix, n'échappa pas à la maladie régnante; mais fort heureusement, elle ne fut que légèrement atteinte.

Tressan, qui se piquait de posséder des connaissances médicales, prétendait avoir trouvé un remède souverain contre cette terrible influenza, et il s'empressa de le recommander à la marquise:

«Faites de l'exercice, lui disait-il, sciez votre bois, s'il le faut; oubliez, s'il est possible, que vous avez de l'esprit; exercez-vous comme un montagnard du mont Jura; faites circuler votre sang; broyez les fluides, rendez-les subtils en les délayant par une boisson douce; défendez-vous des acides qui coagulent la lymphe; excitez la transpiration, et vous vous trouverez en peu de temps beaucoup mieux. Songez que l'état où vous êtes est un cercle vicieux d'où vous devez vous tirer; votre mélancolie augmente la stagnation des liquides; celle-ci augmente votre mélancolie. Il faut dissiper les engorgements, relever le diamètre des couloirs affaissés par la langueur, et tout se ranimera comme on ranime une horloge en excitant l'oscillation de son pendule[117].»

[117] _Souvenirs du comte de Tressan_, par le marquis DE TRESSAN.

Nous ignorons si la marquise dut sa guérison au singulier remède de Tressan, toujours est-il qu'elle se rétablit assez rapidement. Mme de Boisgelin, M. et Mme de Beauvau furent beaucoup plus sérieusement atteints, et leur convalescence fut longue.

L'année, du reste, ne fut pas heureuse pour la famille de Mme de Boufflers. A peine la marquise était-elle remise de cette fâcheuse attaque d'influenza, que sa sœur, Mme de Mirepoix, glissa dans son appartement et se cassa la jambe. C'était un accident très grave pour une personne de soixante-douze ans et l'on fut un moment fort inquiet, mais la vieille maréchale en avait vu bien d'autres et ne se troublait pas pour si peu. Après quelques jours de lit, elle se fit transporter sur une chaise longue et se mit à recevoir ses amis comme si de rien n'était. Elle était si gaie, si causante, elle avait la figure si reposée, qu'on disait qu'elle avait plutôt l'air d'une femme en couches que d'une vieille de soixante-douze ans. Au bout de deux mois, elle avait bon pied bon œil comme auparavant, et elle était plus allante que jamais. Sa famille, charmée de son rétablissement inattendu, lui offrit une fête pour célébrer cet heureux événement, et le chevalier de Boufflers, que sa tante comblait de bienfaits, composa en son honneur ces jolis couplets:

SUR L'AIR _de Gabrielle de Vergy_.

Venez à nous, venez vous-même Combler tous nos vœux aujourd'hui; Montrez que tout ce qui vous aime Conserve son plus cher appui: Nos ennuis, nos peines cruelles, Prompts à fuir quand vous paraîtrez, S'envoleront à tire d'ailes Au premier pas que vous ferez.

Avez-vous bien senti l'atteinte Du coup qui nous a tous frappés; A votre calme, à notre crainte, Tous les yeux se seraient trompés; Notre douleur, votre constance, Nos larmes et votre amitié Nous donnaient l'air de la souffrance, A vous celui de la pitié.

La bonté du Ciel vous réserve Pour le bonheur de vos neveux. La nature avec soin conserve Ce qu'elle fit jamais de mieux; Le temps, pressé de tout détruire, Vous traite avec ménagement; Le hasard seul pourrait vous nuire, On sait qu'il ne voit ni n'entend.

La vieille maréchale était si bien guérie que l'année suivante elle figurait dans un bal costumé à la Cour déguisée en Huronne, et qu'elle dansa un menuet avec le maréchal de Richelieu, habillé en Céphale. Ils déployèrent tant de grâce et de légèretés qu'ils soulevèrent des applaudissements unanimes: «Que les jeunes gens fassent mieux que nous s'ils le peuvent,» s'écria le duc en baisant la main de la maréchale et en la reconduisant.

Dès qu'elle fut complètement rassurée sur le sort de sa sœur, Mme de Boufflers partit pour la Lorraine, où tous ses amis la réclamaient à grands cris et où de graves questions d'intérêt exigeaient impérieusement sa présence.

A peine de retour, en effet, la marquise dut prendre des mesures au sujet de la Malgrange, dont l'administration, assez délicate et difficile, la fatiguait et l'ennuyait. D'un autre côté, le chevalier de Boufflers s'était beaucoup attaché à cette terre, il ne voulut pas la voir passer en des mains étrangères, et il proposa à sa mère de la lui louer moyennant une redevance annuelle de 1,500 livres de Lorraine. C'était plus qu'elle n'avait jamais produit. Mme de Boufflers qui, de cette façon, se trouvait débarrassée de tout souci, accepta avec joie la proposition.

Boufflers aurait fait une fort mauvaise opération s'il n'avait eu l'occasion de louer un pavillon et un jardin qui faisaient partie de la propriété, au grand ami de sa mère, le prince de Bauffremont.

Ce dernier cherchait depuis longtemps à posséder un petit pied-à-terre près de Nancy pour se rapprocher de Mme de Boufflers pendant les longs mois d'été. Il proposa donc au chevalier de lui louer le pavillon de la Malgrange et le traité fut conclu moyennant une somme de 100 écus. C'était le plus clair des revenus de la propriété.

A partir de ce moment le prince vient faire de fréquents séjours en Lorraine, si fréquents même qu'il se trouve bientôt trop à l'étroit, et qu'il commence la construction d'un nouveau pavillon, destiné à lui donner plus de place. Comme il voit grand, il fait élever, à la stupéfaction générale, un salon et une salle à manger pour quatre-vingts personnes, avec des cuisines et des offices en proportion. C'était à croire qu'il voulait recevoir toute la province, ce à quoi il ne songeait guère.

Aussitôt en Lorraine, Mme de Boufflers a repris sa vie nomade, tantôt à Nancy, tantôt à Lunéville, tantôt à Sommerviller, tantôt à Fléville, s'attachant de plus en plus à Mme de Brancas, à sa chère Durival, à Panpan quand il consent à se laisser voir; car, à mesure que les années arrivent, le vieux philosophe se montre de moins en moins sociable, il résiste aux plus séduisantes invitations, aux plus pressantes prières.

Peu de lettres qui ne contiennent des reproches sur son absence et sur la difficulté qu'on éprouve à le voir; tout le monde se plaint de lui, mais on l'aime quand même et Mme de Boufflers plus que tout autre: elle le lui dit en termes charmants, en lui racontant les nouvelles et les menus incidents de sa vie.

«Nancy, juin 1775.

«Je n'ai jamais songé à être modeste et vous m'avez certainement bien entendu. Il y a longtemps que je vous aime; mais ces trois dernières années, par-dessus une amitié de trente ans, l'ont bien fortifiée, je t'assure. J'ai beau dire à la duchesse[118], elle est si piquée qu'elle ne répond pas; elle ne t'aime pas encore assez pour te pardonner l'absence; mais moi, je t'aime trop et j'aime assez le prince[119] pour avoir une volonté très décidée. Je ne crains que le chevalier, qui aura de la peine à renoncer à sa seule propriété. Mais jeudi, en allant souper chez la comtesse de Stainville avec M. de Stainville, je compte le mener chez Cagnon[120].

[118] Mme de Brancas.

[119] Le prince de Bauffremont.

[120] Concierge de la Malgrange.

«Vous ai-je dit que ma belle G. venait avec Mme de Grammont? Mme la duchesse de Bourbon va à Plombières; il y aura une multitude de belles dames de Paris. Mme de Grammont sera ici le 12. M. de Beauvau me mande qu'il se porte fort bien.

«Mme de Praslin me mande que les femmes de ministre sont parvenues à manger avec le Roi et la Reine à Marly. Elles y mangeaient sous le feu Roi; mais celui-ci ne voulait pas, et même Mme de Maurepas n'y a mangé que de ce voyage-ci. Les ministres ne mangent pas non plus.

«Il faut qu'il y ait des officiers généraux nommés,

(De la main de Mme de Boisgelin.)

car M. de Choiseul la Baume revient commander en second. Maman dit qu'elle attend encore que Mme de Clermont lui dise des nouvelles pour vous en mander. Elle est bien fâchée de vous écrire sur de si vilain papier. Adieu, le Veau, je t'embrasse bien tendrement. Le mari te fait mille compliments et ses respects.

(De la main de Mme de Boufflers.)