La Marquise de Boufflers et son fils, le chevalier de Boufflers
Part 15
Du reste ses rhumatismes, ses vapeurs, etc., ne mettent pas Mme de Lenoncourt à l'abri d'autres misères. Un jour où le Veau se plaint de son long silence, elle lui répond qu'elle n'a pas écrit parce qu'elle a eu «d'autres chiens à étriller».
«Une rage de dents, une rage d'oreilles, une rage de tête m'ont tellement obsédée, que j'ai été jusqu'à ce moment hors d'état de tenir une plume. A force d'opérations et de vésicatoires on m'a soulagée. Je suis déchiquetée comme un morceau de taffetas.
«Adieu, vache de veau.»
Toutes ces misères usent peu à peu la santé de Mme de Lenoncourt et son physique s'en ressent terriblement: «je me dépenaille tous les jours un peu davantage écrit-elle, mais je suis moins pusillanime que vous. Cela durera tant que cela pourra et je m'en moque.»
On l'envoie aux eaux de Contrexéville, mais elle est loin d'en ressentir les effets salutaires qu'on lui a fait espérer:
«Je suis toute détraquée de ces vilaines eaux de Contrexéville. En quinze jours de temps j'ai maigri de moitié. J'étais jaune, faible, dégoûtée, agitée, je dormais mal, je ne digérais pas mieux; depuis que je les ai quittées, je me rétablis, mais Dieu sait si je rengraisserai. Cela est bien difficile quand on est vieille.»
Panpan lui conseille de prendre d'elle plus de soins, de consulter les Esculapes les plus renommés, de suivre religieusement leurs prescriptions. Mais son amie se refuse absolument à écouter ses avis, elle laissera agir la nature:
«Savez-vous pourquoi? C'est que j'ai une vieille montre qui a été bonne qui tout d'un coup s'est détraquée et puis qui s'est raccommodée toute seule. Cet exemple m'a frappé. Je suis une vieille montre et je me raccommoderai peut-être aussi.»
Panpan, qui nous paraît avoir été un parfait égoïste, a beaucoup plus de soucis de ses maux, de ses peines morales ou physiques que de celles de ses amies. Il ne cesse de se lamenter sur ses infortunes, sur ses misères, à chaque instant il se pleure lui-même. Dans les derniers mois de 1774 il souffre quelque temps des yeux; aussitôt il se croit aveugle et il écrit à ses amis des lettres lamentables. Mme de Lenoncourt qui est en séjour à Fléville, lui répond avec esprit:
«Fléville, le 15.
«Je conçois l'inquiétude que vos yeux vous ont donnée, mon Veau, mais puisqu'ils sont mieux et même presque guéris, pourquoi craindre des maux imaginaires? Qui est-ce qui n'est pas exposé à tous les accidents possibles? Quel est l'âge qui en préserve? On est malade, on meurt, on est infirme à toutes les époques de la vie; c'est même dans la jeunesse que les humeurs âcres ont le plus d'activité. La vieillesse, qui affaiblit tout, affaiblit aussi la cause de nos infirmités. Gardons-nous d'en prévoir, mon cher Veau, et profitons des moments qui nous restent; pour moi, je souffre impatiemment, mais quand je me porte bien un quart d'heure, je me crois invulnérable pour le reste de ma vie et je dois à cette sécurité le peu de bons moments dont je jouis encore.
«Il y a huit jours que je suis ici; je suis venu pour me sauver du carnaval de Nancy. Je reprendrai avec joie le chemin de ma maison; les encouragements que vous donnez à mon petit talent l'ont égaré; je viens de faire une chanson sur les habitants de ce château, mais je me la suis reprochée en la relisant, vous ne l'aurez pas; elle viole l'hospitalité. Peut-être vous la chanterai-je un jour à l'oreille.»
Mais Panpan ne veut rien savoir; son imagination aidant, il continue ses doléances et chacune de ses lettres est un nouveau chapitre des lamentations; tant et si bien que la marquise agacée lui adresse ce court mais joli sermon:
«Tâchez donc de vous corriger de grossir les objets et de vous faire des peines imaginaires. Hé! mon Dieu! le hasard ne nous en procure que trop de réelles. Ne les devançons pas et n'employons au contraire notre imagination qu'à nous distraire et nous consoler quand elles nous accablent.»
Pendant l'hiver de 1775, Mme de Boufflers est allée passer quelques semaines chez le Veau. Pendant son absence, Mme de Lenoncourt, qui s'ennuie à Nancy, s'est installée à Fléville, près de Mme de Brancas. C'est de là qu'elle écrit à Panpan:
«Fléville, mercredi.
«Mme de Brancas est telle que je l'ai laissée l'année dernière, bonne, douce, égale et aimable. Mais M. Cerutti est d'un changement qui me fait croire que sa santé est fort mauvaise, ou son goût pour Fléville très diminué. Je ne le trouve pas aimable comme l'année dernière. Sa gaieté, dont je faisais au moins autant de cas que de son esprit, n'y est plus... Le petit abbé est gras comme un petit moine, gai, sémillant et courant ou plutôt volant comme un oiseau, ce qui fait qu'on n'en jouit pas assez.
«Il faut donc que la conversation se soutienne dix heures de suite entre Mme de Brancas et moi, qui suis dolente et peu parlante. Tout cela ne va pas bien sans vous, mon Veau, vous êtes l'âme de la compagnie. C'est moi surtout que vous égayez et que vous animez.
«La duchesse s'occupe de rendre la maison chaude et commode. Votre chambre surtout l'intéresse plus particulièrement.
«Le terrible Cerutti a le plus mauvais visage du monde; je le crois inquiet, car il est exact à son régime et à son lait de chèvre.»
Le séjour de Mme de Boufflers à Lunéville ne se passe pas sans encombre. Une terrible épidémie d'influenza éclate dans la ville et les hôtes de Panpan, Panpan lui-même, n'échappent pas à la maladie régnante.
Comme Mme de Boufflers n'aime pas écrire et qu'elle est très fatiguée, c'est Panpan qui se charge de donner des nouvelles à Mme de Lenoncourt:
«Lunéville, le 4 décembre.
«Nous sommes si enrhumés, madame la marquise, que je pourrais ne pas vous écrire; c'est pourtant parce que nous sommes fort enrhumés que je vous écris. Il faut bien vous donner de nos nouvelles.
«Je ne sais si je suis le plus malade, mais c'est moi qui gémis le plus. J'ai pris des rhumes à reculons: j'ai commencé par celui de poitrine, celui de cerveau s'y est joint; la fièvre s'en est mêlée avec une toux exécrable.
«Mais j'oublie que ce n'est pas de moi que vous voulez savoir quelque chose. Mme de Boufflers est prise de tous côtés; elle ne laisse pas de se promener dès qu'il y a un rayon de soleil. Elle fait pitié à tout le monde, hors à elle-même. Elle me dit tout à l'heure qu'elle se portait bien mieux depuis qu'elle était enrhumée. Il n'en est pas ainsi de moi. Je me trouve malade comme un chien.
«Mais vous, mesdames et messieurs de Fléville, êtes-vous échappés à cette épidémie qui est générale ici. C'est à qui toussera le plus haut et le plus souvent. Elle règne dans la maison que j'occupe depuis le haut jusqu'en bas. Je souhaite qu'elle n'aille pas jusqu'à vous. J'espère que la fièvre qu'a eue madame la duchesse la mettra à l'abri. Me mettrez-vous à ses pieds? dites-lui, je vous prie, que j'ai envoyé pour elle à Mlle Nicolas 314 aunes de lisière à 4 sols.
«Mme de Boufflers trouve fort convenable la maison de Mme Thibaut; il n'y a qu'à moi qu'elle ne convient pas. Je déteste votre Nancy. Voilà mon bonheur en vraie déroute. Je le regrette d'autant plus que je ne puis vous dire combien la marquise est adorable ici. Je ne lui ai pas encore vu un instant d'humeur, quoique indisposée et mal à son aise de toutes façons dans mes nids à rat; elle est en vérité incomparable.
«Elle trouve vos couplets charmants pour moi. Ils me paraissent si bien faits que je crains que ces belles rimes n'aient été un peu reteintes par le teinturier de madame la duchesse.
«Adieu, madame la marquise, voilà bien de l'écriture pour un pauvre malade qui vous aime autant que s'il était sain. Adieu, adieu, je suis à vos pieds comme toujours, en les baisant de tout mon cœur.
«Marianne est charmée que vous soyez contente de vos serviettes. Elle sera toujours à vos ordres. Elle vous prie de ne pas vous presser pour l'argent, vous paierez quand vous voudrez.»
Quelques jours après Mme de Lenoncourt est de retour à Nancy, mais elle s'inquiète de la santé de ses amis, le froid augmente, et elle redoute pour eux les rigueurs de la saison. Elle écrit à Panpan pour lui recommander les précautions:
«Lundi.
«Quel diable de froid! il me semble que je n'en ai jamais senti de pareil; mettez la marquise dans du coton et vous dans vos trente-six bonnets. Je m'ennuie comme un chien, personne ne peut communiquer par ce maudit temps-là, parce qu'on ne peut aller ni à pied, ni à cheval; je voudrais bien que nous fussions enfermés tous trois dans une bonne chambre bien chaude...»
Panpan, absorbé par Mme de Boufflers, ne répond pas aux aimables objurgations de son amie. Il ne se décide à écrire que pour envoyer en quelques lignes ses souhaits de bonne année; en même temps il raconte qu'il a un accès de goutte et il ne dissimule pas l'effroi que lui cause cette vilaine maladie. Mme de Lenoncourt, assez piquée de son silence, lui répond cependant avec indulgence et bonté:
«Nancy, le jour de l'an.
«Il est vrai, le Veau, que vous m'avez assez maltraitée, mais comme je mets toutes vos rigueurs sur le compte de vos égards pour Mme de Boufflers, vous pouvez vivre en paix avec votre conscience sur l'assurance que je vous donne de ne me choquer ni contre elle ni contre vous. Vous me dites que vous m'aimez, cela me suffit, et pour vous en marquer ma reconnaissance, je vous garderai le secret et je vous aimerai aussi. Ne doutez pas que je ne vous souhaite plus de santé, plus de tranquillité, plus de plaisir et de bonheur qu'à moi, et que je ne reçoive vos vœux en prose avec plus de plaisir que les vers de qui que ce soit au monde. Je sais que vous en avez fait de charmants, mais je n'en ai pas vu la queue d'un.
«Je ne suis pas aussi ennemie de la goutte que vous. Quand elle commence jeune, c'est une horrible maladie pour la vieillesse et dont on périt infailliblement, mais quand elle vient tard, c'est une petite infirmité qui n'est jamais ni fort douloureuse, ni dangereuse et qui garantit de toutes les autres. Si vous étiez bien persuadé de cela, vous ne vous inquiéteriez pas comme vous faites, à moins que ce ne soit pour vous donner un air de jeunesse.»
Après un très long séjour à Lunéville, Mme de Boufflers revient à Nancy, et sa première visite est pour Mme de Lenoncourt. Ne faut-il pas revoir cette amie si chère sans perdre de temps et lui donner des nouvelles de Panpan.
A peine s'est-elle éloignée que Mme de Lenoncourt mande au Veau:
«Nancy, le 3 mai.
«Mme de Boufflers m'a trouvée entourée de toute ma famille, mon cher Panpan; ma maison en était si pleine que je ne conçois pas comment tout cela y a tenu. Vous croyez bien que j'étais fort affairée pour leur en faire les honneurs; les petits enfants surtout m'occupaient sans cesse; ils sont si bruyants, si remuants, si pétulants que je n'osais les perdre de vue. Votre lettre est arrivée au milieu de ces embarras et la marquise a voulu se charger d'y répondre. Maintenant que je suis tranquille, je ne me crois point quitte envers vous, car je les connais, les réponses en deux mots qui ne répondent point; j'en ai gémi pendant son séjour à Lunéville; moi je suis moins laconique, j'ai beaucoup de choses à dire à mes amis, et si la paresse ne m'interrompait pas, j'écrirais des volumes et puis je n'aurais pas tout dit.
«La marquise dit qu'elle vous a laissé plus aimable que jamais, que vous êtes gai et que vous vous portez bien. Pourquoi vous déprisez-vous toujours? Je la crois de préférence à vous et je m'attends à vous voir beau, charmant et traînant tous les cœurs après vous.
«Adieu, ma vache, nous allons dîner à Fléville, Dieu sait comme j'y serai reçue. J'ai étrangement négligé la duchesse et vous savez qu'elle est fière. Je m'en tirerai comme je pourrai. Adieu encore une fois, mon vieux Veau, je t'embrasse de tout mon cœur.»
CHAPITRE XIV
1775-1776
Correspondance du chevalier de Boufflers avec Mme de Boisgelin.
A partir de l'année 1775 le chevalier de Boufflers entretient avec sa sœur, Mme de Boisgelin, une correspondance des plus suivies. Nous possédons un assez grand nombre de lettres du chevalier, malheureusement nous n'avons pas pu retrouver les réponses de Mme de Boisgelin. Nous le regrettons d'autant plus que, s'il faut en croire son correspondant, c'étaient des chefs-d'œuvre d'esprit et de finesse.
Si les lettres du chevalier ne se rapportent pas directement à notre récit, elles s'y rattachent cependant par bien des points, et puis elles sont si légères, si spirituelles, d'un tour si vif et si particulier, elles donnent si bien l'idée du personnage, qu'il serait dommage de ne pas les faire connaître[112]. On a dit: «Le style c'est l'homme.» Rien n'est plus vrai en ce qui concerne Boufflers. Quand on lit ses lettres, on le connaît. Le mot plaisant se trouve sous sa plume, irrésistiblement.
[112] Nous devons la communication de cette précieuse correspondance à M. le comte de Croze-Lemercier, auquel nous renouvelons nos plus vifs remerciements.
Son style est le fidèle reflet de son inaltérable gaîté et de toute l'originalité de son esprit.
Le mariage de Mme de Boisgelin n'avait pas mieux tourné que la grande majorité des unions de l'époque; soit par incompatibilité d'humeur, soit pour toute autre cause, le ménage s'était vite désuni; d'assez graves soucis d'argent étaient venus contribuer encore à troubler la paix intérieure, et les époux vivaient dans des termes au moins indifférents. Pendant que M. de Boisgelin résidait la plus grande partie de l'année à Rennes ou dans sa terre de la Bretesche, la comtesse demeurait, soit en Lorraine auprès de sa mère, soit à Paris chez sa tante Mirepoix, qui lui était tendrement attachée et lui offrait une fastueuse hospitalité dans son magnifique hôtel de la rue d'Artois. Elle y voyait la meilleure société de Paris et tout ce que l'ancienne et la nouvelle Cour comptaient de plus illustre et de plus brillant.
Boufflers aimait beaucoup sa sœur, et elle a été certainement un des grands attachements de sa vie. Il lui écrivait sans cesse et souvent lui adressait des vers assez gaillards; mais on sait que le chevalier n'était pas très réservé, et que, même avec sa mère et sa sœur, il avait souvent un langage des plus risqués.
En 1774, il lui envoyait en riant cette pièce:
Vivons en famille, C'est le plaisir le plus doux De tous. Nous serons, ma fille, Heureux sans sortir de chez nous. Les honnêtes gens Des premiers temps Avaient de plus douces mœurs, Et sans chercher ailleurs, Ils offraient à leurs sœurs Leurs cœurs. Sur ce point-là nos aïeux N'étaient pas scrupuleux. Nous pourrions faire, Ma chère, Aussi bien qu'eux Nos neveux[113].
[113] GRIMM, _Correspondance littéraire_, août 1774.
Jamais le chevalier ne traversait Paris sans venir voir Mme de Boisgelin; il lui arrivait même souvent de descendre chez sa tante de Mirepoix, où des appartements lui étaient également réservés. Naturellement, quand il était loin de la capitale, c'est sa sœur qu'il chargeait de ses commissions, et nous le verrons sans cesse, dans leur correspondance, recourir aux bons offices de l'aimable femme.
Les lettres que nous citons dans ce chapitre n'ont pas de lien entre elles, elles sont écrites au gré des circonstances, sous le coup des événements, importants ou futiles, mais l'auteur s'y montre au naturel, sans apprêt aucun, et c'est ce qui en fait le charme.
La première est de 1775, un peu avant le sacre de Louis XVI. Boufflers est à Montmirail avec son régiment et il s'y ennuie fort.
«Lundi.
«J'irai sûrement à Roissy, ma chère enfant; et je me réjouis de t'y voir comme si tu étais la plus grande femme de ton siècle. Je demande au comte Esterhazy une petite commission pour le maréchal de Biron qui me fasse rester un jour ou deux à Paris, car je ne suis point du tout gâté par les délices de Montmirail.
«Dis à Mme la maréchale[114] que je connais ici un petit chien charmant, peut-être encore plus délicat que la sienne, qui a eu la patte cassée il y a deux mois, et qui est complètement remis, et dis-lui que moi qui n'ai pas les grâces de son petit chien, je me casserai la patte la première fois que je la verrai, afin de rester auprès d'elle.
[114] La maréchale de Mirepoix.
«J'ai ici plus à faire que je ne comptais, car il faut que je fasse huit ou dix lieues par jour, ce qui m'amuse assez, mais il faut que j'écrive par jour huit ou dix lettres, ce qui m'ennuie fort.
«Adieu, ma Boisgelin, on dit que nous allons au sacre. Je sacrerai plus que personne si je ne t'y vois pas[115].»
[115] Toutes les lettres adressées à Paris portent l'adresse suivante: à Mme de Boisgelin, dame de Mesdames, hôtel de Mirepoix, rue d'Artois, à Paris.
Mme de Boisgelin, à la suite d'une légère querelle avec son frère, étant restée quelque temps sans lui écrire, le chevalier, qui a bon caractère et déteste les bouderies, reprend la plume le premier; il est vrai qu'il a besoin d'un habit de noce, et qu'il charge sa sœur de le lui procurer.
«Mercredi.
«Tu dis sûrement du mal de moi, mais tu n'en penses pas, et moi j'en penserais de toi que je n'en dirais pas. Je renferme mes griefs dans mon cœur vraiment royal.
«Je partirai d'ici sans avoir reçu une lettre de toi, mais point sans t'avoir écrit, quoique je dusse peut-être t'attendre. Pourquoi te traiterais-je comme une femme, tandis que tu n'es qu'une sœur; il n'y a entre nous que la différence d'âge, et de ce côté-là je paie assez cher le respect que tu devrais me porter.
«Je reviendrai à Paris le 29, attends-moi avec terreur, et en attendant ingénie-toi pour me trouver un bel habit, afin qu'à la noce de Pauline je ne brille point à mes dépens. J'ai trop bien lu mon Évangile pour me présenter au festin sans la robe nuptiale; j'ai tout ce qu'il faut pour une noce, excepté un habit. Parle à ce sujet-là à ton mari Boisgelin ou Flammarens: le premier en avait autrefois qui m'allaient fort bien, mais comme depuis quelques années, son petit machinal n'a point autant gagné que le mien, il faudra peut-être recourir ailleurs. N'y a-t-il pas de marchands qui pour un ou deux louis se chargent de métamorphoser un gueux en grand seigneur? Informe-toi de cela au loup qui sait tout, excepté son rudiment. Enfin arrange-toi comme tu voudras, je veux être beau à bon marché.
«Adieu, je t'aimerais s'il n'y avait point de lâcheté à te pardonner ton silence.
«Mille hommages à ta mère de Mirepoix et à celle de Rochefort.»
Mme de Boisgelin n'est pas toujours d'humeur accommodante, et chez elle le ressentiment dure longtemps. Elle répond au chevalier mais sur un ton si agressif qu'un instant il est sur le point de s'en irriter. Heureusement il a trop d'esprit pour se fâcher, il se borne à écrire pacifiquement:
«Samedi.
«En vérité, mon enfant, j'ai commencé par être fâché contre toi et j'ai fini par te plaindre, car il n'y a que la fièvre qui a pu te dicter la lettre que tu m'as écrite. A force de la relire, j'ai trouvé qu'il fallait que tu m'aimasses bien pour me dire autant d'injures et je me suis laissé aller à t'aimer comme auparavant...
«Adieu, méchant garnement, écris-moi d'ici à quelques jours, parce que tu as à réparer.»
La paix se conclut naturellement, et une correspondance plus paisible reprend entre le frère et la sœur. Le chevalier est ravi des lettres qu'il reçoit, ravi également du portrait que Mme de Boisgelin lui envoie.
«Fontainebleau.
«J'avais bien raison d'être aussi impatient d'avoir de tes lettres, chère enfant; je défie Mme de Sévigné et Biblis d'en écrire de plus charmantes, et je défie toute autre chose que toi de me faire plus de plaisir. Je les lis, je les relis, et ce qu'il y a de plus charmant, je les crois. Tout m'en plaît jusqu'à une petite obscurité que tu m'éclairciras à mon arrivée, mais qui, en attendant, me fera faire de bien bons rêves.
«Et tu dis qu'en te voyant on m'a encore désiré; je n'en crois rien, et j'en juge par moi, qui m'oublie toujours auprès de toi. En vérité on aurait grand tort: je ne suis que ta partie animale, et tu es ma partie spirituelle. Je sens bien souvent mon infériorité et j'en jouis toujours.
«Je suis fâché que ton portrait soit si joli, ma chère enfant; qu'il te ressemble en laid s'il veut, pourvu qu'il te ressemble parfaitement; mais je veux le grand et le petit; l'un sera dans ma chambre et l'autre dans ma poche. Tous deux seront regardés à chaque instant et tous deux me diront que tu m'aimes.
«Je m'ennuie à mourir, mon cœur. On croit que l'ennui est une maladie lente, je commence à trouver que c'est presque une douleur vive. Tes lettres sont un calmant et ta présence sera le remède.
«Mon Dieu, mon cher amour, il me semble que si j'avais eu un tête-à-tête de trois heures avec toi, il en serait résulté plus de 50 louis par mois. Je trouve que c'est bien peu, à moins qu'on n'habille tes gens, qu'on ne nourrisse tes chevaux, et qu'on ne paie tes voyages. Au reste, je ne dois pas me plaindre d'un arrangement qui te fera peut-être recourir à moi.
«Adieu, mon cher amour, je serai au plus tard pour le grand souper de la sainte Catherine, à côté de tout ce que j'aime.
«Mille adulations à Mme de Mirepoix et mille exagérations à Mme de Cambis.»
Ce tête-à-tête de trois heures qui, à la plaisante indignation de Boufflers, n'avait valu que 50 louis par mois à Mme de Boisgelin, était un tête-à-tête avec son mari! Comme les époux vivaient de plus en plus séparés, la comtesse exigeait une pension qui lui permît de faire figure dans le monde, mais les ressources pécuniaires de M. de Boisgelin étaient précaires, et par nécessité il devait se montrer fort parcimonieux.
Le chevalier, se trouvant de passage à Paris, profite de son séjour pour aller rendre visite aux parents et aux amis qui résident dans les environs de la capitale. Il va au Val, chez son oncle de Beauvau, à Sainte-Assise chez Mme de Montesson, à Montmorency chez la maréchale de Luxembourg, à Saint-Ouen chez M. de Nivernais; c'est de là qu'il écrit à sa sœur:
«Saint-Ouen, dimanche.
«J'espérais te voir demain, chère enfant, et puis je l'espérais pour après-demain; je n'espère plus que pour mercredi, car il est de toute nécessité que je passe par Sainte-Assise, d'où Mme la maréchale de Luxembourg revient jeudi, et sans cela je ne la verrai pas de longtemps.
«On me dit tant et tant que tu es aimable, et que tu m'aimes, que je finis par croire l'un et l'autre, et par t'aimer de deux manières, l'une par goût et l'autre par reconnaissance. Je me réjouis de t'embrasser comme si je revenais d'un voyage d'outre-mer. Il me semble que j'ai à te dire tout ce que je ne t'ai pas écrit, et je sens d'avance tout le plaisir que j'aurai à réparer mes torts. Le maître de la maison, son aumônier, l'abbé de Bonneval, et en général tout ce qui l'entoure, parlent de toi avec enthousiasme et veulent que je te parle d'eux. Il m'est impossible de me trouver étranger dans une maison aussi pleine de toi; aussi y suis-je comme chez moi pour la liberté et un peu mieux pour la commodité.
«Adieu, ton chat te fait bien des compliments; il est, comme moi, bien traité à cause de toi.»
Un jour, Mme de Boisgelin pendant son service à Versailles, est prise d'une rage de dents folle et, par suite, d'une fluxion qui la défigure absolument. Le chevalier lui écrit gaiement:
«Jeudi, 24 octobre.
«Je voudrais voir cette grosse joue-là, mon cher cœur, et je suis tenté de demander à M. de Monaco un cabriolet pour aller en poste à Versailles, mais je pense qu'il y a tout à parier que je n'y retrouverais ni toi ni ta joue. Ce qui me console de ta laideur, c'est qu'elle ne te fait pas souffrir.
«Tu dis que tu es bête comme un cochon; il est vrai que c'est dans une lettre charmante; ainsi vois comme on peut se fier à toi.
«Le prince italien a toujours un peu de goutte, mais cela ne l'empêche pas d'être très gai et très aimable. J'ai un vrai regret à le quitter demain, mais encore faut-il voir ma princesse italienne, tout enfluxionnée qu'elle est. Adieu, ma fille, je te baise comme un enragé.»