La Marquise de Boufflers et son fils, le chevalier de Boufflers

Part 14

Chapter 144,106 wordsPublic domain

«La journée d'hier a été moitié mauvaise et moitié bonne. Avant-hier au soir, le Roi avait fait venir Mme du Barry et lui avait dit: «Vous voyez mon état, c'est la petite vérole; vous connaissez mes devoirs, ils vous avertissent du vôtre. Je ne veux pas renouveler l'histoire de Metz. Partez, ne soyez en peine de rien, et comptez toujours sur moi.» Elle est sortie dans l'état que vous pouvez croire, et hier, à quatre heures de l'après-midi, elle est partie dans le carrosse de Mme d'Aiguillon, avec elle la vicomtesse du Barry et Mlle du Balou. Elle est à Ruel. L'on ne croit pas qu'elle revienne jamais à Versailles. Le Roi, vers les six heures, a dit très haut à la Borde, c'est le valet de chambre: «Allez chercher Mme du Barry.» Il a dit: «Sire, elle est partie.» Le Roi n'a plus rien dit. Comme il avait toute sa tête, on croit qu'il a voulu faire savoir à tout le monde qu'elle était partie avant qu'il fût question du sacrement. Il faut vous dire que le cardinal en avait parlé bas le matin et qu'on avait entendu le Roi dire deux ou trois fois: «Oui», et il a dit pour la première fois avant-hier, qu'il avait la petite vérole, et il a chargé hier Madame Victoire d'écrire à Mme Louise «son malheur, car, a-t-il dit, j'ai la petite vérole.»

«Les bulletins n'arrivent qu'à midi, ainsi vous ne pouvez les avoir que l'ordinaire d'après.

«On jugeait hier que la nuit ne serait pas mauvaise et lui-même a dit qu'il espérait dormir. Tout le monde est attendri de son courage et de sa patience; il ne lui échappe pas une plainte. Il est bien traité et bien servi.

«Adieu, cher Veau, j'ai reçu les macarons.

«Tu penses bien que le départ d'hier fait un peu d'effet[105].»

[105] Cette lettre est adressée chez Mme de Lenoncourt à Nancy, où Panpan faisait un séjour.

En dépit de tous les soins, le Roi mourut le 10 mai 1774. Aussitôt la fatale nouvelle connue, le prince de Beauvau n'hésita pas à se rendre chez sa sœur, Mme de Mirepoix, avec laquelle il avait cessé toutes relations depuis cinq ans: «Le mur qui nous séparait n'étant plus, lui dit-il, nous serons, suivant mes désirs, unis pour jamais.» La pauvre maréchale, en larmes, se jeta dans les bras de son frère et tout fut oublié.

Mme de Boufflers, ravie de voir cesser une brouille de famille qui la désolait, s'empresse d'informer Panpan de cet heureux événement; en même temps, elle le met au courant des nouvelles:

«Au Port-à-l'Anglais (près Paris), 20 mai.

«Vous êtes bien malheureux, mon cher Veau, que je sois ici depuis hier, car je sais moins de nouvelles, mais Mme la maréchale y est établie, et il faut, dans ce moment-ci, lui marquer de l'intérêt.

«Je ne sais plus si je vous ai mandé comment, un instant après la mort du Roi, M. de Beauvau, après avoir mené une partie des gardes du corps dans la salle du jeune Roi, était monté chez la maréchale, qui était dans le désespoir, et lui avait dit que si son amitié pouvait lui servir de consolation, il venait la lui offrir. Vous jugez que cela fut accepté avec transport.

«Le raccommodement avec Mme de Beauvau était plus difficile; aussi ne s'est-il fait qu'avant-hier. La maréchale me proposa d'aller avec elle, et cela se passa très bien de part et d'autre.

«Nous ne savons encore rien du conseil qui se tient aujourd'hui. J'attendrai jusqu'au soir pour savoir quelque chose de plus par les gens qui viendront souper.

«Il faut vous dire que la maréchale est traitée à merveille, même par les gens qui ne la voyaient plus à cause de la vie qu'elle menait. Le retour de M. de Beauvau la sert bien et est généralement approuvé.

«On espérait le retour prochain de M. de Choiseul, mais cela n'est pas encore décidé. Le Roi a répondu au prince de Conti, qui lui demandait la liberté de le voir, qu'il croyait devoir à la mémoire du feu Roi de ne pas changer aussi précipitamment ses dispositions.

«Vous savez par tout le monde le malheur de toute la famille du Barry[106]. Les deux femmes, qui sont filles de condition et très honnêtes, font pitié à tout le monde. Celle qui est Fumel[107] et qui était à la comtesse d'Artois, lui a écrit pour demander si, en reprenant son nom de fille, elle ne pourrait pas espérer de rester à son service. Cela lui a été refusé. L'autre est Tournon[108], qui a dix-sept ans, belle et sage comme un ange. Elle est au couvent avec sa tante qui ne l'aime pas. Elle est, pardessus la honte, pauvre comme Job.

[106] Mme du Barry s'était retirée au couvent du Pont-aux-Dames.

[107] Mlle de Fumel, mariée le 3 août 1773 à Nicolas-Élie du Barry, troisième fils de du Barry le Roué.

[108] Mlle de Tournon, mariée le 18 juillet 1773 à J.-B. du Barry, fils du Roué.

«Madame Adélaïde a reçu les sacrements ce matin. Madame Sophie les recevra demain avec Madame Victoire qui se croit sûre d'avoir la petite vérole, parce que depuis deux jours elle a la fièvre, mal à la tête et aux reins, au cœur. Tout cela est resté à Choisy.

«Le Roi, ses frères et ses belles-sœurs et sœurs sont à la Muette jusqu'au 25 que le Roi va à Versailles pour le scellé et d'autres affaires. Il a parlé hier avec les ministres depuis 4 heures jusqu'à 9.

«Je crains de vous avoir adressé ma dernière lettre à Lunéville par habitude. Mais aussi pourquoi ne m'avoir pas averti que vous alliez à Nancy. J'ai bien de la peine à digérer cette négligence.»

Le 23 mai nouvelle lettre avec d'intéressants détails sur la Cour.

«Paris, ce 23 mai 1774.

«Je ne suis plus fâchée, mon cher Veau, si ce n'est contre l'abbé, et de ce que vous l'êtes de ce que je le suis. Entendez-vous bien tout cela?

«J'ai été hier à la Muette. Vous croyez peut-être que j'ai vu le Roi. Point du tout; je n'ai vu que son capitaine des gardes qui en est fort content, ainsi que de la Reine qui est plus charmante que vous ne pouvez l'imaginer.

«Le Roi a dit qu'il remettait le joyeux avènement. Les uns disent que c'est une affaire de 15 millions, les autres de 54. Il paiera les dettes de l'État et une troisième chose que j'ai oublié, mais que vous savez parce que cela fera trois édits. Il a dit en même temps qu'il était obligé de laisser subsister les impôts à cause des dettes; qu'il en était bien fâché, et qu'il espérait que ce ne serait pas pour longtemps.

«On dit que dans un travail de plus de deux heures avec le contrôleur général il avait souvent répété: «Le point essentiel est le soulagement du peuple.»

«Voici une petite réponse de M. de Maurepas qui ne vous déplaira pas. Le Roi lui ayant demandé ce qu'il fallait faire pour maintenir la religion et les mœurs, M. de Maurepas lui dit: «L'exemple peut tout et la rigueur gâte tout.» Cela me rappelle que dans le temps de la paix, Mme de Pompadour, qui la traitait avec M. Stanley, disait cent bêtises, et M. Stanley dit un sortant: «Celle-ci ne sera pas fameuse par ses apophtegmes.» Il n'en faudrait pas beaucoup pour rendre M. de Maurepas fameux.

«On a fait sortir de la Muette trois pages qu'on croit qui vont avoir la petite vérole. Ils n'entraient pourtant pas chez le feu Roi, mais elle est dans l'air.

«Mme de Boisgelin avait décidé de rester à Choisy avec Madame Victoire, qui ne l'avait pas encore. Trois jours après elle a paru. Elles vont toutes assez bien, mais la plus avancée entre aujourd'hui dans le cinquième jour.

«On a donné à M. de Maurepas le logement de Mlle du Barry et à M. Thiery, valet de chambre du Roi, celui de Mme du Barry.

«Tu aimes tant les nouvelles que je n'ai jamais de place pour t'aimer, moi qui ne fais autre chose toute ma vie, _fâchée ou non fâchée_.»

Ce n'est pas seulement Mme de Boufflers qui tient le «Veau» au courant de ce qui se passe à Paris; Mme de Lenoncourt, de son côté, reçoit bien des nouvelles, et elle s'empresse de les communiquer à son ami.

«Nancy, mardi.

«... Les nouvelles sont que M. de Maurepas a dit au Roi: «Jusque dans le bien que vous faites, Sire, ne vous pressez pas.»--Dans une autre occasion: «Ayez de la justice, de l'amour pour la vérité, de l'application pour vous instruire, de l'économie, un accès facile et vous ressemblerez à Henri IV, auquel on vous compare déjà.»

«L'on ne parle pas de la Reine avec moins de louanges. Jamais règne ne s'est annoncé sous de plus heureux auspices:

«La Reine étant dauphine eut une querelle assez vive, je ne sais à quel propos, avec le major des gardes. Celui-ci voulut donner sa démission le lendemain de la mort du Roi. La Reine lui fit dire de n'en rien faire, et l'ayant rencontré, elle lui dit: «Nous avons eu l'un et l'autre des vivacités; les vôtres sont oubliées, je vous prie d'oublier les miennes.

«Il y a quelques jours, les chevaux de Mme de Beauvau blessèrent quelqu'un en entrant dans une cour de la Muette. La Reine envoya savoir ce qui était arrivé et sur le rapport qu'on lui fit, elle mit la tête à la fenêtre et dit au cocher: «Monsieur, quand j'entre dans une cour où il y a du monde, je vais au pas.»

«Ils se font adorer de plus en plus. C'est le Roi qui, de son propre mouvement, a donné la survivance de M. de Beauvau à M. de Poix. Le prince lui en avait parlé quand il était encore dauphin, et il s'est cru obligé de faire étant roi ce qu'il avait approuvé étant dauphin.

«L'ancienneté n'est pas fort recommandable dans cette jeune Cour. L'intendant me disait qu'on n'osait s'y montrer quand on avait une perruque. C'est le règne de la jeunesse. Ils croient qu'on radote quand on a passé trente ans.

«Voilà, cher Veau, le fond du sac...»

Quelques mois après Mme de Boufflers allait éprouver un grand chagrin.

Au mois d'août, son fils le marquis se trouvait en séjour à Chanteloup lorsqu'il tomba très gravement malade d'une fièvre maligne. En quelques heures son état fut jugé des plus graves et Mme de Choiseul, horriblement inquiète, envoya sans perte de temps un exprès à Mme de Boufflers pour la prévenir de ce douloureux événement.

Mme de Boufflers partit aussitôt pour Chanteloup; Mmes de Beauvau et de Boisgelin, et le prince de Bauffremont l'accompagnaient. La marquise eut encore la consolation de revoir son fils et de pouvoir lui dire un dernier adieu. Le malade succomba le 5 août, en dépit de tous les soins.

La douleur des Choiseul en perdant un ami si dévoué fut profonde et durable. Quant à Mme de Boufflers, elle partit pour Port-à-l'Anglais rejoindre sa sœur de Mirepoix et chercher auprès d'elle des consolations à la perte cruelle qu'elle venait d'éprouver.

Pendant que le malheureux marquis succombait inopinément à Chanteloup, son frère, le chevalier, tombait gravement malade à Vassy, en Lorraine; il fut pris lui aussi d'une fièvre violente et l'on eut pendant quelques jours les plus vives inquiétudes. Heureusement pour lui il était aimé d'une comtesse de Salles, qui abandonna tout pour courir à son secours; elle le soigna avec le plus complet dévouement. On put au bout de peu de temps le transporter au Vouthon, mais à peine y était-il arrivé qu'il retomba très gravement malade avec des accès de fièvre très longs et très rapprochés. Heureusement, Sanguil[109] était dans le voisinage, il accourut et il lui donna des poudres anglaises qui le sauvèrent, mais il fallut naturellement lui cacher le plus longtemps possible la mort de son frère.

[109] Célèbre médecin de l'époque.

Panpan avait pris part comme il le devait à la douleur de ses amis, et il leur avait écrit les lettres les plus tendres et les plus affectueuses.

Mme de Boisgelin était accourue au Vouthon dès qu'elle avait appris l'état du chevalier. C'est de là, qu'elle répond à Panpan:

«Ce 19 septembre 1774.

«Je ne doutais pas, mon cher Panpan, de vos regrets particuliers et de la part que vous prenez à notre douleur. C'est mourir au milieu de la vie et de tout ce qui semble la défendre. Il était sage et fort, mais rien n'y fait. Il avait peut-être des défauts qui l'empêchèrent de plaire, mais des qualités qui le faisaient aimer. Le fond de son cœur était excellent. Jamais il n'y a eu de meilleur ami, ni même de meilleur frère, et je sens à cette heure, mieux que jamais, qu'en cela je l'égalais.

«Je me porte bien, je cours à ma mère. Je pars demain en voiture et j'arriverai dans trois jours.

«Adieu, cher Panpan, vous savez combien je vous aime, et je sais combien nous devons tous vous aimer.»

CHAPITRE XIII

1775-1777

Mme de Boufflers et Mme de Lenoncourt à Nancy.--Leur désir d'avoir Panpan auprès d'elles.--Résistance de Panpan.--Mauvaise santé de Mme de Lenoncourt.

Mme de Lenoncourt avait été ravie de voir Mme de Boufflers venir s'installer définitivement à Nancy. Les petites tracasseries qui s'étaient élevées entre ces deux dames pendant leur séjour à Paris s'étaient bien vite effacées; Mme de Lenoncourt aimait son amie de plus en plus: «Je n'ai envie d'être aimable pour personne comme pour elle, écrivait-elle.»

Toutes deux avaient arrangé leur existence de façon à se voir le plus souvent possible. Elles soupaient presque tous les soirs ensemble, soit chez elles, soit chez des amis communs. Mais autant les soupers en tête à tête, ou en petit comité, étaient charmants, autant ceux qu'il fallait faire dans la société de Nancy étaient ennuyeux pour la plupart.

Mme de Lenoncourt a su cependant grouper autour d'elle quelques amies très intimes avec lesquelles elle est en grande sympathie d'idées et de sentiments. En 1774, elle s'est enrhumée un peu avant Pâques et elle écrit à Panpan comment elle a su tirer parti pour son plus grand agrément de ce rhume providentiel:

«Je ne me suis point ennuyée pendant la semaine sainte, mon Veau. Mon rhume m'a dispensée des dévotions. Je me suis renfermée avec trois ou quatre personnes aussi pieuses que moi qui ne m'ont pas quittée et nous avons joué et mangé comme le mardi-gras![110]»

[110] Toutes les lettres de Mme de Lenoncourt contenues dans ce chapitre nous ont été communiquées par Mlles de Ravinel.

A part quelques amis de son choix et qu'elle voit sans cesse, Mme de Lenoncourt n'a que des relations superficielles et qui ne lui sont d'aucune ressource. Cette société de Nancy est odieuse, tout le monde se hait, se déchire, c'est une guerre perpétuelle; on n'a qu'une idée, c'est de fuir cette ville insupportable.

Comme tout changerait d'aspect si Panpan venait y habiter!

Toutes ces dames raffolent plus que jamais du vieux lecteur, c'est à qui l'attirera, à qui le possédera, et quand, à force d'instances, il consent à venir passer quelques jours chez l'une ou l'autre de ses amies, il est choyé, entouré, remercié comme s'il avait accordé la plus précieuse faveur.

Mme de Lenoncourt aime Panpan profondément et son rêve serait de l'arracher à Lunéville pour le faire venir à Nancy. Ainsi ils pourraient vivre ensemble et elle serait parfaitement heureuse. Il n'y a presque pas de lettre où la pauvre femme ne fasse allusion à ce rêve qui lui devient plus cher tous les jours: «Si vous m'aimiez comme je vous aime, écrit-elle, nous ne nous quitterions jamais.»

Un autre jour elle lui dit encore:

«Je vous aime tendrement et je vous aimerais encore mieux, si je vivais avec vous... Venez, ma vache, nous ferons de bonnes causeries le soir au coin du feu, nous rirons, nous nous amuserons...»

Mais le Veau ne se montre guère plus sensible aux invites de Mme de Lenoncourt qu'aux reproches de Mme de Boufflers.

Il aime son chez lui, ses petites habitudes, le coin de son feu l'hiver, ses fleurs l'été, ses «commères» et ses «compères», comme il nomme ses amis de Lunéville, ceux qui se réunissent chez lui presque chaque jour pour «potiner» sur les uns et sur les autres. Ce «commérage», qui ferait horreur à Mme de Lenoncourt, rend le Veau parfaitement heureux et il ne s'en cache pas. C'est en vain qu'on le prie, qu'on le supplie, il résiste aux plus pressantes instances.

Exaspérée de son entêtement, Mme de Lenoncourt lui écrit en colère:

«Je voudrais que la peste tuât tous vos compères et vos commères... Je voudrais que Lunéville vous fût odieux, je voudrais que rien ne vous y amuse, je voudrais que vous y eussiez autant d'ennemis que de compères, vous viendriez demeurer avec moi et alors nous serions heureux tous les deux. Mais mon Veau n'est qu'une bête qui tombe dans l'apathie et qui n'a pas l'esprit de s'en tirer.»

Quand il reçoit de Nancy des supplications trop pressantes, le Veau prend tous les prétextes possibles pour les éluder: il est trop vieux, il se sent fatigué, il a la goutte, il fait trop froid, il fait trop chaud, il n'a plus d'esprit; sa garde-robe est en piteux état; pourquoi ses amies ne viennent-elles pas le voir?

Mme de Lenoncourt riposte gaiement:

«Il faut donc qu'il gèle pour que je puisse me flatter de vous voir; vous êtes fol avec votre habit d'automne. Qu'est-ce qui en a? Est-ce que votre houppelande rouge ne vous va pas à merveille? Croyez-vous que vous viendrez ici faire le petit-maître?»

Un autre jour, elle répond encore à ses vains prétextes:

«Nancy, mardi.

«Vous avez beau me dire des fleurettes, vous avez beau en dire à Mme de Boufflers, votre peu de goût pour Nancy ne peut venir que de votre peu d'empressement pour nous; il ne tiendrait qu'à vous de n'y voir qu'elle et moi et d'y jouer du matin au soir, mais vous vous faites des devoirs et des fatigues ridicules et ennuyeuses; vous vous imaginez qu'il faut avoir un bel habit et de l'esprit; pourquoi apportez-vous des prétentions ici? Soyez-y aussi à votre aise et aussi bête qu'ailleurs. Dînez chez Mme de Boufflers avec cinq ou six personnes et soupez chez moi avec cinq ou six autres. Vous pouvez par ce moyen satisfaire vos goûts et votre amitié. Moi je hais votre Lunéville et votre garnison de gendarmerie; mais vous êtes un drôle personnel et vous voulez que tout cède à vos habitudes et à vos fantaisies. Je vous déclare que je garderai Mme de Boufflers tant que je pourrai et que je plaiderai contre Lunéville de toute ma force.»

Non seulement Panpan ne veut pas se déranger, quitter ses habitudes et ses manies, mais par un sentiment très humain, c'est lui qui se plaint de ses amies et leur reproche leur indifférence. Cette fois Mme de Lenoncourt s'indigne et elle répond presque en colère:

«Nancy, samedi.

«Pardi, monsieur de Vau, je suis une grande dupe;... je me prive par une extrême délicatesse du seul plaisir, de la seule dissipation, du seul ami que j'ai en Lorraine et c'est pour vous faire douter de mon amitié et du plaisir que j'ai à vous voir. N'êtes-vous pas honteux de cette vilaine méfiance, ne l'êtes-vous pas surtout de vouloir être désiré, pour vous donner le barbare plaisir de refuser?

«Je veux, pour me venger, que vous compariez la manière dont nous nous aimons; je ne vous ai dit que la plus légère partie de mes maux dans la crainte de vous inquiéter. Depuis cinq semaines je garde la chambre ou mon lit, je suis accablé de souffrance et de mélancolie; mille fois j'ai été au moment de vous appeler à mon secours et j'ai toujours résisté par la crainte de vous contrarier, de vous incommoder et de vous mal loger.

«Sachez-moi bon gré de ne pas vous tirailler sans cesse pour vous faire venir. C'est pure discrétion. Je sens que vous y êtes trop mal. Si ma vieille bonne voulait mourir je vous arrangerais son logement de manière que vous y seriez comme chez vous et alors, mon Veau, ou nous nous brouillerions ou vous ne me laisseriez pas dans l'abandon où je suis, car c'est une chose criante que cinq lieues vous séparent comme mille. Il semble que mon mauvais génie ait éparpillé toutes les personnes que j'aime et puis m'ait fixée dans le lieu où je n'aime rien.»

Peu de temps après Mme de Lenoncourt est obligée de changer de domicile, et elle a l'heureuse fortune de trouver une maison beaucoup plus confortable. Cette fois Panpan ne pourra résister! Il faut à tout prix qu'il vienne pour donner son avis sur l'installation. Et puis Lekain est à Nancy en représentation. Quelle meilleure occasion pour le Veau de venir faire visite à son amie. La marquise insiste avec une grâce charmante.

«2 avril.

«Le Kain joue aujourd'hui _Mahomet_ et vous n'y êtes pas! Je n'y suis pas non plus, j'ai eu peur de la foule. Je me réserve pour _Gaston et Bayard_ que je ne connais pas. Il ne donne pour les cent louis que quatre représentations, mais les pièces sont toutes bien choisies, venez donc les voir.

«Mon baromètre est presque au beau fixe, le temps est doux et je serais si aise de vous voir!... Mlle Laumont vous cédera sa chambre où vous ne serez pas trop mal; moi je vous donnerai du saumon à toutes les sauces, du bon vin, etc. Venez encore une fois, ma bonne vache, si vous voulez me faire le plus grand plaisir du monde. J'ai si envie de vous voir, si envie de vous montrer ma maison que je n'aimerai que quand vous m'aurez dit de l'aimer. Je n'ai point encore fait connaissance avec elle, elle m'est tout à fait étrangère. Je ne sais où me mettre, je n'y ai point encore trouvé une bonne place; je crois bien qu'elle est commode, mais je ne le sens pas: c'est que la vraie commodité, c'est l'habitude. L'escalier est très beau, l'antichambre est belle, la salle à manger est charmante, le salon me paraît vilain. La chambre à coucher est trop petite. Les cabinets et garde-robe sont charmants. Tout cela est bien blanc, bien propre et paraît bien neuf.»

Mme de Lenoncourt, dans son ardent désir de voir Panpan se rapprocher d'elle, cherche à lui trouver à Nancy une situation qui l'attire et le séduise par des avantages pécuniaires. Grâce à ses relations, elle lui fait offrir la place de secrétaire de l'Académie. C'est une occupation qui conviendrait parfaitement à l'ancien lecteur du Roi et qui rapporterait de 12 à 1,500 livres.

Mais l'ingrat ne veut pas entendre parler de quitter Lunéville. A son âge, ce serait folie; il est vieux, fatigué, il a la goutte, il n'est plus bon à rien qu'à végéter dans son coin jusqu'à son heure dernière, qui ne peut tarder.

Mme de Lenoncourt découragée lui répond tristement:

«Vous vous vieillissez par paresse; je n'insiste pas, parce que je veux principalement votre bonheur... Je suis bien persuadée que, si vous me laissiez faire et que si vous n'étiez pas une vraie vache, il y aurait moyen de vous faire ici un établissement plus honnête et plus agréable que celui que vous avez à Lunéville... mais il faut vous laisser radoter.»

On s'explique d'autant mieux les désirs et l'insistance de Mme de Lenoncourt, que la pauvre femme est devenue forcément très casanière et que le voisinage de son cher Veau serait pour elle une très précieuse ressource.

Elle souffre en effet de si cruels rhumatismes que, dans ses moments de crises, elle en arrive à appeler la mort de tous ses vœux. Quand elle va mieux, peut-elle au moins jouir de la vie? Pas beaucoup. Elle est souvent affligée de ces terribles et insaisissables maux que nos ancêtres appelaient _des vapeurs_ et que nous avons baptisés neurasthénie[111].

[111] Le chevalier de Boufflers écrivait à une dame qui se plaignait de vapeurs:

Enfin ils ne sont pas venus Ces maux dont vous craigniez les rigueurs inhumaines; Mais qu'ils vous ont coûté de peines, Ces maux que vous n'avez pas eus.

Ses lettres sont quelquefois d'une tristesse navrante; quelquefois, au contraire, elle reprend le dessus car elle est énergique et parle gaiement de ses maux. Un jour, après une crise violente, elle écrit à Panpan:

«C'est de mon enterrement que je vais vous parler, mon Veau, car j'ai été morte huit jours; oui, mon Veau, morte; vous m'auriez pleurée. Un accès de fièvre de vingt-quatre heures m'a rendu la vie et me voilà comme si de rien n'était. On dit que ceci n'est que des vapeurs. A la bonne heure, mais je vous jure que j'aimerais autant une fièvre maligne. J'avais une palpitation, une agitation et un tremblement intérieur continuel et extérieurement j'étais de plomb, et toujours au moment de m'évanouir. Si cela revient, je vous enverrai chercher, car je veux mourir dans les bras de mon Veau.»