La Marquise de Boufflers et son fils, le chevalier de Boufflers
Part 13
Puis survient une discussion très grave, la première peut-être entre Mme de Boufflers et son vieil ami; elle se termine par un raccommodement, mais la marquise en garde un sentiment de tristesse et elle ne le peut cacher.
«Nancy, lundi 24 mai.
«Ce mot éteint toute ma colère, mais mon chagrin ne diminuera jamais, et toutes vos raisons me paraissent si mauvaises qu'il faut bien de la patience pour les écouter; au moins permettez-moi de croire que celles qui me regardent sont de la dernière fausseté. Les autres ont été cent fois réfutées.
«Les Ang. disent qu'elles iront vendredi 28 dîner chez vous. Elles seront en tout six, hommes et femmes. Je ne sais si Mme Durival voudra en être. Je vais le lui proposer. Je porterai du saumon et un plat de gibier.
«Croyez donc que j'ai dit à M. de Beauvau tout ce qui convenait. Je voudrais bien me dire aussi d'être comme vous voudriez que je fusse; mais j'ai un poids sur le cœur qui s'y oppose.
«Adieu, mon Veau; je dirais comme M. de Chimay si j'étais dévote: _Je vais demander à Dieu qu'il me fasse la grâce de ne plus t'aimer_.»
En juillet 1772, Mme de Boufflers eut la douleur de perdre sa mère, la princesse douairière de Craon.
Déjà depuis quelque temps la santé de la princesse, qui jusqu'alors s'était maintenue excellente, donnait quelques inquiétudes. Son petit-fils le chevalier de Boufflers vint la voir au mois de juin, il la trouva assez souffrante et il écrivit à son oncle de Beauvau, qui était à ce moment à Chanteloup, pour le prévenir de l'état de sa mère. Bien que le chevalier ne renonce pas au style plaisant qui lui est familier, on sent qu'il n'est pas sans éprouver d'assez vives inquiétudes:
«Juin.
«J'ai été il y a deux jours à Craon, j'ai trouvé ma grand-mère absolument comme je l'avais laissée pour le visage et pour la tête, mais elle souffrait horriblement d'une colique d'estomac; elle m'a fait appeler en particulier pour m'ordonner de vous faire part de son état, de vous dire que, quoi qu'elle crût son tempérament assez fort, cependant un accès de colique pouvait l'emporter d'un moment à l'autre, qu'elle voudrait avoir la consolation de vous voir encore avant votre quartier, qu'elle vous priait de venir faire dans Craon tous les arrangements que vous jugeriez convenable, que c'était vos affaires plus que les siennes, etc. Je lui ai récité le plus beau chapitre de mon traité des consolations et cela s'est terminé par une petite contestation au sujet de beaucoup de treillage que j'avais fait faire à Craon pour mes jardins de la Malgrange; je voulais le payer, elle n'a pas voulu le souffrir, et je me suis soumis comme un héros chrétien et comme un enfant respectueux.
«Agréez tous mes hommages, mon cher oncle, et daignez les présenter à mesdames vos épouse, fille et sœur; ayez aussi la bonté de ne pas m'oublier auprès de tout Chanteloup.»
La princesse de Craon n'avait que trop raison de désirer revoir son fils; ses jours étaient comptés. Le prince, sensible aux instances dont son neveu s'était fait l'interprète, se préparait à quitter Chanteloup pour aller voir sa mère, lorsqu'il apprit qu'elle était dangereusement malade. Il partit sur-le-champ, mais la maladie fit des progrès si rapides qu'il eut la douleur de ne pouvoir assister aux derniers moments de la princesse.
Elle s'éteignit le 12 juillet 1772, âgée de quatre-vingt-six ans, après avoir scrupuleusement rempli tous les devoirs de la religion; elle n'avait auprès d'elle que son fils le chevalier de Beauvau et sa fille Mme de Bassompierre.
Son extrait mortuaire édifiera le lecteur, mieux que nous ne pourrions le faire, sur sa fin et les sentiments dans lesquels elle mourut, au dire de ses contemporains[94].
[94] _Extrait du registre des actes de l'état civil de Haroué._
«L'an mil sept cent soixante et douze, le douze du mois de juillet vers les dix heures et demie du matin, est décédé de maladie, en cette paroisse, très haute et très puissante princesse Anne-Marguerite, née comtesse de Ligniville et princesse de Craon, grande d'Espagne de la 1re classe, marquise de Craon, baronne d'Autrey, dame de Morlay, etc., etc., douairière de feu très haut et très puissant seigneur Marc de Beauvau, prince de Craon et du Saint-Empire Romain, marquis, seigneur de Craon et autres lieux, chevalier de la Toison d'or, grand écuyer de Lorraine, grand d'Espagne de la première classe, âgée d'environ quatre-vingt-six ans, après avoir été confessée, reçu le saint viatique et l'extrême-onction avec les sentiments les plus religieux, et une dévotion des plus exemplaires; elle a donné toute sa vie les marques les plus éclatantes de sa piété; ses charités immenses lui ont mérité le titre glorieux de Mère des Pauvres; elle leur a fait tout le bien qui dépendait d'elle; ses bienfaits pour l'Eglise ne l'ont pas rendue moins recommandable: enfin elle emporte tous nos regrets et elle est inhumée dans son caveau le treize des mois et an susdits en présence de messire le chevalier de Beauvau, et de madame la marquise de Bassompierre, ses enfants; maître Petit, chapelain; qui ont signé avec moi curé du lieu.
«_Signé_: Chevalier DE BEAUVAU; BEAUVAU DE BASSOMPIERRE; J. GRANDEURY, maître d'école; J.-C. BOURLIER, prêtre, curé de Craon.»
La princesse fut ensevelie auprès de son mari, qui depuis dix-huit ans déjà reposait dans la modeste petite église d'Haroué[95].
[95] Voici l'épitaphe gravée sur le tombeau de la princesse dans l'église d'Haroué:
D. O. M.
EN CETTE ÉGLISE FUT INHUMÉE LE 13 JUILLET 1772 TRÈS HAUTE ET TRÈS PUISSANTE PRINCESSE ANNE MARGUERITE NÉE COMTESSE DE LIGNIVILLE BARONNE D'AUTREY, DAME DE MORLAY, FEMME DE FEU TRÈS HAUT ET TRÈS PUISSANT SEIGNEUR MARC DE BEAUVAU PRINCE DE CRAON ET DU SAINT EMPIRE ROMAIN
ELLE EST DÉCÉDÉE A L'AGE DE 86 ANS APRÈS AVOIR REÇU LA SAINTE COMMUNION AVEC UNE PIÉTÉ DONT ELLE AVAIT DONNÉ TOUTE SA VIE L'EXEMPLE. SA CHARITÉ LUI MÉRITA LE TITRE DE MÈRE DES PAUVRES; ELLE DONNA LE JOUR A 13 FILLES ET A 7 FILS; LES UNS SE CONSACRÈRENT A DIEU, LES AUTRES VERSÈRENT LEUR SANG SUR LES CHAMPS DE BATAILLE POUR LA DÉFENSE DE LEUR PATRIE
On raconte qu'à son lit de mort, la vieille princesse fit venir un jeune paysan du village nommé Voinot[96], auquel elle avait toujours témoigné beaucoup d'intérêt et qui, aux yeux de tous, passait pour un fils naturel du chevalier de Beauvau. Après lui avoir donné les meilleurs conseils, elle termina son allocution par ces mots: «Voinot, tu seras curé d'Haroué.» C'est ce qui arriva en effet; le jeune paysan embrassa la profession ecclésiastique et il passa sa vie curé d'Haroué, où il ne mourut qu'en 1854.
[96] 1766-1854.
Un mois après la mort de Mme de Craon, son fils le chevalier, celui que nous venons de voir assister aux derniers moments de sa mère et qui avait si fâcheusement mis à mal Mlle Alliot et tant d'autres vraisemblablement, se décidait à faire une fin; il épousait discrètement à Paris une veuve appelée Mme Bonnet; à partir de ce jour il prit le titre de prince de Craon.
CHAPITRE XII
1773-1774
Voyage de Mme de Boufflers à Paris.--Les assiduités du prince de Bauffremont.--Correspondance avec Panpan.--Mort de la princesse de Talmont.--Dîner du jour de l'an chez Mme du Deffant.--Surprise à Mme de Luxembourg.--Mort de Louis XV.--Réconciliation de M. de Beauvau et de Mme de Mirepoix.--Mort du marquis de Boufflers.--Maladie grave du chevalier.
Mme de Boufflers s'accommode de la vie de Nancy, puisqu'il le faut bien, mais la province lui paraît bien terne, bien monotone, et souvent sa pensée se reporte avec douleur vers la capitale et le souvenir des plaisirs que l'on y goûte lui torture le cœur. Alors, quand ses regrets sont trop vifs, elle essaie de les apaiser en leur donnant satisfaction et elle va passer quelques semaines chez sa sœur de Mirepoix.
Souvent elle est accompagnée dans ces déplacements par son nouvel et cher ami, M. de Bauffremont. Le prince, qui, maintenant, partage son temps entre Paris et ses terres de Lorraine, est plus que jamais sous le charme de la vieille marquise; plus que jamais il la trouve aimable, spirituelle, délicieuse en dépit de l'âge. Il vient même de vendre son régiment[97] pour pouvoir se consacrer plus complètement à sa Dulcinée.
[97] Il l'avait vendu 160,000 francs au prince de Lambesc.
Quand elle est à Paris, M. de Bauffremont est si parfaitement heureux, qu'il néglige tous ses meilleurs amis, même ceux qui, comme les Choiseul, sont dans le malheur, et sont par conséquent plus susceptibles que d'autres.
Cet attachement excessif soulève l'indignation de Mme de Choiseul.
Elle écrit à Mme du Deffant, le 19 avril 1772:
«Que dites-vous de votre Incomparable, que j'attendais il y a eu hier huit jours, puis mercredi dernier, qui avait juré ses grands dieux qu'il passerait sa semaine sainte avec nous, et qui prétend être retenu par des affaires, et que je ne verrai plus que quand il plaira à Dieu ou aux beaux yeux de sa belle? Ah! votre Incomparable est incomparablement faible et insupportable pour ceux qui, comme moi, ont du faible pour lui; mais il faut le prendre comme il est, avec ses défauts, et l'aimer en dépit d'eux.»
Peu de temps après l'aimable duchesse, d'ordinaire si douce, si bienveillante, si maîtresse d'elle-même, perd toute mesure dans ses reproches; il est vrai qu'il s'agit d'un ennemi déclaré de son mari:
«Nous n'avons pas vu l'Incomparable; la petite crapule de ce dernier l'a porté, chemin faisant, chez cette petite crasse de la Vrillière.» (oct. 72.)
«Petite crapule!» le mot est vif et la pauvre Mme de Boufflers ne méritait pas semblable anathème.
Mme du Deffant n'est guère moins amère dans ses récriminations, cependant elle raille plus finement:
«Je ne vois presque plus votre Incomparable. Il est devenu un vrai automate, mais son Vaucanson ne lui donne pas autant de différents ressorts qu'en a le flûteur.»
Ces aménités épistolaires n'empêchent pas Mme du Deffant d'aller fréquemment souper chez le prince bien qu'il y fasse «un froid horrible» et que «la société n'y soit pas attirante»; mais tout ne vaut-il pas mieux que la solitude?
Ces voyages à Paris, qui aident Mme de Boufflers à prendre la province en patience, se renouvellent assez fréquemment et toujours dans les mêmes conditions. Au printemps de 1773, la marquise est encore dans la capitale avec sa fille; elle écrit naturellement à son cher Panpan pour le mettre au courant des nouvelles du jour; mais elle est très occupée, c'est Mme de Boisgelin qui de temps en temps prend la plume et même parle pour son compte:
_Mme de Boufflers à M. de Vaux, brailleur du feu roi de Pologne, à Lunéville._
(L'adresse est de la main de Mme de Boisgelin).
Lundi.
«Hé Ventretin, je ne vous demande pas de vos nouvelles, parce que je crains de diminuer l'espérance que je veux conserver de vous voir arriver d'un moment à l'autre. Vous trouvez peut-être que cela est trop délicat pour être entendu, je vais donc vous le faire entendre. Le président Montesquieu, qui avait beaucoup vécu avec Mme de Caylus,
(De la main de Mme de Boisgelin.) lui avait entendu dire que les femmes de la société de Mme de Maintenon, qui restaient chez elle le soir avec le roi jusqu'à minuit, s'y ennuyaient tellement qu'elles retournaient leurs montres, crainte de voir le temps qu'elles avaient encore à s'ennuyer.
«Maman est désolée de votre état, elle en est bien plus fâchée que vous, parce qu'elle en souffre plus que vous.
«Mme de Bellegarde a la bêtise de t'aimer à la folie.
«Adieu, vieux fou.
«M. le prince de Beauvau est à la campagne où il raccommode fort bien son estomac. Il fera ce que vous désirez pour M. de Nouville. Mme la marquise n'a pas un moment pour vous écrire.»
«Samedi.
«J'ai fait vos compliments à M. de Lucé et je lui ai payé votre tabac; il m'a dit qu'il vous en enverrait encore à ce prix-là, de sorte que mes joues sont fort au service de votre nez.
«M. le duc de Chartres a demandé au roi la permission d'aller à Chanteloup.
«Le chevalier de Boufflers est arrivé ici avant-hier soir.
«M. le duc d'Aiguillon a donné une fête à Mme la comtesse du Barry, qui était très jolie. Je vous envoie un couplet de l'abbé de Voisenon au maréchal de Richelieu, qui a été chanté à cette fête; il y en avait pour tout le monde, mais je n'ai eu que celui-là, parce que c'est, dit-on, le meilleur.
SUR L'AIR: _Lison dormait dans un bocage_.
En amour toujours infidèle, Toujours fidèle à l'amitié, Vous abandonnez une belle, Sans jamais en être oublié. Prenant peu de garde à l'espèce, Des beautés l'essaim vous charma, Même à présent par-ci par-là Vous leur faites la politesse, Et vous serez encore vingt ans Plus poli que nos jeunes gens.
«Adieu jusqu'à demain, mon bon et bien-aimé Panpan.
«Jeudi matin.
«On m'a donné hier une épigramme sur M. de Beaumarchais qui m'a paru trop bien faite pour ne pas vous l'envoyer. Il faut que vous sachiez qu'il a été horloger et qu'alors il s'appelait Caron.
Sur tes montres je lis Caron, Beaumarchais sur ton _Eugénie_[98]. Caron et Beaumarchais! Pourquoi ce double nom? Rougis-tu de ton drame ou de l'horlogerie.
[98] _Eugénie_ parut en 1767.
«Adieu le bon et le très aimable ami de moi, je vous embrasse et vous aime mille fois plus que je ne peux vous le dire[99].»
[99] Ces trois lettres nous ont été communiquées par M. le capitaine Noël.
Au mois d'août, Mme de Boufflers est de retour en Lorraine; elle est installée à Nancy et se prépare à aller à Fléville où on la demande à grands cris; elle exhorte Panpan à y venir également.
«Nancy, 21 août 1773.
«Vous savez bien, sans que je vous le dise, que je n'ai pas répondu à votre lettre du 4, d'abord parce que j'avais commencé mon griffonnage avant de l'avoir reçue, et qu'il ne me restait plus de place.
«Pour Fléville, il y aura du monde jusqu'au commencement de septembre, après quoi nous verrons; pourquoi ne viendriez-vous pas ici d'abord attendre le moment où nous pourrons être bien reçus, parce qu'il n'y aura plus personne.
«Le prince dit qu'il t'aime malgré tes défauts, tes vices et tes médecines; mais qu'il ne faut pas acheter de chevaux à cette réforme parce qu'elle n'est que des ruinés. Voyez s'il y aurait quelqu'un qui s'y connût et qui voulût se charger d'en acheter deux. Les miens font encore tout ce qu'on leur demande. Je crains que le Saint-Martin ne soit plus malade qu'eux; il me disait hier qu'il serait bien étonné s'il passait l'hiver.
«Si je le passe avec mon Veau, je lui promets qu'il n'aura pas la goutte, ni moi la crampe, et que je l'aimerai comme aujourd'hui.»
Panpan répond qu'il est tout prêt à aller à Fléville, mais il préfère s'y rendre directement et ne pas faire d'abord de séjour à Nancy. La duchesse pourrait se froisser de n'être pas seule l'objet de son voyage. Puis il raconte qu'il a eu une consultation du célèbre Majault, qui l'a trouvé en beaucoup meilleur état que lui-même ne se l'imaginait.
Mme de Boufflers lui répond:
«Nancy, ce 28 août.
«J'ai, je t'assure, une belle joie de cette visite de Majault, non que j'eusse besoin d'être rassurée, car je l'étais par tout le monde, et surtout par le sens commun.
«Dis moi un peu ce qui empêcherait Marianne de faire des confitures, et même des coetches ici? Elle a cent fois plus de raison que toi, et je conclus qu'il faut l'amener.
«Avez-vous reçu l'eau de Bourbonne hier par le carrosse?
«Voilà une maudite plume qui est pourtant la septième, mais rien ne va bien sans mon Veau.
«Convenez que je fais un beau sacrifice à la duchesse, ou plutôt à vous. Cependant je trouve qu'il ne faudrait pas lui passer ses petites délicatesses qui tiennent du despotisme. Le baron de Cutendre était plus raisonnable. Ne faudrait-il pas aussi nous priver de notre amie[100]? J'irai toujours la voir lundi et je regretterai mon Veau».
[100] Mme Durival.
Au mois de novembre Mme de Boufflers est encore une fois à Paris; c'est de là qu'elle écrit au Veau pour lui donner des nouvelles:
«Paris, 19 novembre.
«Tenez, mon cher Veau, pendant que j'y pense, je vais vous dire l'épitaphe de Piron. Il se donna dernièrement un coup à la tête qui en fut l'occasion:
J'achève ici-bas ma route; C'était un vrai casse-cou: J'y vis clair, je n'y vis goutte. J'y fus sage, j'y fus fou, A la fin j'arrive au trou Que n'échappe fou ni sage, Pour aller je ne sais où. Adieu, Piron, bon voyage.
«Quand vous me direz que vous avez reçu l'_Épître à Horace_, je tâcherai de vous envoyer la réponse d'Horace par La Harpe, qui nous la lut hier[101].
[101] L'_Epître à Horace_ est de Voltaire. La réponse de La Harpe est intitulée: _Horace à Voltaire_.
«Depuis que M. de Beauvau est à l'Académie, je vois souvent les gens de lettres, surtout La Harpe et Saurin, qui sont bien aimables dans des genres très différents.
«On dit hier qu'on avait enlevé la nourrice de M. le Dauphin et qu'elle avait été menée dans un couvent à Argenteuil, comme Héloïse; mais c'est pour avoir parlé à Mme la Dauphine du gouvernement.
«Vous savez que la duchesse d'Orléans est à Chanteloup.
«Lekain était chargé par Voltaire de nous lire _Les lois de Minos_ telles qu'il les a faites, car on a exigé des changements pour les jouer. Je dis qu'il a permis qu'on nous les lût, parce qu'il a nommé à Mme du Deffant les personnes qui devaient l'entendre. Mais j'en ai peu profité, parce que Lekain vint tard et que j'étais priée à souper. Je fus obligée de sortir après les deux premiers actes qui ne me firent aucun plaisir. M. de Beauvau et Mme de Boisgelin, qui restèrent, disent que les trois derniers actes sont meilleurs, sans être bons.
«Adieu, mon cœur, je n'ose plus vous écrire qu'à moins d'une nouvelle. J'en demande partout et personne n'en sait.»
Chaque fois qu'elle faisait un séjour dans la capitale, Mme de Boufflers ne manquait jamais de rendre visite à sa vieille amie, la princesse de Talmont, qu'elle avait vue si longtemps à la cour de Lunéville.
Nous avons brièvement narré dans le premier volume de cet ouvrage les aventures de la princesse et sa passion pour le Prétendant. Après la mort de Stanislas, elle avait quitté la Lorraine et était venue habiter Paris[102].
[102] Voir _la Cour de Lunéville au dix-huitième siècle_, p. 63 et suiv.
Elle avait été fort galante dans sa jeunesse «pour se satisfaire elle-même», la vieillesse arrivant, elle était tombée dans la plus extrême dévotion, sans cependant renoncer aux souvenirs du passé: ainsi elle portait un bracelet avec l'image de Jésus-Christ; mais du côté opposé, se trouvait le portrait du Prétendant. Quelqu'un lui ayant demandé quel rapport il y avait entre ces deux portraits, la comtesse de Rochefort, qui était présente, riposta: «Celui qui résulte de ce passage de l'évangile: Mon royaume n'est pas de ce monde.»
Elle logeait au Luxembourg où elle occupait les grands appartements. Quand on pénétrait chez elle, on la trouvait dans une vaste salle tendue de damas rouge, ornée des portraits des rois de France et éclairée seulement par deux bougies; elle se tenait assise dans un coin reculé de la salle, sur une petite couchette, entourée de saints polonais. L'obscurité était si grande que les visiteurs avaient peine à se conduire jusqu'à elle, et qu'ils trébuchaient successivement contre un chien, un chat, un tabouret, un crachoir, etc.
A peine arrivée à Paris, Mme de Boufflers vint rendre visite à la princesse; elle ne devait plus la revoir; elle succomba en effet au mois de décembre 1773.
Elle avait, la veille de sa mort, ses médecins, son confesseur, et son intendant auprès de son lit.
Elle dit à ses médecins: «Messieurs, vous m'avez tuée, mais c'est en suivant vos principes et vos règles»; à son confesseur: «Vous avez fait votre devoir en me causant une grande terreur»; à son intendant: «Vous vous trouvez ici à la sollicitation de mes gens qui désirent que je fasse mon testament. Vous vous acquittez tous fort bien de votre rôle; mais convenez aussi que je ne joue pas mal le mien.» Après cela elle se confessa, communia et ajouta un codicille à son testament.
Elle mourut le lendemain. On prétend qu'elle avait fait faire une robe bleue et argent pour être enterrée, et qu'elle s'était fait coiffer avec une très belle cornette de point. Mais l'archevêque n'approuva pas ce luxe, et il fit vendre habit et cornette pour en faire des aumônes[103].
[103] _Correspondance de Mme du Deffant avec Walpole_, par M. DE LESCURE.
Le 1er janvier 1774, la maréchale de Luxembourg, suivant un usage immémorial, dînait chez Mme du Deffant. Au nombre des convives se trouvaient la marquise de Boufflers; son fils, le chevalier; Pont de Veyle, etc.
La maréchale avait pour habitude, chaque fois qu'elle arrivait chez sa vieille amie, de demander une chaise de paille pour poser son sac à ouvrage; puis elle appuyait ses pieds sur les barreaux. Après avoir offert à Mme du Deffant pour ses étrennes une tasse et six petites terrines d'argent «les plus jolies du monde», la maréchale, comme à l'ordinaire, réclame sa chaise. Aussitôt un laquais lui apporte une chaise de paille «garnie en housse de taffetas cramoisi, couverte devant, derrière, du haut en bas d'un très magnifique réseau d'or arrangé, ajusté, du meilleur goût du monde, et par-dessus une housse de papier blanc.»
C'étaient les étrennes de Mme du Deffant.
Au dossier étaient attachés ces vers de Pont de Veyle:
AIR _de Joconde_.
Je m'offre à vous sans ornement; Je ne suis pas bien mise; Mais de ce mince ajustement Ne soyez pas surprise; Souvent sous de simples dehors, La beauté se déguise; Vous verrez peut-être un beau corps En ôtant ma chemise.
Sur le carreau de la chaise étaient déposés ces couplets du chevalier:
AIR: _Réveillez-vous, belle endormie_.
Si je vous sers, je suis heureuse; J'existe pour votre repos; Je ne serai point dangereuse, Quand même vous m'auriez à dos. J'ai des secrets, mais je suis franche; Ils seront aisés à trouver; J'ai mis une chemise blanche Pour engager à la lever.
AIR: _De Raoult de Créquy_.
De moi je suis assez contente J'ai l'air de la simplicité; Quoique simple je suis brillante, Et j'y joins la solidité; Mais sur un point qu'on me décide; Est-ce vous ou moi que je peins? Car simple, brillante et solide, Ce sont vos traits plus que les miens[104].
[104] _Correspondance de Mme du Deffant_, Calmann Lévy, 1877.
Mme de Luxembourg, très agréablement surprise, s'extasie sur la richesse du cadeau, sur l'à-propos de Pont de Veyle et du chevalier, et la soirée se passe le plus agréablement du monde.
L'année 1774 allait être fertile en graves événements.
Au mois de mai, le Roi tombe malade et son état est bientôt de la plus extrême gravité. Mme de Boufflers, qui est encore une fois revenu à Paris, mande à Panpan les nouvelles qui troublent tous les esprits.
«Paris, lundi 5 mai à midi.