La Marquise de Boufflers et son fils, le chevalier de Boufflers
Part 11
Vallon délicieux, ô mon cher Franconville! Ta culture, tes fruits, ton air pur, ta fraîcheur, Raniment ma vieillesse et consolent mon cœur; Que rien ne trouble plus la paix de cet asile Où je trouve enfin le bonheur! Tranquille en cette solitude, Je passe de paisibles nuits; Je reprends le matin une facile étude, Le parfum de mes fleurs chasse au loin mes ennuis. Je vois le soir de vrais amis, Et m'endors sans inquiétude.
Les agréments de la nature et du voisinage ne sont pas seuls à charmer le vieux comte. L'ancien amoureux de Mme de Boufflers est toujours resté sensible à la jeunesse et à la beauté, et l'âge n'a pas complètement glacé ses sens. Il est comme ces vieux charretiers dont parle Maurice de Saxe et qui aiment toujours à entendre claquer le fouet. «Les fleurs nouvellement écloses ont encore pour moi des appas! s'écrie Tressan. Éloignez ces cyprès, apportez-moi des roses», et il joint l'exemple au précepte. Il y a à Franconville une jeune paysanne de quatorze ans, nommée Fanchon, qui aide Tressan dans ses travaux de jardinage. Venue la première fois par hasard, elle lui devient bientôt indispensable; il la réclame sans cesse, il ne peut plus se passer d'elle. Ses grâces naissantes bouleversent le vieillard et bientôt il compose des vers en l'honneur de Fanchon. C'est Fanchon qui a remplacé Mme de Boufflers!
Entre mes bras, j'ai tenu l'innocence, Le lys des prés, la rose du printemps, C'est ma Fanchon... Elle sort de l'enfance, Elle a deux mois plus que ses quatorze ans. Ses yeux charmants, souvent pleins de tendresse, N'avaient point l'air de voir mes cheveux blancs, Mais son air doux, sa bouche enchanteresse, Ses jeunes mains dont la moindre caresse, Sans le vouloir, font pétiller mes sens, Ne m'ont point fait oublier mes serments; J'ai respecté sa modeste jeunesse, Ah! ma Fanchon, que je crains tes quinze ans![79]
[79] _Souvenirs du comte de Tressan_, par le marquis DE TRESSAN.
Chaque fois que Mme de Boufflers villégiature à Montmorency, elle ne manque jamais d'aller rendre visite à ses anciens amis; et elle évoque avec eux tous les souvenirs d'un passé bien lointain déjà, mais qui leur a laissé à tous d'impérissables souvenirs.
CHAPITRE X
1771
Retour de Mme de Boufflers en Lorraine.--Joie de tous ses amis.--La demeure de Panpan à Lunéville.--Mme Durival à Sommerviller.--La duchesse de Brancas et le château de Fléville.--L'abbé Quénard.--Cerutti.--Son intimité avec Panpan et Mme Durival.
Nous avons vu qu'en 1770 le départ de Mme de Lenoncourt pour la Lorraine avait inspiré à Mme de Boufflers de salutaires réflexions, et qu'elle avait même à ce moment cherché à trouver un logement à Lunéville près de son ami Panpan. Au commencement de 1771, la marquise, à bout de ressources, reprit ses anciens projets; il n'était que temps en effet de renoncer à la vie dangereuse et entraînante de Paris si elle ne voulait être réduite à la dernière misère. Elle décida donc qu'elle irait passer un an en Lorraine pour tâcher de refaire sa bourse et sa santé.
A cette nouvelle, Mme de Lenoncourt s'étonne, et comme elle connaît l'esprit changeant de son amie, elle écrit au Veau: «Ce parti serait si raisonnable que je ne puis y croire, votre marquise me désole, c'est bien elle qu'il faudrait envoyer au diable; je crois qu'elle irait plus volontiers qu'ici.»
Mme de Lenoncourt n'avait que trop raison de douter. Les résolutions de la marquise paraissaient irrévocables, lorsqu'on apprit tout à coup que ses projets encore une fois étaient complètement modifiés. Elle n'était pas la vraie coupable. A ce que raconte l'abbé Porquet, ses amies les plus intimes, émues d'une séparation qui les affligeait, tinrent un grand conseil chez Mme du Deffant, et là il fut décidé qu'elles viendraient en aide à Mme de Boufflers et qu'elles s'opposeraient par tous les moyens à un départ qui les désolait. La marquise, qui ne demandait qu'à se laisser convaincre, s'empressa de défaire tous ses paquets.
En apprenant ce brusque changement, Mme de Lenoncourt mande à son Veau:
«Par ma foi, votre marquise est bien folle. Elle ne viendra jamais à moins que les spectacles de Paris ne brûlent, que les princes ne meurent et que tous les jeux ne soient défendus. A tout moment j'ai envie de ne plus l'aimer...
«Je vous prédis que nous ne la reverrons que quand elle sera si bien ruinée qu'elle ne saura plus où donner de la tête; alors elle nous arrivera par le coche.
«Adieu, Panpichon.»
Peu de temps après ce départ manqué, tout était encore une fois remis en question. Soit que la marquise n'ait pas trouvé chez ses amies l'appui pécuniaire qu'elle espérait, soit pour toute autre cause, elle reprend ses projets de retraite et elle annonce à Panpan son arrivée prochaine.
Mais cette fois Mme de Lenoncourt n'a plus confiance: «Elle ne viendra pas, mon Veau, je vous en préviens. Lorsqu'elle vous en flatte et moi aussi, c'est une politesse qu'elle vous fait et qui ne tire point à conséquence.»
La marquise se trompait. Au mois de juin Mme de Boufflers fait ses paquets à la hâte pour ne pas se donner le temps de la réflexion, et elle part pour Nancy avec Mme de Boisgelin.
Aussitôt arrivée, elle s'installe avec sa fille dans la petite maison qu'elle y possède et toutes deux y mènent une existence fort paisible.
Le chevalier de Boufflers, faisant allusion à la vie si simple et si modeste de sa mère dans cette Lorraine où elle avait presque régné, écrivait:
«Nous l'avons vue s'éloigner silencieusement de ce palais désolé et se retirer à Nancy[80] dans une maison modeste qui convenait à la simplicité de ses goûts, ainsi qu'à l'étonnante médiocrité de son revenu; alors aussi, et nous aimons à le rappeler, à l'honneur de nos compatriotes, tous les services que dans ses années les plus heureuses elle avait rendus à tant de familles lorraines, et avec tant de bienveillance, se présentèrent à tous les esprits à la fois: le peu de luxe qui l'environnait contrastait d'une manière sublime avec le rôle qu'elle venait de jouer; il donnait un nouveau prix à tout le bien qu'elle avait fait; et tous les hommages que jusqu'alors on aurait pu soupçonner d'intérêt, furent légitimés par l'hommage unanime de la reconnaissance.
[80] BOUFFLERS, _Œuvres posthumes_.--Le chevalier a l'air de croire que sa mère s'est retirée à Nancy aussitôt après la mort de Stanislas. Il s'est écoulé six ans au moins avant que M. de Boufflers ne vienne s'établir à Nancy.
«Elle ne connut à proprement parler de sentiment profond que celui de l'amitié, sage et douce passion que dans tout le cours de sa vie, aucune autre n'avait surmontée, et qui devint à la fois la consolation et l'ornement de sa vieillesse. Mme de Boufflers n'eut que des amis fidèles et elle leur en donna l'exemple[81].»
[81] Mss. de la Bibliothèque de Nancy. Papiers de Devau.
A la nouvelle de l'arrivée de sa chère marquise, la joie du vieux Panpan est sans bornes. Il reprend sa lyre et confie à ses bosquets tout le bonheur que lui fait éprouver le retour de l'«amie prodigue[82]».
[82] Nous n'avons pu savoir exactement où habitait Mme de Boufflers. Du temps de Stanislas, elle possédait une maison rue de la Salpêtrière, mais l'avait-elle encore en 1771? Pendant la Révolution, le chevalier était propriétaire d'une maison, rue de la Montagne, 240. Elle fut vendue le 29 nivôse an III, à Claude Beaupré, comme bien d'émigré. Était-ce la maison de sa mère? C'est assez probable.
A MES BOSQUETS
En vain vous vous parez de ces feuillages verts, O mes Bosquets! il vous manque Boufflers: Que ces lieux embellis pour elle, Que ces lieux par elle embellis, Prennent à son retour une beauté nouvelle; Elle doit les revoir, elle me l'a promis. O mes lilas! mes jacynthes! mes lis! O roses que j'ai cultivées! Dans leurs boutons, que vos fleurs captivées Attendent pour éclore un rayon de ses yeux; Pour un moment si précieux Que vos odeurs soyent réservées. C'est mon soleil: Suivez les mêmes lois, Je n'ai d'autre printemps que l'heure où je la vois.
A peine arrivée, Mme de Boufflers revoit tous les chers amis d'autrefois; tous lui font fête à l'envi; ils s'efforcent de la distraire et de lui faire oublier les plaisirs de la capitale.
Elle a bientôt formé autour d'elle un petit cénacle charmant dont elle est l'âme et qu'elle anime de sa gaieté et de son esprit; d'abord, Mme de Lenoncourt, ravie de retrouver enfin l'amie que depuis si longtemps elle appelle de tous ses vœux; Mme Durival, la duchesse de Brancas, châtelaine de Fléville, Mme de Neuvron, le prince de Bauffremont, MM. Dumast, Marcel, de Chalabre, de Nédonchel, etc., etc.
Toute cette société vit dans une intimité extrême; ils sont sans cesse en visite les uns chez les autres, ils se voient presque chaque jour. La plupart ont déjà passé la soixantaine, mais l'âge n'a pu altérer leur gaieté ni diminuer leur goût pour les plaisirs de la société; les réunions, les soupers, les concerts, les fêtes intimes se succèdent sans interruption et, en dépit des ans, leur vie s'écoule le plus agréablement du monde.
On ne fera jamais assez ressortir la vigueur morale de toute cette société du dix-huitième siècle et la philosophie souriante avec laquelle tous acceptent les traverses de la vie. Ils ont été jeunes, ils ont aimé, ils ont été riches, heureux; tout cela n'est plus qu'un souvenir, mais qu'importe! A quoi bon gémir, se consumer en regrets stériles, protester contre l'inévitable, empoisonner sottement les quelques jours qui leur restent à vivre. Aucun d'eux n'y songe.
Leur grand art est de prendre la vie comme elle vient et de ne pas lui demander plus qu'elle ne peut donner. Nous allons les voir vieillir le sourire sur les lèvres, toujours aussi aimables, aussi charmants. Rien ne peut venir à bout de leur philosophie, ni l'âge, ni la pauvreté, ni les revers, rien ne peut leur faire perdre ce goût de la sociabilité et ce tour d'esprit si original et si gai qu'ils conservent jusque dans la pire détresse.
La principale installation de Mme de Boufflers est à Nancy, l'hiver; l'été elle réside à la Malgrange qu'elle doit à la libéralité de Stanislas. Mais la marquise est encore trop alerte pour mener une vie sédentaire et on la rencontre presque aussi souvent chez ses amis que chez elle. Tantôt elle est à Lunéville, chez Panpan; tantôt à Fléville, chez la duchesse de Brancas; tantôt chez Mme Durival, à Sommerviller; tantôt à Scey-sur-Saône, chez le prince de Bauffremont, etc., etc.
Mais les trois résidences qu'elle aime par-dessus tout et où son cœur l'attire particulièrement sont Lunéville, Fléville et Sommerviller.
A Lunéville, demeure Panpan, au no 23 de la rue d'Allemagne[83]. La maison est d'apparence modeste, mais charmante dans sa simplicité. Le vieux philosophe a installé dans la plus belle pièce du logis une nombreuse bibliothèque: c'est là qu'il vit, entouré des livres familiers et des portraits de tous ceux qu'il a aimés, de tous ses amis les plus chers. Aux murs de la vaste salle, en effet, sont suspendues les images du duc Léopold, du roi de Pologne, du duc de Choiseul, de Voltaire, du duc du Châtelet, du prince de Bauffremont, de Mlle Quinault, de M. de Lucé, de Mme de Graffigny, de Mme de Neuvron, etc.; sous chacun de ces portraits est gravé un quatrain de la composition du maître de céans.
[83] C'est actuellement le no 3 de la rue de Lorraine. L'hôtel est à deux étages, flanqué de deux petits pavillons plus bas. Il donne, au nord, sur les bosquets, au midi, sur un jardin qui l'isole de la rue de Lorraine.
Malgré le poids des ans, l'ancien lecteur du Roi n'a pas renoncé complètement aux joies de ce monde, et, s'il faut en croire les quelques vers qu'il a gravés lui-même sur la bergère de son cabinet, il éprouve quelquefois des retours de jeunesse qui ont tout lieu de le surprendre:
Vieillard dès mon été, presque dès mon printemps, Je n'ai point connu la jeunesse; Mais quelquefois ici malgré mes cheveux blancs, A la voix du plaisir j'ai vu fuir la vieillesse.
De sa résidence de Nancy, la marquise s'échappe souvent pour venir passer quelques jours avec son vieil ami; le bonheur de Panpan est sans bornes quand il possède dans son humble demeure celle qui a été la grande joie de sa vie. Il écrit avec enthousiasme à ses amies de Lunéville:
«Arrivez donc, troupe brillante, Venez voir mes jardins, au souffle du zéphir, Sous les pas de Boufflers, chaque jour s'embellir; Venez me voir jouir du bonheur qui m'enchante, Venez voir à ses pieds votre ami rajeunir!
Quand la marquise et Panpan sont réunis, les heures s'enfuient délicieuses; ils revivent ensemble, avec ravissement, les années écoulées, et tous les chers souvenirs de cette intimité si douce qui les unit depuis près de trente ans.
Mme de Boufflers se montre du reste l'amie la meilleure qui se puisse rencontrer; toutes les marques de l'affection la plus tendre, de l'attachement le plus sûr, elle les donne sans cesse à Panpan; ce dernier est resté dans un état voisin de la gêne; sans hésiter et bien qu'elle-même vive souvent au jour le jour, elle lui ouvre sa bourse avec une simplicité touchante; tant qu'elle a un écu, il y en a la moitié pour Panpan.
L'ancien lecteur du Roi a auprès de lui une brave créature nommée Marianne, moitié servante, moitié dame de compagnie, qui le soigne avec le plus complet dévouement; c'est une femme intelligente, une femme de tête, et qui dirige à merveille ce grand enfant que Panpan est toujours resté. La marquise et Mme de Boisgelin se sont attachées à Marianne dont elles apprécient les rares qualités, et celle-ci, reconnaissante, s'éprend pour les deux amies de son maître d'une véritable passion. Elle les aime, elle les vénère; et quand elles arrivent à Lunéville, elle les accueille avec autant de joie que le vieux Panpan lui-même.
Mme de Boufflers ne va pas seulement à Lunéville chez son Veau, on la rencontre presque aussi souvent à Sommerviller, chez Mme Durival, «la Céleste», comme elle l'appelle.
Le mariage de Mme Durival, célébré en 1760, n'avait pas été, nous l'avons vu, des plus heureux; le caractère franc, énergique, entreprenant de la jeune femme n'était pas fait pour s'accommoder des chaînes du mariage; elle les secoua très vite et au bout de peu de temps elle vivait dans une complète indépendance.
Mme Durival est restée une des figures les plus originales de toute la société dont nous nous occupons. A une âme ardente et romanesque, elle joignait un esprit vif et brillant; sa conversation spirituelle éblouissait tous ceux qui l'approchaient. Le chevalier de Boufflers ne l'appelait jamais que «la charmante et sublime fée de Sommerviller».
Très intelligente, très instruite, aimant avec passion la littérature et la poésie, «bonne physicienne», Mme Durival était en relations constantes avec les philosophes, qui appréciaient la vigueur de son esprit; elle écrivit même à plusieurs reprises des articles pour l'Encyclopédie.
Bonne, simple, généreuse, elle aimait à faire le bien, aussi était-elle adorée. On la voyait souvent parcourir les villages des environs un grand chapeau de paille sur la tête, et sous le bras «une cassette d'apothicaire». Non seulement elle portait des secours aux pauvres, mais elle soignait les malades et les guérissait souvent.
Elle adorait la musique, et elle donnait chez elle d'agréables concerts. Souvent aussi le dimanche, après vêpres, elle prenait sa guitare et elle entraînait dans la prairie toute la jeunesse du village. Là, assise sur un tronc d'arbre, on la voyait diriger gaiement des rondes effrénées au son de son instrument[84].
[84] Nous empruntons une partie de ces détails à l'intéressant article de M. V. JACQUES: Cerutti et le salon de la duchesse de Brancas. _Annales de l'Est_, 1888.
Intimement liée avec Mme de Boufflers, Panpan, Cerutti, Mme de Brancas, elle entretenait encore les plus affectueuses relations avec quelques familles du pays, les Regnault d'Ubexi, les de Jobard, les Lebègue, les de Juvincourt, etc. Mlle de Juvincourt demeurait même chez elle; plus tard elle fut remplacée par Mlle Devisme d'Aubigny.
A Sommerviller, dans la charmante résidence qu'elle occupe, Mme Durival reçoit volontiers ses amis. Nous les verrons venir souvent lui demander à dîner et faire chez elle de courts séjours. Ils aiment à se promener avec elle dans les vergers et dans les bois qui entourent sa demeure et à discourir _de omni re scibili et quibusdam aliis_.
Panpan apprécie plus que personne l'esprit et l'agrément de la jeune femme, il l'invite sans cesse à Lunéville et elle vient souvent avec Mlle de Juvincourt s'installer pendant quelques jours chez le vieux philosophe.
Un jour où il la presse de le venir voir, il la plaisante agréablement sur ses métamorphoses; car Mme Durival, grâce à la liberté d'allures que nous lui connaissons, porte tantôt le costume de son sexe, tantôt l'habit masculin:
Venez, jeunes Beautés, parer mon hermitage, Vous surtout qu'on ne sait souvent comment nommer: Vous qu'on ne sauroit trop aimer, Soit comme Hébé, soit comme un joli page; Vous qui faites souvent briller sous un chapeau Les grâces du beau sexe, et celles du bel âge, Et savez en orner par un charme nouveau L'âme, l'esprit, et les vertus du sage.
Il y a une demeure que Mme de Boufflers affectionne tout particulièrement et où elle se rend sans cesse pendant les mois d'été, c'est le château de Fléville, à peu de distance de Nancy.
Fléville était la propriété de la maison de Beauvau depuis le milieu du seizième siècle. C'était une superbe résidence du style de la Renaissance, avec de fortes tourelles et de larges fossés remplis d'eau[85]. Au dix-huitième siècle, elle appartenait au prince de Beauvau-Fléville, frère aîné de ce prince de Craon, dont nous avons longuement parlé au début de cet ouvrage. Elle passa ensuite à son fils, tué en 1743, et ensuite à sa fille, la marquise des Armoises, qui l'habita jusqu'à sa mort en 1766. A ce moment le domaine passa entre les mains du prince de Beauvau qui, après y avoir séjourné de temps à autre pendant quelques années, le loua à Mme de Brancas.
[85] Le château de Fléville fut bâti vers 1533 par Nicolas de Lutzelbourg, gouverneur de Nancy.
Le comte DE LUDRE, dans son _Histoire de la chevalerie de Lorraine_, écrit: «C'est le spécimen le plus réussi du style de la Renaissance appliqué aux maisons des gentilshommes dans notre pays. Nicolas respecta le donjon historique, mais tout le reste de la noble forteresse fut abattu pour faire place à un château, qui n'a d'égal comme élégance et pureté de style qu'Azay-le-Rideau, en Touraine.»
Le château forme un quadrilatère entouré de fossés. Au fond, le corps de logis principal; de chaque côté, deux ailes, dont l'une est encore flanquée du donjon féodal. Autrefois un quatrième bâtiment, plus bas que les trois autres et percé d'un portail monumental, réunissait les deux ailes et fermait la cour du côté de l'entrée. Ce dernier bâtiment a disparu et a fait place à une balustrade ornée de superbes vases rocaille en pierre. Cette transformation qui, si elle a altéré le plan primitif, a donné de l'air et de la gaieté au château, a du être faite du temps de Mme des Armoises.
Nous devons tous ces détails ainsi que ceux sur les demeures de Panpan et de Mme de Boufflers à M. de Conigliano, qui a bien voulu se mettre à notre disposition avec une extrême bonne grâce et nous faire profiter de sa rare érudition.
La duchesse de Brancas était une femme aimable, d'une grande douceur de caractère et d'une amitié très sûre; son calme, sa sérénité, sa philosophie rendaient son commerce fort agréable.
«Quand on ne connaît pas Mme de Brancas, on n'a pas l'idée de la bonté, écrit Mme de Lenoncourt; je n'ai rien vu de comparable à ses sentiments pour ce qu'elle aime et à la bienfaisance continuelle qui l'anime. Sa conversation a un peu de pesanteur, mais tout ce qu'elle conte est intéressant et bien dit. Elle est gaie quand on veut, attentive, douce, et toujours occupée de mettre à l'aise.»
Elle adorait le monde et quand elle quittait Paris pour jouir des plaisirs de la campagne, elle s'efforçait de s'entourer, en Lorraine, des personnes les plus agréables.
Aussi Mmes de Boufflers, de Lenoncourt, Durival, de Boisgelin, le prince de Bauffremont, Panpan, etc. sont-ils devenus en peu de temps les hôtes assidus de Mme de Brancas; tant et si bien que Fléville forme bientôt un centre où se retrouvent sans cesse les débris de cette Cour de Stanislas dont nous avons raconté les jours heureux. Les réunions y étaient délicieuses, d'une gaîté sans pareille, pleines de cordialité, de charme et d'intimité; elles laissaient à tous ceux qui y assistaient des souvenirs charmants. L'on y jouissait de la plus grande liberté; le temps se passait en conversations, en promenades, en jeux, en plaisirs de toutes sortes. L'on n'éprouvait jamais une heure d'ennui dans ce séjour enchanteur.
Les deux hôtes les plus fidèles du château, ceux qui ne quittent jamais la duchesse, sont deux jésuites, l'un en exercice, l'abbé Guénard, le second, défroqué, Cerutti.
L'abbé Guénard est «gras comme un petit moine, gai, sémillant et courant ou plutôt volant comme un oiseau». Sa conversation est agréable, il a de l'esprit et il l'emploie le plus souvent à taquiner son ancien confrère, d'où des querelles épiques qui font la joie des assistants.
Cerutti, qui va jouer un rôle important dans notre récit, est ce jésuite que Stanislas avait attiré en Lorraine en 1760, puis recommandé à son petit-fils le dauphin[86].
[86] Voir: _Les dernières années de la Cour de Lunéville_, p. 338.
Après le fatal événement qui l'avait si inopinément privé de son protecteur, Cerutti avait été recueilli par Marie Leczinska, mais le séjour de la Cour ne lui avait pas été favorable. N'avait-il pas eu la malencontreuse idée de s'éprendre d'une grande passion pour une dame de la Cour, au point d'en perdre le boire et le manger, et un peu la tête aussi. C'est tout ce que lui rapporta son fol amour.
C'est sous l'influence de cette passion qui absorbait toutes ses facultés qu'il brûla ce qu'il avait adoré. Il présenta, en avril 1767, une requête au Parlement pour être admis à abjurer les principes de la Société de Jésus, qu'il avait défendus avec tant d'énergie et de conviction quelques années auparavant.
Cet amour, qui n'était pas payé de retour, eut sur la santé de Cerutti la plus fâcheuse influence. Heureusement il trouva près de lui des amitiés dévouées; la duchesse de Brancas en particulier, qui l'avait vu souvent à Fléville chez la marquise des Armoises, chercha à le sauver du désespoir; elle le prit comme secrétaire et veilla sur lui avec une tendresse vraiment maternelle.
Cerutti avait la physionomie avenante; il séduisait par son accueil et le charme de son esprit.
«Le petit Cerutti est pâle et délicat comme l'amour malheureux, écrit Mme de Lenoncourt; sa conversation est douce et point triste, quoiqu'il soit mélancolique. Toutes ses manières sont simples; son esprit l'est aussi.....
«Il a mille fois plus d'esprit qu'il ne m'en faut, mais je ne lui ai trouvé que celui qu'il me fallait. Son cœur est jeune et son esprit enfant. Il voit trop en laid des sentiments qu'il avait vus trop en beau. Cette passion mal éteinte, jointe à une grande chaleur d'imagination, égare quelquefois ses raisonnements.»
Cerutti eut bientôt renoué des relations avec tous ses amis d'autrefois, avec tous ceux qu'il avait connus à la Cour de Stanislas et en particulier avec Mme Durival, Mme de Boufflers, Panpan, etc.; nous allons le voir entretenir avec eux les relations les plus affectueuses.