Chapter 8
Il y a d’autres bruits encore qui sont propres à ce moment de l’année, et qui se passent principalement dans les vergers. La cueille des fruits n’est pas encore faite, et mille crépitations inusitées font ressembler les arbres à des êtres animés. Une branche grince, en se courbant, sous un poids arrivé tout à coup à son dernier degré de développement; ou bien, une pomme se détache et tombe à vos pieds avec un son mat sur la terre humide. Alors vous entendez fuir, en frôlant les branches et les herbes, un être que vous ne voyez pas: c’est le chien du paysan, ce rôdeur curieux, inquiet, à la fois insolent et poltron, qui se glisse partout, qui ne dort jamais, qui cherche toujours on ne sait quoi, qui vous épie, caché dans les broussailles, et prend la fuite au bruit de la pomme tombée, croyant que vous lui lancez une pierre.
C’est durant ces nuits-là, nuits voilées et grisâtres, que le chanvreur raconte ses étranges aventures de follets et de lièvres blancs, d’âmes en peine et de sorciers transformés en loups, de sabbat au carrefour et de chouettes prophétesses au cimetière. Je me souviens d’avoir passé ainsi les premières heures de la nuit autour des _broyes_ en mouvement, dont la percussion impitoyable, interrompant le récit du chanvreur à l’endroit le plus terrible, nous faisait passer un frisson glacé dans les veines. Et souvent aussi le bonhomme continuait à parler en broyant; et il y avait quatre à cinq mots perdus: mots effrayants, sans doute, que nous n’osions pas lui faire répéter, et dont l’omission ajoutait un mystère plus affreux aux mystères déjà si sombres de son histoire. C’est en vain que les servantes nous avertissaient qu’il était bien tard pour rester dehors, et que l’heure de dormir était depuis longtemps sonnée pour nous: elles-mêmes mouraient d’envie d’écouter encore; et avec quelle terreur ensuite nous traversions le hameau pour rentrer chez nous! comme le porche de l’église nous paraissait profond, et l’ombre des vieux arbres épaisse et noire! Quant au cimetière, on ne le voyait point; on fermait les yeux en le côtoyant.
Mais le chanvreur n’est pas plus que le sacristain adonné exclusivement au plaisir de faire peur; il aime à faire rire, il est moqueur et sentimental au besoin, quand il faut chanter l’amour et l’hyménée; c’est lui qui recueille et conserve dans sa mémoire les chansons les plus anciennes, et qui les transmet à la postérité. C’est donc lui qui est chargé, dans les noces, du personnage que nous allons lui voir jouer à la présentation des livrées de la petite Marie.
II
LES LIVREES
Quand tout le monde fut réuni dans la maison, on ferma, avec le plus grand soin, les portes et les fenêtres; on alla même barricader la lucarne du grenier; on mit des planches, des tréteaux, des souches et des tables en travers de toutes les issues, comme si on se préparait à soutenir un siège; et il se fit dans cet intérieur fortifié un silence d’attente assez solennel, jusqu’à ce qu’on entendît au loin des chants, des rires, et le son des instruments rustiques. C’était la bande de l’épouseur, Germain en tête, accompagné de ses plus hardis compagnons, du fossoyeur, des parents, amis et serviteurs, qui formaient un joyeux et solide cortège.
Cependant, à mesure qu’ils approchèrent de la maison, ils se ralentirent, se concertèrent et firent silence. Les jeunes filles, enfermées dans le logis, s’étaient ménagé aux fenêtres de petites fentes, par lesquelles elles les virent arriver et se développer en ordre de bataille. Il tombait une pluie fine et froide, qui ajoutait au piquant de la situation, tandis qu’un grand feu pétillait dans l’âtre de la maison. Marie eût voulu abréger les lenteurs inévitables de ce siège en règle; elle n’aimait pas à voir ainsi se morfondre son fiancé, mais elle n’avait pas voix au chapitre dans la circonstance, et même elle devait partager ostensiblement la mutine cruauté de ses compagnes.
Quand les deux camps furent ainsi en présence, une décharge d’armes à feu, partie du dehors, mit en grande rumeur tous les chiens des environs. Ceux de la maison se précipitèrent vers la porte en aboyant, croyant qu’il s’agissait d’une attaque réelle, et les petits enfants, que leurs mères s’efforçaient en vain de rassurer, se mirent à pleurer et à trembler. Toute cette scène fut si bien jouée qu’un étranger y eût été pris, et eût songé peut-être à se mettre en état de défense contre une bande de chauffeurs.
Alors le fossoyeur barde et orateur du fiancé, se plaça devant la porte, et, d’une voix lamentable, engagea avec le chanvreur, placé à la lucarne qui était située au-dessus de la même porte, le dialogue suivant:
LE FOSSOYEUR
Hélas! mes bonnes gens, mes chers paroissiens, pour l’amour de Dieu, ouvrez-moi la porte.
LE CHANVREUR
Qui êtes-vous donc, et pourquoi prenez-vous la licence de nous appeler vos chers paroissiens? Nous ne vous connaissons pas.
LE FOSSOYEUR
Nous sommes d’honnêtes gens bien en peine. N’ayez peur de nous, mes amis! donnez-nous l’hospitalité. Il tombe du verglas, nos pauvres pieds sont gelés, et nous revenons de si loin que nos sabots en sont fendus.
LE CHANVREUR
Si vos sabots sont fendus, vous pouvez chercher par terre; vous trouverez bien un brin d’oisil (osier) pour faire des _arcelets_ (petites lames de fer en forme d’arcs qu’on place sur les sabots fendus pour les consolider).
LE FOSSOYEUR
Des arcelets d’oisil, ce n’est guère solide. Vous vous moquez de nous, bonnes gens, et vous feriez mieux de nous ouvrir. On voit luire une belle flamme dans votre logis; sans doute vous avez mis la broche, et on se réjouit chez vous le cœur et le ventre. Ouvrez donc à de pauvres pèlerins qui mourront à votre porte si vous ne leur faites merci.
LE CHANVREUR
Ah! ah! vous êtes des pèlerins? vous ne nous disiez pas cela. Et de quel pèlerinage arrivez-vous, s’il vous plaît?
LE FOSSOYEUR
Nous vous dirons cela quand vous nous aurez ouvert la porte, car nous venons de si loin que vous ne voudriez pas le croire.
LE CHANVREUR
Vous ouvrir la porte? oui-da! nous ne saurions nous fier à vous. Voyons: est-ce de Saint-Sylvain de Pouligny que vous arrivez?
LE FOSSOYEUR
Nous avons été à Saint-Sylvain de Pouligny, mais nous avons été bien plus loin encore.
LE CHANVREUR
Alors vous avez été jusqu’à Sainte-Solange?
LE FOSSOYEUR
A Sainte-Solange nous avons été, pour sûr; mais nous avons été plus loin encore.
LE CHANVREUR
Vous mentez; vous n’avez même jamais été jusqu’à Sainte- Solange.
LE FOSSOYEUR
Nous avons été plus loin, car à cette heure, nous arrivons de Saint-Jacques de Compostelle.
LE CHANVREUR
Quelle bêtise nous contez-vous? Nous ne connaissons pas cette paroisse-là. Nous voyons bien que vous êtes de mauvaises gens, des brigands, des rien du tout et des menteurs. Allez plus loin chanter vos sornettes; nous sommes sur nos gardes, et vous n’entrerez point céans.
LE FOSSOYEUR
Hélas! mon pauvre homme, ayez pitié de nous! Nous ne sommes pas des pèlerins, vous l’avez deviné; mais nous sommes de malheureux braconniers poursuivis par des gardes. Mêmement les gendarmes sont après nous et, si vous ne nous faites point cacher dans votre fenil, nous allons être pris et conduits en prison.
LE CHANVREUR
Et qui nous prouvera que, cette fois-ci, vous soyez ce que vous dites? car voilà déjà un mensonge que vous n’avez pas pu soutenir.
LE FOSSOYEUR
Si vous voulez nous ouvrir, nous vous montrerons une belle pièce de gibier que nous avons tuée.
LE CHANVREUR
Montrez-la tout de suite, car nous sommes en méfiance.
LE FOSSOYEUR
Eh bien, ouvrez une porte ou une fenêtre, qu’on vous passe la bête.
LE CHANVREUR
Oh! que nenni! pas si sot! Je vous regarde par un petit pertuis! et je ne vois parmi vous ni chasseurs, ni gibier.
Ici un garçon bouvier, trapu et d’une force herculéenne, se détacha du groupe où il se tenait inaperçu, éleva vers la lucarne une oie plumée, passée dans une forte broche de fer, ornée de bouquets de paille et de rubans.
—Oui-da! s’écria le chanvreur, après avoir passé avec précaution un bras dehors pour tâter le rôt; ceci n’est point une caille, ni une perdrix; ce n’est ni un lièvre, ni un lapin; c’est quelque chose comme une oie ou un dindon. Vraiment, vous êtes de beaux chasseurs! et ce gibier-là ne vous a guère fait courir. Allez plus loin, mes drôles! toutes vos menteries sont connues, et vous pouvez bien aller chez vous faire cuire votre souper. Vous ne mangerez pas le nôtre.
LE FOSSOYEUR
Hélas! mon Dieu, où irons-nous faire cuire notre gibier? C’est bien peu de chose pour tant de monde que nous sommes; et, d’ailleurs, nous n’avons ni feu ni lieu. A cette heure-ci toutes les portes sont fermées, tout le monde est couché; il n’y a que vous qui fassiez la noce dans votre maison, et il faut que vous ayez le cœur bien dur pour nous laisser transir dehors. Ouvrez-nous, braves gens, encore une fois; nous ne vous occasionnerons pas de dépenses. Vous voyez bien que nous apportons le rôti; seulement un peu de place à votre foyer, un peu de flamme pour le faire cuire, et nous nous en irons contents.
LE CHANVREUR
Croyez-vous qu’il y ait trop de place chez nous, et que le bois ne nous coûte rien?
LE FOSSOYEUR
Nous avons là une petite botte de paille pour faire le feu, nous nous en contenterons; donnez-nous seulement la permission de mettre la broche en travers de votre cheminée.
LE CHANVREUR
Cela ne sera point; vous nous faites dégoût et point du tout pitié. M’est avis que vous êtes ivres, que vous n’avez besoin de rien, et que vous voulez entrer chez nous pour voler notre feu et nos filles.
LE FOSSOYEUR
Puisque vous ne voulez entendre à aucune bonne raison, nous allons entrer chez vous par force.
LE CHANVREUR
Essayez, si vous voulez. Nous sommes assez bien renfermés pour ne pas vous craindre. Et puisque vous êtes insolents, nous ne vous répondrons pas davantage.
Là-dessus le chanvreur ferma à grand bruit l’huis de la lucarne, et redescendit dans la chambre au-dessous, par une échelle. Puis il reprit la fiancée par la main, et les jeunes gens des deux sexes se joignant à eux, tous se mirent à danser et à crier joyeusement tandis que les matrones chantaient d’une voix perçante, et poussaient de grands éclats de rire en signe de mépris et de bravade contre ceux du dehors qui tentaient l’assaut.
Les assiégeants, de leur côté, faisaient rage: ils déchargeaient leurs pistolets dans les portes, faisaient gronder les chiens, frappaient de grands coups sur les murs, secouaient les volets, poussaient des cris effroyables; enfin c’était un vacarme à ne pas s’entendre, une poussière et une fumée à ne se point voir.
Pourtant cette attaque était simulée: le moment n’était pas venu de violer l’étiquette. Si l’on parvenait, en rôdant, à trouver un passage non gardé, une ouverture quelconque, on pouvait chercher à s’introduire par surprise, et alors, si le porteur de la broche arrivait à mettre son rôti au feu, la prise de possession du foyer ainsi constatée, la comédie finissait et le fiancé était vainqueur. Mais les issues de la maison n’étaient pas assez nombreuses pour qu’on eût négligé les précautions d’usage, et nul ne se fût arrogé le droit d’employer la violence avant le moment fixé pour la lutte.
Quand on fut las de sauter et de crier, le chanvreur songea à capituler. Il remonta à sa lucarne, l’ouvrit avec précaution, et salua les assiégeants désappointés par un éclat de rire.
—Eh bien, mes gars, dit-il, vous voilà bien penauds! Vous pensiez que rien n’était plus facile que d’entrer céans, et vous voyez que notre défense est bonne. Mais nous commençons à avoir pitié de vous, si vous voulez vous soumettre et accepter nos conditions.
LE FOSSOYEUR
Parlez, mes braves gens; dites ce qu’il faut faire pour approcher de votre foyer.
LE CHANVREUR
Il faut chanter, mes amis, mais chanter une chanson que nous ne connaissions pas, et à laquelle nous ne puissions pas répondre par une meilleure.
—Qu’à cela ne tienne! répondit le fossoyeur, et il entonna d’une voix puissante:
_Voilà six mois que c’était le printemps_,
—_Me promenais sur l’herbette naissante_, répondit le chanvreur d’une voix un peu enrouée, mais terrible. Vous moquez-vous, mes pauvres gens, de nous chanter une pareille vieillerie? vous voyez bien que nous vous arrêtons au premier mot!
—_C’était la fille d’un prince_...
—_Qui voulait se marier_, répondit le chanvreur. Passez, passez à une autre! nous connaissons celle-là un peu trop.
LE FOSSOYEUR
Voulez-vous celle-ci?
—_En revenant de Nantes_...
LE CHANVREUR
—_J’étais bien fatigué, voyez! J’étais bien fatigué_.
Celle-là est du temps de ma grand’mère. Voyons-en une autre!
LE FOSSOYEUR
—_L’autre jour en me promenant_...
LE CHANVREUR
—_Le long de ce bois charmant!_ En voilà une qui est bête! Nos petits enfants ne voudraient pas se donner la peine de vous répondre! Quoi! voilà tout ce que vous savez?
LE FOSSOYEUR
Oh! nous vous en dirons tant que vous finirez par rester court.
Il se passa bien une heure à combattre ainsi. Comme les deux antagonistes étaient les deux plus forts du pays sur la chanson, et que leur répertoire semblait inépuisable, cela eût pu durer toute la nuit, d’autant plus que le chanvreur mit un peu de malice à laisser chanter certaines complaintes en dix, vingt ou trente couplets, feignant, par son silence, de se déclarer vaincu. Alors on triomphait dans le camp du fiancé, on chantait en chœur à pleine voix, et on croyait que cette fois la partie adverse ferait défaut; mais, à la moitié du couplet final, on entendait la voix rude et enrhumée du vieux chanvreur beugler les derniers vers; après quoi il s’écriait: Vous n’aviez pas besoin de vous fatiguer à en dire une si longue, mes enfants! Nous la savions sur le bout du doigt!
Une ou deux fois pourtant le chanvreur fit la grimace, fronça le sourcil et se retourna d’un air désappointé vers les matrones attentives. Le fossoyeur chantait quelque chose de si vieux, que son adversaire l’avait oublié, ou peut-être qu’il ne l’avait jamais su; mais aussitôt les bonnes commères nasillaient, d’une voix aigre comme celle de la mouette, le refrain victorieux; et le fossoyeur, sommé de se rendre, passait à d’autres essais.
Il eût été trop long d’attendre de quel côté resterait la victoire. Le parti de la fiancée déclara qu’il faisait grâce à condition qu’on offrirait à celle-ci un présent digne d’elle.
Alors commença le chant des livrées sur un air solennel comme un chant d’église.
Les hommes du dehors dirent en basse-taille à l’unisson:
Ouvrez la porte, ouvrez,
Marie, ma mignonne,
J’_ons_ de beaux cadeaux à vous présenter.
Hélas! ma mie, laissez-nous entrer.
A quoi les femmes répondirent de l’intérieur, et en fausset, d’un ton dolent:
Mon père est en chagrin, ma mère en grand’tristesse,
Et moi je suis fille de trop grand merci
Pour ouvrir ma porte à _cette heure ici_.
Les hommes reprirent le premier couplet jusqu’au quatrième vers, qu’ils modifièrent de la sorte:
_J’ons un beau mouchoir à vous présenter_.
Mais, au nom de la fiancée, les femmes répondirent de même que la première fois.
Pendant vingt couplets, au moins, les hommes énumérèrent tous les cadeaux de la livrée, mentionnant toujours un objet nouveau dans le dernier vers: un beau _devanteau_ (tablier), de beaux rubans, un habit de drap, de la dentelle, une croix d’or, et jusqu’à _un cent d’épingles_ pour compléter la modeste corbeille de la mariée. Le refus des matrones était irrévocable; mais enfin les garçons se décidèrent à parler _d’un beau mari à leur présenter_ et elles répondirent en s’adressant à la mariée, en lui chantant avec les hommes:
Ouvrez la porte, ouvrez,
Marie, ma mignonne,
C’est un beau mari qui vient vous chercher,
Allons, ma mie, laissons-les entrer.
III
LE MARIAGE
Aussitôt le chanvreur tira la cheville de bois qui fermait la porte à l’intérieur: c’était encore, à cette époque, la seule serrure connue dans la plupart des habitations de notre hameau. La bande du fiancé fit irruption dans la demeure de la fiancée, mais non sans combat; car les garçons cantonnés dans la maison, même le vieux chanvreur et les vieilles commères se mirent en devoir de garder le foyer. Le porteur de la broche, soutenu par les siens, devait arriver à planter le rôti dans l’âtre. Ce fut une véritable bataille, quoiqu’on s’abstînt de se frapper et qu’il n’y eût point de colère dans cette lutte. Mais on se poussait et on se pressait si étroitement, et il y avait tant d’amour-propre en jeu dans cet essai de forces musculaires, que les résultats pouvaient être plus sérieux qu’ils ne le paraissaient à travers les rires et les chansons. Le pauvre vieux chanvreur, qui se débattait comme un lion, fut collé à la muraille et serré par la foule, jusqu’à perdre la respiration. Plus d’un champion renversé fut foulé aux pieds involontairement, plus d’une main cramponnée à la broche fut ensanglantée. Ces jeux sont dangereux, et les accidents ont été assez graves dans les derniers temps pour que nos paysans aient résolu de laisser tomber en désuétude la cérémonie des livrées. Je crois que nous avons vu la dernière à la noce de Françoise Meillant et encore la lutte ne fut-elle que simulée.
Cette lutte fut encore assez passionnée à la noce de Germain. Il y avait une question de point d’honneur de part et d’autre à envahir et à défendre le foyer de la Guillette. L’énorme broche de fer fut tordue comme une vis sous les vigoureux poignets qui se la disputaient. Un coup de pistolet mit le feu à une petite provision de chanvre en poupées, placée sur une claie, au plafond. Cet incident fit diversion, et, tandis que les uns s’empressaient d’étouffer ce germe d’incendie, le fossoyeur, qui était grimpé au grenier sans qu’on s’en aperçût, descendit par la cheminée, et saisit la broche au moment où le bouvier qui la défendait auprès de l’âtre, l’élevait au-dessus de sa tête pour empêcher qu’elle ne lui fût arrachée. Quelque temps avant la prise d’assaut, les matrones avaient eu le soin d’éteindre le feu, de crainte qu’en se débattant auprès, quelqu’un ne vînt à y tomber et à se brûler. Le facétieux fossoyeur, d’accord avec le bouvier, s’empara donc du trophée sans difficulté et le jeta en travers sur les _landiers_. C’en était fait! il n’était plus permis d’y toucher. Il sauta au milieu de la chambre et alluma un reste de paille, qui entourait la broche, pour faire le simulacre de la cuisson du rôti, car l’oie était en pièces et jonchait le plancher de ses membres épars.
Il y eut alors beaucoup de rires et de discussions fanfaronnes. Chacun montrait les horions qu’il avait reçus, et comme c’était souvent la main d’un ami qui avait frappé, personne ne se plaignit ni ne se querella. Le chanvreur, à demi aplati, se frottait les reins, disant qu’il s’en souciait fort peu, mais qu’il protestait contre la ruse de son compère le fossoyeur, et que, s’il n’eût été à demi mort, le foyer n’eût pas été conquis si facilement. Les matrones balayaient le pavé, et l’ordre se faisait. La table se couvrait de brocs de vin nouveau. Quand on eut trinqué ensemble et repris haleine, le fiancé fut amené au milieu de la chambre, et, armé d’une baguette, il dut se soumettre à une nouvelle épreuve.
Pendant la lutte, la fiancée avait été cachée avec trois de ses compagnes par sa mère, sa marraine et ses tantes, qui avaient fait asseoir les quatre jeunes filles sur un banc, dans un coin reculé de la salle, et les avaient couvertes d’un grand drap blanc. Les trois compagnes avaient été choisies de la même taille que Marie, et leurs cornettes de hauteur identique, de sorte que le drap leur couvrant la tête et les enveloppant jusque par-dessous les pieds, il était impossible de les distinguer l’une de l’autre.
Le fiancé ne devait les toucher qu’avec le bout de sa baguette, et seulement pour désigner celle qu’il jugeait être sa femme. On lui donnait le temps d’examiner, mais avec les yeux seulement, et les matrones, placées à ses côtés, veillaient rigoureusement à ce qu’il n’y eût point de supercherie. S’il se trompait, il ne pouvait danser de la soirée avec sa fiancée, mais seulement avec celle qu’il avait choisie par erreur.
Germain, se voyant en présence de ces fantômes enveloppés sous le même suaire, craignait fort de se tromper; et, de fait, cela était arrivé à bien d’autres, car les précautions étaient toujours prises avec un soin consciencieux. Le cœur lui battait. La petite Marie essayait bien de respirer fort et d’agiter un peu le drap, mais ses malignes rivales en faisaient autant, poussaient le drap avec leurs doigts, et il y avait autant de signes mystérieux que de jeunes filles sous le voile. Les cornettes carrées maintenaient ce voile si également qu’il était impossible de voir la forme d’un front dessiné par ses plis.
Germain, après dix minutes d’hésitation, ferma les yeux, recommanda son âme à Dieu, et tendit la baguette au hasard. Il toucha le front de la petite Marie, qui jeta le drap loin d’elle en criant victoire. Il eut alors la permission de l’embrasser et, l’enlevant dans ses bras robustes, il la porta au milieu de la chambre, et ouvrit avec elle le bal, qui dura jusqu’à deux heures du matin.
Alors on se sépara pour se réunir à huit heures. Comme il y avait un certain nombre de jeunes gens venus des environs, et qu’on n’avait pas des lits pour tout le monde, chaque invitée du village reçut dans son lit deux ou trois jeunes compagnes, tandis que les garçons allèrent pêle-mêle s’étendre sur le fourrage du grenier de la métairie. Vous pouvez bien penser que là ils ne dormirent guère, car ils ne songèrent qu’à se lutiner les uns les autres, à échanger des lazzis et à se conter de folles histoires. Dans les noces, il y a de rigueur trois nuits blanches, qu’on ne regrette point.
A l’heure marquée pour le départ, après qu’on eut mangé la soupe au lait relevée d’une forte dose de poivre, pour se mettre en appétit, car le repas de noces promettait d’être copieux, on se rassembla dans la cour de la ferme. Notre paroisse étant supprimée, c’est à une demi-lieue de chez nous qu’il fallait aller chercher la bénédiction nuptiale. Il faisait un beau temps frais, mais les chemins étant fort gâtés, chacun s’était muni d’un cheval, et chaque homme prit en croupe une compagne jeune ou vieille. Germain partit sur la Grise, qui, bien pansée, ferrée à neuf et ornée de rubans, piaffait et jetait le feu par les naseaux. Il alla chercher sa fiancée à la chaumière avec son beau-frère Jacques, lequel, monté sur la vieille Grise, prit la bonne mère Guillette en croupe tandis que Germain rentra dans la cour de la ferme, amenant sa chère petite femme d’un air de triomphe.
Puis la joyeuse cavalcade se mit en route, escortée par les enfants à pied, qui couraient en tirant des coups de pistolet et faisaient bondir les chevaux. La mère Maurice était montée sur une petite charrette avec les trois enfants de Germain et les ménétriers. Ils ouvraient la marche au son des instruments. Petit-Pierre était si beau, que la vieille grand- mère en était tout orgueilleuse. Mais l’impétueux enfant ne tint pas longtemps à ses côtés. A un temps d’arrêt qu’il fallut faire à mi-chemin pour s’engager dans un passage difficile, il s’esquiva et alla supplier son père de l’asseoir devant lui sur la _Grise_.
—Oui-da! répondit Germain, cela va nous attirer de mauvaises plaisanteries! il ne faut point.
—Je ne me soucie guère de ce que diront les gens de Saint- Chartier, dit la petite Marie. Prenez-le, Germain, je vous en prie: je serai encore plus fière de lui que de ma toilette de noces.
Germain céda, et le beau trio s’élança dans les rangs au galop triomphant de la _Grise_.