Chapter 7
Germain essaya d’oublier aussi, en se replongeant dans le travail; mais il devint si triste et si distrait, que tout le monde le remarqua. Il ne parlait pas à la petite Marie, il ne la regardait même pas; et pourtant si on lui eût demandé dans quel pré elle était et par quel chemin elle avait passé, il n’était point d’heure du jour où il n’eût pu le dire s’il avait voulu répondre. Il n’avait pas osé demander à ses parents de la recueillir à la ferme pendant l’hiver, et pourtant il savait bien qu’elle devait souffrir de la misère. Mais elle n’en souffrit pas, et la mère Guillette ne put jamais comprendre comment sa petite provision de bois ne diminuait point, et comment son hangar se trouvait rempli le matin lorsqu’elle l’avait laissé presque vide le soir. Il en fut de même du blé et des pommes de terre. Quelqu’un passait par la lucarne du grenier et vidait un sac sur le plancher sans réveiller personne et sans laisser de traces. La vieille en fut à la fois inquiète et réjouie; elle engagea sa fille à n’en point parler, disant que si on venait à savoir le miracle qui se faisait chez elle, on la tiendrait pour sorcière. Elle pensait bien que le diable s’en mêlait, mais elle n’était pas pressée de se brouiller avec lui en appelant les exorcismes du curé sur sa maison; elle se disait qu’il serait temps, lorsque Satan viendrait lui demander son âme en retour de ses bienfaits.
La petite Marie comprenait mieux la vérité, mais elle n’osait en parler à Germain, de peur de le voir revenir à son idée de mariage, et elle feignait avec lui de ne s’apercevoir de rien.
XVI
LA MERE MAURICE
Un jour la mère Maurice, se trouvant seule dans le verger avec Germain, lui dit d’un air d’amitié: "Mon pauvre gendre, je crois que vous n’êtes pas bien. Vous ne mangez pas aussi bien qu’à l’ordinaire, vous ne riez plus, vous causez de moins en moins. Est-ce que quelqu’un de chez nous, ou nous-mêmes, sans le savoir et sans le vouloir, vous avons fait de la peine?
—Non, ma mère, répondit Germain, vous avez toujours été aussi bonne pour moi que la mère qui m’a mis au monde, et je serais un ingrat si je me plaignais de vous, ou de votre mari, ou de personne de la maison.
—En ce cas, mon enfant, c’est le chagrin de la mort de votre femme qui vous revient. Au lieu de s’en aller avec le temps, votre ennui empire, et il faut absolument faire ce que votre beau-père vous a dit fort sagement: il faut vous remarier.
—Oui, ma mère, ce serait aussi mon idée; mais les femmes que vous m’avez conseillé de rechercher ne me conviennent pas. Quand je les vois, au lieu d’oublier ma Catherine, j’y pense davantage.
—C’est qu’apparemment, Germain, nous n’avons pas su deviner votre goût. Il faut donc que vous nous aidiez, en nous disant la vérité. Sans doute il y a quelque part une femme qui est faite pour vous, car le bon Dieu ne fait personne sans lui réserver son bonheur dans une autre personne. Si donc vous savez où la prendre, cette femme qu’il vous faut, prenez-la; et qu’elle soit belle ou laide, jeune ou vieille, riche ou pauvre, nous sommes décidés, mon vieux et moi, à vous donner consentement; car nous sommes fatigués de vous voir triste, et nous ne pouvons pas vivre tranquilles si vous ne l’êtes point.
—Ma mère, vous êtes aussi bonne que le bon Dieu, et mon père pareillement, répondit Germain; mais votre compassion ne peut pas porter remède à mes ennuis: la fille que je voudrais ne veut point de moi.
—C’est donc qu’elle est trop jeune? S’attacher à une jeunesse est déraison pour vous.
—Eh bien! oui, bonne mère, j’ai cette folie de m’être attaché à une jeunesse, et je m’en blâme. Je fais mon possible pour n’y plus penser; mais que je travaille ou que je me repose, que je sois à la messe ou dans mon lit, avec mes enfants ou avec vous, j’y pense toujours, je ne peux penser à autre chose.
—Alors c’est comme un sort qu’on vous a jeté, Germain? Il n’y a à ça qu’un remède, c’est que cette fille change d’idée et vous écoute. Il faudra donc que je m’en mêle, et que je voie si c’est possible. Vous allez me dire où elle est et comment on l’appelle.
—Hélas! ma chère mère, je n’ose pas, dit Germain, parce que vous allez vous moquer de moi.
—Je ne me moquerai pas de vous, Germain, parce que vous êtes dans la peine et que je ne veux pas vous y mettre davantage. Serait-ce point la Fanchette?
—Non, ma mère, ça ne l’est point.
—Ou la Rosette?
—Non.
—Dites donc, car je n’en finirai pas, s’il faut que je nomme toutes les filles du pays.
Germain baissa la tête et ne put se décider à répondre.
—Allons! dit la mère Maurice, je vous laisse tranquille pour aujourd’hui, Germain; peut-être que demain vous serez plus confiant avec moi, ou bien que votre belle-sœur sera plus adroite à vous questionner.
Et elle ramassa sa corbeille pour aller étendre son linge sur les buissons.
Germain fit comme les enfants qui se décident quand ils voient qu’on ne s’occupera plus d’eux. Il suivit sa belle-mère, et lui nomma enfin en tremblant _la petite Marie à la Guillette_.
Grande fut la surprise de la mère Maurice: c’était la dernière à laquelle elle eût songé. Mais elle eut la délicatesse de ne point se récrier et de faire mentalement ses commentaires. Puis, voyant que son silence accablait Germain, elle lui tendit sa corbeille en lui disant: —Alors est-ce une raison pour ne point m’aider dans mon travail? Portez donc cette charge, et venez parler avec moi. Avez-vous bien réfléchi, Germain? êtes-vous bien décidé?
—Hélas! ma chère mère, ce n’est pas comme cela qu’il faut parler: je serais décidé si je pouvais réussir; mais comme je ne serais pas écouté, je ne suis décidé qu’à m’en guérir si je peux.
—Et si vous ne pouvez pas?
—Toute chose a son terme, mère Maurice: quand le cheval est trop chargé, il tombe; et quand le bœuf n’a rien à manger, il meurt.
—C’est donc à dire que vous mourrez, si vous ne réussissez point? A Dieu ne plaise, Germain! Je n’aime pas qu’un homme comme vous dise de ces choses-là, parce que quand il les dit il les pense. Vous êtes d’un grand courage, et la faiblesse est dangereuse chez les gens forts. Allons, prenez de l’espérance. Je ne conçois pas qu’une fille dans la misère, et à laquelle vous faites beaucoup d’honneur en la recherchant, puisse vous refuser.
—C’est pourtant la vérité, elle me refuse.
—Et quelles raisons vous en donne-t-elle?
—Que vous lui avez toujours fait du bien, que sa famille doit beaucoup à la vôtre, et qu’elle ne veut point vous déplaire en me détournant d’un mariage riche.
—Si elle dit cela, elle prouve de bons sentiments, et c’est honnête de sa part. Mais en vous disant cela, Germain, elle ne vous guérit point, car elle vous dit sans doute qu’elle vous aime, et qu’elle vous épouserait si nous le voulions?
—Voilà le pire! elle dit que son cœur n’est point porté vers moi.
—Si elle dit ce qu’elle ne pense pas, pour mieux vous éloigner d’elle, c’est une enfant qui mérite que nous l’aimions et que nous passions par-dessus sa jeunesse à cause de sa grande raison.
—Oui, dit Germain, frappé d’une espérance qu’il n’avait pas encore conçue: ça serait bien sage et bien _comme il faut_ de sa part! mais si elle est si raisonnable, je crains bien que c’est à cause que je lui déplais.
—Germain, dit la mère Maurice, vous allez me promettre de vous tenir tranquille pendant toute la semaine, de ne point vous tourmenter, de manger, de dormir, et d’être gai comme autrefois. Moi, je parlerai à mon vieux, et si je le fais consentir, vous saurez alors le vrai sentiment de la fille à votre endroit.
Germain promit, et la semaine se passa sans que le père Maurice lui dît un mot en particulier et parût se douter de rien. Le laboureur s’efforça de paraître tranquille, mais il était toujours plus pâle et plus tourmenté.
XVII
LA PETITE MARIE
Enfin, le dimanche matin, au sortir de la messe, sa belle-mère lui demanda ce qu’il avait obtenu de sa bonne amie depuis la conversation dans le verger.
—Mais, rien du tout, répondit-il. Je ne lui ai pas parlé.
—Comment donc voulez-vous la persuader si vous ne lui parlez pas?
—Je ne lui ai parlé qu’une fois, répondit Germain. C’est quand nous avons été ensemble à Fourche; et, depuis ce temps- là, je ne lui ai pas dit un seul mot. Son refus m’a fait tant de peine que j’aime mieux ne pas l’entendre recommencer à me dire qu’elle ne m’aime pas.
—Eh bien, mon fils, il faut lui parler maintenant; votre beau-père vous autorise à le faire. Allez, décidez-vous! je vous le dis, et, s’il le faut, je le veux; car vous ne pouvez pas rester dans ce doute-là.
Germain obéit. Il arriva chez la Guillette, la tête basse et l’air accablé. La petite Marie était seule au coin du feu, si pensive qu’elle n’entendit pas venir Germain. Quand elle le vit devant elle, elle sauta de surprise sur sa chaise, et devint toute rouge.
—Petite Marie, lui dit-il en s’asseyant auprès d’elle, je viens te faire de la peine et t’ennuyer, je le sais bien: mais _l’homme et la femme de chez nous_ (désignant ainsi, selon l’usage, les chefs de famille) veulent que je te parle et que je te demande de m’épouser. Tu ne le veux pas, toi, je m’y attends.
—Germain, répondit la petite Marie, c’est donc décidé que vous m’aimez?
—Ça te fâche, je le sais, mais ce n’est pas ma faute: si tu pouvais changer d’avis, je serais trop content, et sans doute je ne mérite pas que cela soit. Voyons, regarde-moi, Marie, je suis donc bien affreux?
—Non, Germain, répondit-elle en souriant, vous êtes plus beau que moi.
—Ne te moque pas; regarde-moi avec indulgence; il ne me manque encore ni un cheveu ni une dent. Mes yeux te disent que je t’aime. Regarde-moi donc dans les yeux, ça y est écrit, et toute fille sait lire dans cette écriture-là.
Marie regarda dans les yeux de Germain avec son assurance enjouée; puis, tout à coup, elle détourna la tête et se mit à trembler.
—Ah! mon Dieu! je te fais peur, dit Germain, tu me regardes comme si j’étais le fermier des Ormeaux. Ne me crains pas, je t’en prie, cela me fait trop de mal. Je ne te dirai pas de mauvaises paroles, moi; je ne t’embrasserai pas malgré toi, et quand tu voudras que je m’en aille, tu n’auras qu’à me montrer la porte. Voyons, faut-il que je sorte pour que tu finisses de trembler?
Marie tendit la main au laboureur, mais sans détourner sa tête penchée vers le foyer, et sans dire un mot.
—Je comprends, dit Germain; tu me plains, car tu es bonne; tu es fâchée de me rendre malheureux: mais tu ne peux pourtant pas m’aimer?
—Pourquoi me dites-vous de ces choses-là, Germain? répondit enfin la petite Marie, vous voulez donc me faire pleurer?
—Pauvre petite fille, tu as bon cœur, je le sais; mais tu ne m’aimes pas, et tu me caches ta figure parce que tu crains de me laisser voir ton déplaisir et ta répugnance. Et moi, je n’ose pas seulement te serrer la main! Dans le bois, quand mon fils dormait, et que tu dormais aussi, j’ai failli t’embrasser tout doucement. Mais je serais mort de honte plutôt que de te le demander, et j’ai autant souffert dans cette nuit-là qu’un homme qui brûlerait à petit feu. Depuis ce temps-là j’ai rêvé à toi toutes les nuits. Ah! comme je t’embrassais, Marie! Mais toi, pendant ce temps-là, tu dormais sans rêver. Et, à présent, sais-tu ce que je pense? c’est que si tu te retournais pour me regarder avec les yeux que j’ai pour toi, et si tu approchais ton visage du mien, je crois que j’en tomberais mort de joie. Et toi, tu penses que si pareille chose t’arrivait tu en mourrais de colère et de honte!
Germain parlait comme dans un rêve sans entendre ce qu’il disait. La petite Marie tremblait toujours; mais comme il tremblait encore davantage, il ne s’en apercevait plus. Tout à coup elle se retourna; elle était toute en larmes et le regardait d’un air de reproche. Le pauvre laboureur crut que c’était le dernier coup, et, sans attendre son arrêt, il se leva pour partir; mais la jeune fille l’arrêta en l’entourant de ses deux bras, et, cachant sa tête dans son sein:
—Ah! Germain, lui dit-elle en sanglotant, vous n’avez donc pas deviné que je vous aime?
Germain serait devenu fou, si son fils, qui le cherchait et qui entra dans la chaumière au grand galop sur un bâton, avec sa petite sœur en croupe qui fouettait avec une branche d’osier ce coursier imaginaire, ne l’eût rappelé à lui-même. Il le souleva dans ses bras, et le mettant dans ceux de sa fiancée:
—Tiens, lui dit-il, tu as fait plus d’un heureux en m’aimant!
APPENDICE
I
LES NOCES DE CAMPAGNE
Ici finit l’histoire du mariage de Germain, telle qu’il me l’a racontée lui-même, le fin laboureur qu’il est! Je te demande pardon, lecteur ami, de n’avoir pas su te la traduire mieux; car c’est une véritable traduction qu’il faut au langage antique et naïf des paysans de la contrée que je _chante_ (comme on disait jadis). Ces gens-là parlent trop français pour nous, et, depuis Rabelais et Montaigne, les progrès de la langue nous ont fait perdre bien des vieilles richesses. Il en est ainsi de tous les progrès, il faut en prendre son parti. Mais c’est encore un plaisir d’entendre ces idiotismes pittoresques régner sur le vieux terroir du centre de la France; d’autant plus que c’est la véritable expression du caractère moqueusement tranquille et plaisamment disert des gens qui s’en servent. La Touraine a conservé un certain nombre précieux de locutions patriarcales. Mais la Touraine s’est grandement civilisée avec et depuis la Renaissance. Elle s’est couverte de châteaux, de routes, d’étrangers et de mouvement. Le Berry est resté stationnaire, et je crois qu’après la Bretagne et quelques provinces de l’extrême midi de la France, c’est le pays le plus _conservé_ qui se puisse trouver à l’heure qu’il est. Certaines coutumes sont si étranges, si curieuses, que j’espère t’amuser encore un instant, cher lecteur, si tu permets que je te raconte en détail une noce de campagne, celle de Germain, par exemple, à laquelle j’eus le plaisir d’assister il y a quelques années.
Car hélas! tout s’en va. Depuis seulement que j’existe il s’est fait plus de mouvement dans les idées et dans les coutumes de mon village, qu’il ne s’en était vu durant des siècles avant la révolution. Déjà la moitié des cérémonies celtiques, païennes ou moyen âge, que j’ai vues encore en pleine vigueur dans mon enfance, se sont effacées. Encore un ou deux ans peut-être, et les chemins de fer passeront leur niveau sur nos vallées profondes, emportant, avec la rapidité de la foudre, nos antiques traditions et nos merveilleuses légendes.
C’était en hiver, aux environs du carnaval, époque de l’année où il est séant et convenable chez nous de faire les noces. Dans l’été on n’a guère le temps, et les travaux d’une ferme ne peuvent souffrir trois jours de retard, sans parler des jours complémentaires affectés à la digestion plus ou moins laborieuse de l’ivresse morale et physique que laisse une fête. —J’étais assis sous le vaste manteau d’une antique cheminée de cuisine, lorsque des coups de pistolet, des hurlements de chiens, et les sons aigus de la cornemuse m’annoncèrent l’approche des fiancés. Bientôt le père et la mère Maurice, Germain et la petite Marie, suivis de Jacques et de sa femme, des principaux parents respectifs et des parrains et marraines des fiancés, firent leur entrée dans la cour.
La petite Marie n’ayant pas encore reçu les cadeaux de noces, appelés _livrées_, était vêtue de ce qu’elle avait de mieux dans ses hardes modestes: une robe de gros drap sombre, un fichu blanc à grands ramages de couleurs voyantes, un tablier d’_incarnat_, indienne rouge fort à la mode alors et dédaignée aujourd’hui, une coiffe de mousseline très blanche, et dans cette forme heureusement conservée, qui rappelle la coiffure d’Anne Boleyn et d’Agnès Sorel. Elle était fraîche et souriante, point orgueilleuse du tout, quoiqu’il y eût bien de quoi. Germain était grave et attendri auprès d’elle, comme le jeune Jacob saluant Rachel aux citernes de Laban. Toute autre fille eût pris un air d’importance et une tenue de triomphe; car, dans tous les rangs, c’est quelque chose que d’être épousée pour ses beaux yeux. Mais les yeux de la jeune fille étaient humides et brillants d’amour; on voyait bien qu’elle était profondément éprise, et qu’elle n’avait point le loisir de s’occuper de l’opinion des autres. Son petit air résolu ne l’avait point abandonnée; mais c’était toute franchise et tout bon vouloir chez elle; rien d’impertinent dans son succès, rien de personnel dans le sentiment de sa force. Je ne vis oncques si gentille fiancée, lorsqu’elle répondait nettement à ses jeunes amies qui lui demandaient si elle était contente:
—Dame! bien sûr! je ne me plains pas du bon Dieu.
Le père Maurice porta la parole; il venait faire les compliments et invitations d’usage. Il attacha d’abord au manteau de la cheminée une branche de laurier ornée de rubans; ceci s’appelle l’_exploit_, c’est-à-dire la lettre de faire part; puis il distribua à chacun des invités une petite croix faite d’un bout de ruban bleu traversé d’un autre bout de ruban rose; le rose pour la fiancée, le bleu pour l’épouseur; et les invités des deux sexes durent garder ce signe pour en orner les uns leur cornette, les autres leur boutonnière le jour de la noce. C’est la lettre d’admission, la carte d’entrée.
Alors le père Maurice prononça son compliment. Il invitait le maître de la maison et toute _sa compagnie_, c’est-à-dire tous ses enfants, tous ses parents, tous ses amis et tous ses serviteurs, à la bénédiction, _au festin, à la divertissance, à la dansière et à tout ce qui en suit_. Il ne manqua pas de dire: —Je viens vous _faire l’honneur_ de vous _semondre_. Locution très juste, bien qu’elle nous paraisse un contresens, puisqu’elle exprime l’idée de rendre les honneurs à ceux qu’on en juge dignes.
Malgré la libéralité de l’invitation portée ainsi de maison en maison dans toute la paroisse, la politesse, qui est grandement discrète chez les paysans, veut que deux personnes seulement de chaque famille en profitent, un chef de famille sur le ménage, un de leurs enfants sur le nombre.
Ces invitations faites, les fiancés et leurs parents allèrent dîner ensemble à la métairie.
La petite Marie garda ses trois moutons sur le communal, et Germain travailla la terre comme si de rien n’était.
La veille du jour marqué pour le mariage, vers deux heures de l’après-midi, la musique arriva, c’est-à-dire le _cornemuseux_ et le _vielleux_, avec leurs instruments ornés de longs rubans flottants, et jouant une marche de circonstance, sur un rythme un peu lent pour des pieds qui ne seraient pas indigènes, mais parfaitement combiné avec la nature du terrain gras et des chemins ondulés de la contrée. Des coups de pistolet, tirés par les jeunes gens et les enfants, annoncèrent le commencement de la noce. On se réunit peu à peu, et l’on dansa sur la pelouse devant la maison pour se mettre en train. Quand la nuit fut venue, on commença d’étranges préparatifs, on se sépara en deux bandes, et quand la nuit fut close, on procéda à la cérémonie des _livrées_.
Ceci se passait au logis de la fiancée, la chaumière à la Guillette. La Guillette prit avec elle sa fille, une douzaine de jeunes et jolies _pastoures_, amies et parentes de sa fille, deux ou trois respectables matrones, voisines fortes en bec, promptes à la réplique et gardiennes rigides des anciens us. Puis elle choisit une douzaine de vigoureux champions, ses parents et amis; enfin le vieux _chanvreur_ de la paroisse, homme disert et beau parleur s’il en fut.
Le rôle que joue en Bretagne le _bazvalan_, le tailleur du village, c’est le broyeur de chanvre ou le cardeur de laine (deux professions souvent réunies en une seule) qui le remplit dans nos campagnes. Il est de toutes les solennités tristes ou gaies, parce qu’il est essentiellement érudit et beau diseur, et, dans ces occasions, il a toujours le soin de porter la parole pour accomplir dignement certaines formalités usitées de temps immémorial. Les professions errantes, qui introduisent l’homme au sein des familles sans lui permettre de se concentrer dans la sienne, sont propres à le rendre bavard, plaisant, conteur et chanteur.
Le broyeur de chanvre est particulièrement sceptique. Lui et un autre fonctionnaire rustique, dont nous parlerons tout à l’heure, le fossoyeur, sont toujours les esprits forts du lieu. Ils ont tant parlé de revenants et ils savent si bien tous les tours dont ces malins esprits sont capables, qu’ils ne les craignent guère. C’est particulièrement la nuit que tous, fossoyeurs, chanvreurs et revenants exercent leur industrie. C’est aussi la nuit que le chanvreur raconte ses lamentables légendes. Qu’on me permette une digression.
Quand le chanvre est _arrivé_ à point, c’est-à-dire suffisamment trempé dans les eaux courantes et à demi séché à la _rive_, on le rapporte dans la cour des habitations; on le place debout par petites gerbes qui, avec leurs tiges écartées du bas et leurs têtes liées en boules, ressemblent déjà passablement le soir à une longue procession de petits fantômes blancs, plantés sur leurs jambes grêles, et marchant sans bruit le long des murs.
C’est à la fin de septembre, quand les nuits sont encore tièdes, qu’à la pâle clarté de la lune on commence à broyer. Dans la journée, le chanvre a été chauffé au four; on l’en retire, le soir, pour le broyer chaud. On se sert pour cela d’une sorte de chevalet surmonté d’un levier en bois, qui, retombant sur des rainures, hache la plante sans la couper. C’est alors qu’on entend la nuit, dans les campagnes, ce bruit sec et saccadé de trois coups frappés rapidement. Puis, un silence se fait; c’est le mouvement du bras qui retire la poignée de chanvre pour la broyer sur une autre partie de sa longueur. Et les trois coups recommencent; c’est l’autre bras qui agit sur le levier, et toujours ainsi jusqu’à ce que la lune soit voilée par les premières lueurs de l’aube. Comme ce travail ne dure que quelques jours dans l’année, les chiens ne s’y habituent pas et poussent des hurlements plaintifs vers tous les points de l’horizon.
C’est le temps des bruits insolites et mystérieux dans la campagne. Les grues émigrantes passent dans des régions où, en plein jour, l’œil les distingue à peine. La nuit, on les entend seulement; et ces voix rauques et gémissantes, perdues dans les nuages, semblent l’appel et l’adieu d’âmes tourmentées qui s’efforcent de trouver le chemin du ciel, et qu’une invincible fatalité force à planer non loin de la terre, autour de la demeure des hommes; car ces oiseaux voyageurs ont d’étranges incertitudes et de mystérieuses anxiétés dans le cours de leur traversée aérienne. Il leur arrive parfois de perdre le vent, lorsque des brises capricieuses se combattent ou se succèdent dans les hautes régions. Alors on voit, lorsque ces déroutes arrivent durant le jour, le chef de file flotter à l’aventure dans les airs, puis faire volte-face, revenir se placer à la queue de la phalange triangulaire, tandis qu’une savante manœuvre de ses compagnons les ramène bientôt en bon ordre derrière lui. Souvent, après de vains efforts, le guide épuisé renonce à conduire la caravane; un autre se présente, essaie à son tour, et cède la place à un troisième, qui retrouve le courant et engage victorieusement la marche. Mais que de cris, que de reproches, que de remontrances, que de malédictions sauvages ou de questions inquiètes sont échangés, dans une langue inconnue, entre ces pèlerins ailés!
Dans la nuit sonore, on entend ces clameurs sinistres tournoyer parfois assez longtemps au-dessus des maisons; et comme on ne peut rien voir, on ressent malgré soi une sorte de crainte et de malaise sympathique, jusqu’à ce que cette nuée sanglotante se soit perdue dans l’immensité.