La marchande de petits pains pour les canards
Part 7
Malat jeta sa serviette et sortit. Sa femme sortit derrière lui. Elle revint s'asseoir à sa place. Elle dit à son voisin:
--Il est allé voir.
--Où?
--En bas, chez la concierge, dans la rue, chez le commissaire, on n'y peut plus tenir, vous comprenez.
--Je consentirais à ouvrir des portières jusqu'à la fin de mes jours, soupirait Grésidieux, plutôt que d'avoir jamais demandé une place à monsieur votre père.
Une demi-heure sonna. On crut reconnaître le son du timbre d'entrée. Tout le monde sursauta. C'était la demie de neuf heures.
Madame Augustin se leva; elle suffoquait. Elle dit:
--A cette heure-ci, mes amis, je suis veuve! Ma pauvre fille, tu peux pleurer ton père... Il aurait les deux jambes broyées, qu'on l'aurait ramené ici à l'heure qu'il est: il a des papiers sur lui, vous pensez bien.
--Mais, mort, on l'aurait ramené aussi, pour la même raison!
--Vous croyez?
--Mais certainement.
--J'entends un fiacre, dit madame Augustin.
--Non!... Pourquoi vous imaginer?... D'ailleurs il aurait pris une auto...
--Je vous dis que j'ai entendu...
--Maman, maman, tu vas attraper froid!... Dans l'état où elle est, mon Dieu!
Madame Augustin ouvre la fenêtre. Il y a bien un fiacre qui s'éloigne. S'est-il arrêté? La malheureuse retombe dans un fauteuil, comprimant avec la main les battements de son coeur. Tous errent de la salle à manger au salon, du salon à la salle à manger, quelques-uns ne se résignent pas à se séparer de leur serviette. Le domestique vient timidement: «Et le rôti, madame?»
--Mais, écoutez donc! mais écoutez donc! crie en frappant du pied madame Augustin.
Il semble qu'elle entende des choses que personne ne perçoit. Nous savons bien qu'elle se leurre; on ne compte plus sur rien. On devine que les uns se demandent maintenant: «Ce n'est pas tout, mais comment ça va-t-il finir ce soir? Comment sortira-t-on d'ici?» D'autres examinent la situation que va créer la mort d'Augustin, le changement aux habitudes...
Madame Augustin nous fait peur. Elle a distingué un rire de femme, très éloigné, à la cuisine; elle dit: «Les coquines!» Tout d'un coup, nous la voyons se précipiter à la porte de l'antichambre sans raison apparente; mais elle n'a pas touché le bouton, qu'on sonne... C'est bien le timbre, cette fois, un solide coup de timbre... Nous calculons que c'est bien le temps qu'aurait mis un homme de l'allure d'Augustin pour monter les quatre étages depuis qu'on a signalé le fiacre. Nous sommes tous debout, tous confiants, par un revirement soudain.
C'est madame Augustin qui a ouvert, les yeux hagards, folle du désir de voir là, là, tout de suite, son mari.
C'est la concierge.
La figure de madame Augustin a complètement hébété la concierge qui adopte aussitôt la même expression, par une habitude de servilité. A nous voir tous là, haletants, elle s'effraie; pas un mot ne sort de sa bouche. Son silence, sa stupeur, ont bien l'air d'annoncer la pire nouvelle. Madame Augustin tombe tout d'une pièce sur le parquet de l'antichambre. On l'emporte. Boniface, son médecin, s'empare d'elle.
J'avise la concierge, je la pince au bras si vivement qu'elle y porte la main:
--Qu'y a-t-il? voyons, parlez? Un accident, n'est-ce pas? Il est mort? Eh bien! dites-le?
--Mort? qui ça?...
--Augustin!
--Mais non, monsieur, monsieur Augustin est en bas. Il m'a dit: «Montez d'abord, madame Colatin, je vous en prie, voyez dans quel état est ma femme, j'ai trop peur d'essuyer le premier feu!»
Je m'écrie, malgré moi: «L'imbécile!» puis je hurle en me retournant vers l'intérieur: «Il est en bas! il est en bas! Madame Augustin, votre mari est là, il monte!»...
Tout le monde interroge la concierge au lieu de lui dire: «Allez le chercher, faites-le monter vite, sa femme le croit mort!» Pas plus que les autres je ne songe à le faire... Nous crions tous: «Il est là, il est là!» Nous gambadons, nous sautons de joie comme des enfants.
Le charivari, le tumulte me refoulent vers l'entrée. La porte est demeurée ouverte. Je reconnais le gros souffle d'Augustin. J'hésite une seconde entre le parti d'aller à lui ou d'aller vers sa femme demander au docteur si elle est en état d'embrasser son mari. Ceci est plus prudent. Pendant que je pénètre au salon, j'entends Augustin qui est sur le palier et qui fait: «Hem!... Hum!... Atch!... Hum!...» une petite tousserie familière, une façon gamine de demander: «Peut-on entrer? Vais-je être battu?»
Au salon, je vois le docteur Boniface relever son crâne rose qui reposait sur la poitrine de madame Augustin, et au seul contraste de sa figure avec celle qu'il a habituellement, je sens mes jambes manquer sous moi.
Il dit:
--Eh bien, elle est morte, ni plus ni moins.
Augustin qui, sans doute, avait adopté le parti de simuler l'inconscience pour excuser son retard, par la porte entr'ouverte, faisait d'une voix de bambin innocent:
--Coucou! c'est moi!
On s'écarte. Il voit par terre le cadavre de sa femme.
Et voilà.
Que l'issue de l'aventure eût été seulement un peu moins tragique, le retardataire n'échappait pas à la nécessité d'expliquer sa conduite. La grandeur même du malheur l'a soustrait à toute inquisition. Nous avons tous respecté son désespoir sans songer à lui demander la cause d'un tel retard, sans songer même à lui demander, ne fût-ce que pour lui fournir un alibi, s'il s'était au moins occupé du petit Grésidieux...
LE CLIENT
La saison a été si mauvaise! En passant devant la baraque qui s'intitule: «Établissement de bains, café et liqueurs», j'ai voulu interroger ce brave père Pillon, qui fait à la fois le cabaretier et le maître-baigneur, et dont la chemise de flanelle écarlate, au pied de quatre mâts à pavillons tricolores, appelle en vain, depuis des mois, la clientèle. Chaque jour, je le vois là, arpentant, les pieds nus mais le pantalon sec, le chemin de planches qui mène à la plage; il va et il vient, suivi constamment d'un beau chien-loup au poil fauve, les oreilles et la queue noires, animal fidèle, jeune, vigoureux, bien dressé, et qui est un objet d'admiration pour les passants. Ensemble, baigneur et chien vont humer le vent; quand le grain s'annonce, l'un revient la tête basse, et l'autre la queue, et l'on amène un à un les quatre pavillons qui proclamaient sans vergogne à l'entour, la vitalité de l'établissement. Plus de couleurs: bonsoir encore pour aujourd'hui!... L'humble cabane, portes closes, semble endormie jusqu'à l'an prochain; il pleut; le chien lui-même ne hasarderait pas son museau au dehors; les drisses, nues, battent contre les mâts et sifflent lugubrement; il n'y a plus d'animé que le petit fourneau toujours entretenu pour fournir l'eau chaude du bain de pieds--du bain de pieds pour qui? Seigneur Dieu!
Souvent, je vois aussi, aux environs du fourneau, une espèce de malandrin, oisif et de figure ingrate, reste de la semaine des courses à la grande station voisine, le gousset trop plat pour pénétrer au débit de vins, et qui attend la fin de l'averse, au moins à l'abri du vent.
*
* *
--Mauvaise année, père Pillon?...
--Ah! ne m'en parlez pas. Depuis l'ouverture, au mois de juillet, on n'a pas compté huit jours de chaud!... Avec ça qu'au jour d'aujourd'hui tout le monde a son auto ou sa bicyclette, ma parole, on le jurerait! i'passent ici comme des bombes; y en a pas un qui se retournerait tant seulement; n'y a plus en fait de piétons que des galvaudeux...
Le vieux baigneur jetait un coup d'oeil oblique sur le gars à mine d'apache, qui tournillait aux environs de l'établissement.
--Après une saison pareille, vous devez y être de votre poche?...
--Monsieur ne croit pas si bien dire! Pour celui-là qui voudrait faire le calcul, avec la soumission de la Ville, comme i' disent,--c'est cent vingt francs le prix de l'adjudication c't'année-ci, rien que pour les bains;--à présent la patente pour le débit; la jeune fille qu'on loue pour laver le linge et aider la bourgeoise en cas d'affluence... Y a pas quinze jours, le mauvais temps m'a brisé un pieu: faut que je le fasse restaurer et remettre en place par le charpentier, et dare-dare--on ne peut pas se passer de la corde en cas qu'il viendrait un rayon de soleil, c'est-il pas vrai?--coût: vingt francs!... Comptez avec ça sur vos doigts, combien qu'il en faudrait de bains à douze sous, dix sous par abonnement, pour être à niveau de ses débours... Des consommations? c'est presque plus la peine d'en parler à l'heure qu'il est... On n'a pas versé une demi-tasse ni servi seulement une canette, de toute la semaine... La vie est houleuse.
Mon pauvre baigneur est une victime de la crise que subissent nos climats et des changements survenus dans la locomotion. Ses bains et sa buvette étaient bien placés, jadis, à deux kilomètres de la ville, à quinze cents mètres d'un «petit trou pas cher». De l'une et de l'autre on venait jusqu'ici en promenade. Comme beaucoup, le père Pillon s'obstine à espérer que ce qui fut hier se reconstitue pour demain. Sa plainte de malade incurable me remplissait de tristesse. Je ne savais plus que lui dire, et je détournai la conversation en lui parlant de son beau chien-loup:
--La belle bête!... je vous ai entendu l'appeler Mouton: je parie qu'il n'est pas si doux?
--La nuit, il ne faudrait pas s'y fier. Et, au commandement, il serait nuisible. Mais, pour l'ordinaire, il porte bien son nom. Il vaut de l'or: il y a un particulier, un richissime, qui m'en a offert deux cents francs!... J'aurais du regret de m'en défaire. C'est de l'argent aussi bien placé là comme dans l'armoire; il se défend de lui-même contre les voleurs...
Il louchait encore du côté de l'apache, qui visiblement l'agaçait. Je lui demandai:
--Qu'est-ce que c'est donc que cet individu?
Il haussa les épaules en manière de dérision:
--«L'efflanqué», qu'on l'appelle... Des prop' à rien! Ça a vingt-cinq ans, c'est bon qu'à lézarder. Où ça mange-t-il? Allez enquêter là-dessus si vous avez du temps de reste! Mais n'y a pas de pareil truqueur pour se faire offrir une consommation...
*
* *
Pendant que je m'entretenais avec le père Pillon, deux bicyclettes avaient paru sur la route et causé des distractions au baigneur. Il louchait vers l'«efflanqué», mais il allongeait sa vue vers l'endroit où grossissaient les deux taches mobiles que suivait une espèce de grosse pelote boueuse en quoi il fut bientôt possible de reconnaître un bull anglais tacheté de blanc comme les troupeaux de Normandie.
Le père Pillon, je le voyais bien, n'avait pas renoncé, quoi qu'il en dît, à espérer des clients. Pour lui épargner une déconvenue, je lui fis observer combien la lame était dure et la bise glaciale.
--Des fois, dit-il, rapport au chien qui s'essouffle, i'pourraient s'arrêter prendre un verre...
Et il ajouta presque aussitôt, l'oeil animé:
--Je mets ma main au feu que c'est des Engliches, la pipe au bec; des originaux... Je n'me trompe pas: y en a un des deux qu'a son maillot de bain roulé dessous le bras!...
La patronne, de l'intérieur, avait aperçu, comme Pillon, le client possible; elle était sortie sur le pas de la porte; elle regardait dans la direction des cyclistes. Lui et elle échangèrent un signe, et le baigneur me lâcha pour courir jeter des brindilles sous le fourneau du bain de pieds.
La «jeune fille» se montra à son tour, apportant une petite table qu'elle dressa au dehors et garnit d'un siphon d'eau de seltz. «L'efflanqué» se rapprocha, comme pour voir du nouveau. Lui, moi, les deux femmes, à l'entrée du débit, nous faisions nombre; le baigneur courant à pas précipités sur les planches; Mouton, raidi, le poil déjà en brosse au seul flair du chien étranger; un peignoir suspendu, brimbalant entre deux maillots que le vent gonflait; les quatre pavillons claquant au haut des mâts; notre air d'attente, sans compter l'accueillant râtelier à bicyclettes, est-ce que tout cela ne faisait pas une station animée, je vous le demande?...
Les deux Anglais--car c'était bien deux Anglais--mirent pied à terre, s'engagèrent sur le chemin de planches, déposèrent leurs machines au râtelier, sans regarder aucun de nous, mais reluquant l'horaire des marées inscrit sur l'ardoise, et qu'ils allèrent consulter de près, pendant que le bull, un affreux bull trapu, l'air féroce et mal embouché, se jetait, sans préambule, à la gorge du docile Mouton. Puis les deux Anglais, tirant tranquillement sur leurs bouffardes, se dirigèrent vers les cabines et la mer.
Le père Pillon, à leur passage, les salua très poliment. Ils ne parurent pas plus le voir qu'ils n'avaient fait mine de nous remarquer nous-mêmes, et ils se plantèrent, d'aplomb, sur leurs mollets de coq, le plus âgé, maigre et long, avec une moustache en boudin, l'autre, plutôt gringalet, et le visage glabre; à leur droite huit cabines vacantes, à leur gauche autant: de quoi choisir, sacrebleu! La fumée de leurs pipes, avec celle du fourneau à bains de pieds, fuyait nord-nord-est, en trois nuées effilées et parallèles.
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L'horrible bull, lui, avait tout l'air d'être en train d'égorger Mouton. Il fonçait sur ce superbe et digne chien, en poussant hors de son front des yeux stupides, soufflant comme un phoque et ouvrant une gueule démesurée d'où éclatait un sinistre aboiement. Mouton recevait l'assaut comme un soldat la fureur gréviste, sans riposter, brave à outrance, attendant un ordre. Ce beau chien paraissait de bronze sur ses jarrets tendus, le col gonflé, toute la mâchoire dehors, tout le poil en aiguilles; seule, une haleine de fournaise qui s'exhalait en sifflant, de ses poumons, semblait foudroyer l'adversaire. De temps en temps un coup de reins, un coup de gueule, manifestaient que l'animal était vivant et sur ses gardes.
Plus promptement indigné que nous d'une si lâche provocation de la part d'un chien bourgeois, l'apache ou «l'efflanqué», sur ses jambes de caoutchouc, avait couru instruire du fait le père Pillon, et nous le voyions agiter ses longs bras, et l'entendions vociférer contre les propriétaires du sale chien et flétrir l'inertie insensée du baigneur. Le père Pillon demeurait sourd, indifférent, médusé: les bras ballants, la figure abêtie, il ne perdait pas de l'oeil les deux hommes qui, d'un instant à l'autre, allaient peut-être prendre un bain ou une consommation... Harcelé par le jeune voyou, qui le traitait de «couard», de «poltron», d'«andouille», de «crevé», d'«épluchure» et de «résidu», il se contenta de ramasser un morceau de fonte détaché du fourneau délabré, et, moyennant cet engin, de tenir son gêneur à l'écart.
C'était pourtant un gaillard que le père Pillon; il portait sur sa chemise rouge trois médailles qu'il n'avait pas volées, et, d'ordinaire, il n'était pas homme à laisser entamer son bien.
En face de moi, la femme Pillon et la «jeune fille» contemplaient d'un regard anxieux et terrifié la lutte, mais sans faire à l'infortuné Mouton la grâce de ce «commandement» dont m'avait parlé le baigneur, et qui eût permis à une si belle et si forte bête de terrasser l'agresseur.
Une patience si voulue, une abstention si concertée me serraient le coeur.
*
* *
Soudain les deux Anglais tournèrent sur leurs talons et remontèrent vers l'établissement. Pillon les salua de nouveau à leur passage, au grand scandale de «l'efflanqué» qui, en des termes de la plus basse ordure, lui faisait honte de sa servilité, et lui annonçait qu'il allait s'en mêler, lui, de secourir Mouton malgré ses «ganaches de patrons», et de lui régler son compte au «sale cabot couleur de vache», et de «leur z'y faire voir, aux deux tette-la-pipe, si qu'on s'imbibe ici avec du sang de navet...» Et, ce disant, l'apache bondissait sur ses savates, dépassait Pillon, faisait balle entre les deux étrangers flegmatiques, et, tirant de sa poche un mouchoir vaste dont l'un des coins était noué sur quelque matière dure, il s'avançait d'un pas rythmé, et, au-dessus du bull attaché comme un taon au train de derrière du chien-loup, il faisait le moulinet avec son arme rudimentaire, approchant à chaque tour de la boîte cranienne du monstre, qu'il allait faire infailliblement éclater.
Les deux Anglais, croyant sans doute à quelque facétie excessive, étendirent chacun simultanément la main et firent:
--Stop!
Leur horreur de chien ne prit pas pour lui cette parole de paix, mais, d'un seul mouvement, Pillon, sa femme et la «jeune fille» se ruèrent, non sur le chien, mais sur l'apache, l'une, d'un geste vain lui arrachant la casquette, l'autre lui déchirant bien maladroitement son habit, enfin, le baigneur, d'une main sûre, rompant le moulinet mortel. Après quoi, tous, père Pillon, mère Pillon et jeune fille regardèrent les Anglais. La jeune fille même, disposa deux chaises près de la table qui portait le siphon d'eau de seltz.
Mais les Anglais, eux, regardaient les chiens, non les gens.
Ils s'intéressaient au combat. L'un d'eux daigna sourire parce que le bull relevait vers lui sa gueule toute poilue, poilue du poil sanglant de l'héroïque Mouton. Cependant le bull, avalant du poil, reniflant du poil, commença de s'étrangler, de chanter comme un gamin atteint de la coqueluche et d'avoir des haut-le-corps comme un malade du mal de mer. L'apache, tout à coup apaisé, se mourait de rire, se tordait en tire-bouchon. Un des Anglais souleva le coin de la lèvre et laissa entendre un seul mot «Up!» Tous deux enfourchèrent leur machine et s'éloignèrent avec leur chien toussant, éternuant, vomissant, étouffant, détalant quand même.
Je ne pus me tenir de dire au baigneur:
--Et vous ne lâchez pas à présent votre chien à leurs trousses?
Mais Pillon, sublime en son espoir têtu, répondit:
--Des fois qu'i s'raviseraient en repassant!...
*
* *
Il soulevait, à pincées, la peau de son bon chien blessé et en examinait attentivement, affectueusement, les bourrelets velus, dégarnis çà et là, ou piqués d'une tête d'épingle de rubis.
«L'efflanqué» avait ôté sa veste que la jeune fille s'apprêtait à raccommoder. En attendant, il s'était installé à la petite table; il badinait avec le siphon, et, la patronne elle-même, en rechignant sans doute, mais par crainte peut-être, par hébétude douloureuse, ou par une résignation dépitée au sort le plus désastreux, lui versait, à lui, dérisoire client! la consommation qu'il avait dû, d'ailleurs, réclamer impérieusement pour sa peine.
CE QUI NE SE PEUT PAS
--Oh! dit madame Bullion, je vous devine, vous: vous voilà encore en train de manigancer des projets!...
M. Bullion revenait du fond de son jardin, un double mètre replié sous le bras, son carnet à la main et prenant des notes avec impétuosité.
--Chut! fit monsieur Bullion en désignant du doigt les soupiraux de l'office, je ne veux à aucun prix que les gens soient informés de ce que je médite.
--Je vous connais! Vous méditez quelque invention qui va nous coûter les yeux de la tête et qui ne sera appréciée de personne... Mais qu'est-ce que vous pouvez bien combiner au bout de ce jardin, en cachette de vos domestiques? Je suppose que votre intention n'est pas de leur installer un jeu de boules?
--Ma bonne amie, dit monsieur Bullion, je me propose de faire participer les gens qui m'entourent au progrès le plus élémentaire de l'hygiène moderne. Il est inadmissible que nous vantions tous les jours devant nos domestiques les bienfaits des ablutions générales, de la douche écossaise ou du «tub» bouillant, à la manière des Japonais, sans songer que ces gens sont pourvus du même système physiologique que le nôtre, éliminent comme nous par les pores de la peau des toxines qu'il est dangereux de laisser se résorber, enfin jalousent un bien-être évident qu'ils contribuent à nous procurer de leurs mains et qui cependant leur demeure totalement étranger. J'ai résolu de faire construire, au bout du jardin, derrière la haie des troènes, proche de la prise d'eau qui sert à l'arrosage, une salle de bains, telle qu'on en installe aujourd'hui jusque dans les logements les plus modestes.
--C'est insensé! dit madame Bullion.
--Pourquoi est-ce insensé? Cela me semble, à moi, élémentaire.
--C'est insensé, dit madame Bullion, parce que cela ne se fait pas.
*
* *
Après trois mois et demi de travaux--coupés d'ailleurs par une grève partielle du «bâtiment», puis par une grève des plombiers--un beau matin, le petit édifice, au bout du jardin, derrière le rideau des troènes, se trouve enfin couvert, clos et garni intérieurement des accessoires que peut comporter une salle de bains munie de tout le confort moderne.
M. Bullion, madame Bullion elle-même oublient les vicissitudes sans nombre que cette construction leur a causées. La salle de bains a si bon air, et l'appareil, plus perfectionné, ma foi, que leur propre chauffe-bain, fonctionne avec une telle rapidité, une telle complaisance, que M. Bullion émet un moment l'idée de s'en servir pour son usage personnel.
--Mais, dit-il, ne renonçons pas à nos intentions généreuses; je vais appeler François, Amélie et la cuisinière; je ne veux pas tarder plus longtemps à jouir de leur heureuse surprise.
Ahuris, s'avancent les trois domestiques.
--Entrez, dit monsieur Bullion, entrez!
Et il les pousse à l'intérieur.
--Eh bien, qu'est-ce que vous dites de ça, mes braves?
La femme de chambre, Amélie, et Honorine, la cuisinière, sont prudentes; elles soupçonnent quelque piège et s'en rapportent à la décision du domestique mâle.
François, pour faire mieux que de parler, a pris soin, tout de suite, de frotter une allumette, d'allumer la veilleuse, de tourner le robinet de cuivre; il s'occupe, il expérimente, il se brûle même la main au filet d'eau qui passe soudain du froid au tiède et à la température d'ébullition, en répandant un nuage de vapeur. M. Bullion, par plaisir, touche une à une les pièces de la robinetterie, il remue du pied le tapis de liège, fait sonner du doigt la tôle de la baignoire que supportent des griffes de félin, enfin, se retournant vers ses trois serviteurs:
--Eh bien! je vous répète: qu'est-ce que vous dites de ça?
François, ayant médité, prononce à tout hasard:
--Pour de l'ouvrage qui nous a coûté à tous bien du tintouin, c'est de l'ouvrage assez réussi.
Les deux femmes acquiescent du regard. François a exprimé leur opinion, exactement. Et il reprend:
--Reste à savoir, à présent, à qui que ces ustensiles-là vont servir: ça n'est toujours pas monsieur et madame qui vont venir s'ébouillanter au fond de leur jardin?
Les deux femmes approuvent du bonnet avec plus d'empressement: Dieu sait si la destination de cette mystérieuse salle de bains depuis longtemps les taquine!
--Ah!... dit monsieur Bullion, vous avez mis le doigt sur le vif, mon garçon! et voilà précisément la surprise que je vous réservais. Cette salle de bains n'est ni pour madame ni pour moi; elle est pour vous... pour vous François, Amélie, Honorine... C'est à vous trois qu'elle fut de tout temps destinée!...
François n'a pas bronché; les deux femmes ensemble ont hoché la tête. Une expression stupide leur est commune: ils regardent, hypnotisés, médusés, le ruisselet brûlant que vomit le col de cygne, la nappe bouillante qui s'élève, et le doux nuage vaporeux qui attiédit la pièce et tend sur les vitres un voile de buée.
--Arrêtez! dit monsieur Bullion; ce n'est pas à cette heure-ci que vous allez étrenner l'appareil; mais j'entends que désormais vous en usiez selon vos besoins.
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* *
--Je les ai trouvés un peu froids, dit madame Bullion, quand les domestiques se furent retirés.
--Ils sont terrassés par l'étonnement, dit monsieur Bullion.
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* *
Le lendemain, M. Bullion aborde François:
--Eh bien! et ce bain?
--Ah! j'ai pas eu le temps ce matin, monsieur...
--Mais, la femme de chambre?... la cuisinière?...
--J'crois ben qu'elles n'ont pas eu le temps non plus elles...
--Ah!
Huit jours après, une couche de poussière ternit la baignoire où personne ne s'est avisé de répandre seulement le contenu d'un verre d'eau... M. Bullion, voyant cela, court au soupirail de l'office, les poings crispés, le sang à la tête:
--Sacré mille tonnerres de nom d'un nom!... Et ce bain?