La marchande de petits pains pour les canards
Part 6
Je fus réveillé par des aboiements de chien et des lumières. Quelqu'un taillait et éventrait mon fourré, à grands coups de hache. Je criai: «Je suis là! je suis là!» On me tira par les pieds. Je reconnus l'homme de peine, puis Annette, madame de Grébauval et quantité de gens du voisinage. Grand'mère venait de s'évanouir en entendant ma voix. Tous avaient l'air stupide, et chacun me demandait: «Mais enfin, qu'est-ce que tu faisais là?» Il me semblait que je revenais d'un grand voyage, peut-être du ciel, et je n'étais pas trop honteux de déranger tant de monde, plutôt content de ce que j'avais fait pour Clémence de Grébauval.
Mais je gardai mon secret, parce que personne ne m'aurait compris.
(Écrit en 1896.)
GOTHON
C'est gentil à vous, ma chère Yvonne, de me demander des nouvelles de Gothon. La pauvre vieille a quitté la maison de mes parents le quinze de ce mois, pour se retirer chez ses enfants. Elle a soixante-douze ans; voilà quarante-huit ans qu'elle servait dans la famille! C'est elle, vous le savez, qui a élevé maman; elle l'a suivie dans son ménage, elle m'a vue naître, et elle a été la compagne de mon enfance, de mes années de jeune fille; je ne me suis éloignée d'elle un peu, que depuis mon mariage, mais je la voyais souvent, de sorte que je ne m'étais jamais aperçue que j'étais tant attachée à elle. Je vais vous dire une chose, Yvonne, qui peut-être vous semblera bien prétentieuse, car cela a l'air d'une pensée: il y a des personnes que nous ne croyons point aimer autant que nous les aimons, faute d'avoir jamais entendu dire que nous pouvions les aimer.
Écoutez, ma chère amie, moi, j'ai été convaincue bien longtemps que j'avais l'amour le plus chaleureux pour un vieil oncle que j'ai en Roumanie, et qui ne m'a jamais vue, ainsi que pour une certaine cousine habitant Béziers, à qui je n'ai de ma vie adressé trois paroles si ce n'est par lettres fleuries, au Jour de l'An. Mais j'avais tant rédigé pour eux de formules d'embrassements et de tendresses!... Les mots, allez! font beaucoup pour nos sentiments.
Eh bien! tandis que j'écrivais des lettres vraiment exquises à mon oncle le Roumain et à ma cousine de Béziers, j'envoyais aux cinq cents diables la pauvre Gothon qui venait me rappeler l'heure du piano ou de l'anglais, ou bien me dire, de ce ton impersonnel que vous lui avez connu: «Mademoiselle ne pense pas, je présume, à replacer son petit caoutchouc entre les deux dents!...» L'ai-je boudée, la malheureuse, à la fin de ma rougeole, quand elle refusait, de cette même voix d'oracle, de me donner à manger: «Mademoiselle a juré de se faire périr, je présume!...» Et pendant ma scarlatine, alors qu'elle me veillait nuit et jour, durant quatre longues semaines, tandis que je ne voyais des personnes de ma famille, que le bout du nez, par l'entre-bâillement de la porte! Quand mangeait-elle et trouvait-elle un instant de repos pour dormir? Je ne me souviens pas d'avoir jamais entr'ouvert un oeil sans avoir vu sa figure de pomme ridée à mon chevet. Et, pas une fois, entendez-vous, Yvonne, pas une seule fois, il ne m'est venu à l'esprit que Gothon fût un être d'un mérite particulier: ce que faisait Gothon c'était son métier; elle était payée pour cela... quarante-cinq francs par mois, ma chère!
C'était une Alsacienne, et elle avait dans sa jeunesse passé cinq ou six ans en Angleterre: on tirait d'elle, pour mon service, le peu d'allemand et d'anglais qu'elle possédait; elle faisait ma chambre, ma salle d'études, avait soin du linge de toute la maison, taillait et cousait mes robes, m'accompagnait à la promenade, me conduisait deux fois la semaine chez mes grands-parents à Neuilly, aux bals d'enfants, aux cours et chez le dentiste. Pendant bien des années, nous avons pris tous nos repas en tête à tête; en effet, les heures des cours ne me permettaient pas souvent de déjeuner avec mes parents, et, le soir, ils dînaient en ville ou avaient à la maison des réceptions où je n'ai paru qu'à dix-sept ans. Combien de jours n'ai-je vu maman que par hasard et pour ainsi dire au vol, et papa point du tout!...
Papa venait m'embrasser quelquefois à la salle d'études, mais comme nous n'y avions pas quinze degrés l'hiver, il partait vite et en se frottant les mains. Gothon était accoutumée à avoir froid avec moi. Je savais bien dans ce temps-là, déjà, que j'aimais beaucoup papa et maman; mais, comme je vous l'ai dit, je ne savais pas que j'aimais Gothon.
Je lui parlais comme à un chien; tous mes mouvements de mauvaise humeur, c'est sur elle qu'ils s'achevaient. Un col qui ne se laissait pas boutonner, des cheveux qui étaient trop secs pour être peignés; un problème qui ne marchait pas; une de ces damnées analyses logiques! et c'était la faute à Gothon, et je piétinais, et j'arrachais le col, et je brisais le peigne, et je déchirais le cahier, et Gothon entendait de ma bouche des choses que je n'oserais pas répéter! Elle les écoutait avec une expression de dignité froissée, de résignation et aussi de pitié qui m'exaspérait. Parfois elle croyait nécessaire de faire un rapport, et je recevais alors une semonce solennelle. Je me vengeais alors en semant des poils de brosse dans le lit de Gothon, en chipant les lunettes de Gothon, et puis, je savais qu'elle portait une fausse natte... Ah! dame, si je l'avais fait disparaître!...
Mais elle essuyait elle aussi de rudes algarades; on la secouait ferme; on la traitait parfois de haut en bas. Cela ne contribuait pas à la hausser dans mon esprit d'enfant; je me disais: «Puisqu'on la gronde, à son âge, c'est qu'elle est vraiment peu de chose.» Mais cela la rapprochait un peu de moi: nous étions grondées aussi bien l'une que l'autre; en somme, logées à la même enseigne. Ah! par exemple, quand je la voyais pleurer, mon coeur se soulevait; j'allais à elle et elle m'appelait son «cher baby». Ce sont ces moments-là qui, secrètement, nous ont unies.
Quelque chose à quoi je n'avais jamais pensé, ma chère Yvonne, c'est que je ne peux me ressouvenir d'aucun moment de ma vie où n'apparaisse, comme un prolongement de moi-même, la figure de Gothon. Avant vingt-cinq ans, on ne se recueille guère pour songer à ses mémoires, n'est-ce pas? Eh bien! c'est la disparition de Gothon qui m'a fait pour la première fois revenir en songerie sur mes jeunes années; et ni la mort de mon grand-père, ni celle de bonne-maman ne m'ont produit cet effet-là. Vous savez, Yvonne, que l'on a au fond de soi des minutes passées, qui ont eu à elles seules plus d'importance que des années entières. Est-ce que vous n'avez pas éprouvé cela? Il semble, par exemple, que tel jour, à telle heure, le monde ait pris à nos yeux une certaine couleur qu'il n'avait point auparavant et qu'il a gardée depuis... Il y a des minutes où le premier sentiment naît dans notre coeur; la première grande émotion! Ce n'est pas généralement au beau milieu de la sauterie ou du dîner, ni sur le sol du tennis que cela se produit, mais quand nous sommes seules, chez nous, tout à coup, en tordant nos cheveux, en essayant un corsage, en écrivant un mot, à notre table;... et Gothon est là avec sa tête de pomme de rainette de l'année dernière, qui nous passe un ruban, qui nous sangle la taille, qui essuie un meuble, qui furète, qui entre, qui sort; et le bas de sa jupe ou le talon de sa savate est lié pour toujours désormais au plus délicat, au plus intime, au plus profond de nos souvenirs...
Croiriez-vous que c'est aujourd'hui que je m'avise que cette bonne femme toujours présente et qui ne me parlait que sur un ton impersonnel, qui était dans la maison un être sans importance, qui, d'un mot, pouvait être renvoyée, remplacée sans que personne y prît garde, a pesé d'un plus grand poids sur ma direction particulière que tous les représentants les plus autorisés de la morale! Je n'exagère pas; je vous affirme que ça a été ainsi. De mauvaises têtes comme les nôtres--cela est aussi pour vous, Yvonne--s'accommodent mal des sermons que nous adressent les autorités constituées. Mais si indépendantes que nous veuillions nous croire, il y a toujours quelqu'un qui influe sur notre morale privée, et il y a quatre-vingt-dix chances sur cent pour que ce soit la personne la plus loin d'être préposée à cet office. Ah! si quelqu'un m'avait dit que c'était Gothon qui façonnait ma conscience!... Eh bien! ma petite, en m'examinant à fond, je suis sûre de ce fait, oui: c'est le bon sens, un peu «peuple» mais si juste, de ma vieille bonne, c'est son assentiment ou sa réprobation exprimés par un soudain tassement de rides, par une petite toux, par une certaine manière de s'en aller ou de venir, presque jamais par un mot, qui m'ont dirigée pendant une douzaine d'années. Enfin il n'y a pas jusqu'à mon mariage, oui, qui n'ait dépendu de son flair et du désir désintéressé de bonheur qu'elle formait pour moi, «son baby». D'autres, autour de moi, et quelles que fussent leurs excellentes intentions, ne pouvaient s'empêcher de considérer la fortune, la famille, les convenances, la profession, enfin tout ce que vous savez que l'on considère; de combien de jeunes gens la coquine de Gothon n'a-t-elle voulu entendre parler qu'en faisant la sourde oreille! Et vous savez combien cela vous frappe, lorsqu'il s'agit de cette diable d'affaire-là! Je croyais ne faire pas grand cas de l'opinion de Gothon, mais j'étais vexée de ce qu'elle ne voulût là-dessus donner aucun signe. De l'un d'eux, un beau jour, elle m'a dit tout à coup: «Mademoiselle choisira celui-ci, je présume!...» Je ne pensais pas à «celui-ci» particulièrement; j'ai même oublié l'avertissement de Gothon. C'est elle qui m'en a fait souvenir lorsque, beaucoup plus tard, ma foi! j'ai épousé précisément «celui-ci», que j'avais cru choisir toute seule.
La voilà partie!... Savez-vous pourquoi elle ne mourra pas dans la maison où elle a si longtemps servi? Croyez-vous qu'elle se retire après fortune faite, la pauvre vieille?... Croyez-vous qu'elle tienne enfin à échapper à la servitude?... Non. J'ai reçu l'autre jour une lettre d'elle où elle me donne des nouvelles de mes chats qui sont logés chez mes parents pendant mon absence: «la noire va encore avoir des petits, je présume; quant au gros minou gris il est toujours triste du départ de madame». Et, tout à coup, elle emploie l'anglais, «dear baby», ce qui communique un caractère confidentiel à ce qui suit: «Cher Baby, je suis sur le point de quitter la maison de madame, je suis trop vieille, j'ai trop de douleurs pour être bonne à grand'chose; les autres domestiques sont jeunes et ils n'aiment pas beaucoup voir avec eux une impotente qui a l'autorisation de ne plus travailler par l'effet de la bonté de madame...» Sa lettre est réduite à la plus simple expression, comme le sont les documents qui relatent les choses les plus émouvantes; c'est l'énoncé tout uni des faits; l'expression «dear baby» et ce sentiment d'honneur qui consiste à n'être pas une bouche inutile, laissent transparaître ce qu'il y a d'humain sous cet objet impersonnel que fut quarante-huit ans et que veut être encore celle qui signe: «Votre vieille servante. Gothon.»
L'ATTENTE
Je vous raconte le drame de la rue Decamps comme je l'ai vu. Dîner habituel chez les Augustin, hier soir: ce gros réjoui de docteur Boniface, le pauvre petit Grésidieux, l'oncle Anatole, dit «le Maladroit», le ménage Bobet, les Malat, fille et gendre des Augustin, votre serviteur.
Je trouve, en entrant, madame Augustin dans l'antichambre. Elle fait: «Ah! c'est vous?» d'un air de dire: «Ah! ce n'est que vous?»
--Mais oui, madame. Comment vous portez-vous?
Sans prendre le temps de me répondre, la voilà qui file et disparaît derrière une porte, en bousculant la femme de chambre.
Je serre les mains, au salon. Sourires. «Bon dernier, comme toujours?--Non! fait quelqu'un.--Ah!»
La maîtresse de maison n'ayant pas reparu, je vais à la jeune Malat:
--Le papa va bien?... passe sa redingote, je pense...
--Mais non, il n'est pas rentré; j'ai même peur que maman ne s'inquiète...
Et oup! voilà la jeune femme qui part rejoindre sa mère. Je me trouve nez à nez avec Grésidieux, qui devait être dans un pli de la robe: «Ça va, les affaires?...» Il croit que je fais allusion à son flirt, mal dissimulé, avec la fille de la maison, et il me regarde d'un petit air chagrin. Je me reprends: «Non, je veux dire les affaires sérieuses.» C'est un pauvre garçon sans position, qui accable Augustin de demandes d'emploi. «Ça va très bien, dit-il. Monsieur Augustin doit précisément me rapporter une réponse définitive ce soir.»
--Saprelotte! dit l'oncle Anatole, si Augustin ne revient pas dîner avant de vous avoir trouvé une situation!...
On rit; le pauvre Grésidieux se ratatine. Anatole profite de son succès pour raconter un effrayant fait divers lu le matin: un monsieur élégant, habitant le centre de Paris, traverse la chaussée pour aller dîner en joyeuse compagnie sur le boulevard: habit, boutonnière fleurie, etc. Il est coupé en deux morceaux par une voiture de livraison automobile, en deux morceaux bien nets: ses amis les voient et les reconnaissent de la fenêtre du restaurant.
--Oh! oh! c'est horrible; taisez-vous!
--Ah! écoutez, mieux vaut encore qu'ils les aient vus: supposez qu'ils eussent attendu le malheureux à dîner jusqu'à dix heures!...
Madame Augustin et sa fille rentrent au salon; il faut à tout prix changer de conversation. Le ménage Bobet s'écrie tout d'une voix:
--Il n'est pas tard, madame Augustin, il n'est pas tard!
Madame Augustin a sur les lèvres un sourire un peu forcé.
--Je vous demande vraiment bien pardon, dit-elle, de vous faire attendre si longtemps. Je commence à me demander ce que peut faire mon mari...
--Allons donc!... Allons donc!... Il n'est seulement pas huit heures!
--Pardon! dit Anatole, huit heures quatre...
--La belle affaire!
--Mon mari ne dépasse jamais sept heures et demie, dehors. Il quitte son bureau à sept heures moins le quart; c'est réglé comme papier à musique: le temps de gagner le Métro.
--Ah! le Métro!... parlons-en, dit Anatole; on sait quand on y entre, dans cette invention-là, mais Dieu sait quand et comment on en sort!...
--Anatole, dit madame Augustin, je suis sûre que vous allez nous faire peur.
--Pardon! pardon! dit le gendre, nous sommes autorisés à affirmer qu'en définitive, il n'y a pas d'accidents. Prenez les statistiques. Eu égard à la quantité énorme de véhicules en mouvement, la proportion des victimes de la locomotion urbaine est minime, pour ainsi dire insignifiante.
--Ça n'empêche pas que...
--Sont-ils gais! dit le docteur Boniface, avec leurs écrabouillements! Qui est-ce qui a eu les jambes cassées par un tramway, ici? Qui est-ce qui a eu l'abdomen crevé par une auto? Personne! Des accidents? parlez-moi d'un bon accouchement sur la voie publique, oui! parlez-moi d'une belle noyade en Seine par dépit amoureux, à la bonne heure!...
--Rassurez-vous donc, ma bonne, dit Anatole, vous voyez bien que rien de tout cela ne peut atteindre notre cher retardataire!
--Mais, qui est-ce qui vous dit que je sois inquiète de mon mari? Me prenez-vous pour une enfant? Je suis seulement fâchée qu'il vous fasse attendre... Madame Bobet, ma pauvre mignonne, je suis sûre que vous avez des crampes d'estomac?
Madame Bobet nie énergiquement; elle bâille à en avoir les larmes aux yeux.
--On se fait, bon gré mal gré, dit M. Bobet, à dîner de plus en plus tard; c'est l'usage; et c'est tant pis, d'ailleurs, pour la santé...
--Ma pauvre petite! Venez prendre quelque chose; mais si! mais si! un petit gâteau sec.
--Je vous en prie, madame, non, non, je vous assure; je ne dînerais plus, et alors je souffrirais bien davantage!
--Oh! comme c'est ennuyeux!... Huit heures un quart!
Anatole consulte son chronomètre:
--Huit heures dix-neuf!...
--Mais qu'est-ce que peut bien faire Augustin?... Il sait cependant que nous avons des amis à dîner... Voulez-vous que nous nous mettions à table?
--On dit que cela fait venir les retardataires.
--Accordons-lui au moins jusqu'à la demie.
Le docteur Boniface tient Bobet et Malat sous le charme du récit d'un curieux choc opératoire dont il fut récemment témoin. Grésidieux est retourné s'acoquiner derrière madame Malat et lui parle tout bas, sur le ton d'une confidence amoureuse.
Huit heures et demie sonnent à la pendule. Tout le monde tourne la tête vers le cadran.
--Bigre, fit le gendre, voilà la demie.
--La demie! dit Anatole, il y a quatre minutes qu'elle est sonnée!
--Ah! vous êtes agaçant, vous, avec votre exactitude! réplique le gendre qui commence à devenir nerveux.
Sa jeune femme se penche vers ces messieurs:
--Oh! je vous en prie, ne vous impatientez pas devant maman! Elle est plus tourmentée qu'elle n'en a l'air...
--Tu as raison, ma petite, dit Anatole, tâchons plutôt de rassurer ta pauvre mère...
Il embrasse sa nièce. Madame Augustin, qui va, qui vient, et rentre à cet instant au salon, aperçoit Anatole penché sur le front de la jeune femme.
--Qu'est-ce qu'il y a? Vous vous embrassez? Il s'est passé quelque chose?...
On sent que cela se gâte.
--Que me conseillez-vous de faire? demande madame Augustin, dois-je commander de servir le potage?
Tous se consultent en apparence; chacun est du même avis, qui est de se mettre à table. Et puis on espère gagner plus d'entrain. La conversation devenait difficile.
--Écoutez!... fait madame Augustin.
Elle a entendu une voiture s'arrêter devant la maison.
--C'est lui, dit-elle.
--Vous avez l'ouïe fine! du diable si j'ai entendu un bruit.
Elle s'est précipitée au balcon. Elle crie:
--C'est lui! c'est lui! Mettons-nous vite à table, ça lui apprendra!
--Ah! le gredin, c'est une idée! vite à table! vite à table!
--Vous l'avez vu? interroge le gendre.
--Certainement! un monsieur fort, avec une pelisse, qui rentrait sous le porche, le fiacre qui repartait...
--Ah! dit Anatole, il était temps, on a beau dire qu'on ne se tourmente pas...
Madame Augustin respire, le sang lui remonte à la peau, ses yeux revivent:
--Je vous avoue, dit-elle, que le coeur commençait à me faire toc-toc...
--Quoi qu'en dise le docteur, un accident est si vite arrivé!
Le silence du potage. Chacun se démène. Déjà plusieurs cuillères reposent au bord de l'assiette. Madame Augustin, qui n'a pas fini, s'arrête tout à coup. Sa fille remarque l'angoisse qui l'envahit de nouveau:
--L'escalier est haut! voyons maman.
--Mais oui! laissez-le monter, cet homme! saprelotte, quatre étages!...
--Sans compter l'entresol!...
--Et quels étages!...
--Augustin s'essouffle facilement...
--Pensez aussi qu'il est fatigué, qu'il a dû courir...
On prolonge, on prolonge l'attente. Les pouls battent; jamais les parcelles du temps n'ont paru si précieuses.
Madame Augustin fait «non, non» de la tête. Elle a entendu, comme nous tous, une porte se refermer à l'étage au-dessous. Ce n'est pas son mari qu'elle a vu entrer sous le porche. Sa main tenant la cuiller à demi pleine tremble; elle l'abaisse pour prendre un point d'appui sur la table; et l'on entend, à la faveur du silence général, le petit trémolo de la cuiller d'argent sur la faïence.
--Cette fois, dit madame Augustin, je n'y tiens plus; il y a quelque chose...
--Bast! fait Anatole.
--Comment? mais vous-même disiez il n'y a qu'un instant...
--Parlons peu et parlons bien, dit le gendre. Inutile de dissimuler: il y a retard, retard anormal, allons jusqu'à déclarer tout à fait exceptionnel de la part de monsieur Augustin. Inutile non plus de s'emballer et de croire tout perdu. Raisonnons en gens sensés. De son bureau à la rue Decamps, que ce soit par tramways, omnibus, métro, fiacres ou même à pied, donnons-lui une heure.
--Un peu plus, dit madame Malat, si papa s'est arrêté en route...
--Donnons-lui une heure un quart! Soyons généreux, donnons-lui une heure vingt.
--Mais puisque je vous dis qu'il ne manque jamais d'être ici à sept heures et demie, au plus tard, dit madame Augustin.
--Entendu! dit le gendre, mais si vous vouliez bien me faire l'honneur d'admettre un instant mon calcul, mon beau-père aurait du être ici à huit heures cinq, dernier délai.
--Il en est neuf moins dix!
--Moins six, rectifie Anatole.
--Ah! sacrédié! à la fin, avec vos «moins six!» nous ne sommes pas en train de jouer des pantalonnades!... Oui, enfin, ça fait quarante-cinq minutes de retard!... Eh bien! voilà!
--Quarante-cinq minutes, dit madame Augustin, je vous trouve superbes! Je vous dis et vous répète qu'il n'est jamais de sa vie arrivé plus tard que sept heures et demie, et il est neuf heures! Non, mais vous me faites rire avec vos calculs! Ah! si j'étais à votre place, ce n'est pas des calculs que je ferais.
--Vous feriez quoi?
--J'irais le chercher.
--Aller le chercher! reprend le gendre, mais où?
Grésidieux se lève de table:
--J'y cours, madame, vous avez raison...
--Mais où courez-vous? fait le gendre. Où pensez-vous aller, mon pauvre monsieur?
--Je ne sais pas...
--Faites-nous donc le plaisir de ne pas vous déranger, monsieur Grésidieux; si quelqu'un doit sortir, c'est moi.
Madame Malat supplie son mari de ne pas sortir:
--On pourrait avoir besoin de toi. S'il arrivait quelque chose, est-ce qu'on sait?
--Mais saprelotte, dit Anatole, j'y songe! Il y a une heure que M. Grésidieux nous a dit qu'Augustin devait faire une démarche pour lui ce soir?
--Ah?
--Ah?
--Ah bah! mais il fallait donc le dire?
--Monsieur Augustin, dit Grésidieux, devait voir, en effet, le chef du contentieux de la Compagnie du gaz...
--Entendez-vous, madame Augustin? voilà l'explication: votre mari devait aller à la Compagnie du gaz pour Grésidieux.
--Mais pourquoi ne l'avez-vous pas dit plus tôt?
--On l'a dit, on l'a dit; ce sont de ces choses qu'on dit en entrant, avec la santé, les affaires, on n'y attache pas d'importance.
--Mais, dit madame Augustin, monsieur Grésidieux, lui, il me semble, devait bien savoir l'importance...
--Certainement, madame, certainement... aussi me suis-je offert à aller chercher... J'ai déjà donné tant de mal à monsieur Augustin... Je n'osais pas rappeler que j'étais peut-être cause...
--Ah! aussi, vous avez des choses si graves à raconter à ma fille. Vous auriez mieux fait, vous en conviendrez, de me dire ce qu'il en était...
--Allons, maman, allons, calme-toi. Mais on n'ose pas dire qu'on est inquiet, tu comprends, alors personne n'explique, personne ne dit ce qu'il sait, on met toute son application à ne pas faire allusion au retard. Mon avis est qu'on ferait beaucoup mieux en pareil cas, de dire franchement: «Vous savez, je me meurs d'inquiétude.» Surtout quand c'est la vérité.
--Mais non! dit Boniface, ce n'est pas la vérité; il n'y a pas lieu de se mourir d'inquiétude, Augustin est à la Compagnie du gaz, c'est simple comme bonjour!
--A la Compagnie du gaz, à neuf heures du soir!... et quand on a du monde à dîner chez soi!... observe tout à coup madame Augustin, mais vous perdez tous la raison, ma parole d'honneur; le chef du contentieux est comme les autres, il va dîner, je suppose.
Chacun ne demande qu'à déraisonner pour épargner l'inquiétude à madame Augustin; mais elle, qui est inquiète, ne déraisonne pas. Cependant la passion de conserver son mari la porte à faire retomber la responsabilité du retard sur quelqu'un. Et elle reprend l'argument Grésidieux dont elle niait elle-même la valeur.
--Si Dieu veut qu'il soit arrivé un malheur à mon mari, dit-elle, que cela lui serve de leçon! Il faut toujours qu'il se mette en quatre pour servir Pierre, pour servir Paul; la moitié de sa vie se passe en sollicitations; un homme qui n'a jamais voulu demander quoi que ce soit pour lui-même, ni pour sa famille...
--Le fait est... dit le gendre.
On dînait cependant. Madame Augustin seule ne pouvait manger. Le temps s'écoulait. Les uns, à un ronflement d'auto, se taisaient, d'autres s'efforçaient au contraire d'en couvrir le bruit afin d'éviter le triste moment de la déconvenue: le taxi ne s'arrête pas, ou bien il s'arrête, ce qui est pis encore.