La marchande de petits pains pour les canards
Part 5
»Vers midi arrive Brodeau. Comment! Brodeau n'est pas au _golf_? Non, Brodeau renonce au golf, et, en général, à tout divertissement tant que l'imbécile municipalité n'aura pas balayé la commune de la horde de repris de justice qui en est la honte et qui en fera la ruine à bref délai.
»--Avez-vous vu l'individu qui passe la nuit dans les sapins?... Eh bien, dit-il, nous boycotterons!... Parfaitement! nous sommes plusieurs propriétaires décidés à boycotter un pays livré aux apaches... Défendons-nous, Vauvillier, que diable! si vous ne voulez pas que l'on fasse main basse sur nos demeures...
»Vauvillier, cependant, n'a pas perdu son sang-froid; il fait observer au bouillant Brodeau:
»--Permettez, mon cher Brodeau, de quoi s'agit-il, en somme? Avez-vous été volé, pillé, assassiné, vous ou les vôtres? Vos voisins l'ont-ils été? Quelqu'un de la commune l'a-t-il été?... Un individu, oui, a été signalé dans le terrain à vendre. Après?
»--Permettez, osai-je ajouter moi-même, à l'appui de mon cher hôte, passons en revue, s'il vous plaît, les forces que sont en mesure d'opposer à cet individu les trois villas particulièrement menacées: chez vous, quatre hommes valides, plus un mécanicien, plus trois domestiques mâles,--quatre et un, cinq, et trois, huit. Ici, même, ce matin, au petit déjeuner, nous étions sept mâles à table; il y en a autant, paraît-il, à l'office... Huit et sept, quinze, et sept, vingt-deux. Vingt-deux hommes déjà, monsieur Brodeau!... Si, maintenant, nous mobilisons la maison de la baronne...
»Mais la facétie a paru du plus mauvais goût. Ces messieurs étaient fort sérieux. Brodeau n'admettait pas qu'il se fût privé de son golf pour venir ici plaisanter; il ne quitta pas Vauvillier qu'il n'eût obtenu de lui le serment de l'accompagner chez «qui de droit». Il s'agissait d'amalgamer un bloc de propriétaires en vue d'une protestation collective, véhémente!
»La baronne d'Escroignard, qui ne met pas les pieds, d'ordinaire, chez les Vauvillier, vint en personne, après déjeuner, à la villa romaine--le danger raccourcit les distances--et elle donna un corps à la vague terreur dont toutes ces dames étaient déjà saisies: elle avait vu, elle, l'individu! Elle donna de lui un signalement peu ragoûtant. L'individu avait couché sous ses fenêtres; elle n'avait pas fermé l'oeil de la nuit; elle était harassée; elle excita la commisération tout à la ronde.
»Madame Vauvillier, intimement très flattée de recevoir la baronne, essayait en vain de donner à l'entrevue un certain air de visite mondaine; mais la baronne se maintenait ferme sur le terrain de la défense commune, et n'abandonnait pas l'individu redoutable. Tout à coup, ajustant son face-à-main, elle se dressa vers la baie ouverte sur la mer et s'écria:
»--Le voici!
»Une dizaine de femmes et jeunes filles ne poussèrent ensemble qu'un cri. L'individu était là-bas, assis sur la dune, et regardait la mer.
»Aussitôt, une réflexion unanime, comme le cri d'effroi: «Et la gendarmerie, pendant ce temps, que fait-elle, s'il vous plaît? Elle déjeune!...» Une si amère dérision souleva les épaules. Elle s'était transportée là le matin, la gendarmerie, en manière de promenade, à bicyclette, et pour quoi? pour prendre des notes! Prendre des notes quand il n'y avait qu'à opérer une battue dans le bois de sapins!... Et à présent elle déjeunait! elle s'adonnait à la sieste, peut-être! et l'individu, en flagrant délit de vagabondage, est là, qui nous nargue!... Ah!... la police et les autorités locales eurent un fichu quart d'heure, je vous prie de le croire; et, sur le dos du gouvernement, la hautaine baronne et madame Vauvillier se trouvèrent unies par un commun ressentiment. Ensemble, elles désignaient du doigt le va-nu-pieds assis sur la dune, le «propre-à-rien» qui troublait trois villas opulentes, gorgées de personnel et d'invités. Il leur devait sembler énorme et nombreux, quoique seul et misérable. Madame Vauvillier eut un mot:
»--Voilà nos maîtres!...
»La baronne acquiesça par un soupir. Toutes deux se courbèrent sous la même servitude.
»Et, l'après-midi entière, l'individu demeura sur la dune, assis sur son derrière ou étendu tout de son long, à demi enseveli par le sable, les chardons bleus et l'herbe fine. Jumelles, prismes binoculaires, longue-vue puissante de l'illustre fabrique d'Iéna étaient braqués tantôt sur lui, et tantôt sur la route poudreuse, où les plus optimistes guettaient encore le retour de la maréchaussée. Sous un fort grossissement, le malandrin, tranquille comme un professeur en vacances, était, ma foi, assez sordide: la barbe en essuie-pieds, le paletot troué, la chaussure indescriptible, un feutre ayant reçu l'eau du déluge, il provoquait des frissons sur la peau de nos jolies joueuses de bridge désemparées, qui, pour la première fois depuis leur séjour à Prouville, regardaient enfin du côté de la mer. L'une d'elles ne se plaignit-elle pas que l'individu lui gâtât le paysage? alors que la vérité était qu'il le lui faisait découvrir;--car, enfin, qu'est-ce que nous venons faire ici, tous tant que nous sommes, sinon continuer à jouer au bridge, au tennis, au golf ou à l'amour, comme à Paris, où nous serions tout aussi bien?...
»Vers le soir, la gendarmerie étant inactive, les trois villas, de plus en plus nerveuses, se préparant à passer la nuit blanche, et l'individu se prélassant impunément sur la dune, j'annonçai à ces dames ma résolution d'aller un peu le regarder sous le nez. On m'y encouragea comme à une expédition héroïque:
»--C'est cela, me dit-on, montrez-vous et faites en sorte qu'il comprenne que, des trois villas, nous le gardons à vue...
»J'enjambai, en me piquant les chevilles, ces chardons des dunes qui sont de la couleur d'une eau de savon et font, dans leur ensemble, un tapis aux nuances roses et bleuâtres. Notre homme était étendu sur la pente sablonneuse. Il ne dormait pas; son oeil, que ma présence ne troubla point, semblait fixé sur l'horizon, où des nuages magnifiques préparaient une apothéose au soleil couchant. La mer était d'un calme absolu, assez basse, et de grandes flaques stagnantes, laissées par le flot et singulièrement enchevêtrées, reflétaient le ciel en immenses tessons de grès flammés ou en débris d'émaux anciens d'une richesse de tons fabuleuse. De petits fleuves, çà et là, sortant du sable, en sources vives, serpentaient, se grossissaient, se ramifiaient et s'allaient perdre au loin en de larges estuaires infiniment compliqués. Auprès de nous, un bruit sec et menu, comme celui qu'on entend par un vent faible, à la lisière d'un champ de seigle ou de blé, provenait des sautillements des puces de mer innombrables. Au milieu des bavardages des villas, entendons-nous jamais aussi ce large chant puissant et presque imperceptible, de la mer retirée?...
»Immobile et debout, à quelques pas du redoutable individu, je me demandais comment j'allais l'aborder, lorsque lui, tout bonnement, me dit, avec une simplicité et une conviction touchantes:
»--C'est beau...
»--Ah! fis-je étonné, cela vous plaît?
»--Ça serait malheureux que ça ne me plaise pas, dit-il; je viens de Guerchy à pied pour voir à quoi que ça ressemble...
»--De Guerchy?...
»--... Canton de Joigny; c'est dans l'Yonne... C'est pas ici, tonnerre de Dieu!... y a du ruban entre les deux!... Mais v'là quarante ans que ça me démangeait... Une idée, qu'est-ce que vous voulez?... Ah! bougre, si j'avais attendu que j'aie fait des économies, j'aurais bien crevé avant de la voir...
»--De voir quoi?
»--La mer.
»--Il y a quarante ans que vous vouliez voir la mer?...
»--Peut-être bien plus!... Une idée qui s'est logée là, comme la teigne, dans le temps que j'étais moutard: «Y a du beau, que je m'étais dit, faudra voir!...» J'y ai mis le temps, comme c'est visible: le loisir et l'argent m'ont manqué...
»Et il riait dans sa barbe de trois semaines.
»--Au moins, lui dis-je, êtes-vous content de vous être passé votre fantaisie?
»Il porta son regard vers le large, où les grands chuchotements de la mer semblaient la voix du crépuscule admirable, et il dit:
»--L'homme qui passe avec de mauvaises chaussures est mal vu dans les pays, et, en plus de ça, la saison est pluvieuse; mais ça ne fait rien, je suis satisfait: c'est beau!...»
CE BON MONSIEUR
Nous avons enterré aujourd'hui ce bon M. Ménétrier, par un petit temps gris et doux, pareil à sa vie même. Sa disparition ne fera pas de bruit: sa présence en ce monde n'a eu à peu près aucune importance. Il a vécu de modestes rentes; il cultivait autrefois son jardin; il avait une excellente santé; il ne fut, à la vérité, ni bon, ni mauvais pour sa famille et pour son entourage, étant de naissance indifférent, négligent, et, disons-le, égoïste, mais sans excès. Je ne crois pas qu'il estima jamais rien au-dessus du plaisir qu'il éprouvait à jouer aux cartes.
On le voyait si heureux, lorsqu'il tenait les cartes à la main, qu'autour de lui chacun s'épanouissait, par contagion; et on lui sut gré bien plus d'avoir fait, sa vie durant, cette figure-là, que s'il eût été effectivement un homme de bien. Tout le monde l'appelait: ce _bon_ M. Ménétrier.
Mais la fortune des petits bourgeois oisifs ayant subi quelques assauts vers la fin du siècle, M. Ménétrier ne sut pas défendre la sienne et la perdit. Ces dernières années, ses enfants se cotisaient à grand'peine pour lui payer une pension de douze cents francs, à Saumur, dans une maison de retraite tenue par des religieuses.
Pour l'aller voir, vous tiriez, à la porte-cochère, un pied-de-biche au poil gras, suspendu à une chaînette, et mettant en branle une cloche lointaine qui tintait pendant une demi-minute. Une petite porte s'ouvrait dans la grande; vous entriez, et, avant d'avoir aperçu un être humain, étiez frappé par la propreté d'un bout de jardin. Après quoi paraissait un domestique mâle, sans âge, formé et usé au service de la vieillesse et du culte, qui soulevait une calotte noire, huileuse, et, en vous adressant la parole, vous regardait à l'endroit des genoux.
--Ah! ces messieurs et dames demandent Monsieur Ménétrier... Attendez donc! Voyons un peu voir s'il n'est pas sorti...
Il consultait une planchette percée de trous, où, sous le nom de chaque pensionnaire, une cheville de bois était enfoncée pour indiquer la présence à la maison, ou bien pendait, dans le cas contraire, au bout d'un fil.
M. Ménétrier ne sortait guère que pour aller entendre la musique militaire, le jeudi, et le dimanche si, par hasard, il esquivait les vêpres. Chez lui, il jouait aux cartes. On l'y trouvait installé, les coudes au tapis de drap, les mains battant des cartes un peu rebelles. A défaut de partenaire, il faisait, à lui seul, des réussites. La réussite était un pis-aller, mais ne procurait point à M. Ménétrier tout son contentement, et les bonnes soeurs, la tête penchée de côté, vous confiaient que c'était bien dommage.
--Il est si bon! disaient-elles.
Elles aussi le trouvaient bon, quand il éprouvait du plaisir. Aussi, s'employaient-elles de tout leur coeur à trouver des partenaires à M. Ménétrier. Ce n'était pas toujours facile. Il n'y eut, toute une époque, à la pension, qu'un vieux podagre si incapable qu'il ne fallait pas songer à l'utiliser. Les autres pensionnaires étaient des dames; or, aucune d'elles ne jugeait décent de s'enfermer avec un monsieur, fût-il septuagénaire, et fût-ce pour jouer aux cartes. Ah! je connus M. Ménétrier bien à plaindre: il ne faisait pas quatre bésigues par semaine! Les soeurs prétendaient qu'il allait s'en laisser mourir. Soeur Apolline, préposée à son service, soupirait, du creux de sa cornette:
--Oh!... s'il ne nous était pas défendu, à nous, de jouer aux cartes!...
On dénicha une pauvre femme de la ville, besogneuse, qui, pour vingt sous, de trois à six, mais non pas tous les jours, consentit à faire le bésigue de ce bon M. Ménétrier. A cet effet, la famille dut augmenter de dix francs par mois la petite rente du vieux papa.
Cependant ces dames essayaient de dériver l'esprit de M. Ménétrier. Le bonhomme se prêtait à ce qu'on voulait, allait à la messe, au sermon, au triduum, à la neuvaine et suivait les retraites; mais il scandalisait soeur Apolline, à l'issue de ces exercices, en lui affirmant que tout cela n'était pour lui que maigre chère et ne le nourrissait pas.
Un beau jour, la famille fut avisée qu'un ancien magistrat venait d'entrer à la pension, qui avait les mêmes goûts que ce bon M. Ménétrier. Que l'on ne s'inquiétât donc plus! le vieux papa aurait désormais son bésigue quotidien, et sans bourse délier, en compagnie d'un galant homme aimant le jeu pour lui-même. Là-dessus la famille se disposait à retenir le petit supplément mensuel de dix francs; mais le vieux papa écrivit une lettre émue et émouvante. Il y peignait le sort déplorable de la personne infortunée qui, moyennant salaire, l'avait tiré pendant huit mois de l'ennui mortel: arracher, du moins si brusquement, à la pauvresse l'espoir d'une ressource sans doute escomptée serait peut-être un acte inhumain... On continua l'envoi du subside mensuel. Ce bon M. Ménétrier eut deux partenaires au lieu d'un. Il faisait quotidiennement son bésigue avec l'ancien magistrat, et il faisait dix fois par mois un bésigue supplémentaire avec la personne infortunée. Les dernières années de M. Ménétrier se présentaient souriantes; on pouvait croire qu'elles seraient nombreuses.
Cependant un télégramme alarmant prévenait l'autre jour ses amis. La supérieure, que j'attendis sous le porche, arriva par un long corridor dallé et frais, où ses pas mesurés faisaient crépiter un semis de sable. Elle dit:
--Dieu a pris l'âme du juste... Si vous voulez venir jusqu'à la chapelle ardente, vous aurez la consolation de remarquer que ce bon monsieur a l'air d'un saint...
Je la suivis. Elle continua, sur le même ton:
--Chaque dimanche, ce bon monsieur mangeait sa petite douzaine d'huîtres; en portant quasi la dernière à sa bouche, il a eu un hoquet... Soeur Apolline l'a trouvé le nez sur la table.
Ce bon M. Ménétrier était couché sur son lit, la chair un peu flapie, mais la bouche encore heureuse. On lui avait posé sur la poitrine un crucifix qui semblait un bien grave objet pour lui. De vieilles dames priaient. En me reconnaissant, soeur Apolline me désigna des yeux le cadavre et sanglota. Je m'agenouillai sur un prie-Dieu. Au bout de quelques minutes, je me sentis frôlé par quelqu'un de larmoyant, et je vis une longue femme, le nez dans son mouchoir, qui me tendait un petit paquet où il était écrit: «Une pauvre mère de trois enfants, qui a de la reconnaissance à M. Ménétrier, sollicite de la famille la faveur de conserver ces deux jeux complets en souvenir.» Soeur Apolline se leva et me dit: «C'est la personne qui venait de temps en temps pour le jeu de ce bon monsieur...» Puis, elle me présenta l'ancien magistrat. Elle poussait de gros soupirs et sanglotait toujours; elle bégayait en s'adressant à moi:
--Oh! monsieur! oh! monsieur!...
--Je sais, lui dis-je, que vous avez soigné le pauvre défunt comme un ange...
Mais elle ne voulait point de remerciements, et elle soupirait de plus belle.
--Oh! monsieur! fit-elle tout à coup et à voix haute, il faut que je le dise à quelqu'un!... Oui, je m'en confesse publiquement!... Il était si bon! il était si bon!...
On commençait à s'émouvoir. Ah! mais, ah! mais, que s'était-il passé entre soeur Apolline et feu M. Ménétrier?... Elle confessa son crime:
--Je lui faisais sa partie de bésigue en cachette!
En vérité, M. Ménétrier, qui fut toujours heureux, fut gâté dans ses derniers jours! Il jouait aux cartes le matin, il jouait le tantôt, il jouait le soir, avec la salariée, avec le magistrat, avec soeur Apolline!... Et son innocente passion lui tenait lieu de vertus. On l'admirait et on l'aimait pour la faculté qu'il avait d'être heureux. On disait derrière son convoi: «Ce bon monsieur!... ce bon monsieur!...» Et le souvenir de sa figure épanouie tirait les larmes.
ROMANCE
Quand j'étais petit, ma grand'mère me menait souvent chez madame de Grébauval, qui habitait près de l'église et de la rivière. On sonnait à une porte à judas, à demi encadrée par le câble tordu et retordu d'un tronc de glycine; on disait bonjour à la vieille Annette; on traversait une cour humide et l'on allait saluer la bonne dame dans une grande pièce aux dalles de briques, qui exhalait une odeur de tabac à priser et de prunes aigres.
Madame de Grébauval avait les joues molles et des cheveux enroulés en double boudin sur chaque tempe. Elle pleurait une fille morte bien des années auparavant, mais en son jeune âge et pour avoir respiré des fleurs.
Le portrait en miniature de Clémence de Grébauval se trouvait sur la cheminée, et c'était une figure si jolie que je ne m'étonnais point qu'on la regrettât longtemps. Nous autres, nous avions aussi perdu maman; nous n'étions pas heureux, et il nous semblait tout naturel que l'on parlât de souvenirs tristes.
Clémence de Grébauval avait, sur son portrait, des cheveux noirs, bien lissés, et elle vous regardait, du fond de son ovale d'ébène, avec des yeux inoubliables. J'allais régulièrement lui souhaiter le bonjour. Peu à peu, j'en étais venu à oser l'embrasser, et je lui disais: «Je t'aime, Clémence de Grébauval!» Madame de Grébauval en était touchée, et me permettait de faire tout ce que je voulais chez elle, sauf d'aller au jardin.
C'était dans ce jardin que mon amie avait pris la mort. Il était condamné. Un homme de peine y pénétrait une ou deux fois l'an, pour élaguer, à coups de serpe. Une porte pleine, à solides gonds, à gros verrous, en fermait l'entrée, au bout du corridor. En appliquant l'oeil à une fissure que je connaissais, on voyait force toiles d'araignées, avec quelque chose de vert et d'or, qui scintillait en vibrant. Je crois que la plus grande tentation de ma vie a été de pénétrer dans ce jardin interdit.
Pourtant, j'étais convaincu que je n'en reviendrais pas. Mais cela m'était absolument indifférent, parce que j'étais amoureux de Clémence de Grébauval.
Il ne faut pas trop rire des amours d'enfants. Il en existe de nombreux exemples. Un rien suffit à les rompre, de là vient qu'on n'en tient pas compte. Mais les petits solitaires qui manquent autour d'eux de jeunesse et de distractions, peuvent conduire une passionnette très loin.
Pour moi, je résolus d'entrer au jardin et d'y mourir de la mort de Clémence de Grébauval, afin d'aller la rejoindre là où elle était.
Les préparatifs ne me causèrent aucune émotion. J'attendis froidement que la bonne fût occupée au dehors, pour prendre une chaise à la cuisine, la traîner jusqu'à la porte et dégager le verrou d'en haut. Une après-midi qu'Annette plumait un poulet dans la cour, j'accomplis ce premier acte, et me reposai. Trois jours après, le verrou n'avait pas été repoussé dans sa gaine, tant on fréquentait peu ce passage. Je tirai le verrou du bas. Je me sentis rougir jusqu'aux oreilles. J'étais juste assez grand pour soulever le loquet. Mon coeur alors se mit à battre très fort. La porte vint à moi, en déchirant les toiles d'araignées, et des insectes plats tombèrent et coururent.
Je pensais bien qu'il ne suffisait pas de mettre le pied dans le jardin, pour mourir. Je fus d'ailleurs complètement ébloui par le soleil qui se couchait juste en face, de l'autre bord de la rivière, et me réfugiai sous un prunier de mirabelles. Alors je revis en imagination ma grand'mère, et je sentis, je ne sais comment, le parfum léger d'iris que répandaient ses vêtements: «Que va-t-elle dire quand elle ne me verra plus?» Elle me répétait souvent: «Mon pauvre petit, je n'ai que toi au monde...» Je me raisonnais: «Voyons! elle comprendra très bien que j'aie eu besoin de rejoindre maman... Peut-être me gronderait-elle si elle savait que c'est pour Clémence de Grébauval?...»
Le jardin n'était pas grand. Il était rempli d'herbes et de ronces, et des fleurs à demi étouffées, l'air très malade, montraient un nez pâlot au travers des végétations folles. «Ce sont ces fleurs-là!... me dis-je, toutes sont mortelles peut-être ou bien une seule: laquelle?...» Je ne me faisais point une autre idée de la mort que celle-ci: «Je vais partir, disparaître, et puis je verrai Clémence de Grébauval.» Je n'avais point peur.
Je me penchai sur une maigre fleur et la respirai de tous mes poumons. Rien encore. En m'avançant vers la balustrade qui fermait le jardin, j'entendis les battoirs des laveuses, et j'allai voir. La terrasse donnait à pic sur la rivière, et il y avait en bas, dans un bateau entouré d'un grand halo d'eau grasse, M. Blandin, l'agent-voyer, qui pêchait à la ligne, le bras tendu, immobile comme un poteau. Les laveuses étaient plus loin, sur la droite, agenouillées, pliées en Z et battant le linge qui crachait une eau mousseuse aux beaux tons d'émeraude. Et, au delà d'un abreuvoir était le pont, par où grand'mère s'en irait sans moi... «O Clémence! Clémence! comme il faut que je t'aime!...» Je revoyais la miniature, les beaux cheveux si bien lissés, surtout les yeux qui me souriaient de loin, de loin, et comme personne ne m'avait souri... «Oui, oui, je vais te trouver, je ne peux plus me passer de toi, Clémence!...»
J'aspirai l'odeur des oeillets d'Inde qui est désagréable, le coeur des pavots dont j'espérais beaucoup, et le pollen des lis qui dut me barbouiller de jaune. A ce moment on m'appela. Grand'mère s'en allait!... Annette appela aussi, puis madame de Grébauval elle-même. Je me jugeai très méchant et très dur.
Mais j'aimais Clémence au delà de tout. Je me cachai, par prudence, en m'écorchant la figure et les mains, sous un fourré épais comme de la bourre de crin. Bien m'en prit, car on ouvrait la porte. A la trouver bâillant, on ne doutait plus que je fusse au jardin. Ma pauvre grand'mère passa non loin de moi. Ne m'apercevant pas au jardin et voyant la balustrade, elle poussa un cri qui me fit plus de mal que la mort. Je fus sur le point de courir me jeter dans ses bras. Mais j'entendis M. Blandin qui la rassurait. Il disait:
--Je vous affirme qu'il n'est pas tombé un fétu: voyez donc l'eau! rien n'a bougé depuis deux heures.
«Il sera rentré seul à la maison, dit grand'mère». Et elle se sauva. Derrière elle on ferma les verrous. J'étais emprisonné dans le jardin. Cela fortifiait mes desseins. Je n'avais qu'à mourir.
C'est alors que je m'aperçus que j'étais sérieusement écorché. J'avais une main en sang et je voyais un petit filet rouge qui me dégringolait le long du nez. Cela, pour le coup, m'effraya. Mais, je ne pouvais plus remuer sans me blesser davantage. J'étais comme ficelé par un fouillis de ronces et d'églantiers épineux. Pour pénétrer là, j'avais dû faire un bond à me crever les yeux. Ainsi, ma destinée était de perdre mon sang goutte à goutte... J'avais rêvé mieux. Mais j'acceptai ce genre de mort et m'étendis sur mes épines, guettant le moment béni où apparaîtrait Clémence de Grébauval.
L'_Angélus_ sonna, si près qu'on pouvait croire que la maison, tremblante, allait s'effondrer. La nuit devait être venue. Mais je ne voulais plus ouvrir les yeux, dans la crainte de voir mon nez et mes mains qui devaient être maintenant tout gluants, comme les doigts d'Annette quand elle préparait un civet. Les battoirs des laveuses se taisaient, un à un; après le dernier il n'y eut plus de bruit. Parfois cependant, sur la rivière endormie, un poisson sautait, et je distinguai encore que M. Blandin fermait sa boîte d'asticots et déposait sa ligne; puis il donna des coups d'aviron qui firent siffler la barque à la surface de l'eau. Et tout finit pour moi.