La marchande de petits pains pour les canards
Part 4
Et puis, la nuit accourut au-devant d'eux. Ils remontèrent vers les dunes de sable où quelques villas s'allumaient, tandis que, de son côté, la mer s'enfonçait plus profondément vers le large. De longs nuages, d'un ton de prunes violacées et meurtries, s'étirèrent en fuseaux au couchant; le ciel verdit; et quelques personnes attardées, venant sur la grève, apparurent, émergeant soudain hors de l'ombre. La jeune femme frissonna; son ami lui tendit la main; ils s'arrêtèrent. Le grésillement des pas étrangers sur le sable, derrière eux, diminua, s'éteignit. Elle dit tout à coup:
--Voilà!... voilà!...
--Quoi donc?
--La paix!... Écoutez.
Le silence, en effet, semblait établi sur cette immense étendue de sables déserts; la mer, au loin, avait à peine, à intervalles égaux, la sonorité d'un ongle promené sur la soie; et quelque chose d'inappréciable au premier abord rendait ce silence plus touchant; quelque chose que l'on soupçonnait de n'être pas le calme parfait, contribuait à en donner plus complètement l'illusion.
--C'est la paix!... la paix!... répéta la jeune femme. Vous demandiez la paix, mon ami, goûtez-la!... Plus un mouvement, plus un son; tout est fini; la terre repose... Dieu est bon: il accorde une trêve aux actions meurtrières des créatures; les combats du jour ont cessé; l'homme, l'animal, la terre, la mer, le ciel même s'arrêtent; tout est immobile; le temps, selon l'expression du poète, a suspendu son vol...
--Écoutez! dit à son tour le jeune homme.
--J'écoute. C'est le silence, c'est la sérénité divine, c'est la paix!
--Écoutez! écoutez!...
Ce qui contribuait à donner la parfaite illusion du silence était un bruit ténu, perceptible à peine, mais également répandu sur l'étendue totale des grèves. Il provenait de l'amas de coquilles, «coques», clovisses, palourdes, etc., abandonnées par la mer descendante et dont le lent remuement produisait, par myriades, de petits chocs d'une discrétion infinie, faisant songer à des visites de très vieilles gens du fond des provinces, excessivement peu pressés, excessivement polis, et qui heurtent, d'un fin doigt osseux, la porte des maisons amies.
Parmi ces «coques» abandonnées par la mer, beaucoup vivaient encore et semblaient marcher sur la langue: elles entr'ouvraient leur valve, comme une huître qui bâille, et la chair pâle, issue de l'anfractuosité, en rampant sur le sol, valait à l'animal un déplacement presque illusoire. Dans ces allées et venues malhabiles, les coquilles se touchaient; et le «toc-toc» infinitésimal, par milliards de fois répété sur ce rivage sans fin et sous la nuit tombante, c'est cela qui composait le charme que nous nommons silence. Le silence, il était fait des efforts tumultueux et désespérés de petits êtres expulsés de la mer maternelle par la mer elle-même, jetés là sur un sable inhospitalier, qui se sèche et où ils expirent!...
Accroupie pour observer le curieux mouvement des coquillages, la jeune femme éprouva tout à coup la surprise d'un spectacle féerique.
--Venez voir, s'écria-t-elle, venez voir! Voici les fêtes de la paix célébrées par les mollusques eux-mêmes!
Des jets d'eau, d'innombrables jets d'eau minuscules jaillissaient des valves entr'ouvertes; de chaque «coque» encore vivante un jet d'eau s'élevait, d'un doigt, d'un pied de haut, mais si fluet que la chute en demeurait insonore; un long fuseau orangé fixé au couchant illuminait et colorait cette fête aquatique singulière où la jeune femme, spectatrice extasiée, voulait voir de «grandes eaux» à la manière de Versailles, destinées à célébrer chez le petit monde des coquillages le retour de la paix du soir,--et qui n'étaient que la façon, pour ces animaux, d'exhaler leur dernier soupir, c'est-à-dire la dernière goutte d'eau pompée au dernier pouce de sable humide.
--Venez voir, venez voir les fêtes de la paix!
--Voyez plutôt, dit l'ami, le drôle de peuple qui court en gambadant à vos fêtes de la paix!
Du pied des dunes de sable sec, trottinant, sautillant, bondissant, pirouettant, dansant, dégringolait pêle-mêle la horde redoutable de ces crustacés des plages, qui rappellent, par la forme, de toutes petites crevettes, et que l'on nomme vulgairement «puces de mer» sur les côtes de la Manche. Nombreux comme les grains du sable, ils se répandent le soir, à marée basse, en foule désordonnée, cahotique, affamée et barbare, donnant de près l'impression du crépitement de la grêle. Ils sont gras, dodus, alertes, revêtus d'une armure légère et pourvus d'une agilité et d'une voracité prodigieuses. Ils absorbent tout ce qui est mangeable et d'autres choses aussi; ils mangent ce qui est mort et ce qui est vivant: les étoiles de mer raidies, les méduses gélatineuses, les algues marines, les crabes blessés, les semelles de bottes, les chats, les chiens crevés et les vieux chapeaux que le flot a vomis.
La jeune femme et son compagnon en furent bientôt environnés; les puces de mer bondissaient jusqu'à leurs genoux, et par leur nombre, leur grouillement et l'impétuosité de leurs sauts, embarrassaient la marche des promeneurs comme un champ de seigle ou de blé. Et elles s'abattaient sur les coquillages, tombant à l'improviste entre deux valves entr'ouvertes, ou rongeant avec une fureur gloutonne le ligament qui clôt la demeure du mollusque.
--Oh! fit la jeune femme, mes pauvres «coques»! et leurs fontaines lumineuses! et leur belle fête nocturne!... Ces bandits-là ne vont faire d'elles qu'une bouchée!...
--Le repas est commencé, répondit le jeune homme; voyez: les petits jets d'eau s'affaissent un à un; la tourbe cruelle s'est ruée au festin. Elle dévore. Écoutez cet autre murmure qui rend plus délicieux le silence et le calme du soir. C'est le mouvement des mandibules! C'est le carnage universel!
Il souleva du bout de la canne une coquille: elle abritait un festin; le mollusque servait sa propre chair à ses hôtes.
--Oh! mais c'est indigne, c'est affreux!... Et d'un bout à l'autre de la côte, c'est ainsi?...
--D'un bout à l'autre de la côte qui a l'air de s'endormir d'un sommeil si doux!
--Allons-nous-en! allons-nous-en!
Ils remontèrent vers la villa. Vingt pas plus haut, ils tournèrent la tête encore une fois vers l'immense grève unie, paisible, parfaitement silencieuse, car déjà, à cette distance, aucun mouvement, aucun murmure n'était plus perceptible. Et quelqu'un, venu doucement à leur rencontre, dit, près d'eux, à voix basse, et comme pour ne point troubler l'admirable repos:
--La paix!...
Et tous les deux, à voix basse aussi, de peur de ternir la beauté d'une illusion pacifique, mais d'un ton mieux averti, répétèrent:
--La paix?...
GRENOUILLEAU
--J'ai déjà composé mon menu, dit madame Bullion, pour le déjeuner que les Peaussier ont bien voulu accepter...
--Prends l'habitude, dit monsieur Bullion, de dire «le comte et la comtesse Peaussier», principalement devant les domestiques, qui ne doivent pas manquer de leur fournir leur titre.
--J'aurai de la peine à m'y accoutumer; j'ai toujours dit «les Peaussier»; toi-même as toujours dit «Peaussier» en parlant de ton ancien camarade...
--Donnons du comte aux Peaussier! La République fait bien la gentille avec les monarchies! Donnons du comte aux Peaussier, d'autant plus que je réserve à leur vanité un plat de ma façon, et que, entre parenthèses, je te prie d'ajouter à ton menu!...
--Une bouillabaisse, je suis sûre?...
--Non! Je fais déjeuner le comte et la comtesse Peaussier côte à côte avec le fils d'un de mes ouvriers, d'un simple ouvrier: il se nomme Grenouilleau.
--Quelle singulière idée!
--C'est mon idée. Je paye le voyage du Midi au jeune Grenouilleau. Je pouvais inviter tel et tel freluquet de notre connaissance, utile au polo, au tennis ou au bridge: j'invite Grenouilleau. Je pouvais, comme les Peaussier, m'orner le front d'une couronne de papier pour pénétrer dans une classe de la société qui n'est pas la mienne et qui se fût moquée de moi; je tends, moi, loyalement, la main à une classe dite inférieure...
--Et qui se moquera de toi comme si elle était supérieure!
--Est-ce là toute l'objection que tu as à me présenter?
--Mon Dieu, oui... Ce que tu veux faire là n'est pas une mauvaise action... Je n'en vois pas la nécessité absolue; mais, en toutes vos idées, messieurs, je le sais, il faut tenir compte de l'exagération. En tout cas, je te conseille de ne pas mettre d'ostentation dans l'hospitalité que tu offres à ce Grenouilleau;... car quelque chose me dit que si tu fais déjeuner Grenouilleau avec les Peaussier, c'est plus pour les Peaussier que pour Grenouilleau que tu le fais...
*
* *
Grenouilleau arriva à la villa Bullion le samedi saint au matin, ayant passé vingt-deux heures dans son compartiment de seconde classe, non compris le trajet de Corbeil à Paris. M. Bullion se fit conduire à la gare, au-devant du jeune homme, en automobile. Par hasard, Grenouilleau connaissait le mécanicien, Pfister, et il dit au «patron» qui le poussait à l'intérieur de la limousine:
--Si ça ne vous fait rien, m'sieu Bullion, j'vas monter à côté de Pfister... C'est un bon coup, ça, par exemple, de tomber en plein pays de connaissance!...
--Ah!... bon!... très bien, mon garçon. Si je t'ai fait venir, c'est pour que tu sois à ton aise...
--Vous tourmentez pas, m'sieu Bullion!
Et Grenouilleau d'entamer la conversation avec Pfister, qui répond par monosyllabes, sans broncher la tête, attentif à sa direction. M. Bullion, condescendant, n'ose interrompre l'exubérance du voyageur, muet sans doute depuis Corbeil. Cependant, de l'intérieur, il lui frappe sur l'épaule:
--Pas fatigué, Grenouilleau?... trajet un peu longuet?...
Grenouilleau fait signe qu'il n'est pas fatigué; et il dit au mécanicien:
--Oh! ce que j'ai dormi, mon colon!... Jamais de ma vie je n'ai tant roupillé.
A la villa, tandis que Grenouilleau est conduit à sa chambre, madame Bullion demande à son mari:
--Eh bien! que dit-il, Grenouilleau?...
--Grenouilleau?... ce qu'il dit?... Ah!... il connaît Pfister.
--As-tu averti ce jeune homme que nous partions, aussitôt après le déjeuner, en excursion? Il ne faut pas qu'il se croie obligé de faire toilette!...
--Sois tranquille, son bagage tient dans son mouchoir.
Cependant, Grenouilleau semblait être long à sa toilette; on l'attendait pour servir; on envoya frapper à sa porte; on n'obtint pas de réponse; on le cherchait dans la maison: ne s'y était-il pas égaré? Mais non! Grenouilleau était descendu au garage, et il en racontait, en racontait, à son ami Pfister! Il fallut l'arracher de là:
--Vous n'avez donc pas faim, mon brave ami?
--Si fait! madame Bullion, si fait! Il y a bien douze heures que je n'ai pas mangé.
Il mangea tant, en effet, que ce fut un plaisir pour monsieur et madame Bullion de voir ce garçon se remettre si allègrement d'un long voyage. On comprenait très bien qu'il parlât peu, car il avait sans cesse la bouche pleine.
On partit en automobile. Cette fois, M. Bullion conduisait lui-même, et le chauffeur était assis à côté de lui sur le siège; Grenouilleau fut à l'intérieur avec madame Bullion qui le comblait de prévenances et l'interrogeait sur sa famille, son passé, son avenir. Elle dit d'abord «_Madame_ votre mère»; puis, par un retour soudain à une plus exacte mesure des valeurs, elle se reprit et dit: «votre mère». Elle disait à ce pauvre Grenouilleau: «vos études»! Elle s'informait de la date de «la première communion»; elle touchait à tous les points de repère importants dans la famille bourgeoise, et peu s'en fallut qu'elle ne parlât «des relations». Le pauvre Grenouilleau bâillait entre des réponses ambiguës à des questions qui l'effaraient et, parmi ces réponses, un mot souvent répété apprenait à madame Bullion que, dans sa famille à lui, les dates qui comptaient surtout étaient celles qui correspondaient aux périodes où l'on était entré dans la «purée» et à celles où l'on en était sorti. Mais que le pauvre Grenouilleau bâillait donc! Et l'excellente madame Bullion de lui faire observer: «Jeune homme, vous avez eu tort de rester douze heures sans rien prendre...» Et elle ajoutait, comme pour elle-même, par une longue habitude de dorlotements, de petits soins: «Monsieur Bullion et moi ne voyageons jamais sans emporter quelques biscuits ou du chocolat...», ce qui, par exemple, amena le sourire sur les lèvres de Grenouilleau.
On avait fait une première halte à la Promenade des Anglais, et M. Bullion, sous un palmier poudreux, désignant Grenouilleau, confiait à ses amis:
--Un pauvre petit gars qui n'est pas sorti de la cuisse de Jupiter, je vous prie de le croire! à qui je paye le voyage du Midi...
Et il leur glissait à l'oreille:
--Le fils d'un ouvrier, d'un simple petit ouvrier...
--Ah! ah! faisait-on, vous voici dans un beau pays, mon gaillard?...
--Un beau pays, oui, m'sieu...
Et Grenouilleau, anxieux, semblait attendre, regardant peu le pays, reluquant toute voiture au passage.
On lui disait: «Ah! de la poussière, par exemple!» Et Grenouilleau, que la poussière ne gênait pas, avouait: «Je cherche de l'oeil si, des fois, je ne connaîtrais pas quelqu'un.»
--Mais vous êtes en bonne compagnie, j'imagine?...
--Pour ça, je ne dis pas non!... faisait Grenouilleau en riant d'une oreille à l'autre.
Et l'excursion en automobile continua jusqu'à Cannes, où madame Bullion avait une ou deux visites à faire. Mais, cette fois, dans la voiture, Grenouilleau dormit innocemment, sans vergogne, et à fond, comme un petit enfant. On n'osa seulement pas le réveiller pour lui montrer la Croisette. Monsieur et madame Bullion allèrent à leurs devoirs et dirent au mécanicien: «S'il s'éveille, menez-le visiter la rue d'Antibes et le port; nous irons à pied vous rejoindre là.»
Ils vinrent, en effet, à pied, les rejoindre là, une bonne heure après, environ, et trouvèrent la voiture devant un débit de vins où Grenouilleau et Pfister buvaient à la santé du mécanicien d'une famille anglaise, un nommé Robiot, dont madame Bullion entendit parler, pendant le trajet du retour, à en bâiller elle-même, à son tour, à en dormir aussi, à la fin.
--Eh bien, mon garçon, demanda-t-on à Grenouilleau, au dîner, êtes-vous satisfait de votre première journée dans le Midi?
Grenouilleau était enchanté. Il avait même déjà écrit à son père: qu'est-ce qu'il dirait, le pauvre vieux, quand il allait savoir que ce «sacré Robiot» était là, gros, gras, à se prélasser en baladant des «Engliches»!
Et M. Bullion, lui aussi, connut l'histoire de ce «sacré Robiot» qui, à lui seul, semblait valoir tout l'azur de la Méditerranée.
Grenouilleau monta se coucher de bonne heure; il avait fait tantôt, pourtant, un fameux somme! Madame Bullion dit à son mari que c'est une manie bien bizarre de faire ainsi voyager le prolétaire. «Il mange, il boit, il dort, il veut à toute force rencontrer ses pareils et ne profite point de son déplacement.»
En quoi madame Bullion se trompait.
Grenouilleau se couchait tôt, mais il se leva de bonne heure. A neuf heures du matin, quand ses hôtes en étaient encore à prendre leur petit déjeuner, Grenouilleau remontait à la villa, revenant de la ville, qu'il arpentait depuis l'aube, et il en avait vu tous les méandres, tous les coins: les marchés, les monuments, les promenades, les points de vue, et jusqu'à des curiosités que les Bullion eux-mêmes et toute la classe riche ou aisée qui vient à Nice, chaque année, ignore. Il avait causé avec les maraîchers, les bouchers, les marchands de poisson, les matelots du port, les fleuristes, les conducteurs de tramways et les pauvres. Grenouilleau s'intéressait à tout, à condition qu'on le laissât faire à sa guise, à son heure, en compagnie des siens: le matin appartient au peuple. Et il en rapportait une moisson de connaissances sur le Midi qu'il confiait à son ami Pfister en le regardant faire son automobile, et dont profita et s'émerveilla M. Bullion, un moment, en passant par là pour donner des ordres.
--Ah! ah! dit à sa femme M. Bullion, en se frottant les mains, je le savais bien que ce «populo» n'est pas si bête, et qu'en plus d'une occasion même il nous en peut remontrer! Ce gavroche, arrivé d'hier, et qui ne sait que dormir, dites-vous, pour peu que je réussisse à le faire parler au déjeuner, va en donner à rabattre au comte et à la comtesse Peaussier. C'est très curieux, très curieux, ce que ce garçon racontait à Pfister; nous ne nous levons pas si matin, nous autres; nous n'interrogeons pas directement les gens, nous ne savons rien que de seconde main... Je ferai raconter à Grenouilleau toute cette vie matinale d'une grande ville, et ses impressions naïves, qui sont si justes, avec des expressions... non pas académiques--tant pis!--mais de poète, oui, de poète, ma parole d'honneur!... Et je leur dirai, au comte et à la comtesse Peaussier: «C'est un pauvre petit gars, le fils d'un ouvrier, d'un simple ouvrier...»
*
* *
A une heure moins le quart, le comte et la comtesse Peaussier arrivèrent à la villa Bullion dans une auto superbe et du dernier modèle. C'étaient, d'ailleurs, des gens fort bien. D'autres personnes étaient là déjà, et, quoiqu'on n'eût point encore vu Grenouilleau, M. Bullion leur annonça qu'il leur réservait une surprise. On attendit la surprise. Elle ne se présentait point. M. Bullion dit un mot à l'oreille d'un domestique. Le domestique revint et dit un mot à l'oreille de son maître. M. Bullion commanda d'attendre. Madame Bullion, plus avisée et qui s'impatientait, commanda qu'on allât voir au garage. L'anxiété des convives augmenta: quelle surprise pouvait venir du garage? On hasardait cent hypothèses; enfin l'on s'agitait. M. Bullion leur dit alors:
--Voilà: j'aurai l'honneur de vous faire déjeuner avec un pauvre petit gars qui n'est pas sorti de la cuisse de Jupiter, le fils d'un ouvrier, d'un simple ouvrier...
--Mais bravo!... mais bravo!...
La surprise fut accueillie à merveille; et l'on parla, en attendant Grenouilleau, de l'opportunité, voire de la nécessité, de se mêler aux gens du peuple; et l'on félicita chaleureusement M. Bullion de son intéressante initiative. Mais l'enfant du peuple, à qui une société élégante réservait un si gracieux accueil, ne se montrait toujours pas. On décida de se mettre à table. M. Bullion était mécontent.
A peine assis, et dans le premier silence, il fit signe au maître d'hôtel et l'interrogea péremptoirement. Les convives, malgré eux, étaient suspendus à la moindre parole pouvant éclaircir le mystère. Aussi l'on entendit distinctement la réponse du maître d'hôtel:
--Monsieur Grenouilleau est bien là... mais monsieur Grenouilleau a dit qu'il préférait manger à la cuisine.
L'INDIVIDU
Prouville-sur-Mer, 3 septembre.
«Voici, chère amie, le petit événement qui a, pendant trois jours, bouleversé la paisible population de la villa Vauvillier, dont je suis l'hôte, et des villas Brodeau et Escroignard, ses voisines. Ne vous ai-je pas dit déjà, dans une de mes lettres précédentes, comment ces maisons normandes, c'est-à-dire celle des Escroignard et celle des Brodeau, se disposent, en face de nos dunes désertes, aux environs de la colossale construction des Vauvillier, qui a la prétention de reconstituer un de ces magnifiques séjours d'été que les riches Romains se faisaient édifier à Baïa, sous les empereurs? Il y a, entre notre villa romaine et celle de la baronne d'Escroignard, un espace d'environ dix-huit cents mètres carrés à vendre, aux trois quarts planté de jeunes sapins. Les Brodeau, eux, plus éloignés de la mer, sont situés derrière ce terrain. Enfin, sur la plage, il y a une petite cambuse en planches, flanquée de quatre ou cinq cabines, et qui s'intitule «Buvette» et «Bains de Prouville». Elle est habitée par le baigneur, à la chemise de flanelle rouge, et sert surtout au douanier, qui vient s'y adosser quand souffle le vent d'ouest.
»L'autre matin, en me faisant la barbe à la fenêtre, je remarque deux gendarmes formant un groupe animé avec le baigneur, sa femme et le douanier. L'un d'eux, le brigadier, a appuyé sa bicyclette contre la porte de la cabane; il tient un carnet à la main et prend des notes; son camarade, ayant mis seulement pied à terre sans abandonner sa machine, semble prêt à bondir tantôt dans une direction, tantôt dans une autre, selon les indications, sans doute confuses ou contradictoires, des trois bras que je vois tendus successivement dans des sens divers: le bras de drap vert du douanier, le bras de flanelle rouge du baigneur, le bras nu, couleur pelure d'oignon, de sa femme. Un délit a été commis dans nos environs. Le bruit s'en est déjà répandu dans la villa, je le sens à des sonneries, à des allées et venues nombreuses et fébriles dans les corridors. Moi-même, le menton savonneux, je me surprends à sonner la femme de chambre: ah çà! est-ce que nous aurions été cambriolés, par hasard? La femme de chambre ne sait rien encore, sinon que «madame a vu les gendarmes, madame a fait réveiller monsieur, madame a une peur!...»
»En face de moi, près de la cambuse, le brigadier continue à écrire et l'autre gendarme à faire de faux bonds vers l'est, vers le sud-est, vers le midi. Les trois «témoins» ne sont plus du tout, mais plus du tout d'accord; le douanier et le baigneur paraissent même échanger des propos acerbes; les éclats de leur voix parviennent, malheureusement indistincts, jusqu'ici. Quant à la femme, d'abord incertaine ou prudente, c'est elle, à présent, la mieux renseignée, la plus affirmative, la plus hardie de ton: son bras pelure d'oignon abat successivement celui du douanier et celui du baigneur, et se fixe, lui, lui seul, avec la rigidité d'un poteau indicateur, dans une direction que j'estime sud-sud-est: cette femme a vu le ou les malfaiteurs s'enfuir dans la direction de la villa Brodeau. Qui sait? peut-être affirme-t-elle qu'il ou ils sont dissimulés sous les sapins du terrain à vendre? Allons! gendarme, vas-tu bondir enfin?... Ce brigadier aussi, qui prend des notes, des notes, comme un reporter!... Ah! les cambrioleurs ont beau jeu! Du temps de la gendarmerie montée, les chevaux au moins avaient de l'impatience, eux; ils piaffaient, ils invitaient la police à sévir!...
»Je m'habille à la hâte, je descends. Toute la villa est informée, du moins de ce fait que les gendarmes sont là et qu'ils se renseignent, et cela suffit à agiter maîtres et gens. Les plus paresseux des invités sont debout et s'enquièrent, chacun, au fond, charmé qu'un événement vienne secouer la torpeur d'un séjour au bord de la mer, si monotone aussitôt que le fort de la saison est passé. Songez que, depuis plus d'une semaine, il ne s'est rien fait ici que du _bridge_!...
»Tout à coup, une nouvelle: le concierge de la villa a vu les gendarmes de près, lui; il a été interrogé par le brigadier. «Où est-il, ce concierge, où est-il?» On apprend par lui que l'enquête est fondée sur une plainte de la baronne d'Escroignard, qui, par sa bow-window, aurait remarqué, toute la journée de la veille, un individu de fort mauvaise mine se dissimulant sous les sapins du terrain à vendre. Le concierge, en effet, avait aussi parfaitement vu l'individu; le baigneur, la femme du baigneur, le douanier aussi l'avaient vu. Madame Vauvillier, notre gracieuse hôtesse, affirma qu'elle avait bien cru le voir. Le maître d'hôtel déclara que ce n'était pas d'aujourd'hui que le terrain en question servait d'asile à «toute une clique de propr' à rien». Eh bien, voilà qui est rassurant, par exemple!... Plusieurs de nous songent à prendre le train. On se raconte des histoires de voleurs. Nous avons deux petites femmes ici, que vous connaissez, chère amie, qui sont nerveuses à l'excès; l'une d'elles--c'est la plus blonde--dit: «Moi, je sais quelqu'un qui ne fermera pas l'oeil de la nuit!» Son mari, pas assez amoureux, soupire: «C'est moi!» On fait des projets pour la nuit prochaine, au cas où les gendarmes ne se seraient pas rendus maîtres de l'«individu».